CHAPITRE VIII
Le dogme de (a divinité de l'Empepeur.
Le prolétariat Intellectuel.
Le dogme de la divinité de l'empereur semblerait devoir être inconciliable avec d'importantes innovations politiques. Mais ce dogme est-il toujours un dogme? Le peuple japonais croit-il réellement encore à la divinité de l'empereur? A cette question que je lui posais, l'un des chefs du socialisme japonais m'a répondu :
<( Oui, la masse du peuple y croit encore d'une manière vague, mais elle y croit. L'habitude si occidentale de vouloir aboutir, sur tout sujet, à une conclusion ferme est étrangère à l'esprit de notre race. Nous, Japonais, nous juxtaposons nos pensées, nous sentons moins que vous la nécessité, quand nous adoptons une idée, d'éliminer cellesde nos idées antérieures qui pourraient gêner l'épanouissement de la nouvelle venue.
« La jeunesse instruite elle-même ne songe point
à nier l'origine célesle de Tempercur. Si son intelligence positive peut l'empêcher d'admettre ce mythe, son sentiment la pousse, par contre, à rechercher, dans la subtilité de ses pensées, une affinité possible entre les forces créatrices du monde et le souverain qui gouverne le Japon. Certes, il y a là une contradiction, mais tel est l'esprit japonais. »
— Mais, alors, comment admettre la possibilité de l'expansion du socialisme dans un pays soumis, non seulement à un souverain de droit divin, mais à un être divin? A cette question embari-assante, le professeur Iso Abe, l'un des plus notables socialistes japonais, m'a objecté :
« Tous les Japonais, y compris les socialistes, ont des sentiments de loyalisme envers le mikado. Même si nous faisions une ré-volution, personne d'entre nous ne songerait à exercer une action violente contre le souverain, llappelez-vous qu'aux temps où la direction effective du pays était exercée par un maire du palais, qui s'appelait le shoyuii, l'empereur vivait dans une sorte de retraite et s'abstenait de s'occuper de politique. Si un régime socialiste était un jour instauré au Japon, notre souverain jouerait tout naturellement un rôle analogue à celui que le roi d'Angleterre accepte présentement : son autorité, toujours reconnue, toujours entourée d'une pompe éclatante, n'aurait cependant plus rien que de nominal. »
LA QUESTION S0C1AI,E 277
La pensée japonaise sur un sujet qui. à tout prendre, reste dangereux pour qui en discute, s'enveloppe de précautions oratoires, de réticences, de sous-entendus et d'ambiguïlés qu'un Européen ne démêle pas toujours aisément. Encore une fois, n'essayez point d'arriver à des idées trop nettes, trop délimitées; contentez-vous de projeter une demi-lueur dans un monde de ténèbres, et attendez des faits nouveaux.
Pourtant, vous voyez nettement les deux forces qui vont se disputer, au xx* siècle, la direction de ce pays énigmatique :
D'une part, la tradition, la légende, la poésie, le loyalisme, une hérédité guerrière toute faite de fidélité et de dévouement, un orgueil national inouï, une religion qui se confond avec l'amour de la patrie et le culte du souverain ; oui, mais, d'autre part, l'industrialisme croissant, l'exploitation sans pitié de l'homme par l'homme, l'opulence des uns qui augmente en môme temps que la misère des autres, les impôts qui ne cessent de devenir plus accablants, les revendications féministes qui commencent à se faire entendre, l'instruction qui pénètre de plus en plus les masses populaires, et le prolétariat intellectuel plus inquiétant que tout le reste...
Voici pourquoi nous disons que ce nouveau péril, plus que tous les autres, menace l'ordre
278 LE JAPON MORERNE
établi : l'endant les années qui viennent de s'écouler, la haute culture a été répandue sans ménagements. Un grand nombre de fils de paysans sont venus, chaque année, encombrer les Uaiversités, croyant qu'il leur suffirait de s'instruire pour s'assurer le plus brillant avenir.
On connaît des agriculteurs qui ont ai&si joué, sur la carrière hypothétique d'un ou deux de leurs garçons, la valeur entière de leurs terres. Des hommes richesse croient aussi obligés d'entretenir dans une Université, chaque année, quelques étudiants méritants. D'autres jeunes gens se livrent, pendant plusieurs heures par jour, à de durs travaux manuels pour parveniràse sustenter jusqu'au triomphe final. D'autres encore étudient « sur dettes », c'est-à-dire qu'ils s'engageât à rembourser un certain bailleur de fonds, après la victoire.
On a fabriqué, par milliers, des licenciés, des agrégés, des intellectuels, des diplômés de toutes sortes : ceux-ci constatent avec rage que les succès remportés par eux dans les examens n'ont point suffi à leur procurer une fonction lucrative, ni même un modeste gagne-pain.
Les sujets les plus capables sont allés d'emblée à l'armée et à la marine. Mais tous les jeunes gens ne peuvent pas devenir des officiers. Les régiments et les cuirassés n'offrent point, à l'infini, des places. D'autre part, toutes les situations civiles sont remplies; en vérité, on compte dix candidats
LA QIESTION SOCIALE 279
fonctionnaires pour chaque fonction. Le barreau emploie peu de monde; la littérature « ne paie pas», le journalisme nourrit mal ceux qu'il ne laisse pas absolument mourir de faim.
Les rédacteurs de gazettes travaillent, ici, pour des salaires dont ne se (contenteraient pas des garçons de bureau à Paris ou à Londres. Les personnages officiels, les hommes publics affectent de traiter, avec mépris, ces folliculaires. Ceux-ci se vengent en dévoilant, sans pitié, toutes les faiblesses, toutes les tares qu'ils peuvent découvrir en fouillant la vie privée des puissants du jour,
« L'Angleterre et la France, me disait un Japonais éminent dont le nom est bien connu à Paris, ont de grandes colonies où leurs jeunes diplômés peuvent, à la rigueur, trouver, sinon des débouchés, du moins un emploi. Mais nous? Tous les ])OStes (|u'on a pu créer en Corée ont été instantanément attribués! » Des milliers de prolétaires intellectuels s'exaspèrent. Cyniquement, ils souhaitent de prochaines commotions sociales. Ils rêvent de {)êcher en eau l'rouble et deviennent, pour lEtat, un très redoutable élément de perturbation^
1. La question n'ost pas nuiivello. (llianiberlaiii, avant 1900, écrivait tléjà clans ses Things Japa7ièse ip. 133), on parlant des ùttidianls :
« Depuis 1888, une catégorii; de jeunes gens turbulents et viidcnisest apparue. C'est coUc des sos/ii : ces agitateurs juvéniles considèrent que tous les sujets politiques sont de leur ressort. Ils imposent leur opiiiidii, voire mènie leur présence,
A tout prendre, celte bohème intelligente, celle armée de déclassés, de déracinés et de sans-places, cette jeunesse irritée constituent, au Japon, le ])lus dangereux clément d'instabilité. Les leaders du Japon, les « gouvernants », avec leur prévoyance habituelle, s'efforcent de conjurer fce danger. Le 9 juin 1906, le ministre de l'Instruction publique, M. Makino, adressait à tous les directeurs et professeurs des écoles de l'Empire, une circulaire où il disait, notamment :
« II y a, parmi les étudiants, une tendance à s'adonner«iu luxe, à se laisser tourmenter par des idées creuses et des rêves pessimistes, et à négliger tous leurs devoirs; il en est même qui ne rougissent pas de mener une vie licencieuse. Si la vigilance des familles et la discipline des écoles continuent d'être relâchées, on ne peut prévoir jusqu'à quel point le mal menace de s'étendre.
On voit se manifester, dans certaines sphères sociales, une pente marquée vers la frivolité (keihaku); et de ce fait, les dangers d'entraînement pour les jeunes gens et les jeunes filles grandissent de jour en jour.
aux ininistivjs ; ils tondent dos eiiibùclios — massue on poignard à la main — à ceux dont les opinions sur des questions d'intérêt public diffèrent des leurs. Espérons que l'anarchie no visitera jamais plus le Japon car si elle réapparaissait elle trouverait dans ces jeunes hommes des instruments tout proparés. » (le sont ces m^.mcs soshi que nous avons vus & la tète des émeutiers de Tokio en so|)tcmbro 1905.
LA QIESTION SOCIALK 281
Depuis quelque temps, également, les publications qui exposent de dangereuses théories, des vues pessimistes ou décrivent des sentiments al>jecls,se sont multipliées pour le grand préjudice des étudiants. C'est pourquoi ceux qui en ont la charge doivent apporter un grand soin à l'examen des livres qui leur conviennent, à ne leur mettre entre les mains- que les publications qui peuvent leur faire du bien, et à proscrire, à l'intérieur des écoles, celles qui peuvent leur être nuisibles.
Ces dorniers temps aussi, nous voyons propager partout les théories extrêmes du socialisme; et nous avons entendu dire qu'on usait de toutes sortes de moyens pour égarer les esprits et des professeurs, et des élèves. On ne peut songer, sans frémir, à ce. que deviendrait le pays si, par la diffusion dans les écoles de ces idées subversives de la société, on venait à ébranler les fondements mômes sur lesquels repose notre éducation. Aussi, est-ce le devoir particulier des éducateurs de se montrer vigilants et zélés afin de rejeter ces erreurs, et de prévenir l'infiltration du poison. »
Sur le môme sujet, un moraliste réputé, M. Ukita Wamin, écrivait, en mars 1908 :
« Les clans et les partis politiques se disputent le pouvoir; le peuple obéit en aveugle; il ne connaît pas encore ses droits et le prix de la liberté. C'est qu'au fond, notre gouvernement n'est constitutionnel que de forme, un cadavre sans âme; il
282 LE JAPON MODEBNE
ne diffère guère d'un gouvernement féodal. Notre gouvernement et les Chambres sentent mauvais: les circonscriptions électorales elles-mêmes sont corrompues; les partis ne luttent que pour leurs intérêts. Croit-on, dans cet état de choses, pouvoir longtemps, eût-on beau les leur expliquer, entretenir et garder chez les seuls jeunes gens les prin-cipes de loyauté, de justice, de fidélité, surtout à une époque où les nouvelles théories européennes, Tolstoïsme,Nietzschéisme, socialisme, anarchisme, viennent jeter le trouble et la confusion dans l'esprit de la jeunesse? Si l'on n'y met bon ordre, il est à craindre que, dans quelques années, la société ne soit encore plus corrompue et <iue, loin de développer nos qualités ancestrales, nous n'arrivions à les perdre. »
Dans l'esprit de tous ces jeunes gens, la religion patriotique n'a plus assez de force pour leur inspirer l'idée du renoncement, de l'abnégation, de Teflacement volontaire. Ils n'acceptent pas tranquillement la fatalité d'une vie obscure et pauvre. Ceux-là ont une ambition personnelle, une volonté individuelle, et le désir d'exister et de jouir. Ce sont des arrivistes; ils ont lu Darwin : chacun d'eux rêve d'être la plante forte qui se développera, même s'il lui faut, pour y parvenir, étouffer les plus faibles, les moins aptes à survivre. Ne savent-ils comment ont été édifiées les fortunes des nouveaux riches et que le manque de vergogne, dans la
I,A (JlIiSllMN S(tf;lAl,jL;
société moderne, est d'un rapport plus sûr que le talent?
Un grave élément de démoralisation de la nation japonaise, co fut pendant la dernière guerre la conduite de certains entrepreneurs de fournitures militaires. Ces marchands, grâce à certaines connivences, purent réaliser de grosses fortunes en vendant à l'État des tentes, des couvertures, du drap ou des souliers. Les ouvriers et les ouvrières qu'ils employaient, ils les payaient de 7 à 15 sen, pour des journées dedouz,e ou quatorze heures. Pendant ce temps, ces enrichis faisaient des orgies en compagnie des plus sémillantes geishas. Je puis parler sans ambages, car j'ai eu sur ce point des preuves: /fli vu. De pareils scandales sont connus, commentés. Pendant (jue les héros de la guerre meurent de faim ou pourrissent sous la terre, ceux qui ont AOlé les héros jouissent de tous les biens de la terre.