‹ Le jardin de BéréniceChapitre 7 sur 27 · LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE · texte numérisé non relu

LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE

Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie intérieure long^temps contenue, avec une exaltation trop tendre.

Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée, elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant témoig^nait ces dispositions chimériques. Quand l'âgée en fut venu, cette mélancolie qui ig^norait ses motifs se fixa dans un amour.

Elle s'attacha très sincèrement à un jeune

homme, François de Transe, qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Gasal et autres g^ens de cercle; aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants g^énéreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.

Ils vécurent pendant deux ans à Aig^ues- Mortes. « Nous ne nous ennuyions jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours. Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du- Roi, qui est, à trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous faisions un voyag^e à Nice et à Paris. » Elle eût pu ajouter qu'à vingt ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.

M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume.

rencontrer les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que passèrent ensemble ces deux jeunes g^ens furent la fièvre là plus triste. Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.

Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à Marseille. Auraitelle pu supporter la solitude du retour, à travers les joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son ami, mais le train passa comme un train d'étrangers* Sans doute il avait relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle appartiendrait à un autre

Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments : peu de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade

Bôug^e-Rose, elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue : « Venez me parler à Nimes, j'ai une g^rave nouvelle à vous communiquer qui intéresse votre amie. » La lettre était sig^née d'un aimable homme, plus âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec amitié à Bérénice.

Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le premier train, le cœur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes. '« Oh! ma pauvre petite, lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété, ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que le coup vous soit atténué. — François est mort! » s'écria-t-elle.

Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné que TUnivets est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans sa dixième année tant de familiarités qui conve-

naient peu à son âg^e. Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot accident, au huitième jour de son voyag^e, pris de fièvre typhoïde.

Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma main dans les siennes, et les yeux fixes. « J'étais gaie autrefois, mais, de chag^rin, maintenant je reste des heures sans penser. » Et sa douleur, à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit, à Nîmes, la mort de son ami. « Savez-vous, me disait-elle, quelle idée j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au couvent ! »

Elle roug^issait de sa confidence, craig^nant que je ne la comprisse pas; mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans cette maison pâle, et je souffrais de ne

savoir le lui faire connaître. Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre à la Réparation ou bien au Garmel, pour appliquer les doctrines que j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.

Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes. . . A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en lig^ne droite vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles g^aies, riant à des ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le g^rossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de chiens sig^nifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.

La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment

aux moindres détails de son intéfieur. Elle voulut me les faire connaître en sig^ne de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains, heureux de m'âssocier à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front dans l'oreiller, à cette place même où ils s'étaient tant aimés.

Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que je trouve touchante .

M. de Transe aimait beaucoup sa g^rand'mère et lui confiait toutes ses préoccupations vives, sur de trouver chez elle de l'affection et une pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Gomment se serait-il retenu- de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette excellente personne accueillit ses confidences avec indulg^ence : aucun de ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux, puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui deman-

dant de ne quitter jamais ce petit sig^ne où se rejoignaient leur pitié et leur amour.

De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de respectueux attache* ment pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.

Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice, toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et

j'ai bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.

J'admirais la tendre imag^ination de ma Bérénice et tout ce qu'elle prétait de délicatesse à sa chétive trag^édie.

Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue g^rande me fut délicieuse sans restriction, et son récit avait détourné de telle manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la possession.

Si Bérénice n'a g^uère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce qui est plus sûrement une chose bonne et g^racieuse. La vertu est le résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des régules établies . Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse relig^ieuse, cachée sous toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.

Page 1