CHAPITRE IX
Naissance de rantimilitapisme. — Critiques, insubordination, désertions par groupes.
Quand se déroulaient les grandes manifestations patrioliques de Tokio, je m'étonnais d'y voir défiler tant d'adultes qui, au lieu de parader, eussent pu fortbien combattre. La guerre alors n'était point terminée et les destinées du Japon demeuraient incertaines. J'appris bientôt de quels nombreux cas de dispense bénéficiaient tant de citadins et de quels subterfuges ils usaient aussi, quelquefois, pour se soustraire aux obligations militaires. Dans un petit hôtel que je fréquentais, une sorte de majordome m'avait frappé par la ferveur et l'intransigeance de son patriotisme. Au moindre prétexte, il parlait de pourfendre les étrangers. Il s'emportait, il exigeait que l'armée du mikado allât camper sur les bords du Baïkal. Quand la paix de Portsmouth fut signée et que la population de Tokio eut un véritable accès de folie furieuse, il
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courut au [iremier rang des émcutiers. Pourtant, ce chauvin exalté, qui exigeait la prolongation des horreurs de la guerre, ce chauvin était un francfileur. Pour ne point risquer d'aller se faire tuer en Mandchouric, il avait obtenu sa réforme, grâce à des artifices et à des intrigues peu honorables.
Je parlais plus haut de la jeunesse intellectuelle. Il existe une catégorie de jeunes gens parmi lesquels on discute tout, on sape tout. Au regard de l'univers, le .Japon est la nation militaire par excellence, et, pourtant, il y a maintenant des antimilitaristes japonais. Je n'invente rien. Je vais citer des textes.
Dans le Dokvrilsu hyoron, de février 1906, un écrivain japonais en vogue disait :
« ... Les vrais patriotes se trouvent généralement parmi les gens simples, qui n'ont reçu qu'une instruction élémentaire. Chez les jeunes gens qui ont suivi des cours supérieurs, la flamme patriotique est loin d'être ardente. Lorsqu'on pense que ce sont là les hommes qui dirigeront dans l'avenir les destinées du pays, on ne peut se défendre de vives appréhensions. »
Dans le Kiristokio sekai, de mars 1907, on lisait : « A l'optimisme superficiel d'un peuple enivré de ses victoires, a succédé, par réaction, une sorte de pessimisme social [slwkiraitcln hihvan) , surtout parmi la jeunesse qui réiléchil. Beaucoup déjeunes gens d'avenir se sont pris de dégoût pour l'état
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actuel de la société; ils n'en veulent voir que les côtés sombres et se refusent aux persfteclives d'espérance. Pour ne parler que de leurs idées sur la guerre russo-japonaise, ils regardent celle guerre ou comme une farce de théâtre [rhabati kyogen), ou comme une sorte de tragédie criminelle. Les résultats de cette campagne, les phénomènes sociaux et l'activité nationale qu'elle a provoqués, leur paraissent des amusements d'enfants. La société actuelle, ils la voudraient renversée de fond en comble; le salut ne leur apparaît qu'à ce prix. »
Le Yomiuri. du 23 mai 1904, remarque que le moral a baissé dans le monde des étudiants, et, comme preuve à l'appui, il cite les faits suivants : « Pendant les guerres de Chine, nos jeunes gens se montraient pleins d'ardeur et ne parlaient de rien moins que de la mainmise sur les 400 provinces {shihyaku shù] de Chine. La guerre russo-japonaise a été populaire parmi les générations adultes ; chez les jeunes, beaucoup se déclaraient ouvertement contre la guerre, et, actuellement, il n'est pas rare d'en voir se dérober au service militaire. »
A propos de quelques actes de brutalité qui auraient été commis dans des casernes, de la part des chefs militaires, le Vomiuri, du 12 mai, déclare que « le système de la caserne allemande n'est pas de mise chez nous... Au régiment, on doit observer également la justice. L'éducation
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moderne qu'ont reçue nos jeunes gens ne souffre pas qu'on use envers eux de j)rocé(iés lyranniques. Ces procédés ne peuvent avoir d'autre effet que dexciter des murmures et des idées de rébellion envers les chefs. Ou se trouve en présence d'un état d'esprit nouveau. Que l'on blâme, si l'on veut, la nouvelle éducation qui a créé cet esprit; en tout cas, il faut en tenir compte... »
Le journal Mainichi, de M. Shimada Saburo, proteste, en décembre 1907, et de la manière la plus virulente, contre l'excès des armements qui ruinent la nation. Le Chûr/ivai, un journal, non j)oint socialiste, mais consacré à l'économie politique, dit, à la même époque: « Il serait peut-être bon de mettre des civils aux ministères de la Guerre et de la Marine. Ce n'est pas qu'on ait à se plaindre outre mesure des militaires et des marins qui ont occupé jusqu'ici ces deux postes; mais ces spécialistes ont une tendance à faire pencher la balance en leur faveur, au détriment des finances de la nation. Que des militaires aient rendu comme ministres des services appréciables, il n'y a pas à le nier, mais rien ne dit que, s'ils n'avaient pas été là, les choses en auraient plus mal marché. Plus on relit l'histoire des différents ministères, depuis la proclamation de la Constitution, et plus on arrive à se convaincre que l'iafluence militariste dans un cabinet n'est pas une chose désirable. Nombre de fois, on a pris
comme base du budget leurs exigeuces, et souvent ils ont rendu précaire la position du ministère et mis dans l'embarras le ministre des Finances. Ce sont eux qui ont fait tomber le ministère Okuma- Itagaki, sans qu'on ait eu le temps de s'assurer s'il était bon ou non. Depuis la 23^ année de Meiji (1890, cabinet Malsukata), on peut dire qu'ils ont été l'épine au pied des différents ministères dans les questions budgétaires. Le ministère actuel se trouve dans la gêne ; à ([ui la faute ? Aux militaires, et si l'on ne peut pas dire qu'ils soient la seule cause qui rende incertaine la base de nos finances, on pourrait assurer cependant qu'ils en sont la principale. Aussi considérons -nous comme un devoir important d'empêcher la mainmise des militaristes sur le ministère. »
La discipline militaire, elle-même, la sainte discipline, qui « fait la force princi{)ale des armées », a été, non seulement battue en brèche, mais violée.
Au début de 1908, des désertions, non point individuelles, mais par groupes, se sont produites dans deux régiments japonais et cela, à un intervalle assez rapproché. Si l'on en croit des Japonais bien informés, au moins en ce qui concerne les soldats qui, dans le 62" régiment, prirent la clef des champs, le but de ceux-ci était bien de protester contre les mauvais traitements dont ils étaient l'objet.
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La presse s'est émue de cette velléité d'indiscipline. Le Jiji (26 mars) demande qu'on s'occupe sérieusement de la question. Encore qu'on parle beaucoup ces temps-ci de mauvais traitements, le journal n'y ajoute pas foi ; ce sont là, croit-il, des exagérations de bleus. Mais il se pourrait, continuel-il, que certains ofticiers accomplissent leur devoir avec une trop grande rigueur. « Je me rappelle, en tout cas, avoir lu dans un très grand journal de Nagoya, une série d'articles assez peu édifiants sur la conduite des sous-officiers à l'égard des soldais. On dit qu'aujourd'hui le jeune soldat et le jeune marin n'ont pas la liberté d'exprimer leurs impressions, et que la surveillance des correspondances s'exerce avec une rigueur qu'on ne trouverait pas chez un principal de collège, si revêche fût-il. »
Les Mélanges japonais, de Tokio, auxquels nous avons emprunté plusieurs traductions, écrivaient, en juillet 1908. d'après VAsahi :
<( A la réunion des commandants de corps, on a pris des mesures j^réventives contre le socialisme. Ceci viendrait de ce que des agitateurs profitent des manœuvres et de l'entrée à la caserne des nouveaux soldats, pour répandre des brochures dangereuses, et aussi de ce que l'on a considéré certaines désertions en groupe comme les résultats de la propagande socialiste. Jusqu'à quel point le socialisme a-t-il pénétré dans l'armée, nous ne
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saurions le préciser, mais on ne peut considérer comme un symptôme heureux que les chefs de corps aient Jugé nécessaire de s'en occuper. »
Les Mélanijes ajoutent : « Il n'est pas à croire, ni à désirer pour le Japon que l'Hervéisme fasse beaucoup de prosélytes au pays des Imshi. Ce n'est pas que, cependant, tous les Japonais soient aussi enthousiastes qu'on le croit de porter l'habit militaire. Beaucoup usent de mille détours i)0ur éviter la conscription, et dernièrement on a fait une razzia de jeunes récalcitrants ({ui mettaient les médecins dans leur jeu et au besoin forgeaient des ordonnances pour éviter la caserne. C'est que le régime n'est pas alléchant. »
L'Asahi d'Osaka, à propos de l'indiscipline dans l'armée, nous dit que les soldats se plaignent d'être traités trop sévèrement. « Les chefs ne manqueraient-ils pas d'affection envers leurs hommes ? L'obéissance est sans doute une bonne chose mais les soldats ne sont pas de simples animaux. »
11 se trouve parfois que les réflexions des chefs de la classe dirigeante ressemblent aux imprécations des antimilitaristes. En mars 1908 le directeur de la grande école Keio (îiji/ai écrivait :
« Les héros de l'avenir seront des industriels ; ce sont là les exigences du temps. Autrefois on parlait des grands généraux, des grands diplomates. Les mœurs ont changé ! Jadis, dans les époques
LA QUESTION socrAT.r:
religieuses, on élevait son enfant avec l'espoir d'en faire un bonze célèbre ou un général fameux. A l'heure actuelle, tout es( à l'industrie ! »
S'il est vrai que les ancêtres des Japonais ont survécu à leur forme mortelle, si l'âme impérissable des héros doit hanter perpétuellement ces îles dont ils firent la gloire, imaginons-nous quel peut être leur émoi, à tous ces vieux samouraï, quand ils écoutent retentir des phrases qui sonnent le glas de la chevalerie. Eux. ils n'ont vécu que par l'épée, ils n'ont aimé que la guerre : ils n'ont jamais eu que du mépris pour les marchands et les hommes d'argent. Mais voici, au xx'= siècle, qu'ils assistent consternés à l'apothéose du veau d'or.