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CHAPITRE VI Les Japonais sont-ils cruels

Ceci est capilal :

Les Japonais sont-ils cruels? La férocité de l'homme primitif, les Japonais l'ont-ils plus que nous conservée ? Le carnage est-il pour eux une fête? Est-ce parce qu'ils éprouvent un infini plaisir à tuer qu'ils s'exposent plus allègrement que nous à la mort? Sont-ils plus que nous dans leur élément parmi les scènes atroces de la guerre? Est-ce parce qu'ils sont des êtres sanguinaires qu'ils sont plus prêts que nous à massacrer ou à se faire massacrer? Deux séries de faits répondent à ces questions, mais se contredisent.

Je ne sache point que, pendant la guerre de Mandchourie, les Japonais aient fait preuve de plus de barbarie que les Russes. Plusieurs fois même, au cours des hostilités, les Japonais ont osé accuser officiellement leurs ennemis de se conduire avec sauvagerie : ce que ces accusations

élablissaient surtout, c'étaient les prétentions des Japonais à une réputation de modération et d'humanité. A mon sens, les Russes eux-mêmes, pendant cette guerre, ne se sont pas comportés plus mal que ne l'eussent fait à leur place des troupiers allemands, français ou anglais. A l'égard de la population mandchoue, les Japonais et les Russes ont simultanément commis les mômes abus de force, les mêmes spoliations, les mêmes crimes, mais ils ne se sont pas montrés plus inexorables, [)lus cruels, que ne le sont, dans leurs guerres coloniales, les Anglais ou les Français. D'ailleurs, en 1900, pendant la guerre des Boxers, on n'a point remarqué que les Russes ou les Japonais aient traité les Chinois avec plus de férocité que ne le firent les soldats anglais, allemands ou français.

En Corée, on a reproché aux Japonais quelques actes de sauvagerie : on a affirmé qu'ils fusillaient délibérément les patriotes coréens. Mon enquête personnelle, en Corée même, m'a démontré l'exagération de ces dires. Dans cette Tunisie d'Extrême-Orient, les Japonais n'ont rien commis de plus effrayant (jue ces actes énergiques par quoi les Européens répriment les insurrections de leurs sujets africains ou asiatiques.

J'ai vu de mes yeux, dans certaines colonies, de quelle manière les Européens convainquent les indigènes quand ceux-ci ne semblent point très désireux de s'initier à leur civilisation.. Je sais

quelle réception est parfois faite à certains « rebelles », quand ceux-ci ont mis bas les armes et se sont rendus à merci.

J'ai habité le Japon pendant un an ; je n'y ai point constaté un seul acte qui pût être considéré comme une preuve de sauvagerie. Les animaux y sont presque toujours traités avec une très grande douceur, comme le veut d'ailleurs l'enseignement bouddhique. On ne connaît au Japon aucun de ces jeux sanglants où, pour la récréation d'une populace, des bêtes sont martyrisées; on ignore les courses de taureaux et les combats de coqs.

Point, non plus, de sports violents, comme la boxe anglaise, où des combattants roulent sur le sol, assommés, ensanglantés et parfois atteints de lésions mortelles. Les sports japonais se pratiquent courtoisement, avec douceur, et suivant des règles inflexibles, qui, avant tout, prescrivent aux champions le sang-froid et la modération. Le sumolori (lutte) n'est qu'un jeu burlesque. Le jiujutsu (art de combat sans armes) et le kenijulsu (escrime) sont toujours enseignés avec d'infinies précautions.

Depuis 1868, la coutume du duel a entièrement disparu des mœurs japonaises ^

On n'entend jamais parler, au Japon, d'atrocités commises par une collectivité d'honnêtes gens,

\. D'ailleurs le duel, toi que nous le comprenons en Europe, ne lut jamais beaucoup pratiqué au .lapon : la rixe, le guetapcns, récliauffourée en Ifnaient lieu.

LA BHAVOIJRE JAPONAISE 67

comme c'est le cas dans le lynching américain, quand des citoyens en furie s'arrogent le droit de se substituer aux magistrats et au bourreau.

Chose remarquable, Tadoplion de la civilisation européenne a énormément accru la criminalilo japonaise. Avant 1868, dans l'ancienne société que régissait une hiérarchie guerrière et des vindictes inflexibles, l'individu ne pouvait avoir aucune initiative, bonne ou mauvaise. La masse populaire était comprimée par la rigide discipline du féodolisme. La moindre faute, quand elle était découverte, était suivie de terribles châtiments, qui atteignaient, non seulement le coupable, mais ses proches. Une inflexible coercition refrénait ou supprimait tous ceux en qui eussent pu se développer des instincts redoutables.

« J'ai vécu, écrivait, en 1904, le grand Lafcadio Hearn, dans des régions où, pendant des centaines d'années, aucun cas de vol ne s'était produit et où les gens laissaient leurs portes ouvertes aussi bien la nuit que le jour. Naturellement, les conditions sociales dont je parle commencent à disparaître, mais on peut encore les observer dans les districts les plus reculés. »

Un sagace observateur des mœurs japonaises, W.-E. Griffis, missionnaire américain, trouve, lui, que ces M conditions sociales » ne commencent pas à disparaître, mais qu'elles ont entièrement disparu, et il écrit :

« L'extension donnée à la pre?se a établi celte vérité que, dans ces îles bénies, où certains étrangers ont supposé n'exister qu'innocence, gentillesse et une pauvreté décente et digne, grouillent en réalité toutes sortes d'immondices morales, d'abominations, de crimes et de corruptions. Parcourir les colonnes d'un journal japonais d'une catégorie moyenne, c'est lire un conte d'horreurs et d'ignominie, qui fait paraître pâles les immondes récils des PoUce-Gazetle de New-York. On peut dire que de tous les péchés pratiqués à Sodome, en Grèce, à Rome ou aux Indes, aucun n'est inconnu des. Japonais. »

M. Griffis n'est point un détracteur des Japonais. Souvent il parle d'eux en termes enthousiastes. Mais, en sa qualité de missionnaire protestant, il lui est impossible de leur pardonner de n'être point chrétiens. Dès lors, afin d'établir qu'ils ont besoin d'une rénovation morale, il est tout disposé à leur attribuer toutes sortes de tares. La statistique, toutefois, est alarmante et semble lui donner raison.

Des documents officiels japonais établissent qu'en 1903, 677 et, en 1904, 782 faux-monnayeurs ont été condamnés. Dans ces deux mêmes années, il y a eu 1.322 et 1.592 faussaires en seings publics, plus 1.766 et 1.625 faussaires en seings privés. 1.878 et 1.760 meurtres prémédités, et, par surcroit, 1.610 cl 1.538 meurtres ordinaires

ont été commis. Les tribunaux ont aussi jugé 2.045 et 1.844 cas de rixes. On a signalé 23.957 et 25.476 vols ordinaires, plus 4.289 et 4.109 vols avec violence. Enfin, 2.453 et 2.398 incendiaires ont comparu devant les magistrats.

Je n'ai cité que les chiiTres les plus intéressants de cette inquiétante statistique. Les renseignements que je reçois du Japon sur l'extension actuelle du paupérisme tendent à faire croire que ces mauvais symptômes ont plutôt augmenté que diminué pendant les années les plus récentes^.

Le Jiji Shimpo, du 16 mars 1906,s'elTrayait « du nombre des meurtres qui se commettent depuis la guerre ». Le Shin Roron, sous la signature de M. Ebara Soroku, constatait que le « système du coup de poing » tendait à prévaloir dans les mœurs. Depuis longtemps déjà, les étudiants étaient arrogants et violents envers leurs professeurs, toujours prêts là les interpeller, à se mettre en grève ou à se livrer de violents combats entre écoles rivales. Ces mœurs s'aggravent. M. Ebara raconte comment un professeur de physique, d'un lycée de Gumma Ken, a été frappé d'un coup de couteau et comment un autre membre du corps enseignant a été passé à tabac. Dans une école de Tokio, on a tiré un coup de pistolet sur un professeur. Le directeur, effrayé, aurait ménagé le coupable...

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