BÉRÉNICE A AIGUES-MORTES
'étais à Arles depuis quelques jours, et cependant que j'en visitais les mélancoliques beautés, je m'étais mis en relation avec les esprits les plus généreux de l'arrondissement, avec ceux qui sont impatients de toute modification et avec ceux qu'on avait mécontentés. Nous causâmes ensemble des injures subies par la patrie, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et de politiques nos relations devinrent presque cordiales.
Au milieu de ces délicates démarches, c'est Bérénice qui m'occupait. Arles, où rien n'est vulg^aire, me parlait de l'enfant du musée du roi René. Ses arènes et ses temples dévastés manifestent que les hommes sont des flétrisseurs; or, si j'ai tant aimé ma petite amie, c'est qu'elle était pour moi une chose d'amer-
tume. Mon inclination ne sera jamais sincère qu'envers ceux de qui la beauté fut humiliée : souvenirs décriés, enfants froissées , sentiments offensés. Saint- Trophime, humide et écrasé, dit une louang^e irrésistible à la solitude et s'offre comme un refug^e contre la vie. J'y retrouve le sentiment exact qui m'emplissait jadis, quand, m'échappant de mes dures besog^nes ou d'études abstraites, je courais, fort tard dans la soirée, à mes étranges rendez-vous avec Petite -Secousse. Ce n'était, vraiment, ni amour, ni amitié; dans cette trop forte vie parisienne, qui créait en moi la volonté mais laissait en détresse des parts de ma jeunesse, c'était un besoin extrême de douceur et de pleurs.
Ainsi rêvant à l'enfant pitoyable et fine qui est devenue une fille éclatante, je me promène sous le cloître. Des colombes roucoulent sur son bas toit de tuiles, les écoliers énervés tapagent dans la ruelle, et pourtant c'est la paix où mon rêve est à Taise. Arles, visitée tant d'hivers, toujours me fut une cité de vie intérieure. Chevaux qui riez avec un entrain mystérieux dans ï Adoration des rois de Finso-
nius, — petite vierge de quinze ans, grave et délicate, avec vos yeux à nous faire mourir, qui présidez un Conseil provincial de jolis hommes vêtus avec une brillante diversité de chapes d'or, d'argent, de pourpre et de noir tombant sur de longues robes blanches, — et vous surtout, ma très chère reine de Saba, de la seconde travée de la galerie est du cloître, vous qui existez à peine, mais que je maintiens dans mon imagination, — l'âme que je vous apporte, si différents que soient les gestes où elle se témoigne, n'a pas varié. Les petites intrigues auxquelles je semble participer ne me pénètrent que pour se modifier harmonieusement en moi ; elles sont les conditions négligeables du culte nouveau que je vous rends.
Aux Alyscamps, un de ces soirs, mes années écoulées me semblèrent pareilles aux sarcophages vides qui bordent, sous des platanes, cette mélancolique avenue. Mes années sont des tombeaux où je n'ai rien couché de ce que j'aimais; je n'ai abandonné aucune des belles images que j'ai créées, et Bérénice, qui me
Ifut Tune des plus chères, est ressuscitée, .. k
Au musée, devant les deux danseuses mutilées qu'on y voit, je m'arrêtai : Pauvres petites dames qui avez tant allumé les désirs des hommes, vous êtes aujourd'hui mutilées? L'une a un pied nu qui appelle le baiser, un sein dévêtu, des draperies flottantes, mais sa jambe, qu'elle projetait dans un g^este charmant, a été brisée. Les barbares n'ont pas éparg^né ces fleurs lég^ères.
Et soudain mon désir devint irrésistible d'aller voir à Aigues-Mortes ce qu'ils avaient fait de Bérénice.
Dans le train si lent à traverser la Gamarg^ue, je rêvais de ces mornes remparts qui depuis sept siècles subsistent intacts. J'évoquais ces mystérieux Sarrasins, ces lég^ers Barbaresques qui pillaient ces côtes et fuyaient, insaisis même par l'Histoire. Aig^ues-Mortes, le vieux g^uerrier qu'ils assailliaient sans trêve, est toujours à son poste, étendu sur la plaine, comme un chevalier, les armes à la main, est fig^é en pierre sur son tombeau.
Sur ce plat désert de mélancolie où règ^nent les ibis roses et les fièvres paludéennes, parmi ces duretés et ces sublimités prévues par mon imagination, la belle petite fille vers qui j'allais m'excitait infiniment.
Aigines-Mortes ! consonnance d'une désolation incomparable! quand je descendis de la gare, déjà les gi^renouilles avaient commencé leur coassement; il n'était pas encore cinq heures, mais cette plaine immense, toute
rayée de petits canaux, est leur fiévreux royaume. Une jeune fille, à qui je demandai la villa de Rosemonde, s'offrit à me conduire; nous contournâmes les hautes murailles, puis quittant l'ombre de la ville, muette et dure dans sa haute enceinte crénelée, nous primes une chaussée étroite entre, deux eaux stagrnantes. C'est à quelque cent mètres, sur un terre-plein, que je trouvai la pâle maison de Bérénice, faisant face au soleil couchant. Cinq à six arbres l'entouraient, les seuls qu'on aperçût dans la vaste étendue où cette soirée d'hiver mettait une transparence de pleine mer. A l'entrée de son grêle jardin, ma chère Bérénice m'attendait, et je ne verrai de ma vie un geste plus gracieux que celui de son premier accueil.
Cette année, la mode était des couleurs jaunes, vieux rose, violet d'évêque, scabieuse et vert d'eau; elle portait une robe de l'un de ces tons, et le paysage, avec ces étrangetés de l'hiver méridional, faisait voir des couleurs identiques ou complémentaires.
Cette pâle maison de Rosemonde, rosée à cette heure d'un étrange soleil couchant, me
séduisit dès l'abord par l'inattendu d'une installation sobre et froide d'Angleterre, au lieu du taudis méridional que je redoutais. Petite- Secousse faisait là aussi étrangle figure qu'une brillante perruche des Iles dans une cage de noyer ciré. Je crus y sentir une maison d'amour, glacée par l'absence d'amour; mais la petite main brûlante qu'elle me tendit plusieurs fois pour me témoigner son contentement de me revoir me donnait la fièvre.
Singulière fille! Elle me montra, qui jouait, dans son jardin, un de ces ânes charmants de Provence, aux longs yeux résignés, et des canards, un peu viveurs et dandineurs, qui des étangs revenaient pour leur repas du soir. Je reconnus cette générosité d'âme, jadis devinée sous son masque trop serré d'enfant. Pourquoi toujours rétrécir notre bonté, pourquoi l'arrêter au chien et au chat? En moi-même, je félicitai Petite-Secousse d'avoir précisément choisi l'âne et le canard, pauvres compagnons, à l'ordinaire sevrés de caresses et même de confortable, parce que, sur leur maintien philosophique, ils sont réputés se satisfaire de très peu de chose. Leur volonté amortie de
brouillards, leur entêtement de besoig^neux, elle comprenait tout cela sans dédain ni répugnance. N'avait-elle pas vécu jadis dans un profond rapport avec nos aïeux du quinzième siècle, comme ceux-ci maladroits, très proches de la nature et étriqués !
Nous nous tûmes un long^ instant, car j'étais saisi par l'émouvante simplicité du paysage. A Aigues-Mortes, l'atmosphère chargée d'eau laisse se détacher les objets avec une prodigieuse netteté et leur donne ces colorations tendres qu'on ne retrouve qu'à Venise et eu Hollande. Devant nous se découpait le carré intact des hautes murailles crénelées, coupées de tours et se développant sur deux kilomètres. Au pied de cette masse rude, campée dans l'immensité, jouaient des enfants pareils à des petites bêtes chétives et malignes. Mais mon regard détourné se fondait au loin sur la plaine profonde et ses immenses étangs d'un silence éternel et si doux !
Quand j'obéis à Bérénice, qui redoutait pour moi la fièvre qui rôde le soir sur ces landes, et quand je la suivis dans le petit salon
dont les vastes gflaces nous laissèrent suivre le coucher du soleil, une émotion presque pieuse g^onflait mon cœur. Le thé que nous buvions ne devait pas apaiser mon énervement, mais elle me parlait avec une g^aîté légère et un imprévu plein de tact qui n'appartiennent qu'aux personnes maladivement sensibles et qui ne laissèrent pas mon excitation se souiller. Entre mille rieiis, pour m'exprimer la joie de me revoir, elle m'apprit que cette maison lui appartenait; elle me parla d'une amie qu'elle avait au théâtre de Nîmes et appelait assez drôlement « Bougie-Rose, parce qu'elle est prétentieuse comme une bougie rose » . Puis elle sonna sa domestique pour que je connusse tout le monde.
A dire vrai, j'étais un peu étonné de voir Petite-Secousse propriétaire, mais je ne jugeai pas convenable de l'interroger là-dessus. Du reste, peu m'importait le sens de ses discours ; elle avait une de ces voix graves et élégantes qui pénètrent sensuellement dans les veines, nous engourdissent et font éclore la mélancolie. C'était toujours l'ancienne petite fille, mais la puberté avait fondu sa dureté et comme
feutré les brusqueries un peu sombres de sa dixième &nnée. Du petit animal entêté qui m'avait un soir donné sa main fiévreuse, elle n'avait conservé, parmi ses grâces de jeune femme , que cette saveur de sembler un être tout d'instinct et nullement asservi par son milieu.
Charmante et secrète ainsi, elle excitait infiniment mon imagination et m'emplissait de volupté. Je ne sais rien de plus troublant que de retrouver dans une grande fille le sourire qu'on lui vit enfant. Gela éveille l'idée si passionnante des transformations de la nature, nous distinguons confusément que ce jeune corps qui nous enchante n'est pas une chose stable, mais le plus bel instant d'une vie qui s'écoule. Avec une sorte d'irritation sensuelle, nous voudrions la presser dans nos bras, la préserver contre cette force de mort qu'elle porte dans chacune de ses cellules, ou du moins profiter, dans une sensation plus forte que les siècles, de ce qui est en train de périr.
Quand Bérénice était petite fille, dans mon désir de l'aimer, j'avais beaucoup regretté qu'elle n'eût pas quelque infirmité physique. Au moins pour intéresser mon coeur avait-elle
sa misère morale. Une tare dans ce que je préfère à tout, une brutalité sur un faible, en me prouvant le désordre qui est dans la nature, flattent ma plus chère manie d'esprit et, d'autre part, me font comme une loi d'aimer le pauvre être injurié pour rétablir, s'il est possible, l'harmonie naturelle en lui violée. Je m'écarte des êtres triomphants pour aimer, comme aime Petite-Secousse, les beaux yeux résignés des ânes, les tapisseries fanées, ou encore, comme j'aurais voulu qu'elle fût elle-même, les petites malades qui n'ont pas de poupées. C'est qu'il n'est pas de caresse plus tendre que de consoler.
A Aigues-Morteâ, toutefois, ayant vu sa nuque souple et ses gfrands cils mélancoliques, je m'égarai de cette façon de sentir. Je me sentis disposé à la posséder. Et comme le plus sûr moyen dans le tête-à-tète, pour arriver à la sensualité, me parut toujours les sentiers de la mélancolie, au soir tombant je priai Petite- Secousse de me raconter ces tristesses qu'elle m'avait indiquées d'un mot léger à Arles, quand une de ses larmes tomba sur sa main que je baisais.