CLAUDE BERNARD
La vie, c'est la mort.
— Qu est-ce que la mort? demanda encore Pyrrhon.
Personne ne lui répondit, et la troupe des ombres s'éloigna sans bruit comme une nuée chassée par le vent.
Je me croyais seul dans la prairie d'aspho-
dèles, quand je reconnus Ménippe à son air de gaieté cynique.
— Comment, lui dis-je, ces morts, ô Ménippe, parlent-ils de la mort comme s'ils ne la connaissaient pas, et pourquoi se montrent-ils aussi incertains des destinées humaines que s'ils étaient encore sur la terre?
— C'est sans doute, me répondit Ménippe, qu'ils demeurent encore humains et mortels en quelque manière. Quand ils seront entrés dans l'immortalité, ils ne parleront ni ne penseront plus. Us seront semblables aux dieux.
ARISTE ET POLYPHILE ou LE LANGAGE MÉTAPHYSIQUE
A Monsieur Horace de Landau.
ARISTE
BonjoiiP, Polyphile. Quel est ce livre où vous semblez plongé tout entier?
POLYPHILE
C'est un manuel de philosophie, cher Ariste,: un de ces petits ouvrages qui vous ii^éltent dans la main la sagesse universelle. H fait le tour des systèmes à partir des vieux Éléates jusques aux derniers éclectiques, et
il aboutit à monsieur Lachelier. J'en lus d'abord la table des matières; puis, l'ayant ouvert au milieu, ou environ, je tombai sur la phrase que voici : Vâme possède Dieu dans la mesure où elle participe de l'absolu.
ARISTE
Tout donne à croire que cette pensée fait partie d'une argumentation solide. Il n'y aurait pas de bon tens à la considérer isolément.
POLYPHILE
Aussi ne pris-je point garde à ce qu'elle pouvait signifier. Je ne cherchai pas à découvrir ce qu'elle contenait de vérité. Je m'attachai uniquement à la forme verbale, qui n'est pas singulière, sans doute, ni étrange en aucune façon et qui n'offre à un connaisseur tel que vous rien, je pense, de précieux ou de rare. Du moins peut-on dire qu'elle est métaphysique. Et c'est à quoi je songeais quand vous êtes venu.
ARISTE
Pouvez-vous me communiquer les réflexions que j'ai malheureusement interrompues?
POLYPHILE
Ce n'était qu'une rêverie. Je songeais que les métaphysiciens, quand ils se font un langage, ressemblent à des rémouleurs qui passeraient, au lieu de couteaux et de ciseaux, des médailles et des monnaies à la meule, pour en effacer l'exergue, le millésime et l'effigie. Quand ils ont tant fait qu'on ne voit plus sur leurs pièces de cent sous ni Victoria, ni Guillaume, ni la République, ils disent : « Ces pièces n'ont rien d'anglais, ni d'allemand, ni de français; nous les avons tirées hors du temps et de l'espace; elles ne valent plus cinq francs :
elles sont d'un prix inestimable, et leur cours est étendu infiniment. » Ils ont raison
198 LE JARDIN D'ÉPIGURB
de parler ainsi. Par cette industrie de gagne-petit les mots sont mis du physique au métaphysique. On voit d'abord ce qu'ils y perdent; on ne voit pas tout de suite ce qu'ils y gagnent.
ARISTE
Mais comment, Polyphile, découvrîrezvous à première vue ce qui assurera dans l'avenir le gain ou la perte?
POLYPHILE
Je reconnais, Ariste, qu'il ne serait pas décent de nous servir ici de la balance oi le Lombard du Pont-au-Change pesait ses aignels et ses ducats. Observons d'abord que le rémouleur spirituel a beaucoup passé à la meule les verbes posséder et participer^ qui se trouvent dans la phrase du petit Manuel, où ils luisent tous dégagés de leur impureté première.
LE JARDIN D^ÉPIGURE 199
ABISTE.
Eu effet, Polyphile, on ne leur a rieu laissé de contingent.
POLVPHILE.
Et l'on a poli de même le mot absolu qui finit la phrase. Quand vous êtes entré je faisais deux petites réflexions à l'endroit de ce mot d^absolu, La première est que les métaphysiciens montrèrent de tout temps une sensible préférence pour les termes négatifs comme non-^tre^ in-tangiblej inconscient. Ils ne sont jamais si à l'aise que lorsqu'ils s'éteruent sur Vin- fini et sur Vin-défini^ ou s'attachent à Vin-connaissable. En trois pa^es de Hegel, prises au hasard, dans sa Phénoménologie j sur vingt-six mots, sujets de phrases considérables, j'ai trouvé dix-neuf termes négatifs pour sept termes affirmatifs, je veux dire sept termes dont le sens ne se trouvait pas détruit à l'avance
200 LE JARDIN D'ÉPIGURE
par quelque préfixe d'esprit contrariant. Je ne prétends pas que la proportion se maintienne dans le reste de l'ouvrage. Je n'en sais rien. Mais cet exemple vient illustrer une remarque dont l'exactitude peut être vérifiée aisément. Tel est, autant que je l'ai su voir, l'usage des métaphysiciens ou, pour mieux dire, des a métataphysiciens », car c'est une merveille à joindre aux autres que votre science ait elle-même un nom négatif, tiré de l'ordre où furent rangés les livres d'Aristote, et que vous vous intituliez : ceux qui vont après les physiciens. J'entends bien que vous supposez que ceux-ci sont en pile et que, prendre place après, c'est monter dessus. Vous n'en avouez pas moins que vous êtes hors nature.
ARISTE
Poursuivez ime idée, de grâce, cher Polyphile. Si vous sautez sans cesse des unes aux autres, j'aurai peine à vous suivre.
LE JARDIN D ËPIGURE 201
POLYPHILE
Je m'en tiens donc à la prédilection qui attire les distillateurs d'idées vers les termes qui expriment la négation d'une affirmation.
Et cette prédilection, j'en conviens, n'a par elle-même rien de bizarre ni de fantasque.
Ce n'est point chez eux dérèglement, dépravation, manie; elle répond aux besoins naturels des âmes abstrayantes. Les aô, les iw, les non agissent plus énergiquement encore que la meule. Ils vous effacent d'un coup les mots les plus saillants. Parfois, à vrai dire, ils vous les retournent seulement, et vous les mettent sens dessus dessous. Ou bien encore ils leur communiquent une force mystérieuse et sacrée, comme on voit dans absoluj qui est beaucoup plus que solu.
AbsolutuSj c'est l'ampleur patricienne de solutus^ et un grand témoignage de la majesté latine.
Voilà ma première remarque. La seconde
202 LE JARDIN D'ÉPIGURB
est que les sages qui, comme vous, Ariste, parlent métaphysique, prennent soin d'effacer de préférence les termes dont Teffig-ie avait déjà perdu avant eux sa netteté originelle. Car il faut avouer qu'à nous aussi, gens du commun, il arrive de limer les mots et de les défigurer peu à peu. En quoi nous sommes sans le savoir des métaphysiciens*
ARISTB.
Ce que vous dites là, Polyphile, est bon à retenir pour que vous ne soyez pas tenté plus tard de prétendre que les opérations métaphysiques ne sont pas naturelles à l'homme, et en quelque sorte nécessaires.
Mais poursuivez.
POLYPHILE
J'observe, Ariste, que beaucoup d'expressions, en passant de bouche en bouche dans la suite des générations, prennent du poli, et, comme on dit en terme d'art, du flou.
LE JARDIN D'ÉPIGUKE 203
Surtout ne pensez point, Ariste, que je blâme les métaphysiciens s'ils choisissent volontiers, pour les polir, les mots qui leur arrivent un peu frustes. De la sorte ils s'épargnent une bonne moitié de la besogne.
Parfois, plus heureux encore, ils mettent la main sur des mots qui, par un long et universel usage, ont perdu, de temps immé^ morial, toute trace d'efGgie. La phrase du petit Manuel en contient jusqu'à deux de cett^ sorte.
AHISTE.
Vous voulez parler, je suis sûr, des mots Dieu et âme.
PpLYPHILE.
C'est vous qui les avez nommés, Ariste.
Ces deux mots^à., frottés durant des siècles, n'ont plus trace de figure. Avant la métaphysique, ils étaient déjà parfaitement métaphysiciés. Jugez vous-même si l'abstracteur de profession peut laisser échapper ces sortes de mots, qui semblent apprêtés
204 LE JARDIN d'ÉPIGDRB
pour son usage, et qui le sont en effet, car les foules inconnues les ont travaillés sans conscience, il est vrai, mais avec un instinct philosophique.
Enfin, pour le cas où ils croient penser ce qui n'avait point été pensé et concevoir ce qui n'avait point été conçu, les philosophes frappent des mots. Ceux-là, certes, sortent du balancier lisses comme des jetons. Mais il a bien fallu employer à leur fabrication le vieux métal commun. Et cela, comme le reste, est à considérer.
ARISTE
Vous venez de dire, si je vous ai bien entendu, Polyphile, que les métaphysiciens parlent une langue composée de termes les uns empruntés au langage vulgaire dans ce qu'il a de plus abstrait, ou de plus général, ou de plus négatif, les autres créés artificiellement avec des éléments empruntés au langage vulgaire. Où voulez-vous en venir?
LE JARDIN d'ePIGÙRE 205
POLYPHILE
Accordez-moi d'abord, Ariste, que tous les mots du langage humain furent frappés à l'origine d'une figure matérielle et que tous représentèrent dans leur nouveauté quelque image sensible. Il n'est point de terme qui primitivement n'ait été le signe d'un objet appartenant à ce monde des formes et des couleurs, des sons et des odeurs et de toutes les illusions où les sens sont amusés impitoyablement.
C'est en nommant le chemin droit et le sentier tortueux qu'on exprima les premières idées morales. Le vocabulaire des hommes naquit sensuel et cette sensualité est si bien attachée à sa nature qu'elle se retrouve encore dans les termes auxquels le sentiment commun a prêté par la suite un vague spirituel, et jusque dans les dénominations fabriquées par l'art des métaphysiciens pour exprimer l'abstraction à sa plus haute
puissance. Celles-là même n'échappent pas au matérialisme fatal du vocabulaire; elles tiennent encore par quelque racine à l'antique imagerie de la parole humaine.
ARISTE
J'en conviens.
POLVPHtLEi
Tous ces mots, ou défigurés pai* l'usageou polis ou même forgés en vue de quelque construction mentale, nous pouvons nous représente^ leur figure originelle. Les chimistes obtiennent des réactifs qui font paraître sur le papyrus ou sur le parchefaiiti l'encre effacée. C'est à l'aide de^ ces réactifs qu'on lit les palimpsestels. «
Si l'on appliquait un procédé aiiàlbgue aux écrits des métaphysicieUs, si l'on mettait en lumière le sens primitif et concret qui demeure invisible et présent sous le sens abstrait et nouveau, on trouverait
des idées bien étranges et parfois peut-être instructives.
Essayons, si vous voulez, Âriste, de rendre la forme et la couleur, la vie première aux mots qui composent la phrase de mon petit Manuel :
L'âme possède Dieu dans la mesure où elle participe de Vabsolu.
En cette tentative, la grammaire comparée nous portera le même secours que. le réactif chimique offre aux déchiffreurs da palimpsestes. Elle nous fera voir le sensi que présentait cette dizaine de mots, non point sans doute à l'origine du langage, qui se perd dans les ombres du passé, mais, du moins à une époque bien antérieure à tout souvenir; historique.
Ame, Dieu, mesure, posséder, participer, peuvent être ramenés à leur signification aryenne. Absolu se laisse décomposer en ses éléments antiques. Or, en redonnant à ces mots leur jeune et clair visage, voici.
208 LE JARDIN d'ÉPIGURE
sauf erreur, ce que nous obtenons : Le souffle est assis sur celui qui brille^ au boisseau du don quil reçoit en ce qui est tout délié.
ARISTE
Pensez-vous, Polyphile, qu'il y ait de grandes conséquences à tirer de cela?
POLYPHILE
II y a du moins celle-ci que les n^étaphysiciens construisent leurs systèmes avec les débris méconnaissables des signes par lesquels les sauvages exprimaient leurs joies, leurs désirs et leurs craintes.
ARISTE
Ils subissent en cela les conditions nécessaires du langage.
POLYPHILE
Sans chercher si cette fatalité commune est pour eux un sujet d'humiliation ou
LE JARDIN d'ÉPIGURE 209
d'orgueil, je songe aux aventures extraordinaires par lesquelles les termes qu'ils emploient ont passé du particulier au général, du concret à l'abstrait; comment, par exemple, âme qui était le souffle chaud du corps a changé d'essence au point qu'on peut dire : « Cet animal n'a point d'âme. »
Ce qui signifie proprement : « Celui-ci qui souffle n'a pas de souffle »; et comment encore le même nom, Dieu, a été donné successivement à un météore, à un fétiche, à une idole et à la cause première des choses. Ce sont là, pour de pauvres syllabes, des fortunes merveilleuses, qui m'effraient.
En les rapportant avec exactitude, on travaillerait à l'histoire naturelle des idées métaphysiques. Il faudrait suivre les modifications successives qu'a subies le sens de mots tels qu'diwô ou esprit et découvrir comment peu à peu se sont formées les
significations actuelles. On jetterait ai^si
210 LB JARDIN D'ÉPIGURB
une lumière terrible sur Tespèce de féaliié que ces mots expriment.
ARISTE
Vous parlez, Polyphile, comme si les idées qu'on attache h un mot^ dépendantes de ce mot, naissaient, changeaient et mouraient avec lui ; et parce qu'un noM^ comme Dieu y âme ou esprit a été successivement lé signe de plusieurs idées dissemblables entre elles, vous croyez saisir dans Thistôire de ce nom la vie et la mort de ces idées. Enfin, vous rendez la pensée métaphysique sujette de son langage et soumise à toutes les infirmités héréditaires des termes qu'elle emploie. Cette entreprise est si insensée que vous n'avez osé l'avouer qu'à mots couverts et avec inquiétude.
POLYPfllLE-
Mon inquiétude est seulement de savoir jusqu'où n'iront point les difficultés que je
LE JARDIN d'ÉPIGURE 21i
soulève. Tout mot est l'image d'une image, le signe d'une illusion. Pas autre chose. Et si je connais que c'est avec les restes effacés et dénaturés d'images antiques et d'illusions grossières, qu'on représente l'abstrait, aussitôt l'abstrait cesse de m'être représenté, je ne vois plus que des cendres de concret et, au lieu d'une idée pure, les poussières subtiles des fétiches, des amulettes et des idoles qu'on a broyés.
ABISTE.
Mais ne disiez-vous pas tout à l'heure que le langage métaphysique était tout entier poli et comme passé à la meule? Et qu'entendiez-vous par là, sinon que les termes y sont dépouillés et abstraits? Et cette meule dont vous parliez, qu'est-elle, sinon la définition qu'on leur donne? Vous oubliez à présent que, dans l'exposé de toute doctrine métaphysique, les termes sont exactement définis, et que, abstraits par définition, ils
ne gardent rien du concret qu'ils tenaient d'une acception antérieure.
POLYPHILE
Oui, vous définissez les mots par d'autres mots. En sont-ils moins des mots humains, c'est-à-dire de vieux cris de désir ou d*épouvante, jetés par des malheureux devant les ombres et les lumières qui leur cachaient le monde? Comme nos pauvres ancêtres des forêts et des cavernes, nous sommes enfermés dans nos sens qui nous bornent l'univers. Nous croyons que nos yeux nous le découvrent, et c'est un reflet de nousmêmes qu'ils nous renvoient. Et nous n'avons encore, pour exprimer les émotions de notre ignorance, que la voix du sauvage, ses bégaiements un peu mieux articulés et ses hurlements adoucis. Ariste, voilà tout le langage humain.
ARISTE
Si vous le méprisez chez le philosophe,
LE JARDIN D'ÉPIGURE 213
méprisez>Ie donc dans le reste des hommes.
Ceux qui traitent des sciences exactes emploient de même un vocabulaire qui commença de se former dans les premiers halbutiements des hommes, et qui pourtant ne manque pas d'exactitude. Et les mathématiciens qui, comme nous, spéculent sur des abstractions, parlent une langue qui pourrait, comme la nôtre, être ramenée au concret, puisque c'est une langue humaine.
Vous auriez beau jeu, Polyphile, s'il vous plaisait de matérialiser un axiome de géométrie ou une formule algébrique. Mais vous ne détruirez pas pour cela Tidéal qui y est. Vous montreriez, au contraire, en l'ôtant, qu'il y avait été mis.
POLYPHILE
Sans doute. Mais ni le physicien, ni le géomètre ne se trouvent dans le cas du métaphysicien. Dans les sciences physiques et dans les sciences mathématiques, l'exac-
214 LE JARDIN D'ÉPIGURE
titude du vocabulaire dépend imiquement des rapports du nom avec l'objet ou le phénomène qu'il désigne. C'est là une mesure qui ne trompe pas. Et cpmnie \b nom et la chose sont pareillement sensibles, nous approprions sûrement l'un à l'autre. Ici le sens étymologique, la valeur intime du terme n'est d'aucune importance. La signification du mot est déterminée trop exactement par l'objet sensible qu'il représente pour que toute autre exs^ctitude pe soit pas superflue. Qui songerait à rendre plus précises les idées que nçus procurent les termes acide et base, dans l'açceptiou que leur donne le chimiste? C'est pourquoi l'on n'aurait pas le sens commun à rechercher l'histoire des dénominations qui entrent dans la terminolqgie d^s sciences. Un mot de chimie, une fois installé dans leformulaire, n'a pas à nous révéler les aventures qui lui arrivèrent du temps de sa folle jeunesse, quand il courait les bois et les mou-
LE JARDIN D'ÉPIGURE 215
fagnes. U ne s'amuse plus. Son objet et lui peuvent être embrassés du même regard et sans cesse confrontés. Vous me parlez aussi du géomètre. Le géomètre spécule sur des abstractions sans doute. Mais, bien différentes des abstractions métaphysiques, celles de la mathématique sont extraites des propriétés sensibles et mesurables des corps ; elles constituent une philosophie physique.
U en résulte que les vérités mathématiques, bien qu'intangibles par elles-mêmes, peuvent être comparées sans cesse à la nature qui, sans jamais les dégager entièrement, laisse paraitre qu elles sont toutes en elle. Leur expression n'est pas dans le langage; elle est dans la nature des choses ; elle est précisément dans les catégories du nombre et de Tespace sous lesquelles la nature se manifeste à l'homme. Aussi le langage de la mathématique n'a-t-il besoin, pour être excellent, que d'être soumis à des conventions stables. Si chaque terme concret y
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désigne une abstraction, cette abstraction a dans la nature sa représentation concrète.
C'est, si vous voulez, une figure grossière, une sorte d'épaisse et de rude caricature; ce n'en est pas moins une image sensible.
Le mot s'applique directement à elle, parce qu'il est dans son plan, et, de là, il se transporte sans difficulté sur l'idée purement intelligible qui correspond à l'idée sensible. Il n'en va pas de même de la métaphysique où l'abstraction est non plus le résultat visible de l'expérience, comme dans la physique, non plus l'effet d'une spéculation sur 4a nature sensible, comme dans la mathématique, mais uniquement le produit d'une opération de l'esprit qui tire d'une chose certaines qualités pour lui seul intelligibles et concevables, dont on sait seulement qu'il a l'idée qu'il ne fait connaître que par le discours qu'il en tient, qui, par conséquent, n'ont d'autre caution que la parole. Si ces abstractions existent véritablement et par
LE JARDIN d'ÉPIGURE 217
elles-mêmes, elles résident dans un lieu accessible à la seule intelligence, elles habitent un monde que vous appelez l'absolu par opposition à celui-ci, dont je dirai seulement qu*à votre sens, il n'est pas absolu. Et si ces deux mondes sont Fun dans l'autre, c'est leur affaire et non la mienne. Il me suffît de connaître que l'un est sensible et que l'autre ne l'est pas ; que le sensible n'est pas intelligible et que l'intelligible n''est pas sensible. Dès îors, le mot et la chose ne peuvent s'appliquer l'un à l'autre, n'étant pas dans le même lieu; ils ne sauraient se connaître l'un l'autre, puisqu'ils ne sont pas dans le même monde. Métaphysiquement, ou le mot est toute la chose, ou il ne sait rien de la chose.
Pour qu'il en fût autrement il faudrait qu'il y eût des mots absolument abstraits de tout sensualisme; et il n'y en a pas. Les mots qu'on dit abstraits ne le sont que par
S18 LE JARDIN D'ÉPIGURS
destination. Ils jouent le rôle do l'abstrait, comme un comédien représente le fantôme, dans HamleL
ARISTE
Vous mettez des difficultés où il n y en eut jamais. A mesure que l'esprit a abstrait ou, si vous voulez, décomposé, et, comme vous disiez tout à Theure, distillé la nature pour en tirer l'essence, il a de même abstrait, décomposé, distillé des mots, afin de représenter le produit de ses opérations transcendantes. D*où il résulte que le signe est exactement appliqué à l'objet.
POLYPHILE
Mais, Ariste, je vous ai assex fait voir, et sous divers aspects, que l'abstrait dans les mots n'est qu'un moindre concret. Le concret, aminci et exténué, est encore le concret. Il ne faut pas tomber dans le travers de ces femmes qui, parce qu'elles sont
maigtes, veulent passer pour de purs esprits. Vous imitez les enfants qui d'une branche de sureau ne gardent que la moelle pour en faire des marmousets. Ces marmousets sont légers, mais ce sont des marmousets de sureau. De même, vos termes qu'on dit abstraits, sont seulement devenus moins concrets. Et si vous les tenez pour absolument abstraits et tout tirés hors de leur propre et véritable nature, c'est pure convention. Mais, si les idées que représentent ces mots ne sont pas, elles, des conventions pures; si elles sont réalisées autre part qu'en vous-même, si elles existent dans l'abaolu, ou en tout autre imçiginaire lieu qu'il vous plaira désigner, si elles « sont » enfin, elles ne peuvent être énoncées, elles demeurent ineffables. Les dire, c'est les nier; les exprimer, c'est les détruire. Car, le mot concret étant le signe de l'idée abstraite, celle-ci, aussitôt signifiée, devient concrète, et voilà toute la quintessence perdue.
ARISTE
Mais si je vous dis que, pour l'idée comme pour le mot, l'abstrait n'est qu'un moindre concret, votre raisonnement tombe par terre.
POLYPHILE
Vous ne direz pas cela. Ce serait ruiner toute la métaphysique et faire trop de tort à l'âme, à Dieu et subséquemment à ses professeurs. Je sais bien que Hegel a dit que le concret était l'abstrait et que l'abstrait était le concret. Mais aussi cet homme pensif a mis votre science à l'envers. Vous conviendrez, Ariste, ne fût-ce que pour rester dans les règles du jeu, que l'abstrait est opposé au concret. Or, le mot concret ne peut être le signe de l'idée abstraite. Il n'en saurait être que le symbole, et, pour
mieux dire, l'allégorie. Le signe marque
l'objet et le rappelle. Il n'a pas de valeur propre. Le symbole tient lieu de l'objet. Il
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ne le montre pas, il le représente. Il ne le rappelle pas, il l'imite . Il est une figure. Il a par lui-même une réalité et une signification. Aussi étais-je dans la vérité en recherchant les sens contenus dans les mots âme.
Dieu, absolu^ qui sont des symboles et non pas des signes.
« L*dme possède Dieu dans la mesure où elle participe de V absolu. »
Qu'est-ce que cela, sinon un assemblage de petits symboles qu'on a beaucoup effacés, j'en conviens, qui ont perdu leur brillant et leur pittoresque, mais qui demeurent encore des symboles par force de nature?
L'image y est réduite au schéma. Mais le schéma c'est l'image encore. Et j'ai pu, sans infidélité, substituer celle-ci à l'autre. C'est ainsi que j'ai obtenu :
« Le souffle est assis sur celui qui brille au boisseau du don qu^il reçoit en ce qui est tout délié (ou subtil) d, d'où nous tirons sans peine : « Celui dont le souffle est un signe de
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vie, r homme j prendra place (sans doute après que le souffle sera exhalé) dans le feu divin, source et foyer de la viêy et cette place lui sera mesurée sur la vertu qui lui a été donnée (par les démons, j'imagine) d^étendre ce souffle chaudy cette petite âme invisible^ à travers V espace libre (le bleu du ciel, probablement). »
Et remarquez que cela vous a l'air d'un fragment d'hymne védique, que cela sent la vieille mythologie orientale. Je ne réponds pas d'avoir rétabli ce mythe primitif daùs toute la rigueur des lois qui régissent le langage. Peu importe. Il suffît qu'on voie que nous avons trouvé des symboles et un mythe dans une phrase qui était essentiellement symbolique et mythique, puisqu'elle était métaphysique.
Je crois vous l'avoir assez fait sentir, Ariste : toute expression d'une idée abstraite ne saurait être qu'une allégorie. Par un sort bizarre, ces métaphysiciens, qui croient
échapper au inonde des apparences, sont contraints de vivre perpétuellement dans l'allégorie. Poètes tristes, ils décolorent les fables antiques, et ils ne sont que des assembleurs de fables. Ils font de la mythologie blanche.
ÂRISTE.
Adieu, cher Polyphile. Je sors non persuadé. Si vous aviez raisonné dans les règles, il m'aurait été facile de réfuter vos arguments.