‹ Le jardin d'ÉpicureChapitre 12 sur 12 · LE PRIEURÉ · texte numérisé non relu

LE PRIEURÉ

A Teodor de Wyzewa,

Je trouvai mon ami Jean dans le vieux prieuré dont il habite les ruines depuis dix ans. Il me reçut avec la joie tranquille d'un ermite délivré de nos craintes et de nos espérances et me fit descendre au verger inculte où, chaque matin, il fume sa pipe de terre entre ses pruniers couverts de mousse. Là, nous nous assîmes, en attendant le déjeuner, sur un banc, devant une table boiteuse, au pied d'un mur écroulé où la saponaire balance les grappes rosées de ses fleurs en même temps flétries et

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fraîches. La lumière humide du ciel tremblait aux feuilles des peupliers qui murmuraient sur le bord du chemin. Une tristesse infinie et douce passait sur nos tètes avec des nuages d'un gris pâle.

Après m'avoir demandé, par un reste de politesse, des nouvelles de ma santé et de mes affaires, Jean me dit d'une voix lente, le front sourcilleux :

— Bien que je ne lise jamais, mon ignorance n'est pas si bien gardée qu'il ne me soit parvenu dans ttion ettriitage, que Vbtis avez naguère contredît, à la deuxième page d'un journal, uii prophète assez amî dés hommes pour enseigner qtié la science et rintelligence sont la source et la fontaine, le puits et la citerne de tous les maux dont souffrent les hommes. Ce prophète, si j'ai de bons avis, soutenait que, pôixt tenflré la vie innocente et même aimable, il àuffit de renoncer à la pensée et à la cotinaîssaiice et qu'il n'est de bonheUr au monde que danis

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une aveugle et douce charité. Sages préceptes, maxiihes salutaires, qu'il eut seulement le tort d'exprimer et la faiblesse de mettre en beau langage, sans s'apercevoir que combattre l'art avec art et l'esprit avec esprit, c'est se condamner à ne vaincre que pour l'esprit et pour l'art. Vous me rendrez cette justice, mon ami^ que je ne suis pas tombé dans cette pitoyable contradiction et que j'ai renoncé à penser et à écrire dès que j'ai reconnu que la pensée est mauvaise et l'écriture funeste. Cette sagesse m'est venue, vous le savez, en 1882, après la publication d'un petit livre de philosophie qui m'avait coûté mille peines et que les philosophes méprisèrent parce qu'il était écrit avec élégance. J'y démontrais que le monde est inintelligible, et je me fâchai quand dn me répondit qu'en effet je ne l'avais pas compris. Je voulus alors défendre mon livre ; mais, l'ayant relu, je ne parvins pas à en retrouver le sens exact. Je m'aperçus

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que j'étais aussi obscur que les plus grands métaphysiciens et qu'on me faisait tort en ne m'accordant pas une part de l'admiration qu'ils inspirent. C'est ce qui me détacha tout à fait des spéculations transcendantes.

Je me tournai vers les sciences d'observation et j'étudiai la physiologie. Les principes en sont assez stables depuis une trentaine d'années. Ils consistent à fixer proprement une grenouille avec des épingles sur une planche de liège et à l'ouvrir pour observer les nerfs et le cœur, qui est double. Mais je reconnus tout de suite que, par cette méthode, il faudrait beaucoup plus de temps que n'en promet la vie pour découvrir le secret profond des êtres. Je sentis la vanité de la science pure, qui, n'embrassant qu'une parcelle infiniment petite des phénomènes, surprend des rapports trop peu nombreux pour former un système soutenable. Je pensai un moment me jeter dans l'industrie. Ma douceur naturelle m'arrêta.

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Il n'y a pas d'entreprise dont on puisse dire d'avance si elle fera plus de bien que de mal. Christophe Colomb, qui vécut et mourut comme un saint et porta l'habit du bon saint François, n'aurait pas cherché, sans doute, le chemin des Indes s'il avait prévu que sa découverte causerait le massacre de tant de peuples rouges, à la vérité vicieux et cruels, mais sensibles à la souffrance, et qu'il apporterait dans la vieille Europe, avec l'or du Nouveau Monde, des maladies et des crimes inconnus. Je frissonnai quand de fort honnêtes gens parlèrent de m'intéresser dans des affaires de canons, de fusils et d'explosifs où ils avaient gagné de l'argent et des honneurs. Je ne doutai plus que la civilisation, comme on la nomme, ne fût une barbarie savante et je résolus de devenir un sauvage. Il ne me fut pas difficile d'exécuter ce dessein à trente lieues de Paris, dans ce petit pays qui se dépeuple tous les jours. Vous avez vu sur la rue du village

des maisons en ruine. Tous les fils des paysans quittent pour la ville une terre trop morcelée, qui ne peut plus les nourrir.

n On prévoit le jour où un habile homme, achetant tous ces champs, reconstituera la grande propriété, et nous verrons peut-être le petit cultivateur disparaître de la campagne, comme déjà le petit con^merçant tend à disparaître des grandes villes. Il en sera ce qu'il pourra. Je n'en prends nul souci. J'ai acheté pour six mille francs les restes d'un ancien prieuré, avec un bel escalier de pierre dans une tour et ce verger que je ne cultive pas. J'y passe le temps à regarder les nuages dans le ciel ou, sur l'herbe, les fusées blanches de la carotte sauvage. Cela vaut mieux, sans doute, que d'ouvrir des grenouilles ou que de créer un nouveau type de torpilleur.

» Quand la nuit est belle, si je ne dors pas, je regarde les étoiles, qui me font plaisir à voir depuis que j'ai oublié leur^^

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noms. Je ne reçois personne, je ne pense h rien. Je n'ai pris soin ni de vous attirer dans n^a retraite ni de vous en écarter.

» Je suis hpureuî^ de yoi^s pffrir une pnael^tte, du vin et du tabac. JMlais je ne yous c^che pas qu'il W*est encore plus agréable dp dQnnpr à mo» chiep, à mes lapins et à ine§ pigeons Je pain quotidien, qui répare leurs forces, dont ils ne se serviront pas mal à propos pour écrire des romans q|ii troublent les coeurs ou des traités de physiologie qui empoispnneut l'existence.

A ce moment, une belle fille, aux jpues rouges, avec des yeux d'un bleu pâle, apporta des qeufs et une bouteille 4e vin gris. Je demandai à mon ^mi Jean s'il haïssait les arts et les lettres h l'égal des sciences.

— Non pas, me dit-il : il y a dans les arts une puérilité qui désarme la haine. Ce sont des jeux d'enfants. Les peintres, les sculpteurs barbouillent des images et font

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des poupées. Voilà tout! Il n'y aurait pas grand mal à cela. Il faudrait même savoir gré aux poètes de n'employer les mots qu'après les avoir dépouillés de toute signification si les malheureux qui se livrent à cet amusement ne le prenaient point au sérieux et s'ils n'y devenaient point odieusement égoïstes, irritables, jaloux, envieux, maniaques et déments. Ils attachent à ces niaiseries des idées de gloire. Ce qui prouve leur délire. Car de toutes les illusions qui peuvent naître dans un cerveau malade, la gloire est bien la plus ridicule et la plus funeste. C'est ce qui me fait pitié. Ici, les laboureurs chantent dans le sillon les chansons des aïeux; les bergers, assis au penchant des collines, taillent avec leur couteau des figures dans des racines de buis, et les ménagères pétrissent, pour les fêtes religieuses, des pains en forme de colombes.

Ce sont là des arts innocents, que l'orgueil n'empoisonne pas. Il sont faciles et propor-

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tîonnés à la faiblesse humaine. Au contraire, les arts des villes exigent un effort, et tout effort produit la souffrance.

» Mais ce qui afflige, enlaidit et déforme excessivement les hommes, c'est la science, qui les met en rapport avec des objets auxquels ils sont disproportionnés et altère les conditions véritables de leur commerce avec la nature. Elle les excite à comprendre, quand il est évident qu'un animal est fait pour sentir et ne pas comprendre; elle développe le cerveau, qui est un organe inutile, aux dépens des organes utiles, que nous avons en commun avec les bêtes ; elle nous détourne de la jouissance, dont nous sentons le besoin instinctif; elle nous tourmente par d'affreuses illusions, en nous représentant des monstres qui n'existent que par elle; elle crée notre petitesse en mesurant les astres, la brièveté de la vie en évaluant l'âge de la terre, notre infirmité en nous faisant soupçonner ce. que nous ne

pouvons ni voir ni atteindre, notre ignorance en nous cognant sans cesse à l'inconnaissable et notre misère en multipliant nos curiosités sans les satisfair^.

» Je ne parle qu^ d^ ses spéculations pures. Quand elle passe à l'^^pplication, elle n'invente que des appar^ils de torture et des machines 4ws Jpsquelles les malheureux humains spnt suppliciés. Visitea quelque cite industrielle pu descende? dans une mine, et dites si c^ que vqus yoypz ne passe pas tout ce que les théologiens les plus féroces ont imaginé de l'enfer. Pourtant, on doute, à la réflexion, si les produits de l'industrie ne sont pas moins nuisibles aux pauvres qui les fabriquant qu'aux riches qui s'en servent et si, de tous les maux de la vie, le luxe n'est point le pire. J'ai connu des êtres de toutes les conditions : je n'eu ai point rencontré de si miséy'ables qu'une femme du naonde, jeune et jolie, qui dépense, k Paris, phaque année, cinquante mille francs pour

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ses robes. C'est un état quî conduit à la névrose incurable.

La beljp fille aux yeux clairs nous versa l^ café av06 un air de stupidité heureuse.

l^an anai Jean me la désigna du bout de sa pipe qu'il venait de bourrer :

— Voy^z, me dit-il, cette fille qui ne mange que du lard et du pain et qui portait, hier, au bout d'une fourche les bottes de paille dont elle a encore des brins dans les cheveux. Elle est heureuse et, quoi qu'elle fasse, innocente. Car c'est la science et la civilisation qui ont créé le mal moral avec le mal physique. Je suis presque aussi heureux qu'elle, étant presque aussi stupide.

Ne pensant à rien, je ne me tourmente plus. N'agissant pas, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas même mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais pas calculer les conséquences.

De la sorte, je suis parfaitement tranquille.

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— A votre place, lui dis-je, je n'aurais pas cette quiétude. Vous n'avez pas supprimé assez complètement en vous la connaissance, la pensée et l'action pour goûter une paix légitime. Prejiez-y garde. Quoi qu'on fasse, vivre, c'est agir. Les suites d'une découverte scientifique ou d'une invention vous effraient parce qu'elles sont incalculables. Mais la pensée la plus simple, l'acte le plus instinctif a aussi des conséquences incalculables. Vous faites bien de l'honneur à l'intelligence, à la science et à l'industrie en croyant qu'elles tissent seules de leurs mains le filet des destinées. Les forces inconscientes en ferment aussi plus d'une maille. Peut-on prévoir l'effet d'un petit caillou qui tombe d'une montagne? Cet effet peut être plus considérable pour le sort de l'humanité que la publication du Novum Organum ou que la découverte de l'électricité.

» Ce n'était un acte ni bien original, ni bien réfléchi, ni, à coup sûr, d'ordre scien-

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tifique que celui auquel Alexandre ou Napoléon dut de naître. Toutefois des millions de destinées en furent traversées.

Sait-on jamais la valeur et le véritable sens de ce que l'on fait? Il y a dans les Mille et une Nuits un conte auquel je ne puis me défendre d'attacher une signification philosophique." C'est l'histoire de ce marchand arabe qui, au retour d'un pèlerinage à la Mecque, s'assied au bord d'une fontaine pour manger des dattes, dont il jette les noyaux en l'air. Un de ces noyaux tue le fils invisible d'un Génie. Le pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et, quand on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. Il n'avait pas assez médité sur les conséquences possibles de toute action. Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne frappons pas, comme fît ce marchand, un génie de l'air?

A votre place je ne serais pas tranquille.

Qui vous dit, mon ami, que votre repos

dans ce prieuré couvert de lierre et de saxifrages n'est pas un acte d'une importance plus grande pour l'humanité que les découvertes de tous les savants, et d'un effet véritablement désastreux dans l'avenir?

— Ce n'est pas probable.

— Ce n'est pas impossible. Vdus menez une vie singulière. Vous tenez des propos étranges qui peuvent être t-ecUôillis et publiés. Il n'en faudrait pas plus, dans certaines circonstances, pour devenir^ malgré

vous, et même à votre insu, le fondateur d'une religion qui serait embrassée par des millions d'hommes, qu'elle rendrait malheureux et méchants et qui massacreraient en votre nom des milliers d'autres hommes.

— Il faudrait donc mourir pour être innocent et tranquille?

— Prenez-y garde encore : mourir, c'est accomplir un acte d'une portée incalculable.

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