‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 46 sur 75 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Lessop de lindustrialisme. — Les salaires. L'exploitation des femmes et des enfants. Les bagnes et les enfers du progrès!

Le socialisme est une conception étrangère, oui, sans aucun doute, mais, au Japon, tout ce qui est moderne n'a-t-il point de même été engendré par une pensée étrangère? Pendant les trente-cinq dernières années, le Japon s'est transformé, vous le savez, avec une rapidité inouïe. Son évolution vers l'industrialisme a eu l'intensité, l'instantanéité d'une explosion.

Le total (le son commerce extérieur (exporls et i m ports) ne montait, en 1808, qu'à 26. 245.515 yen. Il atteignait, en 1894, 230.728.041 yen; en 1904, il bondissait à G90.621.635 yen; en 1905 il s'élevait à 810.071.627 yen, et, en 1906, à 842.539.000 yeni.

1. 1 yt-n ■= 2 IV. 50. I/' sen est la centième partie du yen cl vaut par conséquent 2 centimes 1/2. Doux sen l'ont donc un sou iVançciis.

Dans ce pays naguère entièrement agricole et où ne vivaient, il y a trente ans, que quelques artisans du bâtiment, (juelques ouvriers d'art, le Chokugen du 30 avril 1904 recensait <S.830 grandes fabriques, employant 558.041 personnes, dont 225.040 seulement étaient des hommes.

Comment ces prolétaires sont-ils payés? Je préviens, une fois pour toutes, mes lecteurs qu'il est très difficile au Japon de grouper des chillVes vraiment précis sur un sujet économique quel qu'il soit. D'autres l'ont remarqué avant moi, rien n'est plus vague, plus flottant, que la documentation japonaise. ' Il faudra bien souvent nous contenter d'approximations. Voici pour les corporations principales un tableau des salaires quotidiens publié le 16 avril 1905 par le Chokufjèn :

Professions

Salaires maxima. SNlaires niininiu.

Menuisiers 2.075 1. »

Plàtriei-s 2.2.") 0.87

Maçons 2.50 0.87

Couvreurs 2.25 1.12

Scieurs de long 1.G5 0.75

Tresscurs do paillassons. 2.20 0.725

Forgerons. 2.25 0.87

Ouvriers de navires. . . 2.0.") 0.87

Tailleurs à l'ouropéennu. 2. .30 0.87

Tailleurs à l;i japonaise. 1.52 0.70

Cordonniers 1.37 1.12

Ébénistes 2.07 0.87

Imprimeurs 1.50 0.82

Teinturiers 1.25 0.80

(:onlis(!urs 1.25 0.8^

LA QliESTlON SOCIALE

Le même journal a donné, peu de temps après, une autre statistique qui concordait mal avec la [uecédente. En outre, j'ai puisé à d'autres sources des indications assez dilîérentes de celles qu'on vient de voir. Ce que j'ai cru pouvoir retenir, d'après mes investigations personnelles, c'est que les salaires ordinaires des travailleurs de Tokio ;>ont beaucoup plus exactement représentés par les chillros minima que par les chiiïrcs maxima jtubliés par le Cliokufjcu. La main-d'œuvre est par trop abondante au Japon, et, grâce à l'absence d'aucune restriction légale concernant l'emploi des femmes et des enfants, il est toujours aisé d'opposer, au lal)eur des hommes, une concurrence à [)rix vil.

D'après des documents officiels, on a voulu établir que les salaires avaient subi, pendant les dernières années, une progression marquée. C'est vrai, et voici, pour quelques professions indiquées plus haut, un tableau montrant cette progression de 1002 à 1900.

Salaires moyens en l'iAit-ssioiis. 19()2 liWa 190'i 1903 190G

tv. fr. h. fr. fr.

Cliaipoiiti-is 2.06 2.12 2.02 2.12 2.41

Plâtriers 2.20 2.20 2.27 2.34 2.44

Imprimeurs 0.U8 O.'jy 1.19 1.32 1.36

Tiipissiers 1.U2 2.05 2M\ 2.1G 2.23

Tailleurs il la japonaise. . 1.0.") 1.57 1.41 1.4i 1.93

Taillfiirs à IVun.pocnne. 2.04 2.1'i 2. OS 2.37 2.18

En défînilive. les salaires da prolétaire japonais restent infimes? Est-ce à dire qu'ils correspondent à des besoins également infimes ? C'était vrai autrefois, mais c'est faux aujourd'hui. La faible augmentation des salaires n'a point du tout compensé l'augmentation extraordinaire du prix de la vie. Encore faut-il bien dire que les petites statistiques publiées ci-dessus s'appliquent seulement à ce que les Anglais appellent ^Ai/^erf ^o^om?", c'està-dire aux ouvriers d'élite, à ceux qui, dans leur jeunesse, ont fait le complet apprentissage d'un métier spécial. Ceux-là forment en somme l'aristocratie du travail. Mais un travailleur agricole s'engage, pour 12 mois, moyennant un salaire de 83 francs ; une femme travaille pendant toute une année, dans une ferme, pour 50 francs ; une servante gagne chaque mois 4 fr. 60. En 1904, l'arsenal de Tokio a embauché en vue de travaux manuels 800 femmes et jeunes filles pour un salaire variant de 0 fr. 42 à 1 fr. 35 par jour. Un coolie, un portefaix, après avoir charrié pendant toute la journée dans divers quartiers de Tokio de lourdes marchandises s'estime heureux s'il a pu recevoir 50 ou 60 centimes.

Pour l'année 1905 entière, on comptait que 587.851 personnes avaient été employées dans les grandes fabriques. Et, de ces personnes, 347.563 ou 60 % étaient des femmes. Environ 37.000 filles âgées de moins de quatorze

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ans étaient enfermées dans ces bagnes industriels pendant 14 heures consécutives pour un salaire quotidien d'environ 5 sous! A côté de ces grandes usines on estimait qu'il y avait, éparpillées dans tout Tempire, 400.000 petites entreprises de tissage où 767.000 personnes avaient été employées. De ces personnes, 731.000 étaient des femmes et des jeunes filles qui gagnaient par jour de 5 à9 sous.

Le Sliinkoron d'avril 1906 publiait les informalions suivantes sur la question des salaires : « Pour la confection de ces tresses plates qu'on appelle Sanada Himo, les ouvrières reçoivent par rouleau de 18", 18, la somme de 15 sen^ ; et comme il faut deux jours et demi pour confectionner un rouleau, leur salaire journalier équivaut à 6 sen environ 3 sous français). Pour la confection des boîtes d'allumettes, les ouvrières reçoivent 6 sen 1/2 pour les 500 boîtes qu'elles revêtent de papier en un jour; pour la fabrication des images lilhographiées, elles gagnent 7 sen par jour ; pour la coloration des cartes postales illustrées, de 17 à 20 sen par jour pour 500 cartes; pour le pliage du papier dans les ateliers de reliure, do 8 à 15 sen pour une journée de 10 heures; pour la coulure des caleçons et des chemises, de 12 à 15 sen ; pour la coulure des bas japonais, 7 sen en

1. Rappelons encore une fois quo le scti est la centième partie du yeji qui égale 2 IV. 50.

moyenne ; pour la confection de boîtes en carton, 7 sen pour une journée de 8 heures; pour le collage du papier des lanternes, de 15 à 20 sen ; pour la confection des sacs de papier, de 5 à 7 sen pour une journée de 10 heures ; pour la fabrication des cure-dents, une moyenne de 7 sen pour une journée de 10 heures ; pour le dévidage du fil, de 13 à 14 sen pour une journée de 8 heures. »

Aussi bien il faut toujours en revenir à une constatation essentielle : la main-d'œuvre est trop abondante et peut, par conséquent, s'obtenir à un prix infime. Malgré l'essor dé Tindustrieet du commerce, tant de bras sont inoccupés, tant de gens nécessiteux sont sans travail et sans ressources que quelques sen rerus par jour leur paraissent encore préférables à une absolue famine.

Le développement subit de l'industrialisme dans un pays jusqu'alors régi par de vieux usages ancestraux, par de vieilles coutumes patriarcales, Tavènement d'un impérieux patronat aux convoitises duquel rien ne servait de frein et qu'aucune législation n'empêche encore de trop exploiter, de trop broyer la bête humaine, tout cela devait, en créant des bagnes industriels, des enfers sociaux, engendrer, tout comme en Europe, des révoltes et susciter des revendications, des rancunes, des haines implacables. Protéger le travailleur, sauver la femme cl l'enfant, certes des esprits généreux ont déjà osé réclamer qu'on le fit.

LA QUESTION SOCIALE

Mais on leur a répondu par des mots terribles : « Il faut que le .lapon brise la concurrence étrangère, ou le Japon est perdu î » Et pour que le Japon ne soit pas perdu, on pousse sans pitié, sans remords, les petits enfants vers l'atelier.

Actuellement plus de cinquante mille enfants âgés de moins de quatorze ans, peinent pendant dix ou douze heures par jour, moyennant un salaire qui ne dépasse point 6 sous. La cupidité, les cruautés, les iniquités qu'on a quelquefois pu reprocher à des patrons européens ont été dépassées au Japon par des industriels sans pitié, soucieux seulement d'amasser de l'or. Les femmes et les enfants, surtout, ont été et sont encore soumis à un régime véritablement criminel, qui relèverait souvent, en Europe, de la police correctionnelle.

Un jeune sociologue japonais, Kiyoshi Kawakami, élève de l'Université américaine d'Iowa, écrivait, en 1903, dans sou livre intitulé : Political ideas of modem Japan : •

« Les principes moraux (et plus spécialement l'esprit chevaleresque) qui avaient fourni à la nation japonaise des règles de conduite pour sa vie quotidienne ont été détruits par les récentes révolutions : la révolution politique et la révolution industrielle. Jusqu'à présent, aucune loi morale n'est apparue pour les remplacer. L'idée ploutocralique accable tout et opprime tout; elle règne sans contrôle.

sans règle et sans merci! Unégoïsme cupide, voilà l'esprit qui domine dans nos classes élevées et son influence ignoble est irrésistible Envie, inimitié, douleur et rage contenue chez les pauvres; vanité, extravagance, luxure et débauche chez les riches ; voilà les symptômes du grand conflit social qui certainement surviendra au Japon dans un avenir très rapproché ! »

Ces paroles âpres n'ont rien d'exagéré quand on songe au misérable sort des infortunées créatures qui s'étiolent dans les bagnes industriels.

Où sont les adorables bébés japonais parés de soieries multicolores et chatoyantes, les bébés joyeux et brillants comme des oiseaux de paradis? Les voilà, vêtus de toile à sac, emprisonnés dans l'atelier sinistre où grincent et ronflent les métiers. Où sont les musumés sautillantes et frêles, les rieuses musumés dont on nous avait dit qu'elles ne savaient que rire et aimer. Les voilà cloîtrées dans la fabrique enfumée, sous l'œil du contremaître tyrannique : colibris changés en chauves souris. Lo progrès fait beaucoup de victimes et il tue beaucoup de choses plus belles que lui.

Le progrès! dans son cortège triomphal il a amené avec lui, au Japon, une immense misère! Somme toute, au temps passé, le peuple était-il aussi soulTrant que maintenant? Je me le demande! En 1901, c'est-à-dire à une époque relativement récente, Chamberlain écrivait : « Les riches

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n'étant pas extravagants, les pauvres ne sont pas abjects; en fait, quoique la pauvreté existe, le paupérisme n'existe pas.»

Comment devons-nous comprendre cette phrase? Le maître l'a écrite au déclin de sa carrière ; elle résumait pour lui, en 1901, des observations qu'il avait faites de 1873 à 1901. Mais nous, qui sommes arrivés au Japon en 1904, nous avons vu dans ce pays un paupérisme effrayant que plusieurs autres Européens ont constaté, étudié et dépeint en même temps que nous. Ce qu'il faut savoir, c'est que le militarisme mine le Japon. Les victoires de 1894 remportées sur les troupes chinoises et les victoires de 1904 remportées sur les troupes russes ont amené avec elles une moisson de gloire et une recrudescence de misère.

Les guerres contre la Chine et contre la Russie avaient endetté le Japon ; les armements nouveaux que ce pays s'impose en vue d'une guerre éventuelle le ruinent. Telle est la vérité. '

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