‹ Le jardin de BéréniceChapitre 18 sur 27 · DEFAILLANCE SINGULIERE DE BERENICE · texte numérisé non relu

DEFAILLANCE SINGULIERE DE BERENICE

Je touche ici un point délicat de la vie de Patite-Secousse. La présence auprès d'elle de Bougie-Rose, jolie filje u^ peu lourde, m'avait souvent étonné. « Ces deux personnes, me disais-je, n'ont g^ère de point de contact, car Bérénice a naturellement uae seritimentalité très fiae. Se plairajent-elles par quelque autre côté que le sentimental? »

Des allures très molles de Bougie-Rose, un fin sourire de mpii amie éveillèrent ma p^erspicacité.

Je confessai Bérénice ; elle me répondit avec une aisance, bien éloignée de l'effronterie et mêlée de douceur, qui me toucha d'une sensualité un peu malsaine . Je pus me convaincre que les images plaisantes et libres, tous ces jeux de la passion dpnt elle avait nourri ses yeux de petite fille, dans le musée du roi René, lui avaient donné une opinion fort différente

de celle que nous nous faisons pour l'ordinaire des rapports de la sensualité et de l'amour. Son esprit ne s'était pas plié à établir entre ces deux formes de notre sensibilité les attaches étroites qui font que pour nous l'une ne va g-uère sans l'autre.

Et pour achever de vous dévoiler la pensée de Bérénice, telle que je la surpris dans des entretiens d'un charme inexprimable, j'ai lieu de croire que ce vice naquit chez mon amie d'une extrême délicatesse : jeune et ardente, désœuvrée et solitaire, elle n'aurait pourtant pas voulu tromper M. de Transe ; elle crut lui garder son amour, jusque dans les cheveux démêlés de sa molle amie.

Du point de vue de la raison froide, peutêtre Bérénice a-t-elle raison. L'amour n'a pas g^rand'chose à voir avec les gestes sensuels. Une femme parfaite se choisirait un amant plein d'ardeur dans l'élite de la cavalerie française et, pour l'aimer d'amour, un prêtre austère, comme notre divin Lacordaire, dont le seul regard la pénétrera plus qu'aucune caresse dans aucun lit. Ces réflexions pourtant ne me satisfaisaient guère à cause du caractère peu

harmonieux de cette défaillance de Bérénice.

Comment, me disais-je, ce petit animal, de qui le mérite est d'être instinctif, se laisse-t-il aller à ces déviations? Quand elle s'abandonne, ne voit-elle pas les détails fâcheux de sa chute : Bougie-Rose, sans doute, a un tact naturel assez développé et puis elle-même ferme les yeiix. N'empêche qu'un jour, dans une de nos promenades, je me laissai aller à lui vanter avec amertume les délicates amours des plantes.

Peut-être avais-je trop lourdement appuyé. Elle m'écouta avec surprise, puis, dans une pénible confusion, ses yeux se remplirent de larmes. Si touchante, en ce moment, si confiante toujours, elle m'attendrit, me fit rougir de ma sotte enquête ; et quand mes soupçons auraient quelque justesse, mon indignation n'était-elle pas faite, pour une part, de froissements personnels?

Je pris sa main émue dans ma main et lui dis :

— Petite fille, vous êtes pour moi une chère fontaine de vie. Ce serait d'un homme grossier de réfléchir sur les inconvénients des diverses attitudes que notre condition d'homme

nous cpntraint ^ pneii^cjre. Croyez bien que je n'ai pa§ cette médiocrité d'arrêter n>pn iipagination sur les complaisances auxquelles vous eng^agent peut-être ces sens et cette l?eauté charnelle que vous reçûtes de vos ajeux. Si je m'inquiétai, c'est uniquement par piété pour M. de Transe. Après réflexion, il me semble bien que vous avez sauvé le meilleur de ce que vous lui donniez. Sans doute, aujourd'hui comme toujours, vous avez été la plus sag^e en faisant la part du feu. ^t même s'il vous arrive de priver celui qui est dans le cercueil d'une de vos pensées, qui sont maintenant tout ce qu'il peut attendre de vous, si quelque tendre erreur un jour humilie votre vertu, rassurez-vous : la puissance surabondante de l'amitié que je lui voue et des sacrifices que je lui fais, en ne demandant rien de votre beauté, s'appliquera à l'expiation de vos péchés.

Elle m'embrassa, et c'est ainsi que fut ^los cet entretien.

Dans la soirée, Bérénice, qui eit toute faite d'esprit de finesse et de douceur, crayonna un petit dessin, comme elle a coutume, tandis que je lui développe mes théories, puis me le

tendit : c'était elle-même et une jeune femme, au-dessous de qui elle avait écrit « Bougie- Rose M , pour qu'on ne pût s'y tromper, et cette légende, légèrement modifiée, de la divine parabole : « Marthe, vous vous embarrassez de soins superflus ; Philippe a choisi la meilleure part. »

J'admirai que cette petite fille cachât une malice si gracieuse derrière sa physionomie. Cette misère la mit dans mon imagination plus près encore de la nature, et la grâce avec laquelle elle s'en expliqua transforma en sympathie un peu triste la répugnance que j'avais de sa défaillance.

« 0 ma beauté, disais-je, je vous remercie de ce que vous avez daigné être imparfaite, en sorte qu'il me restât quelque embellissement à apporter à votre édifice. »

Dans la suite je dus reconnaître que le sentiment exprimé sous forme séduisante dans eette phrase était gros des plus lourdes erreurs. C'est là que je rapporte l'origine des funestes manœuvres que j'allais tenter contre l'instinct, sous prétexte de faire rentrer Bérénice dans la sagesse vitale.

Ainsi, l'un et l'autre, nous avions nos défaillances et nos chagrins, et quoique sachant nous en faire des imagées supportables, nous étions loin de la pleine satisfaction de l'Adversaire, à qui nul homme ni événement ne rivera jamais son clou.

Ma Bérénice, en me devenant suspecte, et mon contact perpétuel avec les électeurs me mettaient dans un état assez particulier de tristesse nerveuse. Peut-être la fièvre qui monte des étang:s d'Aig^ues-Mortes aux approches du printemps put-elle y contribuer. J'avais un désir âpre et indéfini de solitude; j'aurais voulu rêver seul en face de ma pensée. Une dépêche qui sonne à ma porte, mon courrier à dépouiller me faisaient d'absurdes battements de cœur. Jamais je n'eus à un deg^ré aussi intense l'ennui de faire de nouvelles connaissances , la fatig^ue de leur donner une imagée de moi-même conforme à leur tempérament, et tout l'écœurement de leur entendre

îxposer les principales anecdotes de leur existence avec la description de leur caractère. Mon réveil du matin, dans ces journées écra- ^sées de menues besog^nes, était déjà troublé : n'ai-je pas entendu, me disais-je, un visiteur dans l'escalier?

Pour réagir contre cet état nerveux, il n'est qu'un remède, empirique mais vraiment pas mauvais : dans les plus fortes ang^oisses de la vie de société et surtout dans les réveils de nuit, se raidir et prononcer une phrase, un raisonnement préparés à l'avance. Gela peut surprendre, mais ces ang^oisses sont le résultat d'une force qui tourbillonne en nous (souvent un afflux de sang au cerveau) . Il s'agit de l'utiliser, cette force; il faut ordonner un cerveau désordonné.

Deux ou trois fois, dans notre énervement, Bérénice et moi, nous dûmes convenir que nous augmentions notre malaise. Elle surtout, dans ce mélange malsain de sa tristesse et de mes inquiétudes, était prise de vertige, et l'Adversaire, visiteur plus rude accueilli, avec moins d'amitié et de confiance que moi, reposait pourtant l'enfant brisée.

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