‹ Le jardin de BéréniceChapitre 17 sur 27 · ON NE RIVE PAS SON CLOU A L ADVERSAIRE · texte numérisé non relu

ON NE RIVE PAS SON CLOU A L ADVERSAIRE

Le lendemain, j'ai rencontré l'Adversaire, que me parle de mes réunions : « Gela doit bien vous ennuyer!» Je l'assure que je me plais plus avec les travailleurs du peuple que dans un salon d'Arles ou au café.

— Mais enfin, qu'y a-t-il de commun entre vous et un ouvrier?

— Les différences sont en effet sensibles, moins fortes toutefois qu'entre le tour d'esprit d'un fonctionnaire, par exemple, et le mien. Mais vous commettez une erreur où je tombais dans les premiers temps. En causant avec des électeurs d'une certaine classe, pris individuellement, je croyais avoir affaire au peuple; cela est faux. Les hommes réunis par une passion commune créent une âme, mais aucun d'eux n'est une partie de cette âme. Chacun la possède en soi, mais ne se la connaît même pas. C'est seulement dans l'atmosphère d'une

grande réunion, au contact de passions qui fortifient la sienne, que, s'oubliant lui et ses petites réflexions, il permet à son inconscient de se développer. De la somme de ces inconscients naît l'âme populaire. Pour la créer, seuls valent des ouvriers, des g^ens du peuple, plus spontanés, moins liés de petits intérêts que des esprits réfléchis. Elle est analog^ue à chacun de ceux qui la composent, et n'est identique à aucun. Elle dépasse tout individu en énergie, en sagesse, en sens vital. Ce qu'elle décide spontanément, ce sont les conditions nécessaires de la vie.

L'Adversaire s'est misa rire. Et du ton d'un homme qui a passé des examens :

— Croyez-vous qu'une foule trouve une solution algébrique ?

— Il ne s'agit pas de cette sagesse-là, mais de vivre. Un arbre, sans rien soupçonner des belles théories de l'École forestière, sait mieux qu'aucun garde général quand il doit se développer, dans quel sens, selon quelle forme. C'est le secret de la vie que trouve spontanément la foule.

— Voilà bien de la philosophie, dit Martin

en secouant la tête, mais comment un philosophe traite-t-il ou laisse-t-il traiter avec tant d'âpreté ses adversaires? Par quel biais vous prêtez- vous à faire votre partie dans le concert des injures, vous qui vous piquez de comprendre toutes les opinions et de dég^ag^er ce qu'il y a de lég^itime dans chaque manière de voir?

— Raisonnons, lui dis-je, et vous comprendrez que si un peu de philosophie éloigne du ton ordinaire de la polémique, beaucoup y ramène.

Dans ses éléments en effet la philosophie nous enseigne que ni vous ni moi ne sommes la vérité complète, et nous engage ainsi à une grande modestie l'un envers l'autre. Mais poursuivons le raisonnement des maîtres : « Personne, disent-ils, n'estla vérité complète, tous nous en sommes des aspects. » Donc, si l'un de nous n'existait pas, un des aspects de la vérité manquant, la vérité complète ne serait plus concevable. Ainsi faut-il que je satisfasse à toutes les conditions de mon individualisme, parmi lesquelles une des plus impérieuses est que je vous nie.

Mais voici mietîx encore : en admettant la méchanceté et la mauvaise foi de mes adversaires (ce qui est le thème ordinaire de toute polémique), je fais une hypothèse très précieuse et bien conforme à la méthode indiquée par Descartes dans ses Principes, par Kant dans sa Critique de la raison pure, et par Augfuste Comte, qui vous touche peut-être davantag^e, dans son Cours de philosophie positive. La science, en effet, admet couramment ceci : « La planète Neptune, n eût^e lie Jamais été vue, devrait être affirmée. Fût-elle un astre purement fictif, la concevoir serait rendre un grand service à Vastronomie, car seule elle permet de mettre de V ordre dans des perturbations jusqu alors inexplicables . » De même lés vices de mes adversaires, fussent-ils fictifs, me permettent de relier, sans trente-six subtilités de psychologue, un g^rand nombre de leurs actes fâcheux ; c'est une conception qui explique d'une manière très heureuse la réprobation et l'animosité qu'ils doivent en effet inspirer, quoique pour des raisons un peu plus compliquées. Eii combattant leurs vices imaginaires, vous triomphez de leurs défauts réels. Pour ce pro-

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cédé je m'en rapporterai à un maître que tous goûtes? Certainement : personne n'a vu la figfure du ferment rabique ; personne n'a constaté expressément son existence, et Pasteur guérit de la rag^e en cultivant ce microbe hypothétique, peut-être absolument fictif.

Martin qu'offensait ma logique coupa court en souhaitant du moins que je n'aboutisse pas à une désillusion trop pénible.

— -Je n'ai génère l'angoisse du résultat, lui répondis'-je. Quand on s'est institué un fort dédain du jug^ement des hommes et du but poursuivi, peu importe, hors que nous mourrons un jour^ J'ai une vision si nette de ce que valent les choses, sitôt possédées, et des moyens de les acquérir, que la seule mesure de mon sentiment à leur égard tient en ceci que ce sont toujours ma compagnie et mon occupation du moment que je juge des plus misérables.

La conclusion paraîtra sèche pour ce pauvre Adversaire qui, dans mes instants de loisir, m'amusait pourtant comme Une petite oie vaniteuse et sans bonté. Mais quoi! de îôïé à autre ne faut-il pas déblayer Un peu toute cette

racaille où nous commet la vie active ! C'était d'ailleurs exprimer à Martin de profitables vérités. Je dois à quelque habitude d'analyser le sens des mots, le privilégie de ne pas assujettir mes idées à la phraséologie familière.

Beaucoup de personnes, par l'usagée quotidien de certains termes, « haine, rancune, reg^rets, désirs » , sont tentées de croire à la réalité de ces sentiments en elles. Pour moi, je vois que les événements n'éveillent guère sur mon moral d'impressions plus variées que la tuile qui me frôle en tombant; je note, pour l'éviter, le toit d'où elle glissa, je me soigne si elle m'a blessé; en aucun cas, je ne m'attarde à m'en faire une opinion sentimentale. Seulement j'ai à l'égard des tuiles possibles une continuelle méfiance, à laquelle je donne une allure de déférence. Un homme fort distingué, employé d'une grande administration, disait : » Je salue les huissiers le premier, pour être sûr qu'ils me salueront. » — « Moi aussi » , lui répondis-je. Gomme je ne suis employé d'aucune administration, il crut que je ne l'avais pas écouté. Mais en réalité que de fois je consulte des niais, simple-

ment pour éviter qu'ils me conseillent ou me désapprouvent!

, Il faut opposer aux hommes une surface lisse, leur livrer l'apparence de soi-même, être absent. De qui a-t-on dit qu'il reg^ardait tous les citoyens comme ses égaux, ou pour mieux dire comme ég^aux entre eux, ce qui fait qu'il plaisait assez naturellement à la masse?

Charles Martin était incapable de comprendre l'élévation morale, le parfait désintéressement de ces principes. C'était avec toute la fureur d'un sectaire, et même la réflexion d'un homme méthodique, qu'il se composait des préférences! Par un mécanisme très fréquent, ses convictions d'ailleurs s'accordaient toujours avec ses intérêts. Il eût été incapable de trouver des torts à celui qu'il aimait. C'est par là qu'il arrivait à joindre l'agrément de relations douteuses à la satisfaction de s'élever contre les mauvaises fréquentations. J'en avais un piquant exemple sous les yeux. La biographie de Bérénice, pour qui il avait une passion sensuelle, naturellement voilée sous l'intérêt le plus élevé, le gênant fort, il la concevait

comme l'histoire d'un jeune homme de grande famille que les siens avaient brutalemeiU em^ péché d'épouser cette jeune fille. Version qui avait un instant étonn<§ mon amie, puis très vite lui avait paru la vérité, tant nous som-r mes tous conduits à modifier les faits d'après nos sentiments.

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