CHAPITRE VII
Prétendues preuves de la cruauté des Japonais.
Encore une fois, les Japonais sont-ils cruels? Sans cloute, leur histoire, celle qui s'arrête à la révolution de 1868, voire même à la révolte du clan de Satsuma, en 1877, n'est qu'une longue suite de drames sanglants, de tueries, de massacres, dont le récit fait frémir. Décapitations et crucifixions, enfants mis à mort en présence de leur mère, épouses égorgées devant leur mari, supplices épouvantables, ravages et carnages, tels furent constamment les épisodes des guerres sans lin que se livraient les clans.
Mais celte férocité était-elle une fatalité inhérente à l'âme japonaise, une caractéristique innée et inchangeable ? Il semble que non, puisque, à une transformation de l'état social allait coïncider une diminution de cette férocité. La fameuse rébellion du clan de Satsuma, en 1877, fut réprimée
avec une modération que les missionnaires prolestants eux-mêmes qualifièrent de vraiment chrétienne. Après le triomphe des troupes impériales, 38.163 personnes furent jugées dans le Kiushiu et 35.918 reçurent leur pardon. Vingt seulement furent décapitées. Survenue cinquante années auparavant, la victoire des guerriers impériaux eût été suivie d'une hécatombe. Les soldats et les bourreaux du mikado eussent laissé derrière eux des monceaux de corps sans tète et de têtes sans corps. Dans le cas que nous citons est-il contestable qu'un immense progrès moral se soit manifesté en fort peu de temps?
D'ailleurs, avons-nous toujours eu la main si douce, nous qui voulons juger les Japonais? Ilappelez-vous les épisodes terribles de nos guerres de religion et les atrocités de la Vendée. En 1792', les Septembriseurs déchirèrent plutôt qu'ils ne massacrèrent leurs victimes, à la prison de l'Abbaye. Et, en 1871^ à Paris, communards et Versaillais rivalisèrent parfois de férocité. De nos jours encore, en Macédoine, les bandes bulgares exarchistes et les bandes grecques patriarchistes se battent sans quartier, sans merci, sans pitié: luttes sanglantes où les femmes et les enfants ne sont pas toujours épargnés.
Ce sont les assassinats politiques, survenus si fréquemment chez eux, dans la période contemporaine, qui ont le plus contribué à donner aux
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Japonais leur réputation de férocité. Télégraphiés dans toutes les parties du monde, les récits de ces faits divers devaient donner aux nations civilisées l'impression qu'un peuple sanguinaire pouvait seul s'accommoder de semblables mœurs.
Dans les temps indécis de la fin du xix* siècle, pendant les années qui précédèrent immédiatement la révolution de 1868 jusqu'à celles qui suivirent la révolte des Satsuma, en 1877, le chauvinisme japonais s'exacerba jusqu'au fanatisme. Environ soixante-dix attentats furent commis contre des Européens isolés, que ce fussent des officiers de marine débarqués pour lever quelque plan, des commerçants à la recherche d'un débouché ou des professeurs engagés par le gouvernement. Des Samouraï farouches, indigné.s que des étrangers pussent souiller la terre natale et que, par surcroit, l'induence de ces intrus prévalût souvent auprès des autorités, dégainaient à l'improviste, du fourreau de laque rouge, leur lame redoutable. Ils frappaient par derrière quelque Anglais ou quelque Français qui avait eu l'imprudence de sortir sans gardes. Trois assassinats furent successivement et en plein jour commis devant la légation anglaise.
En février 1862, le capitaine hollandais Vos était assassiné à Yokohama. La môme année, l'Anglais Richardson était immolé près de Yokohama par des Samouraï de Satsuma.
Le li octobre 18G3, le lieutenant Camus, du
3""' bataillon d'Afrique, était poignardé dans les environs de Yokohama. Le 8 mars 18C8, le commandant du croiseur français Dupleix^, M. Dupelit- Thouars, était descendu à terre au port de Sakai pour se rendre à Osaka auprès du Ministre de France. Soudain, les matelots de sa chaloupe furent traîtreusement attaqués par des Samouraï du clan de Tosa et onze des nôtres succombèrent troués par les balles, ou hachés par les hallebardes des assassins.
Eh bien, ces attentats si fréquents, il y a seulement vingt ans, ne surviennent jamais plus de nos jours au Japon. On n'en entend plus parler.
L'avant-dernier de ces crimes fut celui où le tsar actuel faillit perdre la vie, en 1891. 11 souleva une réprobation générale dans tout le pays. Le dernier fut celui de Shimonoseki: les négociations du traité de paix entre le Céleste-Empire et le Japon suivaient leur cours quand le vieux plénipotentiaire chinois Li-Hung-Chang reçut dans la joue une balle tjue lui avait envoyée un sujet du Mikado. Par cette pistoletade, ledit sujet montrait son mécontentement du tour que venaient de prendre les controverses diplomatiques. Gela se passa le 24 mars 1895.
Quoique la population de ce pays soit restée, au fond du cœur, xénophobe, un Européen peut
1. Le Diifileix avait pris paît, en 18(îi, au bftmbardcmoiit <.!(• Sliimonosoki.
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maintenant voyager sans armes et sans gardes du nord au sud des îles nippones. (.'est plus que n'en peuvent faire les Japonais en France, puisque, au début de 1908, un marin japonais était poignardé, sur un quai de Marseille, par l'un de ces féroces malfaiteurs qui pullulent chez nous.
Ne pourrait-on point voir, dans cette rapide évolution du caractère japonais, la preuve «[ue 1? ciiiaulé n'était point dans ces insulaires une particularité raciale, mais la conséquence d'un état social encore primitif?
Au cours des sérieux troubles qui survinrent à Tolvio au moment de la signature du traité de Portsmouth (1906), je pus. seul et sans armes, traverser tous les quartiers de cette immense capitale. Les émeuliers se bornèrent à incendier plusieurs églises chrétiennes et à cribler de pierres, devant Hibya Park, un financier américain, M. Ilarriman, qui, à co moment-là, s'agitait à ïokio de manière assez incongrue. Mais ce qu'il faut retenir, c'est qu'à un instant très grave, où la nation ulcérée et saignante se sentait déçue dans ses convoitises et croyait à la complicité générale de toutes les puissances occidentales, aucun acte de violence véritable ne fut commis sur un seul Européen.
Les étrangers qui parcouraient le Japon, il y a un |)eu plus de trente ans, devaient forcément avoir
l'impression qu'ils se trouvaient parmi un peuple extrêmement cruel. Alors, la jurisprudence japonaise ordonnait qu'aucun inculpé ne pût ôlre condamné, même si sa culpabilité paraissait évidente et prouvée, à moins qu'il n'eût lui-même fait confession de son crime'. Pour obtenir des accusés l'indispensable aveu, l'usage de la torture était permanent. D'abominables scènes se déroulaient ainsi en public. De simples suspicions, des apparences légères, justifiaient l'intervention du bourreau. Des écrivains étrangers ont raconté comment la vue des atroces procédés employés par les tortionnaires leur ont arraché des larmes, cependant que la foule des spectateurs japonais restait impassible. Townsend Ilarris, qui fut ministre plénipotentiaire des États-Unis au Japon de 1856 à 1858, narre de quelle manière épouvantable la crucifixion était pratiquée. Le prétendu criminel était attaché à une croix; ses bras et ses jambes étaient écartés aussi largement que possible, et le bourreau enfonçait dans ce corps pantelant, tout en évitant habilement les organes vitaux, de longs et minces épieux. Des patients robustes continuaient à respirer jusqu'à ce que la onzième pique les eût traversés de part en part.
Le 15 avril 1875, un éminent et courageux Français, Boissonade de Fontarabie, engagé par le
1. V.t c'est ainsi qu'en dispose, encore anjourd'imi, la loi chinoise.
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gouvernement japonais comme conseiller de jurisprudence, élaborait, dans un des bureaux attenant aux tribunaux, un projet de réforme des lois japonaises, quand il perçut, provenant d'une pièce voisine, des râles étoulTés etdeslamentations.il parvint jusqu'à un endroit où un malheureux gisait écrasé sous le poids d'une énorme pile de pierres. C'était ainsi que la question était appliquée à cet accusé. Boissonade, indigné, signifia au gouvernement japonais qu'il donnerait sa démission si ces odieuses pratiques n'étaient pas bientôt supprimées. 11 lui fallut des mois d'insislance pour obtenir, des autorités japonaises, une réponse. Lusage de la torture venait précisément d'être réaffirmé par l'arrêté du 25 août 1874. La torture paraissait aux Japonais un moyen d'investigation si normal que des statisticiens spéciaux étaient chargés de relater mensuellement les opérations des bourreaux. Enfin, Boissonade parvint à représenter à quelquesuns des rénovateurs du Japon que la conservation de cette coutume barbare empêcherait le Japon de revendiquer bientôt une place parmi les grandes puissances civilisées, et le 16 juin 1876 la torture était définitivement abolie.
11 nous semble inouï, à nous Européens du XX* siècle, qu'une nation capable d'accomplir par ailleurs tant d'œuvres merveilleuses ait pu maintenir jusqu'en 1876 des pratiques aussi odieuses. Mais, souvenons-nous toutefois que les Japonais de
1876 étaient seulement en retard sur nous-mêmes. Ils accomplissaient, après nous, une réforme que nous avions eu nous-mêmes à décider. 11 n'y a point des milliers, ni même des centaines d'années que les Européens ont cessé d'infliger des supplices aux criminels ou aux gens suspectés d'être des criminels. Qui, de nos jours, peut lire sans frissonner le récit des horreurs de l'Inquisition? Il n'y a point si longtemps que l'Europe grillait sur des bûchers ses sorciers et ses sorcières. La torture n'a été abolie en France qu'en 1780, c'est-à-dire quatrevingt-seize années seulement avant de l'être au Japon. Il est vrai que nous la supprimâmes de notre propre mouvement et par suite d'une évolution naturelle de nos mœurs, tandis qu'elle existerait sans doute encore chez les Japonais si ces insulaires étaient restés eux-mêmes, s'ils n'avaient point été amenés à s'adoucir en adoptant les mœurs des Européens. Mais c'est précisément là que gît l'intérêt des problèmes que nous essayons d'élucider.
Admettons cette vérité fondamentale : Aucune des actions accomplies par les Japonais du xx*" siècle, aucune des attitudes qu'ils assument maintenant ne pourrait l'être de la même manière s'ils n'avaient jamais pris contact avec les Européens. Poussés par une sorte d'instinct de conservation nationale, ils ont imité tous les procédés des blancs. La question est désormais de savoir si
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la pratique assidue de mœurs qui ne sont pas les leurs transforme ou transformera leur mentalité héréditaire. En supprimant la torture, ont-ils cessé d'otre capables de torturer ?
Mais nous-mêmes?
En Kussie, en plein xx* siècle, les prisonniers politiques sont fréquemment martyrisés par leurs geôliers. En France, il y a très peu de temps, les agents « passaient à tabac », dans les postes, les délinquants.
On lit présentement dans les gazettes comment, de nos jours encore, dans les prisons anglaises, on fustige certains malfaiteurs incorrigibles que les châtiments ordinaires n'amendent point. L'expérience a prouvé que ces rôdeurs lâches et féroces, appelés hooligans en Angleterre et apaches en France, s'inquiètent assez peu d'être incarcérés. Mais que, chaque malin, sur leur râble dénudé sifflent régulièrement les lanières vengeresses brandies par un geôlier robuste, et ces coquins meurtris et penauds n'ont plus qu'une préoccupation quand ils sortent de prison : celle de n'y plus revenir. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'en 1908 la pre.sse française a commenté, non seulement sans indignation, mais plutôt approbatrice, ce système de châtiments corporels appliqué dans les pénitenciers anglais. L'Europe elle-même est donc obligée de convenir que, dans la vieille pharmacopée du moyen âge, il y avait certaines drogues
qui, de nos jours, guérissent encore, pourvu qu'elles soient administrées à la dose convenable. La flagellation d'un opiniâtre scélérat, c'est la dose convenable de la torture.
L'un des faits contemporains qu'on a cités le plus souvent pour démontrer que les Japonais sont des êtres instinctivement cruels, c'est le sac de Port-Arthur, qui suivit la prise de cette forteresse, en 1894, lors de la guerre contre la Chine. De nombreux témoins étrangers, et notamment le colonel Cockerill (messages au Neiv-York Herald^ novembre et décembre 1894), ont raconté avec indignation les actes de sauvagerie commis par les Japonais au moment de leur entrée dans la place qu'ils venaient d'enlever aux Célestes. Toutes les maisons furent pillées; environ trois mille Chinois non combattants furent massacrés. Les Japonais, dans leur frénésie sanglante, n'épargnèrent ni les femmes ni les enfants, et beaucoup de cadavres subirent d'odieuses mutilations.
M. Jukichi Inouyé, dans son histoire de la guerre sino-japonaisc, s'efforce d'excuser ses compatriotes. Il prétend que les troupes du mikado avaient été exaspérées, la veille même de la prise de la ville, en découvrant, accrochées à un arbre, les têtes de trois fantassins nippons qui avaient été capturés par les Chinois.
11 est certain que des troupes, quand l'esprit de vengeance les anime, quand elles veulent châtier
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un ennemi qu'elles jugent au-dessous d'elles et entièrement méprisable, ces troupes, qu'elles soient blanches ou jaunes, deviennent vite sanguinaires et impitoyables. Les Russes, dans l'Asie centrale ou à lilagovcstchenk : les Français, au Tonkin et au Maroc ; les alliés, pendant la campagne des Bo.xers, ont quelquefois exercé de terribles représailles, au nom de la justice, ou plutôt au nom de leur fureur. La pitié s'épanouit dans moins de cœurs qu'on ne croirait. La plupart des hommes sont méchants. Oui, l'homme ordinaire, quand aucune responsabilité ne pèse sur lui, quand il ne craint nulle réprobation, nul châtiment, redevient vile la bête féroce des temps préhistoriques. Si. par surcroît, cet homme se sent encouragé par l'opinion et par l'exemple de ses propres camarades, s'il appartient à une collectivité dont chaque membre étale sans pudeur sa propre bestialité, alors il n'est plus qu'un monstre lubrique et malfaisant. De tous les meurtres politiques commis par des Japonais, celui de la reine de Corée, en octobre 1895, eut un retentissement particulier. Ce n'était plus l'assassinat isolé, résultant des méditations enfiévrées d'un fanatique solitaire. C'était un crime d'Etat, commis par une bande d'aventuriers japonais auxquels des soldats japonais prêtaient mainforte. Et, ces soldats, ils étaient commandés par des officiers du vicomte Miouragoro, le nouveau ministre du Japon à Séoul. Tout, d'ailleurs, dé-
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montra plus tard que ce drame n'avait pas été préparé à l'insu du cabinet de Tokio. La reine, ses quatre dames d'iionneur, plusieurs de ses ministres et un grand nombre de ses serviteurs furent nuitamment fusillés et hachés à coups de sabre. Leurs cadavi'es jetés par la fenêtre furent imprégnés de pétrole et les assassins les brûlèrent pour les rendre méconnaissables.
Voilà ce (ju'il en coûtait à la malheureuse reine d'avoir paru favoriser l'influence russe à Séoul, ^lais, même dans cet abominable forfait, il est impossible de trouver la preuve que les Japonais sont des êtres sanguinaires. Pour eux, le salut du Japon est la loi suprême ; pour eux, rien n'a d'importance, sinon la grandeur de leur propre pays. Tout ce qui contrecarre les destinées du Japon doit être impitoyablement détruit. Il ne faut point s'attendre à voir jamais des Japonais se laisser entraver par des scrupules, par des considérations sentimentales quand la destinée de leur pays est en jeu. Souvenons-nous aussi que le Japon n'avait cessé, pendant des siècles, d'aspirer à la domination de la Corée. Une reine perfide, une cour qui pactisait avec les Moscovites ne pouvaient plus longtemps subsister. Ce crime national, tout comme les attentats isolés dont nous avons parlé plus haut, était la sinistre manifestation d'énergies trop véhémentes, de fureurs et de déceptions trop difficiles à contenir, plutôt que d'une férocité native.