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CRÉATION DU JARDIN, SON EMPLACEMENT, SA DISPOSITION

La Faculté mixte de médecine et de pharmacie de Lyon va enfin avoir un jardin botanique. Dès l'époque de sa création, en 1877, il était décidé en principe qu'on en établirait un dans le grand terrain qui s'étend en arrière du bâtiment central, entre les deux pavillons, désignés sous les noms de Section A (Anatomie) et Section C (Physiologie), et qui est clos du quatrième côté, au Sud-Est, par un mur auquel est adossé le petit bâtiment du chauflEage, le long duquel devait être construite une serre.

Depuis dix ans que la Faculté existe, depuis cinq ans environ que les bâtiments sont achevés, ce projet d'établissement d'un jardin botanique et d'une serre a été ajourné d'année en année

pour des raisons administratives, financières et autres, que je n'ai pas à examiner ici.

Je n'ai pas besoin, d'autre part, d'insister sur les inconvénients et les difficultés multiples résultant de ce fait, tant pour les élèves que pour celui qui est chargé de leur enseigner la botanique. Nous n'avions tous d'autre ressource, en dehors des plantes spontanées qui croissent dans la campagne ou dans les terrains vagues situés autour de la Faculté et dans son enceinte même, que le Jardin botanique du Parc de la Tête-d'Or, qui est à l'autre extrémité de la ville et qui n'est pas organisé pour satisfaire aux besoins spéciaux de la botanique médicale.

Eécemment, le Conseil municipal de Lyon vota les crédits nécessaires à la mise en état de la cour d'honneur et à l'établissement du jardin botanique.

Je me préoccupai dès lors de ce qu'allait être ce jardin que j'appelais de tous mes vœux depuis quatre ans. Je demandai à en voir le plan, dressé dès le début; quand j'en eus pris connaissance, je le trouvai défectueux à tous égards, tant au point de vue scientifique, qu'au point de vue pédagogique, ou même esthétique, et j'eus aussitôt l'idée de lui en substituer un autre qui fût mieux en harmonie avec les tendances actuelles de la science en général et de la botanique en particulier.

Je me hâtai donc, autant que possible, de dresser un projet conforme à mes idées, et de le soumettre à l'administration de la Faculté. Malgré mes eflbrts, mon plan fut repoussé ; le plan primitif fut approuvé : c'est lui que l'on met à exécution en ce moment même (décembre 1887).

Ma tentative a été infructueuse; je le regrette vivement; quoi qu'il en soit, j'ai fait à cette occasion un travail qui pourra peut-être intéresser mes collègues de la Société botanique de Lyon, non pas tant pour la disposition même de mon plan, — élaboré trop hâtivement, en raison de l'urgence de la situation, — que pour l'exposé des principes qui m'ont guidé dans l'établissement de ce projet. Je les remercie d'avoir bien voulu me permettre de développer devant eux les motifs qui m'ont dirigé dans cette circonstance, et de m'avoir ainsi procuré l'occasion de dégager complètement ma responsabilité pour l'avenir.

On pourrait supposer en effet que, chargé du cours de botanique à l'époque de la création du jardin, j'ai contribué dans une certaine mesure à en régler la disposition générale. Je

tiens à ce que Ton sache bien qu'il n'en est rien, que le plan primitif actuellement en voie d'exécution a été désapprouvé par moi, et que j'ai fait de vains efforts pour lui en faire substituer un autre, conçu dans un esprit tout différent.

Le terrain destiné à l'établissement du jardin botanique a, dans son ensemble, la forme d'un quadrilatère presque rectangulaire, dont le contour est rendu irrégulier sur ses deux petits côtés par deux bâtiments qui font saillie à son intérieur : au Sud-Est, c'est le bâtiment du chauffage avec la substruction destinée à l'éditication de la serre; au Nord-Ouest, c'est la rotonde du grand amphithéâtre rattachée au bâtiment central. De plus, la rue de Béarn, située au Sud-Est, n'étant pas exactement parallèle au quai Claude-Bernard, et par suite au bâtiment central en façade de ce côté, il en résulte que les deux pavillons A et C, qui se font vis-à-vis, ne sont pas égaux ; le premier a environ 2" 50 de façade de plus que l'autre ; la ligne qui joint leurs portes médianes, et au milieu de laquelle a été construit un petit bassin occupant le centre de figure du terrain, est donc légèrement oblique par rapport aux deux grands côtés de celui-ci.

Les principales dimensions de ce terrain sont : Longueur. — Côté Nord-Est (façade de la section C). SS'^IS — Côté Sud-Ouest (façade de la section A), 60 60

Axe longitudinal, de la serre à la rotonde 41 30

dont : Y De la serre au centre du bassin 25 90

2" Du centre du bassin aux marches de la rotonde. . . 15 40 Largeur. — Distance des deux pavillons A et C . . . 49 26 (très peu réduite dans le milieu par une légère saillie des deux façades).

Saillie de la serre 4 15

Sa largeur 17 14

Saillie de la rotonde (rayon de courbure de l'hémicycle). 13 41 Pour compléter la description de cet emplacement, il importe de faire remarquer que les deux pavillons -4. et C sont séparés chacun : au Sud-Est, du mur de clôture par une bande de terrain de 6°" 50 en moyenne, pouvant être utilisée pour des réserves, couches, etc.; au Nord-Ouest, des deux pavillons antérieurs. Section B (Physique et Chimie) et Section B (Faculté des sciences), par un grand passage large de 10°* 50. Or, en face de ces deux derniers passages, l'hémicycle de la rotonde se

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rattache au bâtiment central par une portion rectangulaire qui laisse de part et d'autre, en dehors de l'alignement des pavillons A et C un angle utilisable pour le jardin. Récemment encore, tous ces espaces, le terrain principal et les parties acces- .soires que je viens d'indiquer, étaient dans un état d'abandon complet et constituaient un vaste terrain vague envahi par une florule rudérale assez riche, mais ne présentant, à part quelques rares exceptions, qu'un médiocre intérêt pour les études de botanique médicale et pharmaceutique (1).

(1) Voici la liste des espèces qui occupaient le terrain :

Hordenm mnrinum, Bromns sterilis, B. tectorum, B. mollis, Poa annna, P. trivialis, Dactylis glomerata, Lolium perenne, L. italicum, Holcus lanatus, Avena elatior, A. sativa, Kœleria phleoides, Triticum sativum, Secale céréale.

Asparagus officinalis.

Urtica diœca, Parietaria diffusa, Cannabis sativa, Ficus Garica.

Chenopodium album, G. Vul varia, Amarantus retroflexus, Polygonum Persicaria, P. aviculare, P. dumetorum, Mercurialis annua, Corylus Ayellana, Populus alba.

Ranunculus acris, R. repens. — Papaver dubium, Chelidonium majus.

Gapsella Bursa-pastoris, Brassica (Diplotaxis) tenuifolia, B. campestris (Râpa), B. (Sinapis) arvensis, Lepidium graminifolium, L. campestre. Isatis tinctoria — Reseda lutea.

Gerastium vulgatum, Arenaria serpyllifolia. Silène inflata, Saponaria officinalis, Dianthus prolifer.

M al va silvestris, M. rotundifolia. — Hypericum perforatum. — Géranium dissectum, Ërodium cicutarium.

Trifolium repens, T. pratense, Medicago lupulina, Melilotus officinalis, M. leucantha, Lotus corniculatus, Vicia sativa.

Potentilla reptans, Sanguisorba Poterium, Rubus caesius, Persica vulgaris.

Bryonia diœca. — Epilobium tetragonum, Œnothera biennis.

Daucus Garota, Pastinaca sativa, Silaus pratensis, Gonium maculatum, Fœniculum officinale. — Galium erectum.

Barkhausia tarazacifolia, B. setosa, Pterotheca nemausensis, Hypochœris radicata, Taraxacum officinale, Sonchus oleraceus, S. asper, Lactuca Scariola, Tragopogon major. — Carduus nutans, G. tenuiflorus, Girsium lanceolatum, G. arvense, Onopordon Acanthium, Lappa major, Centaurea Jacea, G. paniculata, G. Galcitrapa. — Chrysanthemum Leucanthemum, G. parthenium^ Tanacetum vulgare, Anthémis arvensis, Achillea Millefolium, A. Ptarmica, Artemisia vulgaris, A. campestris, Pulicaria dysenterica, Erigeroncanadensis, Tussilago Farfara.

Solanum Dulcamara, S. nigrum, Datura Stramonium; Nicandra pbysaloides.

Gonvolvulus arvensis. — Lysimachia vulgaris. — Echium vulgare. Myosotis intermedia, Anchusa italica, A. officinalis.

Mentha rotundifolia, Lycopus euiopaeus, Galamintha officinalis, Brunella vulgaris, Ballota nigra, Leonurus Gardiaca, Salvia verbenaca.

Verbena officinalis. — Plantago lanceolata, P. major.

En résumé, les familles représentées par le plus grand nombre d'espèces et d'individus sont les Gomposées, les Graminées, les Grucifères et les Légumineuses.

Plusieurs'des espèces ci-dessus, représentées d'ailleurs par un petit nombre d'échantillons ou même un seul, n'étaient pas venues là spontanément; leur présence s'explique par le transport sur ce terrain d'une certaine quantité de bonne terre provenant de quelque jardin.

La nature du sol constitue déjà un des inconvénients du terrain au point de vue de la création du jardin botanique. Il est vrai que, pour établir les plates-bandes, on creuse des fosses que l'on remplit de bonne terré ; mais pour beaucoup de végétaux, la profondeur de ces fosses sera insufjSsante, et quand leur pivot, dans sa marche descendante, atteindra le sous-sol formé de graviers, plâtras, etc., l'existence de ces plantes, pour peu qu'elles soient exigeantes, pourra être rapidement compromise.

Le milieu atmosphérique, de son côté, ne sera pas des plus avantageux : il est en effet, habituellement vicié par la fumée de plusieurs usines du voisinage, sans compter celle qu'y déverse abondamment, en hiver, la cheminée de la machine qui chauffe la plupart des bâtiments de la Faculté.

En troisième lieu, au point de vue de la radiation lumineuse, une bonne partie du jardin se trouvera dans des conditions particulièrement défavorables. En effet, le pavillon d'Anatomie (Section A) situé au Sud-Ouest projette son ombre sur la bande de terrain qui s'étend devant sa façade, et les plantes qui y seront placées, privées presque en tout temps des rayons directs du soleil devront se contenter de la lumière diffuse, qui pourrait bien ne pas suffire à un bon nombre d'entre elles. D'autre part le bâtiment central, au Nord-Ouest, et surtout le pavillon de Physique et Chimie (Section B) à l'Ouest, plus élevés encore, masquent complètement le soleil dès le milieu de l'après midi, et mettent ainsi dans l'ombre beaucoup trop \ti la totalité de l'espace réservé au jardin.

Telles sont les conditions fâcheuses que présente cet emplacement au point de vue de l'existence et de la vitalité des plantes qui seront destinées à y vivre. Mais il offre encore un inconvénient d'un autre ordre qui est assez grave pour un jardin botanique : c'est essentiellement un lieu de passage, une véritable cour, que les étudiants et le personnel de la Faculté traversent continuellement pour se rendre d'un pavillon à l'autre. Cette servitude forcée nuira évidemment au bon entretien du jardin ; elle sera une cause de trouble et de distraction pour les travailleurs; enfin, comme je l'exposerai plus loin, elle apporte un obstacle des plus gênants à tout arrangement méthodique des familles, dans le genre de celui que je rêvais de faire adopter.

Le plan primitif qui est mis à exécution et contre lequel je

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me suis vainement élevé, n'a pas nécessité de grands efforts d'imagination à ses auteurs. Ceux-ci prenant pour modèle le Jardin botanique de la Ville, au Parc de la Tête-d'Or, en ont modifié très légèrement le plan pour l'adapter au terrain mis à leur disposition.

Les plates-bandes concentriques, demi-circulaires au Parc, sont devenues ici des anneaux fermés, sauf les plus extérieures dont le contour est interrompu par la saillie de la rotonde. Ces plates-bandes au nombre de cinq (1), larges de deux mètres, séparées par des allées d'un mètre, se développent régulièrement autour du petit bassin. Leur ensemble, figurant assez bien une sorte de cocarde ou de cible, échancrée d'un côté, est entouré d'une grande allée de 2°'50, et divisé en quatre quadrants inégaux par deux autres allées rectilignes de même largeur qui se croisent presque h angle droit et dont l'une s'étend de la rotonde à la serre, l'autre de l'entrée de la Section A à celle de la Section C.

Les quatre angles restant libres, en dehors du jardin botanique proprement dit, sont occupés par des pelouses triangulaires, au milieu de chacune desquelles est un rond-point garni de bancs et accessible par de petites allées d'entrée. Ces pelouses, d'après le projet, pourraient être ornées de quelques arbres, buissons et corbeilles de fleurs. Deux des ronds-points doivent avoir à leur centre un petit bassin pour des plantes aquatiques (2).

Ce qui frappe au premier coup d'oeil, c'est un contraste singulier entre la rigidité toute géométrique des plates-bandes du jardin botanique, et l'élégance plutôt un peu fantaisiste des quatre angles. Il semble que l'on ait mal compris le précepte antique,

Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci.

L'utile et l'agréable sont bien ici représentés, mais séparément; ils sont accolés, mais pas mêlés. L'agréable est dans les coins, réservés à des bancs entourés de jolies pelouses, d'arbrisseaux et de plantes d'ornement ; ce sont là des lieux de repos, où l'on peut venir se délasser des fatigues de l'étude. L'utile est

(1) Un amendement a été apporté sur ce point au plan primitif: les plates-bandes concentriques seront au nombre de six et leur largeur est réduite à 1-50.

(2) Ces deux petits bassins ont été supprimés du plan primitif lors de rezécution.

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au milieu ; c'est un lieu de travail, dont l'aspect est austère par la régularité même de ses lignes ; on y va pour étudier, et l'étude doit être pénible ; rien de gracieux n'en altère le caractère, qui doit rester sérieux et grave ; aucun banc ne doit y inviter au repos. Telle est l'idée, du moins, qui me paraît se dégager de ce contraste et avoir présidé à l'établissement de ce plan, comme à celui de la plupart des jardins botaniques que nous connaissons, qu'ils soient disposés suivant le type circulaire, ou suivant le type rectangulaire.

On dirait qu'il y a là comme une sorte de survivance inconsciente de cette doctrine ancienne d'après laquelle le travail est un châtiment et doit, sous peine de sacrilège, conserver en toute circonstance ce caractère pénal et pénitentiaire. Aujourd'hui cette doctrine n'a plus grand crédit, et partout on cherche au contraire à mêler le plus intimement possible l'agréable à l'utile, et h rendre l'étude attrayante par tous les procédés imaginables. Qu'il me suffise de faire remarquer le soin que l'on apporte actuellement dans ce sens à la beauté des bâtiments et des locaux destinés à l'enseignement à tous les degrés. Les nouvelles Facultés, les nouveaux lycées, les nouveaux groupes scolaires, ne portent-ils pas tous la marque de cette préoccupation esthétique ?

A ce point de vue, notre jardin botanique fera exception ; il .sera laid, comme les anciens. Cependant la présence de parties plus élégantes dans les coins semble attester une certaine tendance moderne ; mais ce n'est qu'une demi-mesure, et comme toutes les demi-mesures, celle-ci peut avoir des conséquences regrettables.

Ne serait-il pas à craindre, en effet, que les étudiants, voyant qu'on leur ofte séparément l'agréable et l'utile, n'allassent de préférence dans les coins où l'on pourra s'asseoir à l'ombre sans avoir rien à étudier, au lieu de rester dans les plates-bandes où l'on devra étudier, le plus souvent en plein soleil, sans avoir le droit de s'asseoir ?

Mais tout cela n'est pour moi qu'un point très secondaire. Le principal, c'est le mode de classement des végétaux qu'entraîne forcément la disposition des plates-bandes régulièrement parallèles, qu'elles soient circulaires comme ici, demi-circulaires comme au Parc de la Tête-d'Or, ou rectilignes comme à l'École vétérinaire de Lyon et au Jardin des Plantes de Paris. Les

plantes n'y peuvent être disposées qu'en série linéaire, ce qui d'une part est en opposition complète avec la méthode naturelle, et, d'autre part, a le défaut grave, au point de vue de l'enseignement, de ne pas rendre sensible aux yeux le groupement des espèces et des genres en familles, et le groupement même de ces familles d'après leurs multiples affinités.

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