CHAPITRE V L'ancien Japon ignorait la pitié
Dans l'ancien Japon, la population entière manifestait une aversion de tous les instants pour les malades, quels qu'ils fussent. Les gens qui souffraient étaient perdus, à moins qu'ils ne fussent secourus par leurs proches. La collectivité humaine, par crainte de la contagion, avait plutôt une tendance à les pourchasser qu'à leur venir en aide. Cela est attesté par des documents ofliciels japonais. Lue histoire du Japon envoyée à Texpositioû de Colombie, en 1893, et rédigée par plusieurs Japonais, disait :
« En dépit de certaines proclamations gouvernementales, telle était la répugnance éprouvée par les créatures valides pour celles qui gémissaient, accablées par des maux physiques ou par des privations, que souvent des voyageurs mouraient de faim et de soif le long d'une route, faute d'avoir rencontré une àme compatissante, »
Presque toujours, les domestiques atteints d'af-
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fections chroniques étaient congédiés par leurs maîlres, et alors le dénuement le plus complet hâtait leur fin. La charité, la pitié, la miséricorde, la sympathie étaient à peu près inconnues dans le vieux Japon. Les lépreux étaient expulsés de leurs maisons par leurs propres parents ; ils rôdaient dans la campagne, vivant de détritus et d'aumônes, et ils habitaient, dans des solitudes, des hultes qu'ils devaient construire de leurs propres mains. Les familles aisées, elles-mêmes, pratiquaient ces impitoyables évictions. Aucun hôpital ne fut fondé pour les lépreux, jusqu'à ce que des missionnaires chrétiens eussent, dans des temps très récents, donné l'exemple et créé des refuges pour ces infortunés. D'une manière générale, tous ceux qui souffraient d'une maladie contagieuse étaient non seulement abandonnés, mais repoussés dans les plus âpres montagnes. En 1903^ il y avait au Japon cinquante asiles destinés à recevoir les orphelins, et onze seulement de ces asiles n'étaient pas des institutions chrétiennes, c'est-à-dire des institutions étrangères. 11 est incontestable que le christianisme a importé au Japon la [)itié. De nos jours encore, le traitement infligé aux déments par les Nippons est des plus rudimenlaires. Un seul asile d'aliénés existe à Tokio. Il est placé sous le contrôle de la municipalité ; le nombre des malades qu'il peut recevoir est très limité ; d'ailleurs, nul ne peut y être admis sans un paiement mensuel
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qui en interdit l'accès aux pauvres. Dans la plupart des cas, les aliénés sont laissés sans traitement ; ils vaguent par les rues, tant qu'ils sont inolîensifs ; quand ils deviennent dangereux, on les enferme dans des cages. Le directeur du Japon Mail, un Anglais, qui a passé au Japon de nombreuses années, a écrit :
« Les étrangers qui ont résidé au Japon ou (jui ont voyagé simplement à travers les provinces ont dû quelquefois frémir en constatant de quelle manière sont traités les fous. Il y a seulement quelques mois, on aurait pu voir, à llakoné, un aliéné enfermé dans une véritable cage. Cet infortuné ne recevait jamais aucune assistance médicale ni aucun soin affectueux; simplement, il était nourri comme une bête féroce dans une ménagerie. Nous avons constaté de nos yeux, avec horreur et pitié, beaucoup de semblables spectacles. Et cependant, les Japonais les plus humains ne semblent pas se préoccuper d'établir des asiles où ces infortunés malades pourraient trouver une protection et des soins. »
Un autre observateur des mœurs japonaises écrit : H Ce qui nous déconcerte, c'est que ces abominables tableaux ne semblent éveiller aucun sentiment de compassion chez les Japonais. »
Le lecteur va sans doute rester perplexe. N'at-on point dit, sur tous les tons, pendant la guerre de Mandchourie, que les nurses japonaises étaient
les" meilleures qui fussent au monde? Et comment a-t-on pu former d'aussi excellentes infirmières dans un pays où les organisations d'assistance publique sont rudimentaires ou non existantes? Nous nous trouvons ici en présence d'un phénomène sociologique qui mérité d'être étudié minutieusement. Il faut savoir tout d'abord qu'il n'y avait point, dans l'ancien Japon, de femmes chargées de soigner les blessés ou les malades. Bien plus, l'idée de confier aux femmes une semblable mission était de celles qui s'accordaient le moins avec les vieilles coutumes, avec les pensées ancestràles, avec l'enseignement bouddhiste ou confucianiste. Quand on fonda dans ce pays les premiers hôpitaux à l'imitation de ceux d'Europe, on ne parvint que bien difficilement à réunir quelques infirmières. Pour amener sur ce point une décisive révolution des mœurs, il fallut, au temps de la guerre de Chine, c'est-à-dire en 1895, une incessante propagande faite par tous les médecins qui avaient étudié en Europe; il fallut, sous l'égide du patriotisme, une campagne prolongée des principaux journaux, et surtout l'intervention personnelle de certaines princesses impériales qui donnèrent l'exemple et, coiffées du bonnet blanc, se joignirent au personnel des hôpitaux de Tokio. Voilà comment il existe maintenant au Japon un corps d'infirmières renommées dans le monde entier pour leurs qualités de douceur et d'abnégation.
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Cette catégorie sociale n'est point autochtone; elle a été créée à l'imitation des choses d'Europe; c'est la réalisation d'une idée importée. Mais ce qui n'a pas été importé, c'est le dévouement, la dextérité, la souplesse, l'habileté native des femmesjaponaises, qualités grâce auxquelles elles devaient vite égaler ou surpasser les infirmières européennes. Voilà un exemple des pièges qui sont constamment tendus, au Japon, aux observateurs trop pressés ou trop superficiels. Ces néophytes risquent à chaque instant de prendre pour des traits caractéristiques des mœurs japonaises ce qui n'est qu'une transformation des mœurs occidentales, oui, une adaptation des qualités japonaises à des systèmes importés d'Europe.
Une autre conséquence philosophique qu'il y a peut-être lieu de déduire de ce phénomène sociologique, c'est que nous nous sommes exagéré l'importance de l'atavisme. A chaque instant, nous voyons les Japonais exceller et nous surpasser dans des procédés qui eussent répugné à leurs pères. Ainsi, paratavisme, le Japon devrait être un pays de guerres intestines, et pourtant il nous apparaît, au début du XX* siècle, comme la plus centralisée, la plus unifiée, la plus homogène des grandes nations.
Mais, ce qu'il importe de retenir, c'est que l'ancien Japon ignorait la pitié. Celte (leur sublime a pu être implantée au Japon, mais elle n'y est point spontanément née.