Voir livre II, chap. IV, p
129 lois, sur 135 soumises à la Diète, sont acceptées. Le budget, élevant les dépenses de 94 à 193 millions de yens, — c'est-à-dire augmentant, d'un seul coup, les charges des contribuables de plus du double — est voté presque sans discussion. On décidait encore de doubler en dix ans l'armée et la marine ; enfin on adoptait les nouveaux Codes qui modifient de fond en comble la législation japonaise. Aussitôt après la clôture de cette session mémorable, Itagaki entrait dans le Ministère Ito avec le portefeuille de l'Intérieur.
Ce triomphe inespéré ne devait pas être de longue durée. Les libéraux ne tardaient pas à s'apercevoir qu'ils avaient été joués : la Chambre des Seigneurs s'était empressée de refuser d'enregistrer les lois sur la liberté de la Presse, sur le droit de réunion, sur la responsabilité des Ministres devant le Parlement. Tous les mécontents s'étaient ralliés sous la bannière du comte Okuma pour constituer le « parti progressiste » , qui, changeant immédiatement son fusil d'épaule, abandonnait son programme conservateur pour devenir beaucoup plus avancé que ne le fut jamais Itagaki. Le manifeste de ce nouveau parti fut tellement audacieux que son impression fut interdite par le Ministre de l'Intérieur... c'est-à-dire par le vieux libéral, jadis l'avocat de toutes les libertés populaires, le démagogue qui, peii d'années auparavant, était poursuivi et empri-
LES POUVOinS POLITIQUES 121
sonné pour ses virulentes attaques contre le despotisme du Gouvernement mikadonal !
» Voici une anecdote charmante qui date de cette B. période : au mois de juin 1896, les progressistes W entreprirent une campagne dans les principales villes contre le cabinet Ito. A Hiérosima leurs délégués se présentent pour organiser une réunion publique dans le théâtre. Le maire demande des instructions au Gouvernement qui lui télégraphie d'empêcher la réunion à tout prix. On envoie une bande de Sôshis pour empêcher les orateurs progressistes de parler : trop peu nombreux, ils sont expulsés. Alors la police fait irruption dans la salle, déclarant que celle-ci ne peut être livrée au public parce qu'il est nécessaire... de la désinfecter. Les progressistes se lésignent a renvoyer leur réunion au lendemain : mais le lendemain ils trouvent la salle occupée par une foule d'ouvriers se livrant à un nettoyage minutieux. Ce manège dura huit jours : de guerre lasse, les progressistes durent se retirer sans avoir pu placer leurs discours.
La situation était devenue intolérable pour Itagaki, contraint de renier son passé, attaqué avec la dernière violence par ses anciens partisans. D'autre part, des difficultés graves s'élevaient au sein du cabinet : pour exécuter son programme et appliquer les lois qu'il avait fait voter, il lui fallait beaucoup plus d'argent que n'en comportait le budget, déjà démesurément
grossi, qu'il avait préseiilé. Les demandes des difFérents départements ministériels pour l'exercice 1897 s'élevaient à 245 millions de yens (612 millions 500 mille francs), c'est-à-dire à 130 millions de plus que le chiffre des recettes prévues. Le 28 août 1896, le cabinet Ito remettait sa démission entre les mains du Mikado.
Celui-ci fit, très constitutionnellement, appel aux deux hommes qui venaient d'organiser la campagne d'opposition : Okuma et Matsukata. Ce dernier prit le portefeuille des finances et la présidence du Conseil, Okuma eut le Ministère des Affaires étrangères. Le successeur d'ïtagaki à l'Lîtérieur fut le comte Kabayama, un des plus ardents champions de la dernière campagne progressiste, qui avait revendiqué toutes les libertés. — La stupéfaction du public fut considérable lorsqu'on connut les termes de la circulaire qu'il adressa aux préfets en prenant possession de son ministère : « Le peuple, disait-il, a cru voir dans l'entrée du comte Okuma dans le cabinet, la preuve que nous acceptons le principe du gouvernement par la majorité parlementaire. Ce serait une grave erreur. Le gouvernement s'estimera heureux si sa politique reçoit l'approbation du Parlement. Mais s'il ne réussit pas à plaire à la majorité, cela ne l'empêchera pas de prendre les mesures qu'il jugera convenables ». .
Je n'entreprendrai pas l'histoire du nouveau
cabinet Matsukata, qui n'a fait, en somme, que continuer la politique de son prédécesseur. Il a cependant marqué son passage par l'adoption d'une mesure qui aura des conséquences très importantes pour l'avenir financier et économique du Japon ; l'adoption de l'étalon d'or et du monométallisme. Nous chercherons plus loin à pronostiquer ces conséquences (1). Mais il y a lieu d'insister sur ce point : qu'il n'a pu se maintenir au pouvoir pendant seize mois qu'en pratiquant la corruption sur une très vaste échelle, en disloquant les groupes qui lui étaient hostiles, grâce à l'achat de leurs principaux meneurs au moyen de faveurs habilement distribuées. La presse indépendante ne s'est pas fait faute de le lui reprocher, faisant remarquer que les divers scandales découverts dans plusieurs administrations — où des fonctionnaires haut placés furent convaincus de concussion — n'avait rien de surprenant, puisque l'exemple de la corruption venait de haut.
Ces expédients ne lui ont pas réussi longtemps, car après avoir vainement cherché à consolider une majorité toujours fuyante, il a du se retirer devant les sentiments violemment hostiles de la Chambre et du pays. Les dernières correspondances du Japon nous ont fait connaître un fait bizarre : C'est le 25 décembre dernier que le Mikado ouvrait la session du Parlement, et le 26,