COUP D'ŒIL HISTORIQUE SUR LA MÉTHODE NATURELLE
Les classifications botaniques. — Théophraste . — Tragus, Gesner et Golonna. — Gesalpino. — Toumefort. — Linné. — Adanson. — A.-L. de Jussieu et la subordination des caractères. -— > Progrès récents. — Lamarck et Dar^vin. — Hérédité et filiation.
C'est une notion familière à quiconque s'est un peu occupé de botanique que la distinction entre les classifications artificielles et les classifications naturelles ; la plupart de nos Manuels élémentaires français établissent nettement cette antithèse et mettant en opposition les classifications artificielles ou systèmes de Tournefort, de Linné, etc., avec les classifications naturelles d'A.-L. de Jussieu, De CandoUe et autres, qu'ils désignent habituellement sous le nom de méthodes naturelles.
Or, il y a là, à mon avis, une confusion de mots qui entraîne une confusion dans les idées et contribue à répandre des notions erronées sur cette question.
Tout d'abord il ne peut y avoir, et il n'y a qu'une méthode naturelle^ le mot méthode étant pris comme il convient dans son sens philosophique ; par suite, l'application rigoureuse de cette méthode ne saurait aboutir qu'à une seule classification idéale, parfaite, des végétaux, qui mériterait alors vraiment d'être appelée la classification naturelle. Or, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de classification naturelle véritable, comme j'essaierai de le faire voir tout à l'heure. Il y a des classifications établies plus ou moins a priori^ avec plus ou moins de souci initial de la méthode naturelle, et d'autres qui au contraire ont
été faites plutôt a posteriori, d'après les principes de cotte méthode. Mais toutes, quoique à des degrés divers, sont fatalement artificielles et systématiques, et ce qu'il y a de plus curieux à remarquer, quand on en approfondit Téconomie, c'est que, inversement, toutes sont plus ou moins naturelles, soit dans leur point de départ, soit dans le détail de l'arrangement auquel ont été amenés leurs auteurs.
Il n'entre pas dans ma pensée de faire ici une histoire des classifications botaniques ; mais je crois utile de rechercher dans le passé les origines de la méthode naturelle, afin de bien préciser le sens de cette expression et d'en dégager le vrai principe, qui semble avoir été quelque peu oublié par certains botanistes de notre époque, auxquels on peut reprocher de lui avoir substitué, à tort, un autre soi-disant principe, faux puisqu'il n'est pas absolu.
Le principe fondamental de la méthode naturelle est celui-ci : rapprocher le plus possible les êtres qui se ressemblent le plus, séparer le plus possible ceux qui diffèrent le plus. Il y a pour corollaire immédiat V examen de V universalité des caractères. Ce principe n'est pas nouveau : il remonte à l'école aristotélique et a été proclamé par Théophraste. Ce philosophe botaniste voulait en effet, comme le dit fort justement M. Gérard an début de son remarquable travail sur VAnatomie comparée végétale appliquée à la classification (1), « que l'histoire des « plantes présentât, non seulement la description fidèle de tou- « tes leurs parties extérieures, mais encore celles de leurs or- « ganes internes et l'exposé des phénomènes physiologiques € qu'elles présentent. » Cette règle d'analyse détaillée et complète, il a commencé à l'appliquer, mais ne pouvait, à son époque, en tirer de bien grands résultats ; il y avait trop à faire. Théophraste a du moins noté un certain nombre de caractères des végétaux, distingué les arbres et les arbrisseaux, les sousarbrisseaux et les herbes, les plantes terrestres et les plantes aquatiques, les feuilles persistantes et les feuilles caduques, etc. Il a combattu les idées téléologiques qui prétendent tout rapporter à l'homme, déclaré que la nature avait ses principes en elle-même, qu'il fallait les rechercher et les étudier, et que les
(I) Thèse d'agrégation de pharmacie, Paris 1884.
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pommes n'étaient pas uniquement faites pour nous fournir un aliment agréable.
Le grand malheur, c'est que Théophraste n'ait pas eu de continuateurs : la science botanique eût été fondée alors dès l'antiquité sur des bases solides, et eût pu fournir aux hommes de la Renaissance un ensemble de connaissances considérable, méthodiquement groupées, qui eussent singulièrement facilité leur tâche. Le Moyen-âge lui-même eût pu certainement faire progresser la Botanique, si le legs de l'Antiquité eût été un peu enrichi sur ce point par une génération de vrais botanistes grecs ayant appliqué et développé les principes de Théophraste.
Au lieu de perdre tant de siècles à commenter les compilations de Pline, la matière médicale de Dioscoride et la thérapeutique de Galien, on eût beaucoup plus tôt commencé à étudier la nature pour elle-même, et le développement plus précoce de la science pure n'eût pas été sans influence sur la marche plus rapide du progrès de l'humanité.
Ce n'est qu'au XVP siècle qu'on commence à étudier les plantes pour elles-mêmes; on ne cesse pas assurément de s'inquiéter, avant tout de leurs vertus, mais on herborise avec l'idée de connaître toutes les plantes d'un pays, on fait venir des plantes de contrées plus ou moins éloignées, on fait des herbiers, on plante des jardins botaniques, on cherche à figurer avec exactitude les caractères des végétaux, on les analyse et on éprouve le besoin de les classer méthodiquement, non plus par propriétés, ou par ordre alphabétique, mais d'après leurs caractères naturels.
C'est je crois, Bock de Heidesbach (Tragus) qui a le premier, à cette époque, formulé clairement cette tendance. Voici en quels termes il s'exprime, dans sa préface (1) :
« In his vero omnibus describendis eam fere rationem secutus c sum, ut eas in tractatione conjungerem plantas, quas natura « formœ similitudine conjunxisse videtur... Neque volui lite- « rarum ordinem sequi, ut veteres soient herbarii. Habet « enim ea ratio multum incommoditatis, si quid judico. »
En même temps Conrad Gesner suivait la même voie, avec
(1) New Krœuterbuch, !'• édition, Strasbourg, 1539 ; — 3« édition, traduction latine: Hieronymi Tragi De Stirpium... commentariorum iibri très ; Strasbourg, 1552, in-4<», 1250 p., 568 fig.
plus de succès que Tragus, précisait les idées de genre, d'espèce, de variété, et reconnaissait, sans lui donner la valeur d'un principe, la subordination habituelle des caractères végétatifs aux caractères tirés du fruit, de la graine et de la fleur, en particulier dans le passage suivant d'une lettre à Théodore Zwingger :
< Ex his enim potius quam foliis^stirpium natura et cogna^ « tiones apparent. His notis (a fructu^ semine et flore) Staphi- « sagriam et Consolidam regalem vulgo dictam Aconito (ju[x<puXouç « etvai Poxavaç facile deprehendi. »