‹ Le jardin d'ÉpicureChapitre 2 sur 12 · AVEC UN FANTÔME SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET · texte numérisé non relu

AVEC UN FANTÔME SUR LES ORIGINES DE L'ALPHABET

Dans le silence de la nuit, j'écrivais, j'écrivais depuis longtemps. Renvoyant sur ma table la lumière de la lampe^ l'abat-jour laissait dans Tombre les livres qui montent en étages sur les quatre faces du cabinet de travail. Le feu mourant semait dans les cendres ses derniers rubis. Les acres vapeurs du tabac épaississaient Tair; devant moi, dans une coupe, sur un monceau de cendres, une dernière cigarette élevait tout droit sa mince fumée bleue. Et les ténèbres de cette chambre étaient mystérieuses, parce

qu'on y sentait confusément l'âme de tous les livres endormis. Ma plume sommeillait entre mes doigts et je songeais à des choses très anciennes, quand de la fumée de ma cigarette, comme des vapeurs d'une herbe magique, sortit un personnage étrange : ses cheveux bouclés, ses yeux longs et luisants, son nez busqué, ses lèvres épaisses, sa barbe noire, frisée à la mode assyrienne, son teint de bronze clair, l'expression de ruse et de sensualité cruelle empreinte sur son visage, les formes trapues de son corps et ses riches vêtements révélaient un de ces Asiatiques appelés barbares par les Hellènes. Il était coiffé d'un bonnet bleu fait' comme une tète de poisson et semé d'étoiles. Il portait une robe pourpre, brodée de figures d'animaux, et tenait d'une main un aviron, de l'autre des tablettes. Je ne me troublai point à sa vue. Que des fantômes apparaissent dans une bibliothèque, rien de plus naturel. Où se montreraient les ombres des morts, sinon

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au milieu des signes qui gardent leur souvenir? J'invitai l'étranger à s'asseoir. Il n'en fit rien.

— Laissez, me dit-il, et faites comme si je n'étais pas là, je vous prie. Je suis venu regarder ce que vous écriviez sur ce mauvais papier. J'y prends plaisir; non que je me soucie en aucune façon des idées que vous pouvez exprimer. Mais les caractères que vous tracez m'intéressent infiniment. En dépit des altérations qu'elles ont subies en vingt-huit siècles d'usage, les lettres qui sortent de votre plume ne me sont point étrangères. Je reconnais ce b qui, de mon temps, s'appelait bethj c'est-à-dire maison. Voici I'l, que nous nommions lamed^ parce qu'il était en forme d'aiguillon. Ce G vient de notre gimelj au cou de chameau, et cet a sort de notre alephj en tête de bœuf. Quant au d que je vois là, il représenterait aussi fidèlement que le dalethy qui lui a donné naissance, l'entrée trian*

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gulaire de la tente plantée dans le sable du désert, si par un trait cursif vous n'aviez arrondi les contours de ce signe d'une vie antique et nomade. Vous avez altéré le daleth ainsi que toutes les autres lettres de mon alphabet. Mais je ne vous le reproche pas. C'était pour aller pliys vite. Le temps est précieux. Le temps, c'est de la poudre d'or, des dents d'éléphant et des plumes d'autruche. La vie est courte. Il faut, sans perdre un moment, négocier et naviguer, afin de gagner des richesses, pour vieillir heureux et respecté.

— Monsieur, lui dis-je, à votre aspect comme à vos discours, je vous reconnais pour un vieux Phénicien.

Il me répondit simplement :

— Je suis Cadmus, l'ombre de Gadmus.

— En ce cas, répliquai-je, vous n'existez pas proprement. Vous êtes mythique et allégorique. Car il est impossible de donner créance à tout ce que les Grecs ont dit

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de vous. Ils content que vous avez tué, au bord de la fontaine d'Ares, un dragon dont la gueule vomissait des flammes, et qu'ayant arraché les dents du monstre vous les avez semées dans la terre où elles se changèrent en hommes. Ce sont des contes, et vous-même, monsieur, vous êtes fabuleux.

— Que je le sois devenu dans la suite des âges, il se peut, et que ces grands enfants que vous nommez les Grecs aient mêlé des fables à ma mémoire, je le crois, mais je n'en ai nul souci. Je ne me suis jamais inquiété de ce qu'on penserait de moi après ma mort; mes craintes et mes espérances n'allaient point au delà de cette vie dont on jouit sur la terre, et qui est la seule que je connaisse encore aujourd'hui.

Car je n'appelle pas vivre flotter comme une vaine ombre dans la poussière des bibliothèques et apparaître vaguement à monsieur Ernest Renan ou à monsieur Phi-

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lippe Berger. Et cet état de fantôme me semble d'autant plus triste que j'ai mené, de mon vivant, l'existence la plus active et la mieux remplie. Je ne m'amusais point à semer dans les champs béotiens des dents de serpent, à moins que ces dents ne fussent les haines et l'envie que faisaient naître dans l'âme des pâtres de Gythéron ma richesse et ma puissance. J'ai navigué toute ma vie. Dans mon vaisseau noir, qui portait à sa proue un nain rouge et monstrueux, gardien de mes trésors, observant les sept Cabires qui voguent par le ciel en leur barque étincelante, guidant ma route sur cette étoile immobile que les Grecs nommaient, à cause de moi, la Phénicienne, j'ai sillonné toutes les mers et abordé tous les rivages; je suis allé chercher l'or de la Colchide, l'acier des Chalybes, les perles d'Ophir, l'argent de Tartesse; j'ai pris en Bétique le fer, le plomb, le cinabre, le miel, la cire et la poix, et, franchissant les

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bornes du monde^ j'ai couru sous les brumes de rOcéan jusqu'à l'île sombre des Bretons, dont je suis revenu vieux, les cheveux blancs, riche de l'étain que les Égyptiens, les Hellènes et les Italiotes m'achetèrent au poids de l'or. La Méditerranée était alors mon lac. J'ai fondé sur ses côtes encore sauvages des centaines de comptoirs, et cette fameuse Thèbes n'est qu'une citadelle où je gardais de l'or. J'ai trouvé en Grèce des sauvages armés de bois de cerf et de pierres éclatées. Je leur ai donné le bronze, et c'est par moi qu'ils ont connu tous les arts.

On sentait dans son regard et dans ses paroles une dureté blessante, je lui répondis sans amitié :

— Oh! vous étiez un négociant actif et intelligent. Mais vous n'aviez point de scrupules, et vous vous conduisiez, à l'occasion, en vrai pirate. Quand vous abordiez sur une côte de la Grèce ou des îles, vous aviez

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soin d'étaler sur le rivage des parures et de riches étoffes, et si les filles de la côte, conduites par un invincible attrait, venaient seules, à l'insu de leurs parents, contempler les choses désirées, vos marins enlevaient ces vierges qui criaient et pleuraient en vain, et ils les jetaient, liées et frémissantes, dans le fond de vos vaisseaux, à la garde du nain rouge. N'avez-vous point ainsi, vous et les vôtres, volé la jeune lo, fille du roi Inachos, pour la vendre en Egypte?

— C'est bien probable. Ce roi Inachos était le chef d'une petite tribu sauvage. Sa fille était blanche, avec des traits fins et purs. Les relations entre les sauvages et les hommes civilisés ont été les mêmes de tout temps.

— Il est vrai; mais vos Phéniciens ont commis des vols inouïs dans le monde. Ils n'ont pas craint de dérober des sarcophages et de dépouiller les hypogées égyptiens

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pour enrichir leurs nécropoles de Gébal.

— De bonne foi, monsieur, sont-ce là des reproches à faire à un homme très ancien, à celui que Sophocle appelait déjà l'antique Cadmus? Il y a cinq minutes à peine que nous causons ensemble dans votre cabinet et vous oubliez tout à fait que je suis votre aîné de vingt-huit siècles. Reconnaissez en moi, cher monsieur, un vieux Ghananéen qu'il ne faut pas chicaner sur quelques caisses de momies et quelques filles de sauvages volées en Egypte ou en Grèce. Admirez plutôt la force de mon intelligence et la beauté de mon industrie. Je vous ai parlé de mes navires. Je pourrais vous montrer mes caravanes allant chercher dans le Yemen l'encens et la myrrhe, dans le Harran les pierreries et les épices, en Ethiopie l'ivoire et l'ébène. Mais mon activité ne s'exerçait pas seulement dans l'échange et le négoce. J'étais un manufacturier habile, alors que le monde autour de

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moi sommeillait dans la baxbarie. Métallurgiste, teinturier, verrier, joaillier, j'exerçais mon génie dans ces arts du feu, si merveilleux qu'ils semblent magiques. Regardez les coupes que j'ai ciselées et admires le goût délicat du vieux bijoutier de Chanaan!

Et je n'étais pas moins admirable dans les travaux agricoles. De cette étroite bande de terre resserrée entre le Liban et la mer, j'ai fait un jardin délicieux. On y retrouve encore les citernes que j'ai creusées. Un de vos maîtres a dit : « Seul l'bomme de Chanaan pouvait bâtir des pressoirs pour l'éternité. » Connaissez mieux le vieux Cadmus. J'ai fait passer tous les peuples méditerranéens de l'âge de pierre à Tâge de bronze. J'ai appris à vos Grecs les principes de tous les arts.

En échange du blé, du vin et des peaux de bête qu'ils m'apportaient, je leur ai donné des coupes où se baisaient des cojlombes et des figurines de terre, qu'ils ont copiées depuis, en les arrangeant à leur goût.

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Enfin, je leur ai donné un alphabet sans lequel ils n'auraient pu ni ûxer ni même préciser leurs pensées que vous admirez.

Voili^ ce qu'a {ait le vieux Cadxnus. Il l'a fait non par la charité du genre humain ni par désir d'une vaine gloire, mais pour l'amour du lucre et en vue d'un profit tangible et certain. Il Ta fait pour s'enrichir et avec Fenvie de boire pendant sa vieillesse du vin dans des coupes d'or, sur une table d'argent, au milieu de femmes blanches dansant deç danses voluptueuses et jouant de la harpe. Car le vieux Càdmus ne croit ni à la bonté ni à la vertu. Il ^it que leshoipmes sont mauvais et que, plus puissants' que les hommes, les dieux sont pires. Il les craint; il. s'efforce de les apaiser par des sacrifices sanglants. Il ne les aime point, Il n'aime que lui-même. Je me peins tel que.

je suis. Mais considérez que, si je n'avais pas recherché les violents plaisirs des sens, je n'aurais pas travaillé pour m'enrichir, je

n'aurais pas inventé les arts dont vous jouissez encore aujourd'hui. Et puisque enfin, cher monsieur, n'ayant pas assez d'esprit pour devenir marchand, vous êtes scribe et faites des écritures à la manière des Grecs, vous devriez m'honorer à l'égal d'un dieu, moi, à qui vous devez l'alphabet. J'en suis l'inventeur. Vous pensez bien que je ne l'ai créé que pour la commodité de mon commerce et sans prévoir le moins du monde l'usage qu'en feraient plus tard les peuples littéraires. Il me fallait un système de notation simple et rapide. Je l'eusse volontiers pris à mes voisins, ayant l'habitude de tirer d'eux tout ce qui pouvait me convenir. Je ne me pique pas d'originalité ; ma langue est celle des sémites; ma sculpture est tantôt égyptienne et tantôt babylonienne. Si j'avais eu une bonne écriture sous la main, je ne me serais pas mis en frais d'invention sur cette matière. Mais ni les hiéroglyphes des peuples que vous

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nommez aujourd'hui, sans les connaître, Hittites ou Hetéens, ni l'écriture sacrée des Égyptiens ne répondaient à mes besoins.

C'étaient là des écritures compliquées et lentes» mieux faites pour s'étendre sur les murailles des temples et des tombeaux que pour se presser sur les tablettes d'un négociant. Même abrégée et cursive, l'écriture des scribes égyptiens gardait encore, de son type premier, la lourdeur, l'embarras et l'indécision. Le système tout entier était mauvais. L'hiéroglyphe simplifié restait encore l'hiéroglyphe, c'est-à-dire quelque chose de terriblement confus. Vous savez comment les Egyptiens mêlaient dans leurs hiéroglyphes, tant parfaits qu'abrégés, les signes représentant des idées aux signes représentant des sons. Par un coup de génie, je pris vingt-deux de ces signes innombrables et j'en fis les vingt-deux lettres de mon alphabet. Des lettres, c'està-dire . des signes correspondant chacun à

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un son unique, et fournissant par leur association prompte et facile le moyen de peindre fidèlement tous les sons ! N'était*ce point ingénieux?

— Oui, sans doute, c'était ingénieux, et plus encore que vous ne croyez. Et nous vous devons un présent inestimable. Car sans l'alphabet point de notation exacte du discours, point de style, partant point de pensée un peu délicate, point d'abstractions, point de philosophie subtile. Il serait aussi absurde d'imaginer Pascal écrivant les Pro^ vinciales en caractères cunéiformes que de croire que le Zeus d'Olympie a été sculpté par un phoque. Inventé pour tenir des livres de commerce, l'alphabet phénicien est devenu dans le monde entier l'instrument nécessaire et parfait de la pensée, et l'histoire de ses transformations est intimement liée à celle du développement de l'esprit humain. Votre invention est infiniment belle et précieuse, encore qu'imparfaite. Car vous

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n'avez pas songé aux voyellêâ, et ce sont les Grecs ingénieux qui les ont trouvées.

Leur part en ce monde était de porter toutes choses à la perfection.

-«• Les voyelles, je vais vous dire : j'ai toujours eu la mauvaise habitude de les brouiller et de les confondre. Vous vous en êtes peut-être aperçu ce soir : le vieux Cadmus parle ^un peu de la gorge*

— Je le lui pardonne, je lui pardonnerais presque le rapt de la vierge lo, puisq^ie enfin son père Inachos n'était qu'uù chef de sauvages portant pour sceptre un bois de cerf, sculpté à la pointe du silex. Je lui pardonnerais même d'avoir fait connaître aux Béotiens pauvres et vertueux les danses frénétiques des Bacchantes, je lui pardonnerais tout, pour avoir donné à la Grèce et au monde le plus précieux des talismans, les vingt-deux lettres de l'alpha^ bet phénicien. De ces vingt-deux lettres sont sortis tous les alphabets de l'univers.

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Il n'est point de pensée sur cette terre qu'ils ne fixent et ne gardent. De votre alphabet, divin Cadmus, sont sorties les écritures grecques et italiotes, qui ont donné naissance à toutes les écritures européennes. De votre alphabet encore sont issues toutes les écritures sémitiques, depuis l'araméen et rhébreu jusqu'au syriaque et à l'arabe. Et ce même alphabet phénicien est le père des alphabets hymiarite et éthiopien et de tous les alphabets du centre de l'Asie, zend et pehivi, et même de l'alphabet indien, qui a donné naissance au devanàgari et à tous les alphabets de l'Asie méridionale. Quelle fortune ! Quel succès universel ! Il n'y a pas, à l'heure qu'il est, sur toute la surface de la terre une seule écriture qui ne dérive de l'écriture cadméenne. Quiconque en ce monde écrit un mot est tributaire des vieux marchands chananéens. A cette pensée, je suis tenté de vous rendre les plus grands honneurs, seigneur Gadmus, et je ne sais

comment reconnaître la faveur que vous m'avez faite en passant une petite heure de nuit dans mon cabinet, vous, Baal Gadmus, inventeur de l'alphabet.

— Cher monsieur, modérez votre enthousiasme. Je suis assez content de ma petite invention. Mais ma visite n'a rien qui puisse vous flatter particulièrement. Je m'ennuie à mort depuis que, devenu une ombre vaine, je ne vends plus ni étain, ni poudre d'or, ni dents d'éléphant et que, sur cette terre où monsieur Stanley suit de loin mon exemple, je suis réduit à converser, de temps à autre, avec quelques savants ou curieux qui veulent bien s'intéresser à moi. Je crois entendre le chant du coq, adieu et tâchez de vous enrichir : les seuls biens de ce monde sont la richesse et la puissance.

Il dit et disparut. Mon feu s'était éteint, la fraîcheur de la nuit commençait à me saisir %t j'avais très mal à la t4te.

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Je ne partage paa du tout les mauvais sentiments des vaudevillistes i, l'endroit des doctoresses. Si une femme a la vocation de la science, de quel droit lui reprocherons-nous d'avoir suivi sa voie? Comment blâmer cette noble et douce et sage Sophie Germain qui, aux soius du ménage et de la famille, préféra les méditations silencieuses de l'algèbre et de la métaphysique? La science ne peut-elle avoir, comme la religion, ses vierges et ses diaconesses? S'il est peu raisonnable de vouloir in3truire toutes lee femmes, l'est-il davantage de vouloir interdire h toutes les haute$ spéculations de la pensée? Et, à un point de vue tout pratique^ la science n'est-elle pas, dans certains cas, pour une femme, une ressource précieuse? Parce qu'il y a aujourd'hui plus d'institutrices qu'il n'eu faut, devons-nous

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Uàmer les jeunes filles qui se vouent à l'enseignement, malgré l'ineptie cruelle des programmes et la justice inique des concours? Puisqu'on a toujours reconnu aux femmes une exquise habileté à soigner les malades, puisqu'elles furent de tout temps des consolatrices et des guérisseuses, puisqu'elles fournissent à la société des infirmières et des sages*femmes, comment ne pas louer celles qui, non contentes de l'apprentissage nécessaii'e, poussent jusqu'au doctorat leurs études médicales et s'accroissent ainsi en dignité et en autorité?

Il ne faut point se laisser emporter par la haine des précieuses et des pédantes.

Il est de fait que rien n'est odieux comme une pédante. Pour ce qui est des précieuses, il faudrait distinguer. Le bel air ne messied pas toujours, et un certain goût de bien dire ne gftte pas une femme. Si madame de Lafayette est une précieuse (de son temps, elle passait pour telle), je ne haïrai point

les précieuses. Toute affectation est détestable, celle du torchon comme celle de la plume, et il y aurait peu d'agrément à vivre dans la société que rêvait Proudhon, où toutes les femmes seraient cuisinières et ravaudeuses. Je veux bien qu'il soit moins naturel et, partant, moins gracieux aux femmes de composer un livre que de jouer la comédie, mais une femme qui sait écrire aurait tort de ne point le faire, si cela n'embarrasse pas sa vie. Sans compter que l'encrier pourra lui devenir un ami quand il faudra franchir le pas douloureux pour entrer dans l'âge des souvenirs. Il est certain que, si les femmes n'écrivent pas mieux que les hommes, elles écrivent autre ^ ment et laissent traîner sur le papier un peu de leur grâce divine. Pour ma part, je suis très reconnaissant à madame de Gaylus et à madame de Staal-Delaunay d'avoir laissé des pattes de mouche immortelles.

Ce serait la moins philosophique des

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idées que de se figurer la science entrant dans le système moral d'une femme ou d'une fille comme un corps étranger, comme un élément perturbateur d'une puissance incalculable. Mais, s'il était naturel et légitime de vouloir instruire les jeunes filles, il est certain qu'on s'y est très mal pris. On commence heureusement à le reconnaître.

La science est le lien de l'homme avec la nature. Elles ont besoin comme nous d'une part de connaissance. A la façon dont on a voulu les instruire, bien loin de multiplier leurs rapports avec l'Univers, on les a séparées et comme retranchées de la nature.

On leur a enseigné des mots et non des choses, et on leur a mis dans la tète de longues nomenclatures d'histoire, de géographie et de zoologie qui n'ont par elles-mêmes aucune signification. Ces innocentes créatures ont porté leur faix et plus que leur faix de ces programmes iniques que l'orgueil démocratique et le patriotisme bourgeois

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élevèrent comme les Babels de la cuistrerie.

On était parti de l'idée absurde qu'un peuple est savant quand tout le monde y sait les mêmes choses, comme si la diver-< site des fonctions n'entraînait pas la diversité des connaissances, et comme s'il était profitable qu'un marchand sût ce que sait un médecin ! Cette idée se trouva féconde en erreurs; notamment, elle en enfanta une autre encore plus méchante qu'elle. On s'imagina que les éléments des sciences spéciales sont utiles aux personnes destinées à n'en poursuivre ni les applications ni la théorie. On s'imagina que la terminologie avait en anatomie, par exemple, ou en chimie, une valeur propre, et qu'on était intéressé à la connaître, indépendamment de l'usage qu'en font les chirurgiens et les chimistes. Cette superstition est aussi folle que celle des vieux Scandinaves qui écrivaient en caractères runiques et s'imaginaient qu'il y a des mots assez puissants, si on les

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prononç{^it jamais, pour éteindre le soleil et réduire la terre en poudre.

On sourit de pitié en songeant à ces pédagogues qui enseignent aux enfants les mots d'une langue que ceux-ci n'entendront ni ne parleront jamais. Us disent, ces barba^ coles, qu'ils enseignent ainsi les éléments des sciences et donnent aux filles des clartés de tout. Mais qui ne voit qu'ils leur donnent seulement des ténèbres de tout et que, pour mettre des idées dans ces jeunes têtes, molles et légères, il faudrait user d'une tout autre méthode? Montrez en peu de mots les grands objets d'une science, marquez-en les résultats par quelques exemples frappants.

Soyez des généralisateurs, soyez des philo-* sophes et cachez si bien votre philosophie qu'on vous croie aussi simples que les esprits auxquels vous parlez. Exposez sans jargon, dans la langue vulgaire et commune à tous, un petit nombre de faits qui frappent l'imagination et contentent l'intel*

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ligence. Que votre parole soit naïve, grande et généreuse. Ne vous flattez pas d'enseigner un grand nombre de choses. Excitez seulement la curiosité. Contents d'ouvrir les esprits, ne les surchargez point. Mettezy l'étincelle. D'eux-mêmes, ils s'éprendront par l'endroit où ils sont inflammables.

Et si l'étincelle s'éteint, si certaines inteiligetices restent obscures, du moins vous ne les aurez point brûlées» Il y aura toujours des ignorants parmi nous. Il faut respecter toutes les natures et laisser à la simplicité celles qui y sont vouées. Cela est particulièrement nécessaire pour les filles qui, la plupart, font leur temps sur la terre dans des emplois où on leur demande tout autre chose que des idées générales et des connaissances techniques. Je voudrais que l'enseignement qu'on donne aux filles fût surtout une discrète et douce sollicitation.

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