CHAPITRE H
Le passé dans le présent. - Bacchanale au Yoshiwara.
Des tourbillons de foules et de feux, une
coulée de lumières dans une féerie de dorures; une horde orgiaque brandissant par milliers des emblèmes mystiques et des lanternes multicolores ; une bacchanale immense se déroulant entre deux rangées d'hélaïrcs parées comme des idoles... J'ai vu tout cela..., je me suis mêlé à tout cela. Maintenant, il me semble que j'ai rêvé.
Il y eut, un soir, dans Tokio, un flux de peuple et nous nous y joignîmes. Les Kurumaya couraient tous plus vite que de coutume, entraînant leurs petites voitures dans une direction mystérieuse. Les tramways électriques qui les dépassaient étaient surchargés; la ville frémissait au lieu de s'endormir.
Mordues par l'hiver, les femmes se blottissaient
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frileusement dans leurs haori ouatés ; une neiire fine voletait et semblait adoucir de ses ilocons l'air rêche. Je ne comprenais pas très bien ce que mes compagnons m'expliquaient ou plutôt je n'essayais point de le comprendre. J'étais persuadé que j'allais assister encore une fois à une cérémonie patriotique, à une nouvelle commémoration solennelle, ou bien à quelque grandiose évocation des âmes. Spectacles émouvants, mais trop souvent contemplés ! Résigné néanmoins à en subir la monotonie, je me laissais emporter sans mot dire par ma voiturette : à quoi bon troubler l'heure qui coule par des appréhensions ou des regrets ? J'eusse préféré, sans doute (car à chaque crépuscule une douce béatitude m'envahissait), j'eusse préféré méditer sous les saules de quelque lac sacré où grouillent des tortues aquatiques, ou bien encore, assis sur les tatamis d'une maison de thé, j'eusse goûté les sons pointus et acidulés du shamisen, en échangeant, avec quelques Japonais de distinction, des idéologies vagues et savoureuses. Mais quoi ! Il importe peu que nos jours ou nos nuits se continuent ici, là-bas ou ailleurs. La vie est courte ! Et nous roulions dans le sombre des rues où riaient et gambadaient, de plus en plus nombreux, des fanaux de papier colorié, de gros lampions pareils à des globes écarlates, à d'énormes grenades qui eussent été dévorées par une combustion intérieure.
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La foule, à chaque instant, devenait plus dense, (létait une coulée de drapeaux et de lanternes; des milliers et des milliers de gela martelaient de leur semelle de bois la terre dure. M'apparurent au lointain des symétries incandescentes, des quadrilatères délinéés par des rampes électriques, des perspectives tracées avec de l'or et du feu, des pliares éblouissants sur de grands mâts : ces ondes de lumière blanche et crue faisaient apparaître de monumentales toitures.
En découvrant les plus jolies maisons de Tokio, je connus que nous approchions du Yoshiwara. De hautes palissades, dont la police garde les issues, entourent la ville close où se rangent par centaines les palais de la prostitution officielle ! Étonnante toujours, cette arrivée au Yoshiwara'. La nuit, on croirait, tant ce lieu est splendidement éclairé, qu'on voit les abords de quelque immense usine, ou bien du quartier le plus important de la métropole, là où des édifices publics auraient pu être illuminés pour célébrer un extraordinaire événement politique.
Ce soir-là, bien avant que nous eussions pu pénétrer dans la ville infâme, nous avions dû mettre pied à terre, car la cohue empêchait la circulation d'aucun véhicule, l'ne grande clameur
montait d'un peuple en liesse; les foules sans cesse accrues déferlaient contre des fouies ; pendant plusieurs minutes des remous humains nous repoussèrent chaque fois que nous tentâmes de franchir les barrières ; moi, perplexe, je me demandais pourquoi toute une partie de la population de Tokio mettait tant d'empressement à pénétrer dans le camp retranché de la débauche.
Je n'étais plus un nouveau venu au' Japon : j'étais averti, sinon blasé ; mes étonnemenls devant des spectacles inattendus étaient encore nombreux et intenses, mais ils n'avaient plus, comme au temps de mon débarquement, la soudaineté d'une explosion. Je restai néanmoins silencieux et songeur quand je démêlai qu'une fête religieuse convoquait ce soir-là au Yoshiwaru les habitants et les habitantes de Tokio. Il y a toujours, dans les explications que donnent aux Européens les Japonais sur leurs coutumes nationales, une imprécision, un manque d'exactitude que plusieurs voyageurs avant moi remarquèrent et déplorèrent. L'étranger comprend, mais à demi et sans bien comprendre; il erre longtemps avant de renconlrer des « fails », il erre plus longtemps encore avant de pouvoir juxtaposer ces faits et en déduire une idée.
Quelle solennité pouvait bien avoir une aussi impérieuse attraction sur l'esprit de la multitude? 0 Washi Djindja ! La fête du grand aigle ! Elle se
célèbre dans un petit niia shinloïslc qui est aliénant au Yoshiwara : là, on fête des divinités qui veillent sur le bonheur des hommes et protègent leurs transactions commerciales. Quand la nuit s'avança, ce que je discernai, ce dont je ne doutai plus, c'est que la célébration du 0 Waslii Djindja n'est qu'un prétexte, une apparence, une excuse ou, si l'on veut, un hommage que le vice rend à la vertu. 11 faut bien en convenir, car on doit convenir de toute vérité, les Yeddokos, ce soir-là, se dérangent moins pour honorer les Komis que pour prendre part à la grande kermesse des lieux innommables. Mais, en Europe, toutes les personnes qui réveillonnent à Noël le font-elles pour célébrer la naissance de l'enfant Jésus ou parce qu'elles aiment les plaisirs?
La multitude qui nous entourait ne provenait point des classes les plus basses ou les plus misérables de la société. Il était de toute évidence, au contraire, que des gens « respectables » s'y étaient mêlés en très grand nombre. De plus, elle n'était pas composée uniquement, celte multitude, dn célibataires ou de jeunes hommes en quête de fredaines et de bamboches. On y voyait beaucoup de femmes et ces femmes n'appartenaient évidemment point toutes au monde de la galanterie. Les bourgeoises, les « honorables épouses » étaient là bien plus nombreuses que les geishas. La foule qui se pressait, ce soir-là, au Yoshiwara était la bonne et
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honnête loule de ïokio, avec ses artisans, ses marchands, ses étudiants, ses militaires, avec ses jennes )nitsnmt;y ses mamans rieuses et ses dignes vieillards. On m'y montra plusieurs commerçants notables, dont les magasins sont situés au centre de Tokio. Ce n'était point une crapuleuse réunion de débauchés, un rendez-vous d'individus tarés ou pervertis. Non, le public que le festival du 0 Washi Djindja avait attiré au Yoshivvara, on eût pu le comparer à celui qui dans notre capitale goûte les déplorables distractions de la foire au pain dépice ou de la fête de Neuilly. Tout ce monde avait cru devoir se parer, revêtir ses plus beaux /îimonos et ses plus riches obis. Beaucoup d'adolescents, de jeunes filles accompagnaient leur mère; très innocemment, elles prenaient part à ces réjouissances; elles s'écrasaient elles aussi contre les barreaux de bois derrière lesquels chaque établissement exhibe ses pensionnaires. Mais ce qui contribuait surtout à donner à ce festival un grand air de solennité et, si j'ose le dire, une espèce de pompe officielle, c'était la longue rangée des policemen qui, agitant des lanternes et faisant de grands gestes, s'elforçaient de maintenir l'ordre dans celf(î turbulente cohue.
De loin, celte foule paraissait tantôt constellée de feu, tantôt hérissée de lances et de piques. Dans cette humanité en liesse, rares étaient ceux qui ne brandissaient pas des lanternes, ou bien, fichées à
des bambous, d'étranges effigies faites avec du carton (îolorié. des étoffes multicolores et des orfrois de pacotille. C'était Fuknrokuju, l'un des dieux du bonheur et de la sagesse, risiblc avec sa longue tète; c'était Daikokou, chargé de ces balles de riz qui sont l'image de la richesse ; c'était Ebisu, cet autre dieu du bonheur, dont la préoccupation est de protège particulièrement le travail honnête î Il porte une canne à pêche courbée par ie poids d'un énorme poisson. Le travail honnête patronné par un dieu chargé d'un poisson! Étranges allégories, qui paraissent plus étranges encore au Yoshiwara. Déniaient aussi d'autres divinités inférieures : 0 Kame, 0 Tafkou, [)uis des découpures, des franges de papier, des r/ohei, symboles du (ulte shintoïste et aussi le «^ cahier du grand bonheur » dont beaucoup de gens précautionneux avaient fait emplette. Car pourquoi ne pas chercher à être heureux; pourquoi ne pas se munir du cahier du grand bonheur? Cependant, il était un emblème auquel la foule paraissait attacher plus de signification, plus d'efficacité lutélaire qu'à l'image môme des dieux vénérables. C'était un râteau, un simple râteau, mais au dos duquel était juxtaposé un assemblage d'attributs peinturlurés, parmi lesquels on finissait par distinguer un bateau à voiles chargé de sacs de riz et pavoisé de petits drapeaux japonais. Le bateau du trésor joint ainsi à nn râteau destiné à recueillir les ors
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et les argents, produits éventuels des négoces futurs, favorise considérablement les opérations des hommes d'affaires !
Une nuée de petits marchands installés autour du temple vendaient par milliers et par milliers ces hochets de la folie, ces accessoires scintillants, rutilants et abracadabrants. Il était des bateaux du trésor si énormes qu'un homme seul les portait difficilement au bout d'une perche; et il en était d'autres si petits qu'ils formaient comme des épingles de cravates dont se paraient beaucoup de personnes. Il convient certes, au retour du 0 Washi Djiiidja, de rapporter au domicile familial, pour en parer l'autel des Kamis, un râteau de la fortune chargé du bateau du trésor, et peu d'habitants de Tokio se dispenseraient de celte formalité. Le hasard me fit tout à coup rencontrer mon chemisier, un Japonais très avisé, établi à Ginza. Cet homme, qui parle anglais et que j'avais jusqu'alors considéré comme un Européen, portait avec componction un immense bateau du trésor.
— Croyez- vous réellement, lui demandai-je, à la vertu de ces symboles?
— Je n'ai point d'idées arrêtées ù ce sujet, fit-il. En tout cas, si ces choses-là ne font pas de bien, elles ne peuvent pas faire de mal. Donc, essayons toujours de nous rendre favorable la capricieuse fortune, et ire mitsl enjo7/ ourselves. Life is short!
Entre les rues droites du Yosliiwura, c'étaient de conlinuels remous de foules; on eût cru que les invisibles, dans le royaume de l'air, s'amusaient à les faire tournoyer, à les précipiter en de fantastiques méandres. Mais il semblait que les divinités adorables, ce fussent ces [)rostituées innombrables qu'on voyait assises en longues lignes dans leurs brillantes cages. Plus soigneusement que cbaque soir elles s'étaient fardées, peintes et lustrées; elles avaient revêtu leurs soieries les plus magnifiquement brodées; elles étalent resplendissantes comme de gros papillons diaprés, comme ces superbes oiseaux des tropiques dont le plumage résume toutes les splendeurs du soleil. Immobiles presque, elles ne remuaient que pour bourrer le fourneau d'argent de leur longue pipe ou pour répondre au salut cordial d'un ami. 11 semblait que si tant de décors, tant de chamarrures, tant de divines silhouettes de carton étaient ainsi brandis par un peuple en joie, ce ne pouvait être qu'en l'honneur de ces femmes silencieuses, de ces idoles éclatantes. 11 fallait bien que ces créatures fussent des créatures d'élite, puisque nulle demeure privée, dans tout le reste de Tokio, n'eût pu être comparée à celles qui sont leurs temples. Où. ailleurs qu'au Yoshiwara, verrait-on ces imposantes résidences dont les trois ou quatre étages s'agrémentent de vérandas, de galeries, de grands balcons, de
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rampes électriques el de rangées de lanternes polychromes? Au rez-de-chaussée, formant le fond des salles ou plutôt des étalages que ferment du côté de la rue des grilles de bois, on voit des glaces, des panneaux ciselés, des laques d'or, des aventurines et des bois sculptés : ce sont des éléphants portant des déesses, des paysages chinois, des chasseurs, des hallebardiers, et, dans un fouillis de volutes luisantes, des paons, des aigles, des cailles, des poissons; un grouillement d'animaux fantastiques qui s'élancent, bondissent, méditent ou planent.
Il faut que le Yoshiwara soit un important quartier de Tokio pour qu'il ait son bureau spécial de poste et de télégraphe, sa police particulière, ses colporteurs, ses musiciens, ses geishas renommées, ses bouffons, et, à côté de ses établissements hospitaliers, ses deux cent cinquante maisons de thé qui sont simplement des restaurants et des endroits propices à toutes les sortes de rendez-vous. On peut marcher pendant deux ou trois heures dans le Yoshiwara sans voir deux fois le même endroit. Les établissements les plus luxueux bordent des voies larges et régulières, mais ces voies sont coupées de passages étroits où le vice est à bon marché : les auvents qui recouvrent les balcons extérieurs des maisons se touchent presque et forment une sorte de voûte aii-dessns de la rue: là. dans une odeur d'eau
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savonneuse, de poisson séché et de tabac, le stupre a des relents ignobles.
Ce soir-là, le tumulte ne cessait de grandir; la bacchanale hennissait cl piaffait. D'anodines libations de sakké suffisent à surexciter fort les Japonais; les dieux de carton, au-dessus des têtes, s'agitaient, vacillaient comme la pomme du mât du navire que secoue la tempête. Souvent les femmes mariées s'approchaient des cages dorées ; elles regardaient attentivement, sans répugnance, sans mépris, les créatures recluses. Les belles promeneuses examinaient les belles captives et, de temps en temps, tirant leur mari par la manche, elles s'exclamaient : Kirei-né! « Jolie, n'est-ce pas? « Les maisons de thé regorgeaient, car il est fort amusant, un pareil jour, de traiter ses amis ou sa femme dans quebiue Irha-ya, où des geishas sont convoquées. Pendant que ces musiciennes chantent et dansent, une femme intelligente et fine, si son mari s'éclipse un instant, feindra de ne le remarquer point; elle s'abstiendra d'aucune remarque incongrue. Aussi bien beaucoup d'hommes ont au Voshiwara d'anciennes amies qu'il peut leur (Hre fort agréable de revoir en cette nuit où tout est à l'allégresse et à l'abandon. Une éj)Ouse sage évitera, quand tout parle de joie, de mettre obstacle à des épanchements qui partent d'un fort bon naturel. Les patrons dos lupanars
exposent lîèrement derrière leurs grilles les beaux cadeaux reçus en ce beau jour par leurs pensionnaires. Ce sont des couvertures, des boîtes de laque, des friandises, mille colifichets. Car, en l'honneur du 0 Washi Djindja les hétaïres obtiennent de leurs amis des présents qui leur sont fort sensibles et un Japonais bien élevé, soucieux avant tout de ne point être jugé [Lsumaranai) mesquin, connaît retendue de ses obligations. Plus d'une épouse vertueuse, bien loin de s'indigner d'une pareille couliime, s'intéresse à ces offrandes : elle les examine; elle suppute même leur valeur, et encore une fois elle murmure son gentil : Kireinn ! La fêle se prolonge longtemps dans une rumeur de shamisen et de lympanons, dans le llamboicmcnt des lumières, dans l'envol des drapeaux japonais déployés partout. Mais peu à peu la bacchanale se meurt, la foule sort des barrières : les Kuiuma-ya s'élancent et la capitale entière se trouve envahie par les dieux de carton. Au foyer domestique, les âmes ancestrales contemplent avec satisfaction l'arrivée des nivires de la fortune et des râteaux du bonheur, quand le vent amer du matin ramène les réalités mornes, les (liirctcsde la lutte pour la vie et toutes les angoisses d'un iioupic accablé de misère...