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du grand carré de l’École actuelle. Arrivée à l’allée où l’on a depuis planté des Marronniers , elle se terminait à l’angle de marais donnant sur la rue de Seine , et où se trouvent maintenant le Jardin des Serres et la grande Serre tempérée. Le long de toute cette limite coulait la rivière de Bièvre, dont le cours a été détourné plus tard. Entre la Bièvre et la Seine étaient des marais légumiers et des chantiers de bois.
La limite septentrionale du Jardin , faisant suite à celle que je viens de vous décrire, longeait le Jardin actuel des Semis, et se brisait pour contourner la petite Butte, laissant à sa droite le jardin de l’hôtel Magny, où l’on a plus tard établi le grand Bond, et construit l’ Amphithéâtre ; puis elle suivait le contour de la grande Butte, jusqu’à la rue du Jardin-du-Boi, en longeant à droite des maisons et des terrains qui aujourd’hui appartiennent à l’établissement.
Tel était le Jardin dont Guy de La Brosse fut le véritable fondateur, et où le premier il professa la botanique. 11 mourut trois ans après l'ouverture de l’établissement, et sa mort eût été un malheur irréparable, s’il n’avait laissé un petit-neveu qui devait plus tard restaurer glorieusement son oeuvre; en attendant, on s’occupa de donner un successeur à Guy de La Brosse : il fallait un botaniste pour remplir sa place, et ce fut un magistrat qui l’obtint: Bouvart de Fourqueux, premier médecin du roi, et en celte qualité surintendant de son Jardin des Herbes médicinales, nomma intendant et professeur de botanique son propre fils, conseiller au parlement. Nous ne savons si ce cumul fut aussi préjudiciable à la justice qu’à la science; cequ’il y a de vrai , c’est que Vespasien Bobin demeura seul chargé de démontrer l’extérieur des plantes. Bientôt le premier médecin Bouvart fut remplacé par Vautier, qui voulut évincer le fils de son prédécesseur, et nommer un intendant à son choix; n’ayant pu y réussir, il se dégoûta de la surintendance, et ne prit plus aucun intérêt au Jardin. Dès lors tout tomba en décadence, les plantes périrent, les leçons furent négligées, et le pauvre Bobin n’osa pas réagir contre l’incurie de Vautier. Toutefois , celui-ci opéra une réforme utile dans l’enseignement : il substitua un cours d’Anatomie à celui qu’on faisait sur l’intérieur des Plantes ; cette mesure prépara la chaire que Cuvier devait remplir un jour.
Vallot , qui succéda à Vautier en 1652 , ne montra pas d’abord plus de zèle que celui ci; mais une circonstance fortuite vint le tirer de son apathie : il vit à Blois le jardin de botanique établi par Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII. Cejardin renfermai1 non-seulement une riche collection de Plantes de tous les pays, que le prince avait fait décrire par de savants botanistes ; mais on y admirait encore de magnifiques vélins qui représentaient les espèces les plus remarquables , peintes par le fameux Bobert. Vallot fut alors saisi d’une généreuse émulation : Vespasien Bobin venait de mourrir ; il nomma pour le remplacer Denys Jonquet, médecin, qui cultivait des plantes à Saint-Germain-des-Prés ; Jonquet s’adjoignit Guy Fagon, petit-neveu de Guy de La Brosse, et dès lors commença la prospérité du Jardin.
Fagon venait de terminer ses études à Sainte-Barbe; le Jardin du Boi était sa patrie, il y était né en même temps que les carrés de l’École; les premiers mots qu’il avait bégayés étaient les noms latins des plantes. A peine nommé sous-démonstrateur, il se met en route pour enrichir sa terre natale : il parcourt la France à ses frais ( et sa fortune était mince) , ramassant, demandant, achetant des graines , des oignons , des boutures, et fait passer au Jardin tout ce qu’il peut recueillir. Jonquet , en même
temps, fait venir des plantes des pays étrangers; enfin , après dix ans de travaux, de pérégrinations et de sacrifices, nos deux botanistes publièrent leur Catalogue : il était de quatre mille espèces ; en tête du Catalogue, dédié au roi , on lisait une pièce de vers latins , composée par Fagon , où monsieur le surintendant Yallot était loué avec finesse. Vallot nomma sur-le-champ Fagon professeur de chimie, et à la mort de Jonquet, qui arriva six ans après, il lui donna la chaire de botanique.
Mais Fagon savait faire autre chose que des vers latins ; il avait obtenu le bonnet de docteur en médecine; il avait défendu en pleine Faculté la théorie de la circulation du sang, et les vieux, quoique non préparés à cet excès d’audace, trouvèrent que le jeune homme avait défendu avec esprit cet estrange paradoxe. Fagon, devenu professeur de botanique, repeupla d’étudiants le Jardin du Roi, comme il l’avait repeuplé de végétaux ; il professait avec chaleur; son érudition était immense, sa mémoire prodigieuse ; il nommait imperturbablement les quatre mille espèces de son Catalogue; et alors chaque espèce ne portait pas seulement deux noms comme à présent, il y avait une phrase pour chacune, et souvent des synonymes à la suite : ainsi, par exemple, la Bette vulgaire ( Bcta vulgatis ) s’appelait en latin Bette blanche ou pâle, qui est la Poirée des boutiques ; la Spirée fdipcndule (Spiræa fdipendula) se nommait Filipendule vulgaire, peut-être le imolox de Pline ; le Frêne à manne ( Fraxinus ornus) était le Frêne plus humble, ou Vautre de Théophraste à feuille plus courte et plus étroite; le Varech vésiculeux ( Fucus vesiculosus) était.le Varech maritime, ou Chêne de mer , portant des vésicules, etc. etc. Cette science de mots était la seule qu’on possédât dans ces temps-là, et c’était la science qui convenait à l’époque : il fallait, avant tout , posséder un grand nombre d’espèces, les distinguer les unes des autres par les traits les plus saillants de leur physionomie, tels que la consistance et le port de la plante, la couleur, l’odeur, la forme de la fleur et des feuilles ; en un mot, il fallait commencer par le commencement. De cette réunion de végétaux découlait nécessairement l’étude comparée de leurs caractères les plus délicats, tels que la structure de la corolle et du fruit. Des ouvriers infatigables amassaient les matériaux de l’édifice; l’architecte qui les mettrait en ordre devait arriver tôt ou tard.
Au reste le poète -botaniste Fagon était, plus que personne, capable d’orner cette aride nomenclature et de la mnémoniser pour les étudiants. Quand il nommait une plante, il assaisonnait la lourde phrase de Bauhin d’un vers de Virgile ou d’Ovide, et la phrase était digérée par ses auditeurs. Les démonstrations de botanique se faisaient dans l’École même: il présentait à ses élèves une branche de Sauge officinale, et leur citait le distique léonin de V École de Salerne :
Cur moriatur homo cui salvia crescit in horto? Contra vim mortis non est medicamen in hortis.
«Pourquoi mourrait l’homme, qui a de la Sauge dans son jardin ? — C’est qu’il n’y a pas dans les jardins de remède contre la mort. »
S’il en voyait un tenant en main une de ces fleurs de Pied d‘ Alouette, où je vous ai
fait lire le nom d’Ajax : AlA , il s’approchait, et lui proposait la fameuse énigme de la troisième églogue de Virgile :
Die quibus in terris inscripti nomina regum
Nascantur flores , et Pliyllida soins habeto.
« Dis-moi en quel pays naît la fleur sur laquelle est écrit le nom d’un roi, et je le céderai ma Phyllis..:l> Puis il lui montrait l’inscription mystérieuse qui est le mot de l’énigme, et l’étudiant gravait dans sa mémoire la longue phrase que Linné a formulée depuis par les deux mots Dauphinelle d'Jjax ( Delphinium Ajacis).
Fagon n’était pas seulement professeur, il exerçait la médecine, et il l’exerçait avec un désintéressement complet; il n’acceptait ni l’argent de ses malades, ni les présents, qui sont un salaire déguisé : il fut bientôt nommé médecin ordinaire, puis premier médecin du roi , et porta à la cour l’insouciance du gain, qui l’avait fait remarquer à la ville. Ce mépris des richesses fut taxé de bizarrerie et d’orgueil par les courtisans du grand roi, et ils cherchèrent à tourner en ridicule un homme qui leur donnait un exemple si sévère. Fagon ne s’en inquiéta point, et se réduisit strictement aux appointements de sa place; il renonça à tous les bénéfices accessoires qui rendaient énormément lucrative Ja charge de premier médecin du roi : c’étaient des rétributions qu’avaient à payer les médecins ordinaires , pour leur prestation de serment , les intendants des eaux minérales du royaume , les professeurs qui obtenaient une chaire à la Faculté, etc. Le roi, en faisant la maison du dauphin, avait donné à Fagon la charge de premier médecin pour la vendre à qui il voudrait ( pauvre dauphin ! ), et ce n’était pas une somme à mépriser ; mais Fagon ne souffrit pas qu’une place aussi importante tôt vénale, et il la fit tomber sur La Carliêre, qu’il en jugea le plus digne.
Dès qu’il sentit que ses devoirs de médecin pouvaient nuire à ses fonctions de professeur, il songea à se démettre des deux places qu’il occupait au Jardin ; il se fit suppléer dans la chaire de chimie par Lémery, puis par Geoffroy (à qui il céda définitivement sa place en 1712 ) ; et , pour la botanique , il fit venir de Provence le jeune Tournefort , dont le nom était déjà célèbre. Tournefort était né à Aix , où il avait fait de brillantes études chez les jésuites; son père voulait en conséquence le faire d'église, le fils aimait mieux être de science; mais il fallait obéir, entrer au séminaire, suivre un cours de théologie, et le pauvre abbé Tournefort dut craindre, comme le cardinal Duperron, de gâter sa belle latinité. Libre enfin , à la mort de son père, de suivre sa vocation pour l’histoire naturelle, Tournefort avait parcouru les Alpes en tous sens, et fait un magnifique herbier; puis il avait exploité les Pyrénées et la Catalogne, avait été pris et dépouillé par lesjniquelcts ; il avait caché son argent dans un pain noir qui ne tenta pas la cupidité des brigands ; il avait souffert , pendant ses longues herborisations, le froid, le chaud, la faim et la soif, et son ardeur ne s’était pas ralentie; enfin, rentré en France, il avait refusé la chaire de botanique de Leyde, dont les appointements étaient de 4,000 francs ( 15,000 francs d’aujourd’hui).
Tel était l’homme que Fagon jugea digne de le remplacer. Vous avez vu dans Fagon le médecin désintéressé, ce qui est beau; le fonctionnaire ennemi du cumul, ce qui est rare; mais voici le sublime ! c’est le professeur cédant sa place à un homme
qu’il sait être plus capable que lui... Hélas ! hélas! que ces temps héroïques sont loin de nous!
I ournefort arrive à Paris en 1G83, et bientôt ses leçons, ses voyages nombreux et productifs, la réorganisation de l’École d’après une nouvelle méthode, rendent le Jardin plus florissant que jamais. Fagon , nommé premier médecin du roi et en même temps surintendant , vient encore augmenter de son crédit et de son zèle la prospérité de sa chère pairie. L’année 1G93 est mémorable par la nomination de Fagon à la surintendance du Jardin , et la publication des Éléments de Botanique deTournefort. Dans cet ouvrage, 1 auteur expose les principes de sa Méthode, dont les divisions sont tirées de la durée et de la consistance des végétaux , de Y absence ou de la présence des pétales, de leur soudure ou de leur indépendance réciproque, de la disposition et de la forme des fleurs et de la nature du fruit. Il range dans cette méthode dix mille cent quarante-six espèces, qu il distribue en six cent quatre-vingt-dix-huit ge/trcs; chaque espèce est indiquée par une phrase caractéristique.
La méthode de Tournefort , fondée sur la partie la plus brillante du règne végétal , facile à comprendre et à pratiquer, obtint un succès universel; mais ce qui recommande surtout Tournefort à la postérité, c’est la création des genres et des espèces, qu’il caractérisa le premier d’une manière rigoureuse et précise.
De tous les voyages de Tournefort, le plus remarquable est celui qu’il fit, en 1700 , dans le Levant , accompagné du peintre Aubriet , attaché au Jardin, qui devait dessiner les espèces nouvelles. Pendant son absence, sa chaire fut remplie par Morin, membre de l’Académie des sciences , et médecin de l’Hôtel-Dieu : ce Morin mettait tous les mois ses appointements dans le tronc de l’hôpital, d’où vous pouvez conclure, d’abord, qu’il était désintéressé , ensuite qu’il soignait ses malades.
Tournefort nous a laissé une relation de son Voyage au Levant, qui suffirait pour immortaliser son nom, si nous n’avions pas ses Institutions de la Chose végétale (/ 'ns tilutiones rei herbariœ ), qu’il écrivit en latin, et qui sont une traduction, augmentée, de ses Eléments de Botanique. Il mourut dans toute la force de son talent, des suites d’un coup qu’il avait reçu de l’essieu d’une voiture. Il laissa au Jardin sa collection d’histoire naturelle et son herbier.
C’était en 1708 ; d’Isnard, nommé professeur de botanique, n’avait pu, à cause de sa santé, faire qu’un seul cours, et Tournefort n’était pas remplacé ; mais le plus fervent des élèves de ce grand homme dirigeait les cultures du Jardin : il se nommait Sébastien Vaillant.
Vaillant naquit à Vigny, près Pontoise, en 1669 ; dès l’Age de cinq ans, il était botaniste, sans connaître le nom d’une seule plante; il avait rassemblé dans le jardin de son père tous les végétaux qu’il avait pu trouver dans les bois et les prairies du pays ; le père , qui voyait son petit parc encombré par les plantations de l’enfant , fut forcé d'arrêter ces envahissements , mais il lui laissa en toute propriété un côté du jardin pour qu’il y pût cultiver ses délices. Sébastien eut bientôt épuisé toute la campagne des environs; alors il se glissait dans les jardins du voisinage, et trouvait toujours moyen d’en rapporter quelque graine, ou quelque oignon , dont il enrichissait sa collection. Bientôt il fallut que le petit savant apprit A lire et ;ï écrire, on l’envoya chez un frère qui tenait une école ; il y avait des leçons à apprendre par cœur, et Sébastien
passait avec ses fleurs plus de temps qu’avec son catéchisme : il fut puni, et iésolul de ne plus l’être: pour accorder ses devoirs avec ses plaisirs, il plaça au chevet de son lit un soufflet garni d’un gros clou de cuivre, et s’en servit comme d’un oreiller ; la gêne que lui causait ce corps dur, sur lequel posait sa tête , rendait son sommeil léger ; il s’éveillait de grand malin, étudiait ses leçons, et gagnait ainsi du temps pour ses plantes chéries. Le frottement continuel du clou contre la nuque du pauvre enfant détermina la formation d’une loupe , qu’il conserva toute sa vie.
Vaillant devint bientôt le meilleur écolier de sa classe, et, pour récompenser ses progrès, on lui fit apprendre la musique: A onze ans, il devint l’organiste des bénédictins, puis des religieuses de Pontoise, qui lui fournirent, outre ses gages, la nourriture et le logement. Notre botaniste musicien , ayant vu les bonnes sœurs faire des pansements, voulut en faire aussi , prit goût à la médecine , et fit une campagne avec je ne sais quel capitaine de cavalerie, comme chirurgien militaire.
En 1691, Vaillant, âgé de vingt ans , vient à Paris , et se fait recevoir externe A l’Hôtel-Dieu : là il apprend qu’au .lardin du Roi il y a un professeur qui démontre les plantes aux élèves; il y court, et bientôt il sait les noms de toutes les plantes qu’il connaissait depuis quinze ans. Cet enseignement, qui fixait dans son esprit par des formules précises les observations innombrables qu’il avait faites depuis sa plus tendre enfance, l’enflamma d’une nouvelle ardeur pour la botanique-, il ne tarda pas à être remarqué de Tournefort, qui le signalait à tous les étudiants comme son premier élève. L’année suivante, Vaillant va s’établir à Neuilly, où il exerce la chirurgie ; mais chaque matin, comme un héros d’Homère, il supprime, à pied, l’espace qui sépare Neuilly du Jardin des Plantes, et, chemin faisant, il herborise, ce qui veut dire qu’au lieu de faire trois lieues, il en fait six; puis, après avoir fait ses stations au Jardin du Roi , il retourne à ses pansements. Tous les mercredis, jour d’herborisation de Tournefort, Vaillant est le premier au rendez-vous, et c’est toujours lui qui présente au professeur les plantes les plus rares. 11 abandonne bientôt la clientèle de Neuilly, trop peu productive pour un médecin qui ne sait pas demander son salaire ; et comme il faut qu’il vive, il accepte la place de secrétaire du père Valois, confesseur du duc de Bourgogne.
C’est là qu’il fut rencontré par Fagon; celui-ci le vit occupé à son herbier de mousses ; frappé de l’ordre admirable qui régnait dans sa collection, et de la beauté de son écriture, il lui proposa d’être son secrétaire : secrétaire d'un surintendant du Jardin des Plantes ! vous jugez si Vaillant accepta. Quelque temps après, Fagon, qui avait apprécié le trésor qu’il possédait, confia à son secrétaire la direction des cultures du Jardin , puis il le nomma sous-démonstrateur, pour suppléer le professeur en cas d’absence, et conduire les élèves à la campagne.
Mais Tournefort n’était pas remplacé : d’Isnard avait donné sa démission , et Fagon cherchait un successeur digne de remplir la chaire occupée si glorieusement pendant vingt-cinq ans. Un jour, il reçoit à Versailles la visite d’un jeune Lyonnais , médecin de la Faculté de Montpellier : «ce jeune homme, élève du fameux Magnol, et passionné «pour la botanique, est venu à Paris, au commencement de cette année, pour assister «aux leçons de Tournefort, dont il admire les ouvrages ; il l’a trouvé mourant, et n’a «pu jouir que de quelques instants d’entretien. Pour utiliser son voyage, avant de
«retourner à Lyon, il est allé herboriser dans la Bretagne et la Normandie, et en rc- «venant par Versailles, il a voulu saluer M. Fagon.» Fagon accueille avec bienveillance l’élève de Magnol, veut voir ses plantes , le questionne, l’écoute avec attention, et notre voyageur se disposant à prendre congé, Fagon lui dit : «Vous ne partirez pas, je vous «nomme professeur au Jardin du Roi, pour remplacer Tournefort.» Ce successeur de Tournefort, âgé de vingt-trois ans, était Antoine de Jussieu, frère de Bernard, de Joseph , et oncle à' Antoine-Laurent.
Ainsi fut fondée la dynastie des Jussieu , par un coup d’œil et une parole du surintendant Fagon. N’y a-t-il pas là de quoi nous faire aimer le despotisme éclairé (je ne parle que des établissements scientifiques)? La république des lettres soit! mais la monarchie, pour les sciences, sera toujours le meilleur des régimes. Ce n’est pas ici qu’il convient de développer cette proposition : l’établissement que nous visitons, malgré son nom de Jardin du Boi , se régit d’après la constitution toute républicaine qui lui fut donnée en 93; mais l’histoire du passé et celle du présent me suffiraient pour prouver que, quand le poids de la responsabilité d’une administration est également dispersé sur un grand nombre de tètes, l’opinion publique est une reine sans autorité.
Antoine justifia bientôt le choix de Fagon (choix qui avait fait murmurer bien des concurrents) par ses belles leçons et ses mémoires scientifiques; en 1712 , il était membre de l’Académie des sciences ; en 1716, il alla parcourir l’Espagne et le Portugal ; son frère Bernard, qui venait d’arriver à Paris, l’accompagna dans son voyage , et se passionna pour la botanique, aux dépens de la médecine qu’il avait étudiée; néanmoins , il se rendit à Montpellier, où il se fit recevoir docteur ; mais sa profonde sensibilité le força à renoncer â une profession qui lui faisait éprouver toutes les souffrances de ses malades. Dès lors il se livra tout entier à la botanique, et Vaillant , qui d’abord avait vu avec déplaisir la nomination d’Antoine, mais qui bientôt s’était attaché à lui par une amitié fondée sur l’estime, Vaillant conseilla lui-même au frère aîné de préparer Bernard à le remplacer dans sa charge de sous-démonstrateur et de chef des cultures.
Antoine de Jussieu n’étant pas encore revenu d’Espagne à l’époque où devait commencer son cours de botanique, ce fut Vaillant qui en fit l’ouverture, en 1716, par un discours que la postérité regardera comme son plus beau titre de gloire. Dans ce discours mémorable, Vaillant démontre la nature des étamines, et le phénomène de la fécondation dans les végétaux; grâce à ce monument littéraire, dont la date est certaine, c’est à la France que revient l’honneur de la découverte la plus importante qui eût été faite jusqu’alors en botanique ; et ce fait physiologique, soupçonné seulement par quelques-uns, et nié par la plupart des autres, fut, pour la première fois, exposé d’une manière positive, et appuyé de preuves incontestables au Jardin des Plantes de Paris.
Fagon voyait avec bonheur grandir et prospérer le Jardin restauré par lui. Les trois professeurs d’anatomie, de chimie et de botanique, qu’il avait^choisis lui-même, étaient des hommes supérieurs; les démonstrateurs qui les secondaient étaient des savants du premier mérite : leurs leçons étaient reçues avec enthousiasme , et l’amphithéâtre, qui pouvait contenir six cents auditeurs, était presque toujours plein. La mission du petit-neveu de Guy de La Brosse était accomplie : il était vieux et infirme; il se démit
de sa place de premier médecin, et vint mourir paisiblement au lieu où il avait pris naissance.
Vaillant ne lui survécut que de quatre ans: il mourut presque à l’âge de Tournefort. Il avait composé la Flore des environs de Paris ( Botanicon Parisiensé). Cet ouvrage, le meilleur de tous les livres publiés jusqu’à nos jours sur la Flore parisienne, était enrichi de magnifiques dessins du peintre Aubriet; mais il fallait payer ces dessins : Vaillant , qui n’avait jamais songé â ramasser un peu d’argent , ne pouvait les retirer, et Fagon n’était plus lâ ! Se sentant mourir, décrit au grand Boerhaave, et lui recommande son Botanicon Parisiensé... Cette lettre devait être bien touchante , et les larmes du mourant durent tomber plus d’une fois sur le papier où il traçait, d’une main défaillante, son dernier vœu de botaniste. Boerhaave, le plus fameux médecin de son temps, qui vivait à Leyde, et â qui, de toutes les parties du monde, on écrivait des lettres portant pour unique adresse : A Boerhaave en Europe, Boerhaave adopta surle-champ l’ouvrage du pauvre savant; il retira les dessins, les fit graver avec le plus grand soin , et se chargea de l’impression du manuscrit. Vaillant, tranquillisé sur les objets de ses affeclions terrestres , n’avait plus qu’à réciter le cantique de saint Siméon : il défendit qu’on lui parlât de botanique, ne voulut s’occuper désormais que de la vie nouvelle qui allait bientôt commencer pour lui , et mourut en remerciant le ciel d’avoir pour successeur Bernard de Jussieu.
Ici vous allez voir surgir la hideuse figure de ce Chirac qui avait su tromper le pénétrant Saint-Simon, et obtenir, par sa recommandation, la surintendance du Jardin. C’était ce même Chirac qui soutenait que la petite vérole n’est pas contagieuse, et qui l’apostrophait ainsi, la lancette à la main : Tu as beau faire, petite vérole, je t’accoutumerai à la saignée ! Dieu sait combien de funérailles furent la conséquence de cet entêtement dogmatique ! Il voulut appliquer le même traitement au Jardin, dont l’existence lui était confiée: il pensa, le misérable! que le Jardin, aussi, s’accoutumerait à la saignée ; en conséquence, il lui enleva jour par jour, et enserra dans son coffre l’argent qui devait l’alimenter. Mais le Jardin n’eut pas le même sort que ses malades; il était soigné par les frères Jussieu , qui réparaient, aux dépens de leur propre substance, les coups de lancette de l’infâme Chirac. Leur dévouement fut plus tenace que la cupidité du surintendant. Antoine de Jussieu pratiquait la médecine, et s’était fait une clientèle considérable (clientèle qui, du reste, ne lui fit jamais négliger aucune leçon); pauvres et riches le consultaient, il ne recevait d’honoraires que des riches , et le petit peuple du faubourg Saint-Victor, qui le révérait comme un père, ne croyait pas le moins du monde altérer son nom en l’appelant monsieur Judicieux. Antoine sacrifia toutes ses économies pour soutenir le Jardin dont son frère et lui étaient les seuls protecteurs; il payait les engrais, les instruments de culture, entretenait les serres, défrichait les terrains incultes, relevait les murs de clôture, faisait des voyages à ses frais, et le transport des plantes recueillies était à sa charge; son frère et lui payaient de leur personne comme de leur bourse; et bien que, malgré tous leurs sacrifices , le Jardin fût devenu languissant sous la thérapeutique meurtrière de Chirac, jamais les cours, les démonstrations et les herborisations n’avaient marché plus régulièrement.
Chirac s’irritait de ces généreux efforts : il relira à Bernard la garde du Droguier, qu’on avait ajoutée aux attributions de démonstrateur et de chef des cultures ; c’est ce
Droguier qui devint, sous Buffon, le Cabinet d’histoire naturelle. Il aurait bien voulu destituer les deux frères pour les remplacer par ses créatures, et alors c’en était fait du Jardin ; mais ils avaient des brevets qui rendaient leur place fixe. C’était une prévoyance du grand Colbert : Colbert avait eu pendant quelques mois la surintendance, et il avait fait rendre, en décembre 1671, une déclaration du roi qui réglait définitivement la constitution du Jardin.
Détournons nos regards de cette ignoble tyrannie, qui dura quatorze ans, et reposons-les sur 1 administration paternelle de du Fay : elle commença la convalescence du Jardin, et le prépara sans secousse à la santé robuste qu’il acquit sous Buffon. Charles-François deCisternay du Fay, fils , petit-fils de militaires , militaire lui-même, avait toujours cultivé les sciences , et, depuis neuf ans, était membre de l’Académie; helléniste, botaniste, physicien, chimiste, et même alchimiste , il possédait toutes les qualités nécessaires pour donner de l’impulsion à un établissement scientifique. Nommé intendant, à 1 Jge de trente-cinq ans, il résolut de consacrer sa vie entière à l’établissement dont il était le chef. Ardent et infatigable solliciteur, ayant accès auprès des ministres, il préparait de loin ses demandes, obtenait souvent des fonds extraordinaires , dépassait toujours les sommes accordées , et ne craignait pas de s’engager dans des avances considérables. 11 porta sa principale attention sur la botanique, rendit J Bernard la place de garde du Cabinet, fit des voyages en Hollande et en Angleterre pour établir des correspondances et enrichir le Jardin, et donna au Cabinet sa collection de pierres précieuses. La septième année de son intendance, il fut atteint d’une maladie mortelle, et songea à se choisir un successeur. Il était en mésintelligence avec Buffon . son collègue à l’Académie des sciences; mais Hellot, leur ami commun, voulut réconcilier, dans ce moment suprême, deux rivaux faits pour s’aimer: il conseilla ;’i du Fay de le demander pour son successeur; du Fay suivit généreusement ce conseil . écrivit au ministre sur son lit de mort , et Buffon fut nommé intendant du Jardin.
Je n’ai pas vous entretenir de la splendeur matérielle que le Jardin doit Buffon : une dictature d’un demi-siècle, exercée par un homme de génie, qui ne relève que de l’autorité royale et de l’opinion publique, devait produire d’immenses résultats. Comme je vous dois seulement l’histoire botanique du Jardin, je ne ferai mention de Buffon qu’au sujet du renouvellement de l’École, qui eut lieu en 1774. Mais avant d’arriver à cet événement, qui tient une grande place dans les fastes du Jardin , j’ai à vous faire connaître quelques détails qui pourront vous intéresser.
Je ne vous ai parlé jusqu’ici que de deux. Jussieu : leur famille, originaire de Montrotier, dans les montagnes du Lyonnais, était fort nombreuse; son chef, nommé Laurent ce Jussieu, exerçait la pharmacie à Lyon. U eut seize enfants; trois de ses fils vinrent à Paris : c’étaient Antoine, Bernard et Joseph ; son fils aîné, Christophe, fut père A' Antoine- Laurent, dont le fils Adrien est aujourd’hui professeur au Jardin.
Antoine avait fait adjoindre, en 1735, son plus jeune frère Joseph (d’abord ingénieur, ensuite médecin) aux académiciens qui allaient en Amérique mesurer un degré du méridien sous l’équateur. Joseph avait pour mission d’étudier l’histoire naturel le du pays, et d envoyer des plantes au Jardin. Il fit, en effet, des envois considérables de graines et d oignons , et c est à lui que nous devons une quantité de fleurs qui ornent aujourd hui nos pai terres, telles que, par exemple, V Héliotrope et la Capucine. Il fut nommé, en 1743,
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membre de r Académie des sciences, pendant qu’il était dans lesCordilières. 11 revint fort tard en France ; mais les fatigues avaient épuisé sa santé, et il ne put rien publier.
Antoine mourut en 1758, après quarante-neuf ans de professorat. Sa place fut donnée à Louis -Guillaume Lemonnier, médecin en chef de 1 armée d Allemagne. Ce Lemonnier était fils et frère d’académiciens ; il n’avait guère que vingt-deux ans, quand il fut lui-même reçu à l’Académie des sciences, à la suite d’un voyage fait avec Cassini dans le midi de la France, pour y prolonger la méridienne de Paris. Le père et les deux fils siégèrent ensemble pendant quatorze ans. Lemonnier était bon physicien : il travailla à la première Encyclopédie, et publia divers mémoires sur les Aimants. Il aimait la botanique par-dessus toutes choses; il était l’élève le plus assidu de Bernard, et avait exploité avec lui la riche forêt de Fontainebleau, en compagnie de Linné. Plus tard il fit de nombreuses herborisations avec Jean-Jacques Rousseau dans la forêt de Montmorency. Quelque temps après son admission à l’Académie, il alla s’établir à Saint-Germain-en-Laye pour y exercer la médecine ; il y fit la connaissance cl’un fleuriste , et entreprit de disposer les plantes de son. jardin d!après le système de Linné. C/est h\ qu’il fut remarqué par le duc d’Ayen (qui fut depuis le maréchal deNoailles); Lemonnier plut au duc par la vivacité de son esprit, et lui donna le goût de la culture des arbres étrangers. Bientôt le duc d’Ayen eut de belles plantations exotiques, et j ouis XV étant venu les voir, d’Ayen voulut lui présenter son ami : Lemonnier, conduit â l’improviste devant le roi , se troubla et s’évanouit. Louis XV fut flatté de l’effet que sa présence avait produit sur le jeune homme, et il le nomma directeur de son jardin deïrianon. Lemonnier jouit bientôt de la faveur du monarque; il parlait avec élégance, et son enthousiasme pour la botanique se communiquait à ses auditeurs. Louis XV venait souvent à Trianon se délasser, en l’écoutant , des ennuis et des plaisirs de la royauté ; leurs conversations étaient longues , et le bonheur de Lemonniei excitait au plus haut degré l’envie des courtisans qui , de loin , voyaient le monarque s’entretenir familièrement avec lui pendant des heures entières. Mais Lemonnier ne songeait pas à l’immense parti qu’il aurait pu tirer de ces augustes conférences, et il ne parla jamais au roi que de fleurs, d’oignons et de boutures.
Il avait trente-huit ans, quand il fut nommé médecin en chef de l’armée d’Allemagne ; avant de quitter Trianon , il présenta à Louis XV Bernard de Jussieu , son maître , pour prendre soin du jardin en son absence. Bernard, alors âgé de cinquante-neuf ans, le remplaça en effet, et classa l’École de Trianon d’après les rapports naturels des plantes ; bientôt il plut au roi, qui avait en botanique des idées saines et étendues ; mais Bernard ne se souciait pas plus que Lemonnier des avantages matériels attachés à la faveur royale. Son ambition s’élevait bien plus haut: il rêvait la coordination de tous les êtres du Règne végétal. Linné avait dit : «La Nature ne fait point de sauts ; toutes les plantes sont liées par des affinités, comme les territoires se touchent sur une mappemonde ; les botanistes doivent suer sans cesse pour parvenir â un ordre naturel. L’ordre naturel est le but final delà science; ce qui rend défectueuse la méthode naturelle, c’est le défaut des plantes qu’on n’a pas encore trouvées; quand on les connaîtra toutes, l’ordre naturel sera achevé , car la Nature ne fait point de sauts (Nalura non facit salins).» Linné avait lui-même ébauché le tableau d'un ordre naturel, et il avait écrit au-dessous de la liste des genres qu’il n’avait pu classer : «Celui qui rangera ces genres d’un siège incertain â leur véritable
place, celui-là sera pour moi un grand Apollon (et cris mihi magnus A polio). » Bernard de Jussieu avait entrepris de rendre à leur famille légitime les plantes dont Linné n’avait pas su débrouiller la généalogie; il avait découvert avec une sagacité merveilleuse les liens de parenté unissant, par exemple, le Lilas, qui possède une corolle, au Frêne , qui n’en a pas ; il avait placé le Choin auprès du Carex, l’ Aloês auprès de l’ Hyacinthe, la Pimprenelle auprès de la Sanguisorbe, X Hydrophylle à la suite des Boragynées, etc. Ces observations , qui feraient aujourd’hui la fortune d’un mémoire à l’Institut, Bernard ne cherchait pas le moins du monde à s’en faire honneur, il n’était pas plus ambitieux de gloire que de richesses. Membre de l’Académie des sciences depuis l’àge de vingt-six ans , il n’inséra dans le recueil de cette compagnie qu’un petit nombre de mémoires; modes te jusqu’à l’excès, et ignorantde lui-même comme un enfant, il ne publia jamais rien de général ; mais toutes ses observations particulières sont des modèles; il disait souvent : Le temps qu’on passe à écrire n’est pas employé à observer; au reste s’il ne publiait pas ses découvertes, elles n’étaient pas perdues pour les sciences , car il les communiquait sans réserve aux élèves qui l’entouraient. Ses rapports avec eux étaient multipliés et incessants. Garde du Cabinet, chef des cultures , démonstrateur de botanique, il leur était utile pour la matière médicale, l’horticulture pratique, et surtout pour les herborisations. Les étudiants , qui l’adoraient, inventaient quelquefois d’innocentes malices pour mettre à l’épreuve la sagacité de leur maître : ils falsifiaient des plantes , plaçaient artistement dans le calice de l’une la corolle d’une autre, adaptaient à la lige les feuilles d’une troisième, et venaient lui présenter le végétal factice comme une trouvaille merveilleuse. Le bon Bernard souriait, et faisait en trois mots, l’analyse de cette combinaison hétérogène: tige de A, feuilles de B, calice de C, corolle de D. L’attachement qu’il portait à ses élèves était plus fort que sa répugnance pour la médecine , et lorsqu’il s’en trouvait quelques-uns d’incommodés pendant les longues herborisations, Bernard quittait tout pour les soigner. C’est à lui que nous devons la connaissance des vertus héroïques de l’Alcali volatil contre la morsure des serpents venimeux. Il fil, sur les propriétés de ce médicament, une série d’expériences qui constatèrent l’utilité de sa découverte. Aussi portait-il toujours sur lui, à la campagne, un flacon d 'eau de Lucc; et il lui arriva souvent d’en foire usage au profit de ses élèves, lorsqu’il herborisait dans la forêt de Fontainebleau, où la vipère est fort commune.
Jean-Jacques Rousseau fit plus d’une fois partie du cortège de Bernard. 11 lui demanda un jour quelle méthode il fallait suivre pour apprendre la botanique : «Aucune, lui répondit Bernard, observez et comparez, vous avez assez d’intelligence pour cela ; la botanique est une science de combinaison , et non de nomenclature.» Cette réponse résume complètement les travaux de Bernard de Jussieu : c’était, en effet, par la comparaison des caractères qu’il avait été conduit à pressentir le grand principe de leur inégale valeur, c’est-à-dire de leur subordination, principe qui fut si habilement développé dans la suite par son neveu Antoine-Laurent.
Revenons à Lemonnier : pendant qu’il remplissait les fonctions de médecin en chef en Allemagne, Antoine de Jussieu mourut , et Lemonnier fut nommé pour occuper sa chaire de botanique au Jardin. Lemonnier revint à Paris, et voulut permuter avec Bernard, en lui cédant la plaee de son frère; Bernard s’y refusa, et demeura simple démonstrateur. Douzeans après, Lemonnier, devenu médecin ordinaire du roi, et forcé,
par les devoirs de sa charge, de résider à Versailles, se fit suppléer au Jardin par le jeune Antoine- Laurent de Jussieu, neveu de Bernard, qui venait d’arriver à Paris. En 1788, nommé premier médecin, il se démit de sa place en faveur de Desfontaines, dont nous parlerons bientôt. Comblé des faveurs de la cour, Lemonnier ne fit usage de son crédit que pour encourager les savants; il employait ses loisirs à cultiver des plantes et des arbres, qu’il faisait venir à grands frais des pays étrangers; riche et charitable, il était adoré des indigents, dont il était le médecin et le bienfaiteur. Cette existence, calme et sereine depuis soixante-quinze ans, fut bouleversée parle tourbillon révolutionnaire.
Il était aux Tuileries, dans la journée du 10 août, en sa qualité de premier médecin du roi ; la foule victorieuse envahit le château , et pénètre dans le pavillon de Flore : Lemonnier se présente aux assaillants; sa physionomie pleine de douceur et de dignité ne désarme pas ces furieux , qui l’accablent d’injures. Un de leurs chefs saisit le vieillard au collet, et l’entraîne dans le Jardin avec tous les signes de la violence. Arrivés au Pont- Boyal ,1a scène change; le vainqueur féroce devient doux et poli, il offre affectueusement son bras à Lemonnier, luidemandeoû il demeure, le conduit à son domicile, et lui diten le quittant : «J’ai les rois en horreur, et j’ai fait serment de les combattre jusqu’à la mort; mais un vieillard vénérable tel que vous sera toujours une majesté pour moi.»
La Révolution avait respecté la tête de Lemonnier, mais elle le condamnait à l’indigence. Il n’avait rien conservé des émoluments de ses places; sa bibliothèque, son jardin et les pauvres avaient tout absorbé : il fallait vendre ses livres, couper ses arbres , eu mourir de faim. Lemonnier serait mort de douleur avant un mois, s’il se fût séparé de ce qui avait fait son bonheur pendant soixante ans. Pour conserver son trésor, il sc fit herboriste, et le premier médecin du roi vendit pour un sou de réglisse au pauvre peuple sur lequel naguère il versait l’or à pleines mains. Ce commerce ne lui fit gagner qu’un peu de pain ; mais il put , pendant quelques années encore, ranger, déranger ses livres, et voir bourgeonner ses arbres. De douces clartés vinrent dissiper les ténèbres qui avaient obscurci le soir d’une si belle vie : 1 une des nièces de Lemonnier, jeune, belle, pleine de talents et de grâces, éprouvait pour son oncle un amour filial , qui était devenu dans l’adversité une adoration religieuse. Le vieillard, plus qu’octogénaire, était en proie à des souffrances qui exigeaient des soins minutieux et continuels: sa nièce le supplia de l’épouser, pour avoir le droit d etre son infirmière. Lemonnier s’en défendit longtemps; mais enfin, vaincu par les prières de la ciéature céleste que Dieu avait placée sur sa route pour soutenir ses derniers pas, il accepta sa main , et mourut en la bénissant.
Parmi les événements qui précédèrent le renouvellement de Y École, en 1774, je ne dois pas omettre la visite de Linné au Jardin des Plantes. Cet homme, dont l’histoire offre tout l’intérêt d’un roman, était né en Suède, d’un pauvre ministre luthérien, qui occupait une petite cure de village. Vous avez vu que Vaillant était botaniste dès l’âge de cinq ans; on peut dire que Linné le devint dans le sein de sa mère. Celle-ci, pendant sa grossesse, passait des heures entières à contempler son mari qui cultivait avec amour quelques fleurs rares dans son modeste jardin : aussi ne fut-elle pas étonnée, après la naissance de son enfant , de le voir cesser subitement ses cris dès qu’on lui mettait une fleur à la main. Ce goût ne fit que s’accroître avec l’âge, et devint une passion qui s’étendit â toute l’histoire naturelle. On trouve dans un froid poëme de Castel, qui parut
il y a cinquante ans, un vers très-heureux, qui pourrait êlre mis au bas du portrait de Linné :
Tu vis , tu connus tout, et tu fis tout connaître!
En effet , son regard embrassa le globe terrestre tout entier : animaux, végétaux, minéraux, tout fut observé, classé, décrit; tout reçut un signalement spécial, une note caractéristique. Tournefort et Vaillant contribuèrent pour une bonne part à la gloire botanique de Linné : ce fut en lisant le fameux discours prononcé par Vaillant , en 1716, qu’il conçut l’idée d’un système fondé sur les sexes des plantes ; il corrobora par des expériences ingénieuses et multipliées la théorie de Vaillant sur le rôle physiologique des étamines et du pistil. Quand il publia, à vingt-sept ans, la description de tout le règne végétal , sous le nom de Speeies Plantarum, il profila habilement des ouvrages de Tournefort , conserva les genres et les espèces établis par ce dernier; mais , avec un bonheur singulier, il simplifia les phrases que Tournefort avait employées pour les désigner; il donna à chaque genre un nom substantif, et à chaque espèce un nom adjectif qu’il plaça à côté du nom de genre; chaque plante eut alors son nom générique et son nom spécifique, à peu près comme , dans nos sociétés modernes , un individu porte deux noms, le nom de son père et son nom de baptême.— En outre, Linné fit subir aux genres de Tournefort des réductions d’une justesse éminemment philosophique. Un exemple familier va vous les faire comprendre. Tournefort faisait du Prunier, du Cerisier , du Laurier-Cerise, de Y Abricotier, quatre genres différents : Linné les réduisit au seul genre Prunier, et il dit : Prunier domestique , Prunier-Cerisier, Prunier Laurier-Cerise, P runier- Abricotier ; c’est ainsi que les genres Pommier, Poirier, Cognassier, Sorbier, Alizier , de Tournefort , furent réunis par Linné en un seul , et l’on eut alors le Poirier commun , le Poirier- Pommier. , le Poirier-Cognassier, le Poirier-Sorbier, le Poirier- Alizier.
Dans sa Philosophie botanique, trésor inépuisable d’érudition , de didactique et de poésie, il affecta à chaque organe un nom propre, et à chaque modification d’organe une épithète particulière. Tous les noms et tous les termes qu’il proposa furent consacrés par le suffrage universel. Ce livre , enrichi d’aphorismes dictés par le génie et l’expérience , n’est pas seulement aujourd’hui le code des botanistes : les principes généraux qu’il renferme ont été appliqués avec de grands avantages à toutes les parties de l’histoire naturelle.
Je viens de vous parler delà poésie de Linné : il y en a dans tous ses ouvrages, bien qu’ils soientécrits en prose. Son slyle, qui n 'est qu’à lui, sedistingue, non par l’harmonie, mais par la concision ; et certes, de tous les éléments de la poésie, la concision était presque le seul qui convint à un livre renfermant la description de tous les êtres. C’est surtout dans ses Introductions et ses Généralités que se montre le poète : les hautes pensées, les images sublimes, y abondent en foule, mais cette foule est si compacte, qu’il est impossible de traverser rapidement une page de Linné. Lorsqu’on a passé une heure avec lui , et qu’on rencontre ensuite la phrase nombreuse et sonore de Buffon, on conçoit le peu de sympathie qu’éprouvait l’écrivain français pour le naturaliste suédois.
Je vais vous donner une traduction libre des premières lignes qui servent d’exorde à son grand ouvrage du Système de la Nature ; je dis libre, car il m’a été impossible d’être
fidèle au texte : je vous avertis donc avec chagrin que la concision ( note caractéristique du style de Linné) manquera tout à fait ici; il faut en accuser surtout le traducteur, et un peu le génie de notre langue.
Dans la nuit de l’erreur, une soudaine voix Me dit : Mortel aveugle , ouvre les yeux et vois !
Je m’éveillai : je vis l’Être éternel , immense ,
Source de tout savoir et de toute puissance;
11 se montra sans voile à mes yeux stupéfaits ;
Je compris sa beauté , sa gloire , ses bienfaits.
Il passait, et semait les mondes dans l’espace :
Je le suivis de loin , en adorant sa trace ,
Et l'empreinte divine à mon esprit grossier Révéla les secrets du céleste ouvrier ;
Je vis dans le ciron , qui pour lui vaut un monde,
Raison , force , grandeur, perfection profonde.
Vous avez entendu tant de mots latins , depuis votre entrée au Jardin des Plantes, que je ne puis résister à l’envie de vous réciter le texte , dont ces vers sont la froide paraphrase : je suis sùr que vous allez le comprendre, en vous aidant de la traduction.