‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 2 sur 75 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Si la principale caractéristique des Japonais, c'est dêtre plus braves que les Européens.

Le principal produit du Japon, c'est la bravoure japonaise. Nous ne nous occuperions point présentement des Nippons, et personne ne les considérerait autrement que nous ne considérons les Philippins, les Siamois ou les Annamites, si ces insulaires n'avaient clé capables d'exceller dans l'arl de la guerre.

Les Japonais ont acquis le respect de l'univers par leurs victoires sur la Chine et sur la Russie. Par leurs victoires seulement ! Eussent-ils produit des artistes dix fois plus admirables que ceux

dont nous honorons avec eux les noms, eussentils été un peuple de philosophes ou de saints que toutes leurs vertus accumulées ne leur eussent point donné le quart du prestige proclamé d'un seul coup par leurs triomphes de Port-Arthur, de Moukden et de Tsoushima. Si désormais les peuples de la terre estiment les Japonais et s'efforceront de ne point les mécontenter, c'est (jue leurs succès d'hier font présager de leur puissance de demain. Faibles et vertueux, ils eussent été subjugués. Intrigants et puissants ils sont redoutés. Ne nous abusons point : il n'y a point d'autre morale entre les nations que celle de la force.

Les Japonais n'existent donc maintenant dans l'univers que parce qu'ils ont su employer avec une extraordinaire bravoure les engins de destruction inventés par les Européens. Leur bravoure est leur raison d'être; sans elle, il n'y aurait point une âme nationale japonaise ; ils ne seraient point des citoyens, mais des indigènes, des natives. Ce qu'il y a donc de plus intéressant à étudier, au Japon, c'est la bravoure japonaise, phénomène étonnant et dont plusieurs puissances peuvent appréhender les conséquences.

Au début du w" siècle, de tous les soldats portant des armes modernes et ayant reru l'instruction que commande la science militaire la plus

récemment conçue, les soldats japonais sont évidemment ceux qui sont le mieux disposés à bien mourir. Et, cette disposition, c'est, dans une communauté d'individus comme chez un seul individu, le plus énergique des ressorts d'action.

Qu'est-ce donc que la bravoure japonaise ? Par quoi est-elle déterminée ? Est-elle innée chez les Japonais comme la férocité du tigre ou la combativité du bouledogue ? Est-ce une caractéristique permanente, raciale, idiosyncrasique, ou bien est-ce un état psychologique transitoire, est-ce la résultante d'un certain état social, d'un certain milieu, d'une certaine phase de la civilisation japonaise ?

La race japonaise conservera-t-elle perpétuellement cette bravoure par quoi elle nous a émerveillés en Mandchourie, ou bien ladite bravoure s'altérera-t-elle comnie s'est tempérée l'intrépidité des Européens au cours des siècles ?

Problème passionnant, qu'il faudra tenter d'élucider.

L'Europe avait forgé des armes monstrueuses. Mais cette même intelligence, qui lui avait permis <l'invenler tant de moyens de détruire, lui avait aussi donné la crainte de détruire. Pendant qu'elle expérimentait ses obusiers, ses mélinites et ses

torpilles, ses sous-marins et ses ballons dirigeables ; pendant qu'elle rendait plus formidables ses forteresses, sa sensibilité s'affinait, s'exaspérait chaque jour davantage. Son imagination créatrice engendrait, en même temps que des canons, l'horreur des champs de bataille; ses enfants parlaient de fraternité et, dans leur horreur des effusions de sang, ils entretenaient le rêve d'une paix perpétuelle; chez les Slaves, Tolstoï prêchait la non résistance au mal.

Un peuple est survenu, un peuple incapable jusqu'alors d'inventer aucun de ces engins que le monde blanc accumulait dans ses arsenaux. Mais, parce qu'il avait moins d'imagination créatrice, il avait plus d'énergie brutale. Il a ramassé ces armes inutiles; en quelques années, il s'est rendu capable de les manier, puis, sans hésiter, il les a tout d'abord essayées contre les troupes chinoises. Trouvant leur usage excellent, il s'en est procuré davantage et il a fait des sacrifices d'argent énormes, relativement à ses ressources, pour posséder une flotte de guerre issue de tous les chantiers dEurope et d'Amérique. Mais celte flotte, si coûteuse, il savait qu'il ne la réunissait pas pour qu'elle paradât et tonnât dans des revues navales, dans des naumachies destinées à commémorer des visites royales, des voyages présidentiels ou des mariages impériaux. Et le Japon a frappé à l'im-

provistc SOUS la cuirasse encore mal jointe de l'eiTrayant et débonnaire colosse moscovite. Et ce furent Port-Arthur, Chemulpo et Tsoushima; ce furent Liao-Yang et Moukden.

La nation japonaise a prouvé deux fois, en 1895 et en 1903, qu'elle n'a peur d'aucune responsabilité et qu'elle ose commencer des guerres au moment choisi par elle. Depuis 1870 et depuis Plewna aucune nation européenne n'a osé montrer autant de décision, car nous passerons sous silence l'écrasement trop facile des Espagnols par les Yankees. Sans sensiblerie, sans effarement, sans s'apitoyer en supputant les inévitables hécatombes, la nation japonaise lève le glaive et frappe. On nous dira ({u'elle n'a point frappé la flotte américaine de l'amiral Evans. Ce ne sont point des scrupules moraux qui l'ont décidée à arrêter son bras. Le Japon s'abstient d'agir, non point parce que l'action ne le tente plus. Mais, épuisé par des elTorts trop récents, il est sans argent; il n'agit pas parce qu'il est pour l'instant incapable d'agir.

Si le Japon, au début du xx' siècle, était aussi riche en or ou en matières convertibles en or qu'il l'est en hommes, en énergies, en bravoure, il conquerrait l'Asie entière et toutes les îles du Pacifique. Dans les mers d'Asie, il pourrait défier le monde entier.

Si je louais trop la stratégie des généraux

japonais on pourrait entendre des critiques militaires déclarer que je me méprends. Mais nul contradicteur n'apparaîtra pour contester l'assertion par quoi j'ai précisé, dès la première ligne, le sujet des investigations qui composeront la présente étude.

Je ne dis point que certaines prouesses accomplies en Mandchourie par les combattants nippons aient été plus merveilleuses que les plus brillants faits d'armes dont l'histoire des peuples européens s'enorgueillit. Mais il me semble qu'au xx^ siècle, avec l'armement moderne, avec des armées composées non pas de guerriers professionnels, mais de citoyens, on ne voit point de quels Occidentaux on pourrait attendre ces efforts acharnés, ce stoïcisme imperturbable et cette impassibilité devant la mort, par ([uoi les Japonais ont étonné l'univers.

La fille d'un général russe, jeune sœur de charité venue au Japon après la guerre pour y soigner des blessés, me disait :

— Dans l'armée russe, comme sans doute dans la plupart des armées européennes, certains officiers portent leurs galons et exercent un commandement, sans cependant avoir véritablement une âme militaire. Ils sont devoniis officiers comme ils eussent pu devenir fonctionnaires, et simplement parce qu'il leur fallait bien s'adonner à une car-

LA BUAVOLRE JAPONAISE 19

rière quelconque. Mais au Japon, il semble que tous les officiers soient de vrais militaires, des guerriers-nés.

Observation profonde et qui résumait clairement maintes réflexions encore flottantes dans mon esprit. L'armée japonaise est une armée de guerriers-nés. Non seulement les Japonais du xx" siècle sont plus braves que les Européens du xx'= siècle, mais, ce qui est plus grave, ils le savent. Après la bataille de Tsoushima, je m'entretenais de la reddition de l'amiral Nébogatoff avec un haut fonctionnaire du ministère de la Marine, à Tokio. Et, il me disait :

— Evidemment, suivant vos idées européennes et si l'on considère la valeur que vous attachez à la vie humaine, Nébogatoff ne pouvait rien faire de mieux que d'amener son pavillon, car toute résistance de sa part eût été inutile et eût causé la destruction immédiate des équipages survivants. Mais, placés dans une semblable situation, nous, suivant les idées de notre chevalerie japonaise {sic), nous ne nous serions pas rendus. Car nous ne nous rendons jamais. Pendant le siège de Port-Arthur, nombreux furent les transports japonais surpris sans protection par l'escadre des croiseurs russes de Vladivostok. Le 25 avril 1904, le Kinshu-Maru, qui portait une compagnie, fut poursuivi et coulé. Le 16 juin, VIlitachi-Maru^ à bord duquel tout un régiment de ligne avait été embarqué ; VIzumi-

Maru, chargé de blessés et de malades, et le Sado- Maru, où avaient pris place des médecins et des infirmiers, furent coulés par la flossia. le Gromohoi. le Bogalxjr et le liurik. Les commandants de ces transports, sommés de se rendre, refusèrent de le faire; un grand nombre d'officiers et de soldats se suicidèrent en voyant que tout espoir de bien servir leur pays était perdu. Les troupes d'infanterie, au moment de disparaître dans les flots, tiraient encore vers les croiseurs ennemis d'inoffensifs feux de salve. Personne à bord de nos navires n'eût admis un instant l'idée d'une capitulation. Telle est la conduite qui convient à des marins japonais. 11 leur faut vaincre ou mourir.

On nous objectera que le Vengeur lui aussi refusa d'amener son pavillon. Mais le fait même que nous exaltons constamment le nom de ce vaisseau ne prouve-t-il pas que l'acharnement de son équipage constitua une extraordinaire, une exceptionnelle prouesse?

Dans beaucoup d'autres circonstances et ù toutes les époques de l'histoire, des vaisseaux de toutes nationalités ont amené leur pavillon. Ne soyons pas hypocrites ; ne nions pas ce qui est évident. Pourquoi, d'ailleurs, le fait de rendre un navire serait-il plus infamant que celui de rendre une citadelle?

Il suffit de lire l'histoire navale des peuples occidentaux pour constater que, fréquemment, deS'

LA BRAVOUHE JAPONAISE

officiers très braves se sont vus contraints de rendre un navire parce qu'il était écrasé par les feux de plusieurs bâtiments ennemis.

On s'en souvient, NébogatolT s'est rendu après vingt-quatre heures d'une bataille épouvantable, après avoir vu la destruction de tous les autres cuirassés de l'escadre russe.

Si NébogatolT eût capitulé le premier jour de la bataille, il eût été un misérable dont il eut fallu réclamer la pendaison. Mais quand cet amiral a hissé le drapeau blanc, tous les navires russes, sauf ceux qu'il commandait, avaient disparu; il fallait opter : ou amener le pavillon russe ou sombrer corps et biens en quelques minutes, sous les attaques effroyables de toute la flotte japonaise réunie.

Nébogatoff, ses officiers et ses marins fussent entrés dans le néant, c'est-à-dire dans la gloire, si leurs navires eussent reçu dès le premier jour de la bataille le coup mortel. Mais ces infortunés eurent l'horrible chance de survivre à leurs frères d'armes. Le second jour, ces infortunés se sont trouvés seuls sur les flots. Leurs navires fracassés étaient pleins de corps saignants et hurlants; ceux de leurs marins qui étaient encore valides, affolés par une journée et une nuit infernales, s'étaient blottis sous le pont cuirassé.

Continuer à lutter ne pouvait plus servir à rien. Que faire? Sombrer? Mourir? Oui, c'eût été plus beau ! Mais?

LE JAPON MODEBNE

Après Tsoushima, un journal anglais de Yokohama, qui n'était pas suspect de sympathie pour les Russes, publiait ces lignes :

a Personne, sauf peut-être une brute, n'eût pu, à la place de Nébogatoff, penser à autre chose qu'à se rendre quand il se vit entouré par une force contre laquelle aucune résistance n'était possible. Les ponts et les superstructures de ÏOrel avaient été balayés par les obus de la proue à la poupe. On a peine à comprendre comment les matelots pouvaient encore marcher parmi tant de ruines. Si l'amiral comparaissait devant un jury composé de ses pairs, et s'il leur remettait une photographie de ses navires, montrant les effroyables avaries qu'ils avaient subies avant la reddition, il ne recevrait que des félicitations. »

Un militaire anglais de haut grade me dit, lui aussi, qu'à son avis la reddition de Nébogatoff n'avait rien eu de déshonorant ; quand elle s'accomplit, tout espoir de vaincre ou même de combattre utilement était perdu ; l'anéantissement complet des derniers navires russes et des équipages sous les coups des Japonais victorieux allait s'accomplir avec une rapidité foudroyante, avec une certitude inéluctable. A quoi cet anéantissement eùt-il servi? A sauver l'honneur? 11 l'avait été par tous les morts de la veille.

Cette capitulation russe, excusée par des Anglais et par des Kran(;ais, cette capitulation européenne,

I,.\ BRAVOinE JAPONAISE 23

des Japonais ne s'y fussent point soumis. Sombrer plutôt que de se rendre. Oui, cela eût été plus beau. Des Japonais l'eussent décidé sans hésitation. Mais les Japonais sont les Japonais!

Quelques jours après la bataille, sur le pont du cuirassé russe. Orel, que les triomphateurs avaient remorqué dans la baie de Maizuru, j'écrivais ces notes :

« En réalité, ce. que les Occidentaux reprochent à Nébogatolî. c'est de s'être rendu à des ennemis qui, eux, s'ils se fussent trouvés dans une telle situation, eussent préféré la mort à semblable humiliation. Si la reddition de Nébogatofî se fût produite au cours d'une guerre européenne, d'une guerre germano-russe, anglo-russe ou turco-russe, l'affaire n'eût point soulevé le même scandale et on l'eût probablement trouvée assez naturelle quand on en aurait connu les causes. Ce que la race blanche ne pardonne pas à Nébogatoff, c'est précisément d'avoir, en montrant un moindre mépris de la mort que n'en eussent montré, en pareil cas, des marins nippons, rendu évidente la faiblesse des chrétiens.

Jusqu'aux événements actuels, l'instinct guerrier des Européens tendait à se tempérer de plus en plus d'un humanitarisme qui était la preuve de leur supériorité mentale. Philosophisme, sentimentalisme, tolstoïsme, charité, inquiétude de l'au delà, exaspération de la sensibilité nerveuse,

autant de signes d'une civilisation très avancée. Mais l'entrée en lice des Japonais va modifier radicalement les idées des Occidentaux sur les grandes tueries humaines. Si une nouvelle guerre mettait aux prises les Nippons avec une des nations militaires européennes, on. peut pronostiquer que les soldats de celle-ci apporteraient à la bataille une frénésie égale à celle dont ils sauraient que leurs adversaires jaunes sont animés. Car, ce que les Européens ne sont plus capables de faire par instinct, ils sont encore très capables de le faire par le raisonnement et la volonté. L'exemple des Japonais amènera fatalement une régression morale en Occident. Il va nous falloir redevenir des tueurs implacables, des êtres que la prévision de leur propre mort n'émeut en rien. Nous redeviendrons ce que nous avons été, ce que nous n'étions plus. Les Nébogatoffs d'hier, quand tout espoir était perdu, songeaient à sauver leurs hommes valides et blessés. Les Nébogatoffs de l'avenir engloutiront tout, pour ne pas se montrer inférieurs aux Japonais et être comme eux impassibles devant le néant. »

Page 1