‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 45 sur 75 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les débuts du socialisme japonais; comment le christianisme lui servit d'introducteur et pourquoi les conservateurs japonais détestent cette religion.

En ma lierez de sociologie, regarder en arrière^ c'est regarder en avant.

L'histoire du Japon, c'est, vous le savez, une histoire ininterrompue de guerres civiles. Et si nous étudions les causes des luttes féroces où. naguère, se ruaient les clans, nous verrions apparaître plus d'une fois la question d'argent.

En juin 1785, à Tokio, la famine ne précipital-elle pas les pauvres contre les riches, les miséreux contre les repus? En plein xix" siècle, en 1837, la populace d'Osal\a, affolée par la disette, ne se mit-elle point à toul piller? Ne livra-t-elle pas un combat terrible au.v troupes gouvernementales et l'incendie qu'elle alluma ne détruisit-il pas

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cinq ponts, vingt mille maisons cl un millier d'entrepôts? Ce que la plèbe japonaise a déjà fait, ne pourrait-elle pas un jour être tentée de le refaire?

Précisons, toutefois, que les idées sur lesquelles repose le socialisme ou plutôt le. collectivisme sont des idées absolument étrangères à l'esprit japonais. Elles ont pénétré dans les îles nippones en même temps que la grande industrie et comme une sorte d'arrière-gardc du christianisme.

On va voir comment :

En 1889, survinrent les premiers épisodes de la lutte entre le capital et le labeur. Les ouvriers du fer d'abord, les typographes ensuite formèrent des associations qui, tout en se défendant d'avoir aucune intention politique, n'en ressemblaient pas moins singulièrement à nos syndicats. Puis, en 1897, c'étaient les mineurs de Nagasaki qui abandonnaient tout à coup leur travail et inauguraient la grande lutte contre le capital, en assommant leur patron et deux agents de police.

Dans la même année, un petit groupe de littérateurs et de professeurs, soucieux de chercher un remède aux soulfrances du peuple, commençaient à se réunir pour étudier les œuvres de Karl Marx et d'Engels. Ils étaient six et nous croyons que leurs conseils ne furent pas étrangers à la première victoire remportée, en 1898, par le prolétariat japonais. Après cinq jours de grève, les mécaniciens du chemin de fer de la (^omj)agnie du Nippon

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obtenaient à la fois une diminution de leurs heures de travail et une augmentation de leur salaire.

Or, trois de ces novateurs étaient, depuis longtemps, convertis à la religion chrétienne et leurs premiers disciples furent presque tous des jeunes gens qui avaient reçu, sinon le baptême, du moins une éducation teintée de christianisme. H faut en convenir, pour un Asiatique, l'initiation à une religion occidentale <3lait autrefois la plus efficace des préparations aux conceptions de l'Occident. Liberté, égalité, fraternité, justice, pitié, charité : dans l'esprit d'un Japonais, les idées que ces mots évoquent se confondent avec la doctrine chrétienne.

Pourquoi les Japonais les plus conservateurs sont-ils, au fond de leur cœur, les plus hostiles aux missionnaires chrétiens? Ceux-ci, pourlanl, sont loin de se faire les apôtres du socialisme. Mais, vous le voyez, en propageant dans le pays une pensée étrangère, un génie radicalement opposé au génie japonais, ils créent des âmes qui ne sont plus de pures âmes japonaises.

En 1907, le ministre de la Guerre conseillait aux troupiers de ne jamais embrasser le christianisme. On assurait que ce membre du gouvernement avait été inspiré par cette idée que la religion chrétienne, en se propageant davantage au Japon, préparerait la diffusion de ces théories socialistes (jui sont susceptibles de rendre moins énergiques les soldats. Un ])eu plus tard, des instructions

confidentielles étaient envoyées aux officiers, dans le même esprit.

Les hommes que nous avons vus en 1897 étudier les œuvres de Karl Marx et d'Engels fondaient, en 1901, sous le nom de Parti socialiste démocrate, la première Société socialiste qui ait existé au Japon. Cette société était presque aussitôt dissoute par le marquis Ito, mais ses membres organisaient pourtant, en avril 1903, le premier Congrès socialiste japonais, à Osaka.

Le 15 novembre 1903, les mômes initiateurs faisaient paraître le Journal du peuple (ce Heimin Shhnbui) que nous citons plus haut), une petite feuille hebdomadaire où ils entreprenaient une active propagande socialiste. Ces hardis pionniers haranguaient la foule dans des réunions mensuelles; ils organisaient parfois une résistance violente aux agents venus pour disperser leurs auditeurs. Un jour, leurs partisans brûlaient plusieurs postes de police. Avant et pendant la guerre russo-japonaise, ils publiaient, dans un langage lyrique, et avec ene véhémence où se reconnaissait l'ardeur fameuse des néophytes, des manifestes internationalistes ; ils dénonçaient le parti militaire; ils rédigeaient, notamment, une proclamation contre les idées belliqueuses et ils l'expédiaient à Tolstoï. Ils envoyaient une adresse éloquente au parti socialiste russe et celui-ci leur répondait par des effusions attendries, cependant

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(|ue tonnait le canon de Port-Arthur. Finalement, après de nombreux conflits avec les autorités, deux rédacteurs du ffehnin Shimbtui étaient arrêtés comme nous l'avons dit et ce journal cessait de paraître le 29 janvier 1905. Le 5 février, le premier numéro du « Franc-Parleur» {CholxU(j<>nj était mis en vente; il continuait la propagande du Hoimiu Shimbun et il insérait, contre la caste militaire, contre le gouvernement, contre les financiers, des articles d'une violence extraordinaire. Le Franc- Parleur ayant trop franchement parlé des émeutes de septembre, il fut, lui aussi, supprimé. Son dernier numéro était daté du 10 septembre 1905. Mais le « Socialiste » prenait aussitôt sa place, et, par surcroît, on voyait paraître, peu de temps après, la « Lumière » (IJi/cari), éditée par Nishihawa, un ancien rédacteur du fleimin Shimbiin. Au moment où je ([uittai le Japon, on citait d'autres petites feuilles socialistes telles (jue 1' « Frc nouvelle » {Shin Kvjon) ; les « Nouveaux camarades » iSfdn Doho)^ organe des mineurs de Yubari ; le « Nouvel Evangile » iShin Fnknin) publié à Ilakodaté,et la « Voix du peuple » (J//// Se'i)^ entretenue |)ar les socialistes de Moji.

Parallèlement à ce mouvement, un autre courant s'était manifesté dans la |)Ius haute classe de la société. En juillet 1903, un aristocrate célèbre, le comte ItagaUi, s'était déclaré partisan du socialisme. Mais de quel socialisme? Naguère. Itagaki avait

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été l'un des réformateurs du Japon. 11 avait commandé l'une des armées impériales au temps de la Restauration, ce qui ne l'avait pas empoché, plus tard, de se faire le champion des idées démocratiques dans sa province de To.sa. Grâce à sa propagande, on appelait alors Tosa le «berceau de la liberté». Le comte Itagaki, en 1881, alors qu'il organisait le parti libéral, avait été poignardé, mais non mortellement, par un fanatique de la réaction. En tombant, il s'était écrié : «Itagaki peut mourir, maislaliberté ne mourra jamais I « Le comte Itagaki n'eut pas le temps de préciser ce qu'il entendait par le mol socialisme; la guerre contre la Russie allait bientôt arrêter, au Japon, toute politique intérieure; plus tard, l'âge allait contraindre à la retraite le vieux philanthrope. Dans le même temps, un ancien ministre du Japon en Chine, M. Yano, homme «le haute culture et de moralité irréprochable, avait annoncé sa conversion au socialisme. M. Yano avait été, auparavant, l'un des secrétaires particuliers du Mikado; voilà ce qui avait donné à son initiative un grand retentissement. M. Y^ano avait commencé, en diverses provinces, une série de conférences, mais ses elTorts, comme ceux du comte Itagaki, avaient été brusquement interrompus par le canon de Port- Arthur.

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