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CHAPITRE VIII

Les assassinats politiques et l'apothéose des assassins.

L'histoire féodale du Japon avait été une tragédie ininterrompue, un conte d'horreurs, un perpétuel massacre ; on n'y parle que d'atroces vengeances assouvies, de daïmios poignardés, de princes empoisonnés, de gens crucifiés et lacérés, de têtes coupées et de ventres ouverts. Avant la révolution de 1868, pour les Japonais, c'était ainsi qu'on discutait la politique. Ces mœurs énergiques ne pouvaient pas disparaître d'un seul coup.

Quand commença la modernisation de ce pays, pendant (|ue des patriotes irascibles, vindicatifs et frénétiques s'appliquaient à pourfendre, à l'improviste et par derrière, des étrangers désarmés, d'autres patriotes irascibles, vindicatifs et frénétiques, mettaient à mort des ministres suspectés de pactiser avec les puissances européennes et de trahir

le Japon. Ces assassins en usaient ainsi, non point parce qu'ils voyaient rouge et que des hallucinations sanglantes, des impulsions irrésistibles, les poussaient au meurtre; ils ne se ruaient point à la tuerie comme des bêtes féroces, mais par dévouement à la chose publique et après un raisonnement prolongé. Ils étaient prêts h se suicider aussitôt qu'ils auraient procédé à l'exécution qui leur avait paru opportune. Ils avaient résolu de débarrasser leur pays de certains félons qui préparaient sa perte et voulaient l'inféoder aux hommes blancs. En 1861, le premier ministre li signait le traité de commerce avec Townsend Ilarris, représentant des États-Unis. C'était, au regard des patriotes, un traître. Il fut poignardé. En 1864, Sakuma Sbozan avait osé soutenir cette thèse que certains porls devraient être ouverts an commerce européen. Une telle scélératesse fit qu'il tomba sous la lame des sauveurs de la patrie !

Le 8 novembre 1869, le ministre de la Guerre Omura était tué avec cinq de ses officiers d'ordonnance. Le 14 janvier 1872, Iwakura était mis à mort par des patriotes fanatiques, parce qu'il s'opposait à ce que le Japon se ruinât, en entreprenant une guerre prématurée pour s'assurer la domination de la Corée.

Un autre homme d'État, Arinori Mori, avait, dès 1870, soutenu cette idée que le port du sabre devrait être interdit à tous les sujets japonais; plus

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tard, devenu ininislre de l'Instruction publique, il s'était comporté avec un peu trop de désinvolture à l'égard des dieux de la mythologie japonaise. C'était décidément un ennemi des traditions nationales. Un coup de poignard meltait lin à sa carrière.

La même année, un réformateur libéral, Itagaki, succombait, puis c'était le tour du ministre Okuma, qui tombait lajambe droite broyée par une bombe.

Le meurtre d'Ivvakura Tomoni, en 1873, et celui d'Okubo, en 1878, eurent exactement la même signification : Protestation contre la transformation du pays.

Le 28 juillet 1895, le marquis Ito, premier ministre, était à son tour assailli par des fanatiques, et il ne se soustrayait qu'à grand'peine à leurs coups.

Ce n'étaient point des êtres féroces, ceux qui commettaient tous ces crimes; l'envie de voir couler du sang ne les avait pas affolés; non, c'étaient des politiciens égarés, des esprits étroits, retardataires, incapables de rien comprendre aux décisives transformations qui s'imposaient à leur pays. C'étaient des hommes trop attachés au passé, aux traditions, c'étaient des patriotes dont les convictions étaient trop ardentes et les énergies trop impétueuses. Nul scepticisme n'avait encore atténué les ardeurs farouches de leur âme féodale. Mais, à mesure que la civilisation occidentale s'est

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développée et propagée clans le pays, ces crimes politiques sont devenus de plus en plus rares. Je ne sache point qu'aucun assassinat de celte sorte ait été perpétré au Japon depuis le commencement du XX® siècle.

Après tout, est-ce seulement au Japon que des crimes politiques ont été fréquemment commis ? En Europe même, des peuples dont la rénovation s'est produite à peu près dans le même temps où le Japon s'initiait à la civilisation occidentale ont montré la même énergie farouche, la môme disposition à l'homicide toutes les fois qu'il s'est agi pour eux de trancher certaines controverses politiques.

L'assassinat du dictateur Stamboulofîen Bulgarie (j'ai vu la place où il fut sabré en pleine rue), le meurtre du roi et de la reine de Serbie, dans leur konak de Belgrade (j'ai vu les traces de leur sang sur le parquet du palais et, d'une manière générale, les coups de main commis à chaque instant par les insurgés en Macédoine sont des épisodes qui rappellent singulièrement l'histoire japonaise de 1868 à 1895.

En Bulgarie, après Stamboulolf, l'elkolT, l'un de ses disciples et son continuateur à la tête du gouvernement, fut lui aussi mis à mort sur la voie publique. Le dernier crime politique qui ensanglanta Sofia ne fut-il pas particulièrement pathétique? Le brave Boris Sarafoiï, le héros de tant de

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combats livrés aux Turcs pendant l'insurrection macédonienne, ne lut-il pas, ainsi que son lieutenant Garvanolî, tué par un exalté du nom de Panitza? Celui-ci soupçonnait Sarafoff et Garvanolî de n'être plus aussi enthousiastes qu'autrefois pour la cause macédonienne et de s'être ralliés aux idées opportunistes du prince Ferdinand. A la sortie d'un dîner, il fit feu sur eux, à bout portant. Ce forfait stupide, commis en 1007 par un monomane du patriotisme, n'eùt-il pas pu se dérouler aussi bien à Tokio, vers 1880?

Toujours plus prêts que nous k l'homicide; toujours disposés à faire bon marché de l'existence d'autrui et aussi de leur propre existence, les Japonais, — tout ce que nous avons exposé plus haut le démontre, — bien loin d'abhorrer le crime politique, y voient une action héroïque qui, dans certains cas, peut valoir à son auteur une impérissable gloire. Quand les clauses du traité de Portsmouth furent connues du peuple japonais, nous observâmes à Tokio une terrible explosion de fureur. Exaspérés par une déception inouïe, presque tous les citoyens eurent un accès de folie homicide. On sait que la capitale fut parcourue par des bandes d'hommes armés qui avaient dessein de massacrer les membres du cabinet. Plusieurs de ces énergumênes lurent tués par la police dans les locaux

mêmes du ministère des affaires étrangères. Ceux-là, s'ils avaient réussi à sabrer le comte Katsura, n'eussent point été considérés parla masse de la population comme de vulgaires malfaiteurs; au contraire, parce qu'ils eussent assouvi le ressentiment des patriotes, leur mémoire eût été honorée comme celle de héros nationaux'.

Ne fut-il point glorifié et pour ainsi dire déifié, ce Nishino Buntaro qui, en 1889, le jour même de la proclamation de la constitution, assassina le vicomte Mori, ministre de l'Instruction publique? Buntaro succomba dans la bagarre qui suivit son forfait, mais son nom devint immédiatement célèbre dans le pays tout entier; sa tombe fut couverte de fieurs et la piété populaire y brûla de l'encens; elle devint un lieu de pèlerinage où des patriotes placèrent des inscriptions, des poèmes, des éloges lyriques. L'homme qui avait essayé de tuer le comte Okuma et qui n'avait réussi qu'à l'estropier, fut exalté presque autant que Buntaro, Ces manifestations eurent un caractère si persistant et si subversif qu'en 1891 le gouvernement sentit la nécessité de promulguer une ordonnance interdisant que des honneurs posthumes fussent ainsi rendus à des assassins. Mais cette ordonnance resta lettre-morte et, de nos jours encore, la piété japonaise exalte le souvenir des patriotes qui,

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