‹ Le Japon vraiChapitre 41 sur 58 · INDUSTRIE ET COMMERCE · texte numérisé non relu

INDUSTRIE ET COMMERCE

Opinions contradictoires sur le « Péril jaune ». —

amen de la question : Cotés favorables aux Japonais : ccroissement rapide de la* population. — Progression de la production de la houille, du pétrole, progrès métallurgiques. — Produits industriels manufacturés : développement énorme des lilatures. Concurrence faite à Manchester et à Bombay. — Statistique des usines. — Bon marché extrême de certains produits japonais.

Les côtés défavorables : Manie d'imitation irraisonnée. — Exagération dans la création d'affaires industrielles. — Menaces de crise, arrêt de développement. — Nécessité d'un emprunt. — Manque de probité commerciale des Japonais : les marchés américains fermés à beaucoup de leurs produits. — Infériorité commerciale des Japonais relativement aux Chinois.

La marine marchande. Son développement excessif. — La loi de 1896. Exagération des primes à la construction et à la navigation. — Conséquences budgétaires et économiques. Opinion de M. Harmand. — Conditions auxquelles les capitaux européens peuvent coopérer au développement du Japon.

C'est à partir de la guerre de Chine que l'expansion industrielle et commerciale du Japon a pris tout son essor. Sa prodigieuse rapidité a sollicité l'attention de beaucoup d'économistes, qui ont émis sur le « péril jaune » les opinions les plus opposées. Peut-être faut-il attribuer ces

divergences à une connaissance incomplète de l'état économique et social du Japon moderne : ce n'est pas seulement avec des statistiques et en se basant sur les appréciations de voyageurs qui ont recueilli, en passant, des données superficielles sur l'état de diverses industries, qu'on peut formuler un jugement exact. Il faut aller au fond des choses, mettre en parallèle les institutions et le caractère d'un peuple avec les manifestations extérieures de son activité.

En France, nous voyons se manifester deux courants d'opinion tout à fait opposés. L'un a son écho dans les publications de M. d'Estournelles (1), qui n'ont pas été sans causer quelque surprise et même quelque émotion. D'après lui, nous devons nous attendre, — et nous résigner — a voir, avant peu, nos marchés écrasés par les produits fabriqués à bas prix dans les pays de race jaune, parmi lesquels, au premier rang, se place le Japon qui a su se créer en peu d'années un outillage industriel égal, sinon supérieur, à celui des nations occidentales les plus avancées. D'où un avenir prochain de faillites, de chômages qui achèveront, quoi que nous puissions faire, de bouleverser notre état social déjîil menacé par le développement redoutable def| idées socialistes

1. D'Estournelles de Constant: Le Péril prochain, « Revu des Deux-Mondes », 1*' avril 1896. — Id. Concurrence et chô\ mage, « Revue des Deux-Mondes » du 15 juillet 1897.

A ces prophéties pessimistes s'oppose la doctrine de ceux qui jugent chimériques les dangers dont on nous menace, estimant que « le prodigieux ressort des peuples européens, leur avance considérable en toutes choses permet d'avoir confiance en leur avenir. » Un travail récent de M. Louis Vignon résume cette doctrine, invoquant des arguments puisés dans l'arsenal des lois économiques qui régissent le Monde moderne (1). J';ivoue que cet optimisme ne me paraît pas moins dangereux qu'un pessimisme excessif. Les Anglo-saxons, race pratique, sans se laisser d('courager par la menace d'un danger dont ils n(' s'exagèrent pas la gravité, prennent dès maintenant leurs mesures pour y parer, et il semble qu'ils soient dans la vraie mesure. Pour nous en convaincre, procédons à une étude sommaire des progrès réalisés depuis dix ans par le Japon dans les diverses branches de l'industrie et du commerce.

Le mouvement de la population d'un pays est un facteur important de son expansion ; malgré l'opinion contraire de quelques économistes intransigeants, il est bien certain que tout pays dont la population n'augmente pas, s'appauvrit. Or :

En 1825, la population du Japon était de 25 millions d'habitants.

En 1880, elle était de 36 millions d'habitants.

* 1. Le Péril Jaurie, par Louis Vignon. Revue politique et ^Darlementaire. Décembre 1897.

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En 1885, elle était de 38 millions d'habitants.

En 1894, elle était de 42 millions d'habitants.

Et aujourd'hui, avec l'annexion de Formose, elle dépasse 46 millions.

Le Japon a donc sept à huit millions de plus que l'Angleterre et la France, et n'a plus que six millions de moins que l'Allemagne, qu'il égalera dans dix ans si sa natalité se maintient.

Si sa production agricole est restée à peu près stationnaire, celle des produits industriels extraits de son sol augmente très rapidement. En première ligne la houille :

En 1874, le Japon ne produisait que 390.500 tonnes de houille et n'en exportait pas ;

En 1883, il produisait 1.021.000 tonnes et exportait 38.000 tonnes ;

En 1888, il produisait 2.023.000 tonnes et exportait 937.000 tonnes ;

En 1891, il produisait 3.037.000 tonnes et exportait 1.454.000 tonnes ;

En 1894, il produisait 4.311.000 tonnes et exportait 1.680.000 tonnes ;

Et, en 1896, sa production atteignait 5.800.000 tonnes, son exportation 2.040.000.

Le prix du charbon n'a cessé d'augmenter. En 1893 il se payait trois yens (7 fr.50). Aujourd'hui il vaut à Nagasaki sept yens (17 fr.50). Cette hausse, qui serait fâcheuse pour l'industrie japonaise si elle se maintenait, semble due surtout à la consommation des marines étrangères qui, depuis

' quatre ans, ont pris l'habitude de s'approvisionner au Japon, en sorte que la demande a subitement dépassé l'offre ; mais la découverte de nouveaux gisements et les perfectionnements apportés à l'exploitation des gisements anciens semblent devoir augmenter très rapidement la production et ramener le prix à un cours normal de 12 fr. 50. Les mines de Miiké, appartenant à la richissime Compagnie Mutsui, appliquent maintenant à leurs puits les méthodes les plus perfectionnées des houillères d'Europe et d'Ame rique, et produisent à elles seules 2500 tonnes par jour, à un prix qui ne dépasse pas 4 yens. La production du pétrole, presque nulle il y a vingt-cinq ans, s'accroît également avec une extrême rapidité :

En 1874, elle n'était que de 575.000 gallons (1) En 1884, elle atteignait 1.172.778 gallons En 1896, elle dépassait 10.000.000 gallons Les Compagnies japonaises qui ont entrepris ces exploitations ont réalisé des bénéfices annuels considérables qui, pour certains puits, ont dépassé 100 0/0 du capital dans le dernier exercice.

Aussi l'importation des pétroles américains et russes, qui se chiffrait en 1893 par quatre millions de yens, atteint-elle à peine la moitié de ce chiffre aujourd'hui.

La production du fer a été plus lente à se développer. Ce ne sont pourtant pas les gise-

"l. Le gallon contient 4 litres 1/2.

ments qui manquent: on trouve des minerais de fer très riches dans la province de Rikuchiii, à Ileï; dans celle deKoznké, à Kamî-Kosakamura ; enfin dans celle de Iwaki.Le minerai s'y présente à l'état de fer magnétique contenant 62 à 65 pour cent de fer pur. L'une des îles Kouriles, Urup, contient des gisements dont la teneur en fer atteint 80 pour cent. Malgré ces richesses, l'industrie du fer était restée dans l'enfance jusqu'en 1893; mais depuis cinq ans, les Japonais ont fait de sérieux efForts pour s'affranchir du tribut (plus de 10 millions de yens) qu'ils payent annuellement aux pays importateurs de fers et d'aciers : l'Angleterre et l'Allemagne. Un établissement métallurgique, créé dans la province de Rikuchiu, compte six hauts-fourneaux et vingt fours à pudler, et le gouvernement se prépare à créer des établissements analogues dans les provinces de Kazuké et d'ïwaki.

Mais c'est surtout dans la création des industries de produits manufacturés que les qualités d'expansion irrésistible et d'étonnante assimilation de la race japonaise se manifestent avec lel plus d'éclat. Je me bornerai à en citer un exemple, le plus typique du reste, celui des filatures de coton.

Jusqu'en 1884, tous les fils et tous les tissus de cotons consommés dans l'Extrême-Orient étaient produits par les manufactures anglaises du Lan

cashire ou par celles qui ont été établies depuis quarante ans par les Anglaisa Bombay (1). C'est en cette année 1884 que fut inauguré, à Osaka, la première filature japonaise. Depuis, le nombre s'en est accru très rapidement. Aujourd'hui Osaka possède quinze grandes filatures, et mérite le nom de ce Manchester Japonais ». La filature de Kanégafushi à elle seule occupait déjà en 1894, 5.800 ouvriers se relevant jour et nuit : 3.700 femmes gagnant vingt à vingt-deux centimes et 2.100 hommes gagnant quarante centimes par jour (2). Au reste, voici la progression suivie par les filatures japonaises dans ces dernières années :

Années

Nombre

de filatures

Nombre

Ouvriers

Ouvrirros

Total

ue broches

On m'affirme qu'avant la fin de l'année courante, il y aura au Japon 1.100.000 broches occupant environ 70.000 ouvriers, hommes et femmes.

Enfin les Japonais ont résolu d'aller faire con-

1. L'Inde compte actuellement 144 filatures contenant 3.712.000 broches et 34.000 métiers.

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