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CHAPITRE IV Défauts japonais : Sournoiserie, Imppobité

Un fait est certain : les Japonais ne savent point se concilier les sympathies des étrangers. Plus on a vécu avec eux et moins on les aime, plus un désenchantement triste succède aux illusions de ces heures exquises : les premières heures.

Pourquoi arrive-t-il si souvent aux Européens, quand ils ont résidé longtemps dans ces délicieuses îles, de prendre en grippe leurs habitants? Tel ne fut point notre cas ni celui de plusieurs de nos commensaux, mais il nous faut bien constater que le peuple japonais ne sait point encore se faire aimer, lui, si aimable en apparence, lui qui renferme des personnalités si charmantes, lui dont le premier contact est si séduisant, si enchanteur.

Pourquoi? C'est difficile à dire. Peut-être le farouche égoïsme national quon sent en lui, son orgueil fou, ses méfiances perpétuelles, l'incessante contrainte qu'il s'impose pour dissimuler ses sen-

timents, un réel manque de spontanéité, d'ingénuité, qui fait toujours suspecter des feintes, des embûches et des hypocrisies; la manie qu'il a de tenir secret ce que les autres peuples publient et de nier ce qui est évident, une certaine félinité sous laquelle on s'imagine deviner des convoitises inouïes, des ambitions dévergondées, tout cela prévient les étrangers qui séjournent parmi les Japonais, et leur fait croire qu'ils se trouvent mêlés à un peuple hostile à tout ce qui n'est pas lui-même, un peuple sournoisement hargneux et, à tout prendre, dangereux.

Trop de mystères, trop de réticences, trop de dissimulations inutiles! L'excès en tout est un défaut ; le mieux est l'ennemi du bien. Il y a des moments où cette habitude de tout cacher, de tout nier, de parler de tout dubitativement (oui de tout, même de ce qui a déjà été publié par les journaux officieux du pays;, révèle par trop une méfiance, une sorte d'elTroi maladif des étrangers. Je ne doute point que la victoire, l'augmentation du prestige national ne fassent très vite disparaître ces errements. Ils n'ont plus leur raison d'être. Maintenant, le Japon est, non seulement libre, mais respecté et redouté. Les Japonais n'ont plus le moindre prétexte à considérer l'homme blanc comme un représentant de l'oppression. Les Japonais ont, je vous l'assure, des vertus nationales admirables et plusieurs qualités des plus

séduisantes, comme celle politesse qu'un Français, parmi tous les Européens, esl encore le plus capable de goûter le mieux. iMais il faudra qu'ils se débarrassent de leur excessive circonspection, et cela dans l'intérct même de leur race. On finit par se méfier de celui iju'on sent se mélier toujours. Les Japonais ont la méfiance agressive et le mensonge provocateur.

Ces défauts trahissent l'hostilité contenue, rarement militante, mais toujours latente, que toute personne de race blanche devine ici dans la majorité des insulaires de toutes les classes. Ce manque de laisser-aller, de désinvolture, de franchise, les arrière-pensées dont on sent toujours le poids, voilà ce qui, à la longue, engendre des réactions dans l'esprit d'un étranger et l'oblige à se mettre en garde, parmi un peuple toujours en garde.

Les Japonais excellent aux subterfuges, aux artifices. La déloyauté de leurs commerçants, qui contraste si singulièrement avec la droiture chinoise, reste pour tous les Européens un sujet d'étonnement et de colère. Les Japonais de la classe intellectuelle conviennent eux-mêmes que l'immoralité commerciale est, dans leur pays, une véritable maladie nationale, un fléau, un grave obstacle au progrès. Chose paradoxale, mais réelle, on a créé dans une de leurs Universités une chaire de probiti: commerciale, où un professeur explique les avantages de la loyauté et les inconvénients de

la filouterie. Ces efforts vains, ces démonstrations platoniques n'empêchent point le Japon de demeurer, dans son ensemble, un pays où les contrefacteurs, les fraudeurs, les falsificateurs et les imposteurs de tout genre sont plus nombreux qu'en aucune autre partie de notre planète.

Je sais bien que souvent on exagère!

Grave cause d'erreur pour le public français : certaines personnes, venues de France au Japon, ont malencontreusement cumulé des occupations contradictoires ; elles ont prétendu associer à des préoccupations littéraires, des tentatives mercantiles.

Plusieurs d'entre elles, parce qu'elles n'ont pas pu placer avantageusement leurs douzaines de bretelles ou leurs bandages herniaires, ou réussir quelque combinaison financière, ont gardé rancune au Japon et ont cru se venger de ce pays en le dénigrant rageusement, systématiquement dans nos gazettes. L'observateur doit n'avoir d'autre mission que d'observer. Il ne peut plus être un témoin impartial dès qu'il a des" intérêts particuliers à servir, des trocs, des remises, des agios et des commissions à conquérir. Le bon observateur écrit pour informer, avertir sa nation, pour servir des intérêts généraux, non pour faciliter l'écoulement de ses propres drogues. La littérature de voyage ne saurait être une vaseline destinée à faciliter la pénétration d'un produit. Gom-

VISIONS ET UKFLEXIONS

mercer et écrire sont deux métiers également honorables, mais quiconque prétend les associer fait tort à soi-même et à son pays, dans ce sens que ses déceptions, ses rancunes particulières peuvent influer sur son jugement général et l'amener à écrire des réquisitoires, au lieu d'enregistrer des faits.

Quoi qu'il en soit, je dois noter que tous les commerçants européens, après avoir mené des transactions avec les Japonais, leur reprochent une systématique mauvaise foi, une enfantine perfidie. Uésire-t-on avoir sous les yeux un « document »? Des commerçants européens de Yokohama veulent bien parfois m'adresser des communications. En voici une à laquelle je ne change rien ; elle est significative :

Yokohama, 2 août 1908.

« Ae Japonais est malhonnête dans Vâme.

« Si vous avez le moindre doute à ce sujet, il vous est facile de vous renseigner auprès des quatre ou cinq maisons parisiennes qui sont directement représentées au Japon; et, si vous tenez à pousser plus loin votre enquête, questionnez les nombreux fabricants français qui exportent indirectement leurs produits dans ce pays. Je vous parie cent francs contre un sou, qu'à l'unanimité, le jugement des honnêtes gens qui ont fait

pendant de longues années du commerce avec le Japon, est que ses habitants sont menteurs, fripons, escrocs, voleurs et les plus éhontés des sacripants.

« Or, comme il y a encore beaucoup d'industriels et de marchands français qui peuvent ignorer la valeur morale ou plutôt l'amoralité des Japonais, j'estime qu'il aurait été juste que l'une de vos études envisageât ce point de vue.

« Faites-leur donc connaître ce fait qui est indiscutable : « Le Japonais n'attache pas la « moindre importance à la signature qu'il a appo- « sée au bas d'un contrat! » Envoyer des marchandises au Japon, c'est s'exposer en tout temps à (les réclamations absurdes, et, si le marché baisse, à un laisser pour compte non motivé, malgré toutes les précautions que vous ayez pu prendre.

« Il serait trop long de vous donner des exemples de cette turpitude commerciale, je m'en rapporte au témoignage de n'importe quel commerçant ou industriel français qui a eu le malheur d'envoyer des marchandises dans ce pays.

(( Sans quitter Paris, vous pourriez, sur ce point tout spécial, en apprendre plus long, au sujet des mœurs japonaises, que pendant un séjour d'un an à Tokio. Renseignez-vous et jugez. » X...

Voilà un exemple des reproches qui sont con-

slamment adressés aux Japonais. Vous avez entendu le langage des trafiquants européens établis chez les Nippons. Ce sont là des accusations brutales qui, exprimées dans toutes les langues de TKurope, relcnlissent chaque Jour à Yokohama et à Kobé.

Pendant que je résidais au Japon, un missionnaire protestant, l'un des plus vénérables de ces hommes qui ont passé leur existence entière dans ce pays, avec l'espoir bien futile de christianiser ses habitanls, osa, par l'intermédiaire de la presse, soulever une polémique sur ce sujet irritant. Qui aime bien, châtie bien! L'évêque Aw^drey, afin de mieux corriger les mœurs des Japonais, les accusa publiquement dans les Timc& d'être d'abominables lilous.

L'esclandre fut énorme ; la presse chauvine vitupéra l'évêque anglais ; le baron Suyematsu et d'autres personnages importants s'efforcèrent de répondre à ses véhéments reproches. Un moraliste japonais émincnt, M. Ukita Wamiii, examina objectivement cette question. Voici une traduction de ses raisonnements. Je l'emprunte, cette traduction, ainsi que plusieurs autres, aux Mélanges japonais, publiés à Tokio par les missionnaires catholiques. Et je la cite textuellement, parce qu'elle me paraît exprimer très bien l'opinion du monde intellectuel japonais sur une controverse que l'orgueil national déteste :

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« Nous avons, au Japon, le bushidu et, en tant que militaires, les Japonais ont une vertu qui pourrait être proposée comme modèle aux nations civilisées. Par contre, il est un fait, c'est que, en ce qui concerne la probité commerciale, nous ne pouvons supporter la comparaison avec les autres pays. Parmi les Européens, il en est qui vont jusqu'à douter que les militaires japonais et le peuple appartiennent à la même race. Ceci vient de ce que d'un côté on exalte trop les vertus des soldats japonais, tandis que de l'autre on exagère l'indélicatesse des commerçants ; mais il reste, comme fait acquis, que ces derniers sont inférieurs aux premiers.

« Depuis Meiji, grâce à l'égalité des classes, à la diffusion de l'instruction, au service universel, tous les Japonais aiment également leur pays, et sur les champs de bataille, aucun d'eux n'hésite à lui sacrifier sa vie. Mais quand les Japonais n'ont plus à l'esprit l'idée de la patrie et que, soit comme particuliers, soit corporativement, ils se livrent à des opérations qui n'ont aucune relation avec les affaires militaires, alors ils se préoccupent peu de développer la vertu, la moralité spéciale correspondante à l'industrie qu'ils exercent. 11 y a progrès, cependant, depuis quelque temps, mais dans une limite si restreinte! Il est vrai aussi de dire que les transactions commerciales ne datent que de quelques dizaines d'années; mais.

as-

dans ce laps de tertips, les individus qui, par leurs actions, ont nui à la considération du pays, sont innombrables; par leur faute, la réputation de la nation japonaise, au point de vue commercial, est même tombée en dessous de la réalité. Ce n'est pas que nous ayons des vues pessimistes, quant à la probité des commerçants du Japon d'aujourd'hui. D'aucuns trouvent que, dans ces derniers temps, certaines compagnies l'ont cultivée sérieusement, et ils se félicitent même de ce qu'elle soit au-dessus de la droiture des politiciens. Mais quand on descend à la masse de la nation, on ne peut que regretter que la probité soit si peu prise en considération. Le peuple n'a pas l'idée du temps, ni de sa valeur, ni des relations étroites qu'il a avec le crédit, et comme nation commerciale, nous sommes bien loin encore des progrès accomplis par les nations civilisées. Si nous ne nous occupons pas d'amender ce défaut, on peui assurer que le Japon, vainqueur à la guerre, aura fait faillite dans les entreprises pacifiques. »

L'auteur demande ensuite qu'on applique au commerce et à l'industrie les principes du bushido, qui sont la loyauté, le courage et l'honneur. Il désirerait que, par une forte éducation commerciale, on établisse, entre patrons et ouvriers, les mêmes relations qu'entre daïmyo et samournî dans l'ancien temps. « Quand on créa le service militaire universel, il y eut, dans le monde militaire,

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(Je vives discussions. Jamais, disail-on, on n'arrivera à faire des soldats de laboureurs et de marchands. Les guerres de Mc'ij'i ont été la réponse à ces doutes. Pourquoi, dès lors, ce qui a réussi pour l'armée ne réussirait-il pas pour le commerce? De même que, sans l'entraînement spécial des samouraï de jadis, le peuple, par l'instruction et l'éducation, a pris l'esprit du bushido, de même, par l'éducation, on peut l'infuser dans le monde commercial. »

M. L'kila Wamin parle du ôushido comme si ce code de morale militaire, cet enseignement du parfait chevalier avait réellement eu une influence sur les pensées et sur les actions des Japonais du .\x* siècle. De nombreux critiques, pourtant, affirment qu'on se méprend quand on considère le bushido autrement que comme une intéressante relique d'un lointain passé, un faisceau de pensées endormies et à demi-mortes, mais que certains intellectuels ont, tout récemment, essayé de faire revivre en un bel effort de reconstitution historique, à la faveur de la dernière guerre.

Quoi qu'il en soit, la grande fierté, le noble désintéressement des paladins japonais ne vont pas toujours sans une cerlaine dose d'hypocrisie. Sou-

vent leur morgue ressemble assez à celle de ces Espagnols des romans picaresques qui n'eu?sent point accepté d'un voyageur une aumône mais qui eussent médité de l'attendre au tournant d'une route, l'escopelte au poing, afin de le dévaliser entièrement. Certes, il faut dire à l'éloge des soldats japonais qu'ils ne reçoivent jamais un don d'argent, en échange de petits travaux faits pour des personnes étrangères à l'armée. Tant que j'accompagnai les troupiers russes, force me fut bien de constater que ceux-ci ne se bornaient point à empocher les pourboires qui leur étaient remis. Au moindre prétexte, pour avoir porté un paquet ou tenu la bride d'un cheval, ils mendiaient quelque présent; ils s'efforçaient d'émouvoir l'étranger par une altitude humble et presque suppliante. Quand, après .Moukden, je me trouvai parmi les combattants japonais, je reconnus immédiatement que ces petits hommes jaunes étaient, infiniment plus que les Russes, fiers et dignes. .lamais, au cours de ma détention, je ne parvins à faire accepter une somme d'argent à un soldat japonais : pourtant, les services qui m'avaient été rendus étaient de ceux qu'un officier trouve tout naturel de payer à une ordonnance. Mais le Japonais, sous l'habit militaire, ne tend pas la main, même pour toucher ce qui lui serait légitimement dû. Tous les attachés et tous les journalistes étrangers accrédités auprès des armées japonaises en Mandchourie

ont fait des observations analogues à colle que j'énonce ici.

La chute de Port-Arthur venait de s'accomplir; des soldats japonais secoururent, au péril de leur vie, plusieurs infirmières russes tombées dans la mer, après le chavirement d'une barque. Le général Balashoff, chef de la croix rouge russe à Port- Arthur, envoya au Major général Iseji, commandant de la forteresse conquise, pour chacun des sauveteurs, une somme de 100 yen. Mais le général Iseji répondit aussitôt que les braves soldats nippons n'avaient point cru devoir accepter une pareille générosité. Quand ils avaient sauvé les dames rui^ses d'une mort certaine, ils n'avaient été animés d'aucun désir de récompense. En se dévouant pour leurs semblables, ils n'avaient fait que se conformer aux prescriptions du hushido. Les soldats japonais, concluait Iseji, ne pouvaient recevoir, pour des services de cette nature, des cadeaux de personne, à l'exception toutefois de leur empereur.

Malgré de pressantes insistances, l'otTre du général Balashoff fut fermement et définitivement refusée. Voih\ une fierté admirable et l'on m'a cité beaucoup d'autres cas où les soldats nippons ont repoussé des présents qu'ils eussent fort bien pu accepter sans déchoir. Mais certaines aven-

lures qui m'arrivèrent par la suite, certains faits nouveaux que je dus constater modifièrent ou plutôt troublèrent ma pensée.

A[)rès la guerre j'allai toutd'altord à Séoul, puis je me rendis à Port-Arthur.

Tous ces lieux étaient encore soumis à l'autorité militaire : celle-ci, après avoir constaté que mes papiers étaient en règle, me traita courtoisement. Or, si je ne trouvais que de fort bons procédés de la part des officiers japonais, les coolies coréens et chinois que j'employais tour à tour au transbordement de mes bagages devaient se plier à la surveillance de sous-officiers afTectés à une sorte de service de maréchaussée. Et que remarquai-je plus d'une fois? Ce que je remarquai, le voici : Il était impossible aux misérables portefaix de conserver l'argent que je leur remettais pour rémunérer leurs services. A chaque instant, ils étaient rançonnés ou complètement dévalisés par les représentants de la force armée. La terreur qu'ils éprouvaient était si grande qu'ils n'osaient même pas faire entendre la moindre protestation. Ils s'éloignaient sans mot dire, trop heureux encore de n'être pas davantage molestés.

Parfois, quand j'avais besoin de coolies, les sous-ofliciers japonais me proposaient ou plutôt m'imposaient aimablement leurs bons offices. Ils m'assuraient que pour trois ou quatre yen je

trouverais autant d'hommes de peine (|u'il m'en faudrait. Ils se chargeaient même fort obligeamment de la distribution des subsides, et je remarquai qu'ils en conservaient pour eux-mêmes plus des neuf dixièmes. Ils contraignaient les Chinois ou les Coréens, en leur faisant d'horribles menaces, à effectuer un travail dont, sans vergogne, ils accaparaient presque tout le produit. Ils croyaient que je n'en savais rien, mais je savais tout, au contraire. J'épiais leurs faits et gestes avec infiniment de curiosité car il me paraissait intéressant de les voir voler aux pauvres Coréens un argent qu'ils n'eussent jamais daigné recevoir de mes mains.

Telle est souvent la chevalerie japonaise ; elle me paraît surtout inspirée par l'idée d'étonner les étrangers, parla peur du « qu'en dira-t-on », par une sorte d'hypocrisie collective et de pose où collabore toute la nation. Toujours l'histrionisme national !

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