‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 65 sur 75 · CHAPITRE 111 Perplexité · texte numérisé non relu

CHAPITRE 111 Perplexité

Un peuple pcul-il connaître, peut-il comprendre un autre peuple? Je commence à croire que non. Les nations de la terre sont des énigmes les unes pour les autres. En tout cas, il me semble avéré qu'un Européen ne saurait connaître le Japon. Il ne peut que diminuer peu à peu ses ignorances, ses préjugés el ses illusions sur le compte de ce pays, ou plutôt il ne peut que changer d'erreurs et donner une forme nouvelle à ses imaginations.

Aucun écrivain étranger, après avoir résidé quelque lem[)s au Japon, ne saurait s'empêcher d'éprouver cette étrange angoisse que tant d'hommes éminents ont connue. 11 laisse parfois tomber sa plume, cl, dans son désarroi, il rc^Tette, comme cela nous est arrivé fréquemment, d'avoir essayé de décrire un sujet informe et multiforme, incolore et multicolore, d'avoir voulu palper l'impalpable cl d'avoir tenté de cheminer parmi un

chaos sans horizon où rien n'est stable, où tout ce que l'œil prend un instant pour point de repère n'est qu'apparition, fantasmagorie, hallucination. II faut bien qu'au Japon le monde extérieur soit encore plus décevant, plus inexistant qu'en aucun autre lieu où vivent des hommes pour qu'il n'y ait point ici deux étrangers capables de penser de la même manière sur un seul sujet. Non, deux étrangers ne déduisent pas une même conclusion des mêmes faits, ils ne voient pas d'une façon identique, ils ne pensent pas à l'unisson, ils ne donnent pas le même sens aux mots, on croirait qu'ils n'ont pas la même unité de mesure, ils n'arrivent pas au même total en faisant une addition, ils n'attribuent pas le même poids aux corps soulevés, ils ne trouvent pas le même goût aux mets dégustés, ni la même nuance aux objets contemplés...

Au Japon, nous ne nous sommes jamais lassé de nous entretenir avec les résidents européens, les plus anciennement établis dans ce pays, qu'ils fussent commerçants, missionnaires, professeurs, industriels ou agents diplomatiques et nous avons bien dû nous astreindre aussi ù lire un très grand nombre de livres publiés sur le Japon antérieurement à notre voyage. •

Mais, plus nous augmentons nos connaissances, et plus nous nous apercevons que nous ne connaissons rien. Plus nous étendons nos investigations, et plus nous découvrons combien sont rares,

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oui, iniinimenl rares, les occurrences où nous pouvions noter sur nos carnets une notion plus consistante, plus durable que le reflet de nos illusions. Des séries entières d'opinions, au début de notre séjour au Japon, nous causaient peu d'hésitations; elles nous paraissaient évidentes. Mais nous n'oserons peut-être plus les exprimer aujourd'hui d'une plume aussi ferme. Il est des jugements que nous avons adoptés puis rejetés pour les adopter encore. 11 est des idées dont nous avions été enthousiastes et que nous avons vues se changer en arguties. Des conclusions que nous avions établies se sont écroulées et leurs débris nous ont fourni des matériaux pour des pensers nouveaux et contradictoires. Nous avons vu nos raisonnements se décomposer et engendrer, à l'infini, d'autres raisonnements comme ces perspectives fantastiques qui naissent les unes dos autres et s'alignent dans les imaginaires profondeurs des jeux ^e miroir.

Les vieux résidents européens, au Japon, nous ont dit :

— Comment voulez-vous juger le Japon après douze mois de séjour, quand, nous-mêmes, nous n'avons point le sentiment de connaître ce pays après lavoir habité pendant dix ans?

Un tel parallèle, s'il n'avait pour force que cette (litTérence entre un certain nombre de mois ou

d'années, ne serait pas convainquant. Beaucoup des vieux résidents (cela, d'ailleurs, est d observation courante en tous pays), ont perdu toute curiosité objective, tout désir de rechercher des vérités, tout besoin de conclure.

Figés dans leurs besognes routinières, souvent même cloîtrés dans leur demeure où ils vivent en ne prenant que rarement contact avec la population, Fesprit engourdi dans des idées fixes, des habitudes, des antipathies et des préjugés devenus immuables, ils pourraient rester jusqu'à leur mort au Japon sans acquérir, sur ce pays, la moindre notion nouvelle. Il ne suffit pas de mener pendant longtemps, dans une contrée, l'existence d'un ruminant, d'y végéter comme un légume ou d'y bâiller comme une huître pour découvrir les mystères qu'elle recèle.

Mais cette assertion des vieux résidents n'en reste pas moins frappante dans ce sens qu'elle contient l'aveu très franc de leur inaptitude à rien comprendre au pays oii ils vivent, inaptitude prouvée, d'ailleurs, par leurs conflits d'opinion, leurs contradictions et leurs disputes.

Unanime, l'opinion des vieux résidents ne l'est à aucun instant; chacun d'eux a ses vues, ses raisonnements et ses conclusions., En moyenne, je m'entretenais, chaque jour, avec cinq étrangers dont une partie de la vie s'était j)assée au Japon et qui parlaient couramment la langue des insu-

laires. C'est vous dire que je recueillais, chaque jour, sur un même fait, cinq interprétations différentes, cinq affirmations contradictoires, et, pour l'avenir du pays, cinq prophéties qui ne se ressemblaient pas, bien qu'elles renfermassent probablement toutes une parcelle de vérité. Notez que ces divergences de vues ne sont point nécessairement concomitantes à des dilîérences de nationalités et de situations. On comprendrait aisément qu'un épicier ou un gargotier anglais de Yokohama ne raisonnât pas comme un diplomate français de Tokio, ou qu'un représentant de l'Armée du Salut fût d'une autre opinion qu'un prêtre de l'église apostolique et romaine. Mais ce qui surpasse, c'est que des hommes de la même nationalité, du même âge et tirant leurs idées générales des mêmes principes soient arrivés, après un séjour également long dans les îles nippones, à des conclusions radicalement opposées.

Il est des missionnaires prolestants, anglais et américains qui, imbus de la môme doctrine religieuse et vivant la même vie matérielle, ne pensent pourtant pas de la même manière sur les choses japonaises et s'accusent, réciproquement, d'incompréhension.

11 est des missionnaires catholiques français qui

s'accordent en tout, sauf dans leurs hypothèses, sur

la prospérité ou la déchéance future du Japon.

Les journau.x publiés par des Anglais et des Amé-

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