SUR LB MIRACLE
Il ne faut pas dire : le miracle n*est pas^ parce qu'il n'a pas été démontré. Les orthodoxes pourraient toujours en appeler à une instruction plus complète. La vérité, c'est que le miracle ne saurait être constaté ni aujourd'hui ni demain, parce que constater le miracle, ce sera toujours apporter une conclusion prématurée. Un instinct profond nous dit que tout ce que la nature renferme dans son sein est conforme à ses lois ou connues où mystérieuses. Mais, quand bien même il ferait taire son pressentiment.
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l'homme ne pourra jamais dire : a Tel fait est au delà des frontières de la nature, i»
Nos explorations ne pousseront jamais jusque-là. Et, s'il est de l'essence du miracle d'échapper à la connaissance, tout dogme qui l'atteste invoque un témoin insaisissable, qui se dérobera jusqu'à la fin des siècles.
Le miracle est une conception enfantine qui ne peut subsister des que l'esprit commence à se faire une représentation systé- ^latique de la nature.'^ La sagesse grecque n'en supportait point l'idée. Hippocrate disait, en parlant de Tépilepsie : « Ce mal est nommé divin; mais toutes les maladies sont divines et viennent également des dieux. » Il parlait en philosophe natura* liste. La raison humaine est moins ferme aujourd'hui. Ce qui me fâche surtout, c'est qu'on dise : « Nous ne croyons pas aux miracles, parce que aucun n'est prouvé. »
Étant à Lourdes, au mois d'août, je visitai la grotte où d'innombrables béquilles
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étaient suspendues, en signe de guérison.
Mon compagnon me montra du doigt ces trophées d'infirmerie et murmura à mon oreille :
-^ Une seule jambe de bois en dirait bien davantage.
C'est une parole de bon sens; mais philosophiquement la jambe de bois n'aurait pas plus de valeur qu'une béquille. Si un observateur d'un esprit vraiment scientifique était appelé à constater que la jambe coupée d'un homme s'est reconstituée subitement dans une piscine ou ailleurs, il ne dirait point : « Voilà un miracle !» Il dirait • « Une observation jusqu'à présent unique tend à faire croire qu'en des circonstances encore indéterminées les tissus d'une jambe humaine ont la propriété de se reconstituer comme les pinces des homards, les pattes des écrevisses et la queue des lézards, mais beaucoup plus rapidement. C'est là un fait de nature en contradiction apparente avec
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plusieurs autres faits de nature. Cette contradiction résulte de notre ignorance, et nous voyons clairement que la physiologie des animaux est à refaire, ou, pour mieux dire, qu'elle n'a jamais été faite. Il n'y a guère plus de deux cents ans que nous avons une idée de la circulation du sang.
Il y A un siècle à peine que nous savons ce que c'est que de respirer. »
Il y aurait, j'en conviens, quelque fermeté à parler de la sorte. Mais le savant ne doit s'étonner de rien. Disons que, d'ailleurs, aucun d'eux n'a jamais été mis à pareille épreuve et que rien ne fait craindre un prodige de ce genre. Les guérisons miraculeuses que les médecins ont pu constater s'accordent toutes très bien avec la physiologie. Jusqu'ici les sépultures des saints, les fontaines et les grottes sacrées n'ont jamais agi que sur des malades atteints d'affections ou curables ou susceptibles de rémission instantanée. Mais vit-on un mort
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ressusciter, le miracle ne serait prouvé que si nous savions ce que c'est que la vie et que la mort, et nous ne le saurons jamais.
On nous définit le miracle : une dérogation aux lois de la nature. Nous ne les connaissons pas ; comment saurions-nous qu'un fait y déroge?
— Mais nous connaissons quelques-unes de ces lois?
— Oui, nous avons surpris quelque rapport des choses. Mais, ne saisissant pas toutes les lois naturelles, nous n'en saisissons aucune, puisqu'elles s'enchaînent.
— Encore pourrions-nous constater le miracle dans ces séries de rapports que nous avons surpris.
— Nous ne le pourrions pas avec une certitude philosophique. D'ailleurs, c'est précisément les séries qui nous apparaissent comme les plus fixes et les mieux déterminées que le miracle interrompt le moins.
Le miracle n'entreprend rien, par exemple,
contre la mécanique céleste. Il ne s'exerce point sur le cours des astres et jamais il n'avance ni ne retarde une éclipse calculée.
Il se joue volontiers» au contraire, dans les ténèbres de la pathologie interne et se plait surtout aux maladies nerveuses. Mais ne mêlons point une question de fait à la question de principe. En principe, le savant est inhabile à constater un fait surnaturel* Cette constatation suppose une connaissance totale et absolue de la nature qu'il n'a point et n'aura jamais, et que personne n'eut au monde. C'est parce que je n'en croirais pas nos plus habiles oculistes sur la guérison miraculeuse d'un aveugle, qu'à plus forte raison je n'en crois pas non plus saint Matthieu et saint Marc qui n'étaient pas oculistes. Le miracle est par définition méconnaissable et inconnaissable.
Les savants ne peuvent en aucun cas attester qu'un fait est en contradiction avec l'ordre universel, c'est-à-dire avec l'inconnu
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diyia. Dieu même ne le pourrait qu'en établissant une pitoyable distinction entre les manifestations générales et les manifes* tations particulières de son activité, en reconnaissant qu'il fait de temps en temps des retouches timides à son œuvre, et en laissant échapper cet aveu humiliant que la lourde machine qu'il a montée a besoin à toute heure, pour marcher cahin-caha, d'un coup de main du fabricant.
La science est habile, au contraire, à ramener aux dornées de la science positive des faits qui semblaient s'en écarter. Elle réussit parfois très heureusement à expliquer par des causes physiques certains phénomènes qui passèrent longtemps pour merveilleux. Des guérisons de la moelle furent constatées sur le tombeau du diacre Paris et dans d'autres lieux saints. Ces guérisons n'étonnent plus depuis qu'on sait que l'hystérie simule parfois les lésions de la moelle épinière.
Qu'une étoile nouvelle ait apparu à ces personnages mystérieux que l'Évangile appelle les Mages (je suppose le fait historiquement établi), c'était, certes, un miracle pour les astrologues du moyen âge, qui croyaient que le firmament, cloué d'étoiles, n'était sujet à aucune vicissitude. Mais, réelle ou fictive, l'étoile des Mages n'est plus miraculeuse pour nous qui savons que le ciel est incessamment agité par la naissance et par la mort des univers^ et qui avons vu, en 1866, une étoile s'allumer tout à coup dans la Couronne boréale, briller pendant un mois, puis s'éteindre.
Cette étoile n'annonçait point le Messie ; elle attestait seulement qu'à une distance infinie de nous une conflagration effaoyable dévorait un monde en quelques jours, ou plutôt l'avait autrefois dévoré, car le rayon qui nous apportait la nouvelle de ce désastre céleste était en chemin
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depuis cinq siècles, et peut-être depuis plus longtemps.
On connaît le miracle de Bolsène, immortalisé par une des Stanze de Raphaël. Un prêtre incrédule célébrait la messe; l'hostie, quand il la brisa pour la communion, parut couverte de sang. Les Académies, il y a seulement dix ans, eussent été fort embarrassées d'expliquer un fait si étrange. On n'est même pas tenté de le nier depuis la découverte d'un champignon microscopique dont les colonies, établies dans la farine ou dans la pâte, ont l'aspect du sang coagulé. Le savant qui l'a trouvé, pensant avec raison que c'étaient là les taches rouges de l'hostie de Bolsène, appela le champignon micrococcus prcdigiosus.
Il y aura toujours un champignon, une étoile ou une maladie que la science humaine ne connaîtra pas, et c'est pour cela qu'elle devra toujours, au nom de l'éternelle ignorance, nier tout miracle et dire des
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plus grandes merveittes, comme de l'hostie de Bolsène, comme de l'étoile des Mages, comme du paralytique guéri : « Ou cela n'est pas, ou cela est, et, si cela est, cela est dans la nature et par conséquent naturel. »
CHATEAUX DB GARTBS
Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se démontre par le raisonnement. Zenon d'Ëlée a démontré que la flèche qui vole est immobile. On pourrait aussi démontrer le contraire, bien qu'à vrai dire ce soit plus malaisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évidence, et Ton peut dire que tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable. Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais que l'habileté de l'esprit qui l'a conduite. Il faut bien que les hommes
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aient quelque soupçon de cette grande vérité, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement. L'instinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, à l'amour, à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent les religions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier de leurs mauvais penchants et de leurs méchantes actions, ce qui est risible, mais pardonnable. Les opérations les plus instinctives sont généralement celles où ils réussissent le mieux, et la nature a fondé sur celles-là seules la conservation de la vie et la perpétuité de l'espèce. Les systèmes philosophiques ont réussi en raison du génie de leurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux des caractères de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes les opinions ont été soutenues, et si plusieurs semblent s'accorder, c'est que les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouiller avec le sentiment vul-
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gaire et rinstinct commun. La raison pure, s'ils n'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par divers chemins aux conclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectes religieuses et en certaines hérésies dont les auteurs, exaltés par la solitude, ont méprisé le consentement irréfléchi des hommes. Il semble qu'elle raisonnât très bien, cette docte caïnite qui, jugeant la création mauvaise, enseignait aux fidèles à offenser les lois physiques et morales du monde, sur l'exemple des criminels et préférablement à l'imitation de Gain et de Judas. Elle raisonnait bien, pourtant sa morale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se trouve au fond de toutes les religions, qu'il est pour l'homme un guide plus sûr que le raisonnement et qu'il faut écouter le cœur.
En esthétique, c'est-à-dire dans les nuages, on peut argumenter plus et mieux qu'en aucun autre sujet. C'est en cet endroit qu'il
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faut être méfiant. C'est là qu'il faut tout craindre : l'indifférence comme la partialité, la froideur comme la passion, le savoir comme Tignorance, lart» l'esprit, la subtilité et l'innocence plus dangereuse que la ruse. En matière d'esthétique, tu redouteras les sophismes, surtout quand ils seront beaux, et il s'en trouve d'admirables. Tu n'en croiras pas même l'esprit mathématique, si parfait, si sublime, mais d'une telle délicatesse que cette machine ne peut travailler que dans le vide et qu'un grain^ de sable dans les rouages suffit à les fausser.
On frémit en songeant jusqu'où ce grain de sable peut entraîner une cervelle mathématique. Pensez à Pascal.
L'esthétique ne repose sur rien de solide.
C'est un château en l'air. On l'appuie sur l'éthique. Mais il n'y a pas d'éthique. Il n'y a pas de sociologie. Il n'y a pas non plus de biologie. L'achèvement des sciences n'a jamais existé que dans la tête de M. Au-
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guste Comte, dont l'œuvre est une prophétie. Quand la biologie sera constituée, c'est-à-dire dans quelques millions d'années, on pourra peut-être construire une sociologie. Ce sera TafTaire d'un grand nombre de siècles; après quoi, il sera loisible de créer sur des bases solides une science esthétique. Mais alors notre planète sera bien vieille et touchera aux termes de ses destins. Le soleil, dont les taches nous inquiètent déjà, non sans raison, ne montrera plus à la terre qu'une face d'un rouge sombre et fuligineux à demi couverte de scories opaques, et les derniers humains, retirés au fond des mines, seront moins soucieux de disserter sur l'essence du beau que de brûler dans les ténèbres leurs derniers morceaux de houille, avant de s'abîmer dans les glaces éternelles.
Pour fonder la critique, on parle de tradition et de consentement universel. Il n'y en a pas. L'opinion presque générale, il est
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vrai, favorise certaines œuvres. Mais c'est en vertu d'un préjugé, et nullement par choix et par l'effet d'une préférence spontanée. Les œuvres que tout le monde admire sont celles que personne n'examine.
On les reçoit comme un fardeau précieux, qu'on passe à d'autres sans y regarder.
Croyez-vous vraiment qu'il y ait beaucoup de liberté dans l'approbation que nous donnons aux classiques grecs, latins, et même aux classiques français? Le goût aussi qui nous porte vers tel ouvrage contemporain et nous éloigne de tel autre est-il bien libre? N'est-il pas déterminé par beaucoup de circonstances étrangères au contenu de cet ouvrage, dont la principale est l'esprit d'imitation, si puissant chez l'homme et chez l'animal? Cet esprit d'imitation nous est nécessaire pour vivre sans trop d'égarement; nous le portons dans toutes nos actions et il domine notre sens esthétique.
Sans lui les opinions seraient en matière
d'art beaucoup plus diverses encore qu'elles ne sont. C'est par lui qu'un ouvrage qui, pour quelque raison que ce soit, a trouvé d'abord quelques suffrages, en recueille ensuite un plus grand nombre. Les premiers seuls étaient libres; tous les autres ne font qu'obéir. Ils n'ont ni spontanéité, ni sens, ni valeur, ni caractère aucun. Et par leur nombre ils font la gloire. Tout dépend d'un très petit commencement. Aussi voit-on que les ouvrages méprisés à leur naissance ont peu de chance de plaire un jour, et qu'au contraire les ouvrages célèbres dès le début gardent longtemps leur réputation et sont estimés encore après être devenus inintelligibles. Ce qui prouve bien que l'accord est le pur effet du préjugé, c'est qu'il cesse avec lui. On en pourrait donner de nombreux exemples. Je n'en rapporterai qu'un seul. Il y a une quinzaine d'années, dans l'examen d'admission au volontariat d'un an, les examinateurs militaires donnèrent
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pour dictée aux candidats une page sans signature qui, citée dans divers journaux» y fut raillée avec beaucoup de verve et excita la gaieté de lecteurs très lettrés. — « Où ces militaires, demandait-on, étaient-ils allés chercher des phrases si baroques et si ridicules? » Ils les avaient prises pourtant dans un très beau livre. C'était du Michelet, et du meilleur, du Michelet du plus beau temps. Messieurs les officiers avaient tiré le texte de leur dictée de cette éclatante description de la France par laquelle le grand écrivain termine le premier volume de son Histoire et qui en est un des morceaux les plus estimés, «t En laii^ tude^ les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au Nord^ les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne amère du nord, etc., etc. » J'ai vu des connaisseurs rire de ce style, qu'ils croyaient celui de quelque vieux capi-
taine. Le plaisant qui riait le plus fort était un grand zélateur de Michelet. Cette page est admirable, mais, pour être admirée d'un consentement unanime, faut-il encore qu'elle soit signée. Il en va de même de toute page écrite de main d'homme. Par contre, ce qu'un grand nom recommande a chance d'être loué aveuglément. Victor Cousin découyrâdt dans Pascal des sublimités qu'on a reconnu être des fautes du copiste. Il s'extasiait par exemple sur certains « raccourcis d'abime » qui proviennent d'une mauvaise lecture. On n'imagine pas M. Victor Cousin admirant des c raccourcis d'abîme » chez un de ses contemporains. Les rhapsodies d'un Vrain Lucas furent favorablement accueillies de l'Académie des sciences sous les noms de Pascal et de Descartes. Ossian semblait l'égal d'Homère quand on le croyait ancien. On le méprise depuis qu'on sait que c'est Mac-Pherson.
Lorsque les hommes ont des admira^
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tions communes et qu'ils en donnent chacun la raison, la concorde se change en discorde. Dans un même livre ils approuvent des choses contraires qui ne peuvent s'y trouver ensemble. Ce serait un ouvrage bien intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une des œuvres dont l'humanité s'est le plus occupée, Hamlet^ la Divine Comédie ou VIliade. VIliade nous charme aujourd'hui par un caractère barbare et primitif que nous y découvrons de bonne foi.
Au xvii" siècle, on louait Homère d'avoir observé les règles de l'épopée. « Soyez assuré, disait Boileau, que si Homère a employé le mot chien, c'est que le mot est noble en grec. » Ces idées nous semblent ridicules. Les nôtres paraîtront peut-être aussi ridicules dans deux cents ans, car enfin on ne peut mettre au rang des vérités éternelles qu'Homère est barbare et que la barbarie est admirable. Il n'est pas en matière de littérature une seule opinion
qifon ne combatte aisément par l'opinion contraire. Qui saurait terminer les disputes des joueurs de flûte?
Faut-il donc ne faire ni esthétique ni critique? Je ne dis pas cela. Mais il faut savoir que c'est un art et y mettre la passion et l'agrément sans lesquels il n'y a point d'art.