‹ Le Japon moderne: son évolutionChapitre 68 sur 75 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les derniers faits : Un programme de réduction des dépenses militaires et de bonne volonté envers les nations. — La nécessité de créer des richesses. — La Conquête du Pacifique. — PRÉDIRE?

Des prophéties? Tenter de prédire la destinée du Japon? Ce serait jeter un défi au ridicule qui, après avoir écrasé déjà plusieurs auteurs, nous guette. Prophétiser? Non! Supposer, faire des hypothèses? Peut-êlre.

En octobre 1908, l'empereur a envoyé un nouveau rescrit à son peuple. Il lui a commandé de chercher à gagner l'estime et l'amitié des nations étrangères. Admonition fort utile et d'autant plus opportune que le Japon à bout de ressources se voit contraint de réduire ses préparatifs militaires et navals. Le cabinet a décidé pendant l'automne (le 1908 que le projet d'extension des armements et celui des travaux publics seraient répartis sur

onze ans au lieu de six. Un programme d'énergique réduction des dépenses a été adopté. Il en était temps. Le pays épuisé chancelait. En fait, la terrible guerre de Mandchourie a mis le Japon tout près de la ruine. Après Moukden et après Tsoushima les hommes d'État japonais, angoissés, souhaitaient ardemment la paix. S'ils ont si aisément accepté le traité de Portsmouth, c'est qu'ils ne pouvaient pas espérer une solution plus favorable.

A l'instant où nous écrivons, nous savons, à n'en pas douter, que le gouvernement a dû suspendre l'exécution de nombreux plans. Les présidents des grandes chambres de commerce, réunis à Kobé, viennent tous de s'exprimer dans des termes pessimistes. La gêne s'accroît dans le pays et jamais autant de désespérés n'ont choisi de mettre fui à des jours trop misérables.

Ainsi, la nation japonaise vient d'être obligée de convenir que désormais elle ne saurait suivre que de loin les grandes puissances européennes dans leur vertigineux essor, dans leur perpétuelle transformation des engins de guerre. Sa débilité financière est chose avérée. Elle a besoin de calme, de travail, de reconstitution, de reconstruction.

Dès lors, il est très improbable quelle se fourvoie avant longtemps dans une aventure belli-

queuso. Toutefois une collision entre le Japon et la Chine pourrait survenir si les insul?iires entrevoyaient le moyen de faire payer par le Céleste Empire cette indemnité que la Russie n'a point voulu se laisser arracher. Mais les Chinois sont ouvertement soutenus par les États-Unis. Les Japonais savent bien qu'en se livrant à une agression contre les Célestes ils encourraient la dangereuse inimitié des Van/ices. Ils s'abstiendront sans doute de soulever actuellement des conflits aussi redoutables.

Le Japon est donc acculé, de plus en plus, à la nécessité de créer des richesses. Même s'il continuait à préméditer de grandes guerres, il ne saurait se munir des nouveaux outillages nécessaires à ces entre prises, qu'à la condition d'avoir développé, au préalable, ces profitables, ces lucratifs labeurs dont la réussite serait impossible sans de longues périodes de paix. Aussi, tant bien que mal, et malgré de funestes crises l'industrialisme ne cesse de se développer dans l'empire du Mikado.

Nonobstant les misères que nous avons narrées et malgré la précarité des finances nationales, l.i marine marchande du Japon fait chaque année des progrès étonnants. Peu à peu elle s'empare du commerce du Pacifique. Grâce aux subventions qu'elle reçoit de l'Etat, et à cause, surtout, des infimes salaires dont se contentent ses matelots.

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elle parvient à réduire le prix du fiet jusqu'à des chiffres qui ne laissent plus aucun profit aux armateurs anglais, américains ou allemands. Déjà les rapports annuels des grandes com[)agnies germaniques mentionnent clairement de tels faits. Ces puissantes sociétés ont cru devoir commencer à diminuer leurs flottes dans le Pacifique. La grande Pcninsuiar and Oriental Sleamship Company elle-même a plusieurs fois reconnu officiellement que ses lignes de Chine avaient eu grandement à souffrir de la concurrence japonaise. En Australie et au Canada on constate aussi le dévehoppement alarmant de la marine des Nippons et Ton s'en eflraie. Des pessimistes assurent que tôt ou lard les compagnies européennes ou américaines du Pacifique abdiqueront : Comprenant l'impossibilité de soutenir une ruineuse concurrence elles se résoudraient à vendre leurs flottes aux Japonais. Ces insulaires parviendront-ils donc à monoj)oliscr les transports maritimes dans l'Océan Pacifique, au xx' siècle comme la Grande-Bretagne accapara presque les grandes routes de l'Atlantique, pendant la dernière moitié du xix' siècle? On conçoit que les représentants des puissances européennes envisagent avec amertume de telles éventualités. Mais, considérons celles-ci, un instant, du même point de vue que les Japonais. N'ont-ils pas des raisons d'espérer qu'ils parviendront un jour à se récupérer de leurs actuels déboires?

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Voilà donc les Nippons, au début du xx' siècle, obligés de s'elïorcer, par tous les moyens, à « faire de l'argent ». Mais nous avons vu précédemment qu'ils ne sauraient y parvenir sans adopter de plus en plus les procédés, les manières, les habitudes, les goûts, les appétits, les convoitises et le matérialisme des Européens. Nous avons vu aussi que le culte du veau d'or et les anciennes religions japonaises coexisteront difficilement. La divinité du Mikado est un mythe que la mort du souverain actuel emportera. Les dieux de l'Olympe shintoïste s'éloignent; déjà, ils sont moins visibles, cachés par la fumée des usines. Tous les cadres sociaux se disloquent. Combien de temps encore le culte des ancêtres gardera-t-il sa force et imj)Osera-t-il à l'individu sa discipline? Les philosophes japonais se posent avec angoisse cette question capitale.

Si les Japonais perdaient ces croyances qui les ont malgré tout coordonnés et associés pendant des siècles, que leur resterait-il ? Où trouveraientils les nouvelles bases d'une morale?

De graves problèmes se posent dans toutes les nations. Partout, les conflits entre la ploutocratie et le paupérisme, entre le capital et le travail de-

viendront sans doute de plus en plus fréquents et de plus en plus impérieux.

Tous les peuples de la terre, tous ceux, veux-jc dire, qui font servir à leurs labeurs les engins et les procédés les plus modernes seront sans doute, au cours du xx" siècle, agités par de grandes perturbations sociales. Les classes lutteront contre les classes et se disputeront âprement le droit au bonheur.

Chaque peuple, avec son intelligence et sa culture héréditaires, avec ses habitudes d'esprit, avec ses instincts et avec ses besoins physiques, évoluera vers une forme sociale dont la conception lui sera, jusqu'à un certain point, particulière.

Aux Japonais du xx*^ siècle, aux Japonais dépourvus de leurs antiques croyances, que resterait-il donc, pour essayer, eux aussi, de substituer un nouvel équilibre aux croulantes hiérarchies?

Il leur resterait leur tempérament violent, leur prédisposition à l'homicide, leur indifférence devant la mort, leur tendance à s'enflammer pour une idée nouvelle et à agir collectivement, grégairement, avec une force irrésistible.

Et alors, je relis ces phrases écrites par trois profonds observateurs des Japonais :

« ... Puisse Tanarchie ne plus jamais visiter le « Japon... »

« Chamberlain, 1900. »

« ... Ce vieil esprit de meurtre qui pourrait

« encore inonder son sol du flot sanglant de

« l'anarchie... »

« Griffis, 1903. »

« ...La possibilité de désordres intérieurs tels « qu'ils pourraient rendre nécessaire, pour un « temps indéfini, la suspension de la constitution, « et conduire à une dictature militaire, à une sorte « de shogunat, mais de shogunat avec des uni- « formes modernes... »

« Lafcadio Hearn, 1895. »

Je ne dis point qu'il faille prévoir de telles choses. Je ne dis point qu'elles soient probables, je ne dis point qu'elles constituent pour le Japon un péril latent ou éventuel. Je ne sais pas. Personne ne sait.

Mais de pareilles idées traversent quelquefois l'esprit de celui qui médite profondément l'histoire des Japonais. Songeant à leur mentalité, il murmure avec curiosité et avec perplexité aussi :

Où vont-ils ?

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