‹ Le jardin des plantesChapitre 42 sur 83 · DEU1E · texte numérisé non relu

DEU1E

sempiternum, immensum, omniscium, omnipotentem,

expergefactus transciintcm vidi .

et obstupiii

Legi aliquot cjus vestigia per ereata reruni , in quibiis, ctiaiii in minimis, ac ferè nullis ratio ! quanta vis ! quant incxtricahilis perfcctio !

Linné était âgé de trente et un ans , et avait déjà publié son Système de la Nature, et ses principaux ouvrages de botanique (excepté la Philosophie ), quand il vint â Paris. II arrivait de Leyde,où il avait vu Boerliaave mourant. Boerhaave avait porté à ses lèvres la main du jeune homme, en lui disant : « J’ai rempli ma carrière ; que Dieu te conserve, loi qui n’as pas fourni la tienne. Tout ce que le monde savant voulait de moi, il l’a obtenu, mais il attend bien plus encore de toi, mon cher fils. Adieu, mon Linnæus. » Linné, â peine débarqué, court au Jardin des Plantes ; on raconte qu’il y arriva au moment où Bernard de Jussieu faisait une démonstration botanique : Linné se mêle parmi les assistants. Bernard leur parlait des différences d’aspect que présentent les végétaux de telle ou telle région: il montrait â l’un des élèves une plante originaire d’Amérique, et lui demandait s’il pourrait bien, sur son extérieur, reconnaître sa patrie. L’élève gar-

dant le silence , une voix sort de la foule, et fait entendre ces mots en latin : Physionomie américaine!... ( fades americana ); Bernard se retourne précipitamment vers l’interlocuteur , et lui dit dans la même langue : « Vous êtes Linné! — Oui ! » répondit celui-ci : en même temps il lui présenta la lettre de recommandation que Van Royen lui avait donnée pour les Jussieu. Van Royen, dans cette lettre, appelait Linné 1 epiincc (le la Botanique ; mais le prince était sans argent , et loin de sa patrie. Bernard l’accueillit en frère, et (pour parler le langage des anciens) il l’augmenta de sa monnaie, et le réchauffa de son hospitalité. Les deux amis exploitèrent ensemble la forêt de Fontainebleau; Bernard présenta son hôte A l’Académie, qui le nomma l’un de ses membres correspondants, et Linné quitta Paris, emportant pour les Jussieu une reconnaissance qu’il conserva toute sa vie.

Vers 1740, Bernard , ne pouvant suffire aux travaux que nécessitait la direction de toutes les cultures, forma un jardinier nommé Bertamboise, qui bientôt fut digne d’un tel maître ; en 1745, Bertamboise étant mort, Buffon mit à sa place Jean André Thouin , jardinier à Stord, près l’Ile-Adam. Thouin se distingua pendant vingt-trois ans par son zèleet ses connaissances. Lorsqu’il mourut, Bernard proposa, pour lui succéder, son fils André, A peine Agé de vingt ans : Buffon se défiait de l’extrême jeunesse du candidat, mais Bernard répondit de lui, et André fut nommé jardinier en chef. C’est encore une belle et longue vie que celled’André Thouin : cejeune homme, laissé par la mort de son père A la tête d’une nombreuse famille , se voua au célibat, et travailla pendant soixante ans à justifier la confiance des Jussieu. Doué d’une activité et d’un esprit d’ordre admirables, il trouvait du temps pourtout;il faisait faceaux travaux multipliés de l’intérieur et à toutes les correspondances du dehors : c’était lui seul qui surveillaitla préparation des terres artificielles, lui seul qui faisait les semis, lui seul qui les inspectait, en visitant jour par jour des milliers de pots. R envoyait des jardiniers dans les colonies pour y établir des jardins denaturalisation, et leur donnait des instructions immensément détaillées. 11 réussit, en peu d’années, A tripler les richesses végétales du Jardin.— Reçu A l’Académiedes sciences, en 1786 , il fut élu, quatre ans après , membre du conseil général de la Seine : on le chargea de la section d’agriculture, et il donna une impulsion nouvelle à cette partie de l’administration. En 1793, à la réorganisation du Muséum, il fut nommé professeur de culture, fonda Y École que vous avez vue au bas du Jardin, et y fit un cours spécial sur les diverses parties de l’art agricole. Ses leçons avaient lieu A six heures du matin , et n’étaient destinées qu’aux jardiniers; mais le public y accourait en foule ; on admirait ses leçons substantielles et son éloquence simple, que rehaussait encore un physique plein de noblesse. Il conseillait les semis pour raviver les races, prêchait les plantations comme un acte de vertu , et la naturalisation des plantes utiles comme un devoir envers la patrie. — Vous ne serez pas étonné qu’un tel jardinier ait été estimé par Linné, Jean-Jacques Rousseau et Malesherbes. Lorsque Napoléon créa l’ordre de la Légion d’honneur, il fit André chevalier ; mais celui-ci refusa de porter la décoration. «J’accepte avec reconnaissance, dit-il à l’Empereur, cet emblème des vertus civiques, qui m est offert par les mains de 1 héroïsme, maisje ne le porterai pas; un ruban irait mal ô mon habit de jardinier, et l’orgueil, inséparable de toute distinction, pourrait me faire oublier la bêche et la serpe : comme elles ont fait ma consolation et ma fortune, elles doivent suffire A mon ambition ; c’est d’elles seules que j’attends le bonheur cl la

gloire. » Il mourut à soixante-dix-sept ans. 11 avait renoncé au mariage pour soutenir ses frères, dont il était l’aîné ; mais sans avoir eu d’enfants, il éprouva dans ses pépinières toutes les jouissances de la paternité: scs semis, ses plantations, ses greffes, étaient pour lui une innombrable famille, dont l’éducation lui coûta soixante ans de travail , de patience, et de dévouement. La postérité d’André Thouin ne vaut-elle pas bien les deux sanglantes victoires qu’Épaminondas appelait ses deux filles?

Bernard de Jussieu , qui , dans les dernières années de sa vie , s’était reposé entièrement sur André Thouin des détails de la culture, fut contraint, par l’Age, de confier ses autres fonctions à son neveu; depuis 1745, il avait cédé à Daubenlon sa place de garde et démonstrateur du Cabinet d’histoire naturelle, place devenue importante sous Buffon, et qui demandait un homme tout entier. Antoine-Laurent, que Lemonnien professeur titulaire, avait nommé son suppléant, se vit de la sorte chargé de faire les leçons dans le jardin et les herborisations à la campagne. Lorsqu’en 1772, Buffon , guéri d’une grave maladie, résolut de donner à l’établissement, dont il était le chef, toute l’étendue et toute la régularité possible, les sollicitations d’Antoine- Laurent le déterminèrent A porter d’abord ses vues sur la botanique, et ce fut par l’École de botanique qu’il commença l’exécution de son plan. Cette École était encore la même quedu temps de Tournefort : les arbres étaient séparés des herbes , et plantés A une grande distance, près de l’endroit oii est maintenant un café. L’espace qui se terminait à l’extrémité des serres actuelles était tellement insuffisant, qu’il fallait cultiver une partie des plantes, soit hors de l’École, soit dans les endroits où l’on trouvait une place vide, sans aucun égard A leur classification, et que le professeur était souvent obligé d’aller faire la démonstration dans une autre partie du jardin. Le terrain était d’ailleurs épuisé, et les plantes délicates ne pouvaient s’y conserver qu’A force clesoins. Buffon, cédant aux instances réitérées d’Antoine-Laurent, exposa au ministre, duc de la Vrillière, les besoins du Jardin, et il en obtint, en 1773, une somme de 36,000 livres, qui fut destinée au renouvellement de l’École de botanique. On traça des plates-bandes , on fit défoncer les terrains , et les plantes, levées en automne avec les précautions convenables, furent , A la fin de l’hiver, transplantées dans le lieu qu’elles devaient occuper. Ce fut alors qu’Antoine-Laurent disposa les familles et les genres suivant leurs rapports naturels, en conservant une partie des groupes établis par son oncle Bernard dans le jardin de Trianon; sur l’étiquette des plantes, il substitua aux longues phrases de Tournefort la nomenclature laconique de Linné. Il dut vaincre A ce sujet les résistances de Buffon , qui avait en horreur les classifications, et pour qui Linné était la classification personnifiée.

Alors, de même qu’A présent, la famille des Conifères terminait l’École ; mais celleci avait bien moins d’étendue que de nos jours, comme vous pourrez en juger par la position presque centrale du grand Pin Laricio , qui fut planté par Antoine-Laurent ,

et indiquait la limite de l’Ecole nouvellement établie. L’Ecole fut agrandie d’un quart en 1788; en 1802, Desfontaines la replanta de nouveau; en 1824, elle fut mise dans l’état où nous la voyons aujourd’hui. Mais on s’occupe en ce moment de l'agrandir encore; elle va se prolonger jusqu’ A l’extrémité du Jardin, et envahir l’emplacement des Écoles d’arbres fruitiers et de culture: ces derniers occuperont le terrain qui fait suite à la Ménagerie du côté de la Seine.

Bernard deJussieu vécut encore trois ans a près la création delà nouvelle École: il ve-

•'ail quelquefois s’y promener malgré son grand âge : vous jugez si son âme sileneieuse et modeste dut tressaillir de bonheur en voyant son neveu, son fils, son disciple bienaimé, l’imiter et faire mieux que lui. Quand il paraissait au Jardin, sa présence était une solennité : ses anciens élèves accouraient en foule , ils l’entouraient avec respect, et recueillaient précieusement les moindres paroles du vénérable vieillard. Il s’éteignit en 1777, et alla rendre compte à Dieu d’une vie qu’avaient exclusivement occupée l’amour de l'humanité, l’observation de la nature, et le culte de son Auteur.

Je viens de vous dire qu’Antoine-Laurenl était le disciple de Bernard; il est important de savoir au juste ce que le neveu doit à l’oncle, et d’évaluer la part de gloire qui revient à chacun dans rétablissement de la méthode naturelle. Disons d’abord qu’en 1758, époque où Linné publia ses ordres naturels , Bernard de Jussieu n’avait pas encore commencé les siens; on en trouve la preuve dans un petit cahier écrit de sa main, que possède aujourd’hui son petit-neveu Adrien; les ordres de Linné y sont transcrits, et à la suite ont été rangés alphabétiquement les genres d’un siège incertain, pour le classement desquels Linné faisait un appel à la sagacité des autres botanistes. On y voit quelques-uns de ces genres, intercalés par Bernard dans les ordres proposés; quelques genres classés par Linné sont transportés ailleurs, ou groupés d’une manière différente. L’antériorité de Linné ne diminue en rien le mérite de Bernard, pas plus que celui de Linné n’est amoindri par les travaux de ses prédécesseurs : l’idée d’une méthode n’était pas nouvelle; dès 1G89, Magnol, de Montpellier, maître d’Antoine de Jussieu, avait déjà introduit en botanique des familles dont l’arrangement était fondé sur la structure du calice eide la corolle; en 1G90, Rivin avait publié une classification sur la figure de la corolle, sur le nombre des graines, sur la forme , les loges et la consistance du fruit; le problème des affinités naturelles était posé depuis longtemps; il s’agissait de le résoudre mieux que les autres : c’est ce que tenta Bernard de Jussieu ; mais il n’entreprit pas de motiver les préférences qu’il avait accordées à telles ou telles analogies : elles étaient pour lui des vérités de sentiment qu’il ne chercha pas à raisonner, et dont il consigna l’expression matérielle dans les plates-bandes de Trianon.

Il y avait peu de temps qu’Anloine-Laurent était arrivé à Paris, lorsque Lemonnier, professeur titulaire, le nomma son suppléant. Il avait alors vingt-un ans, et son expérience botanique était si jeune encore, qu’il était souvent obligé d’apprendre la veille ce qu’il devait enseigner le lendemain; son oncle, plus que septuagénaire, était affaibli par l’âge, et consacrait une grande partie de son temps à des exercices de piété. Lejeune professeur suivit d’abord la méthode de Tournefort, et celte circonstance nous autorise à croire que les communications verbales entre l’oncle et le neveu se réduisaient à bien peu de chose; au reste, un esprit aussi philosophique que celui d’Antoine-Laurent ne pouvait se contenter longtemps du système imparfait de Tournefort : ce fut alors qu’il dut prendre connaissance du catalogue manuscrit de Trianon, leçon muette pour une intelligence vulgaire, mais que la sagacité du jeune commentateur sut trouver éloquente, et qu’il voulut compléter. Trois ans après, son travail sur les Renonculacées lui ouvrit les yeux, el il put s’écrier : « Moi aussi je suis botaniste. »

Le choix de celle famille était déjà un trait de génie : en effet, les anomalies multipliées que présentent dans les parties secondaires de leur fleur (calice et corolle) les Ancolics, les Aconits. les Dauphinelles , les Hellébores, les Nigcllcs, les Renoncules , les

Anémones , et en même temps l’analogie invariable qui associe tous ces genres, lorsqu’on observe la non-soudure des pétales et des folioles du calice, la position et le nombre des étamines, la direction des anthères, la forme des ovaires, et surtout la structure de la graine, ces diverses considérations durent conduire le botaniste-philosophe à découvrir le grand principe de la valeur relative des caractères.

Dès lors, Antoine-Laurent put raisonner et formuler l’axiome fécond que son oncle avait pressenti : il vit qu’il fallait, non pas compter , mais évaluer les caractères, et que ce calcul pouvait seul résoudre le problème de la méthode. C’est dans ce mémoire sur les Renoncules, lu à l’Académie en 1775, que se trouve énoncée et développée l’importance relative et subordonnée des divers organes de la plante , importance que Linné et tous les autres avaient méconnue avant les Jussieu. L’année suivante, comme il s’agissait de replanter l'Ecole, Antoine-Laurent proposa et lut à l’Académie le plan d’une nouvelle méthode, auquel Bernard resta complètement étranger. Ce plan fut proposé et exécuté par le neveu, qui lut seul ainsi, selon l’expression de son fils, législateur et ministre de la méthode ( legis simul lalor et minisler ).

A dater de cette époque mémorable, Jussieu prépara son grand ouvrage sur les familles elles genres du Règne végétal. Il y travailla sans relâche pendant quinze ans, analysa tous les genres, vit germer toutes les graines sur les couches du Jardin, et pas un élève ne l’aida dans celle immense opération. Quand ses observations furent terminées, il rédigea son ouvrage, qui parut en 1789. La préface de ce beau livre, écrit en latin, est un modèle de style et de philosophie : ce n’est plus l’aphorisme nerveux et concis de Linné, c’est la phrase académique de Cicéron, colorée par des réminiscences virgiliennes. L’auteur y expose le principe lumineux qui l’a guidé dans ses travaux, et les applications qu'il en a laites à sa méthode ; il compare entre eux les caractères, et évalue leur importance relative; il établit celle importance sur les fonctions et sur la constance de chaque organe : ainsi, par exemple, la graine étant destinée à reproduire la plante, cette fonction de premier ordre lui donne aussi une valeur de premier ordre; viennent ensuite les caractères secondaires, c’est-à-dire l’insertion des étamines au-dessous du pistil, ou autour du pistil, ou au-dessus du pistil; la présence ou l'absence de la corolle, la soudure ou l’indépendance des pétales, la forme du pistil et de la corolle, le nombre jdes étamines, etc. Dans sa coordination des familles, il corrige par des notes profondément judicieuses ce qu’une série linéaire a toujours d’artificiel; il indique les rapports multiples des familles ; et les doutes même qu’il exprime , révèlent le sentiment exquis des affinités, qu’il avait reçu de la nature. Il n’ignorait pas que les grandes divisions de sa méthode sont défectueuses dans quelques cas, et qu’il avait rompu des rapports en séparant, dans des classes différentes, les Monopétales , les Polypélalcs et les Apétales ; mais celle irrégularité était une concession qui avait pour but de rendre son ouvrage d’une application plus facile.

Si maintenant vous mettez en parallèle Antoine-Laurent et Bernard, vous ne serez pas embarrassé à décider lequel des deux a le plus fait pour la méthode naturelle. Bernard médita pendant vingt ans, et obtint des résultats supérieurs à ceux de ses devanciers ; trois années suffirent à Antoine-Laurent pour découvrir un principe qui l’éleva subitement à une hauteur d’où il put considérer la philosophie botanique sous un point de vue tout nouveau; et cela seul, à mon avis, le place bien au-dessus de son oncle, in-

dépendauiment du talent qu’il a montré dans l’exposition et la mise en pratique de ce principe fondamental. Ce principe s’appliqua bientôt à toutes les parties de l'histoire naturelle, et la science dut remercier Jussieu d’avoir préparé la réforme zoologiquc , qui, à elle seule, suffirait pour immortaliser Cuvier.

Il y a des livres où on lit que « Bernard découvrit la méthode, et que son neveu la publia. » Celle erreur m’a toujours révolté, moi, l’adorateur de Bernard ! Antoine-Laurent fut le disciple et non V éditeur de son oncle : il partit d’un point plus élevé , cela est vrai, et il devait monter beaucoup plus haut; mais tout fait penser qu’il s'il eût été son contemporain, il l’eût laissé bien loin derrière lui. A ceux donc qui seraient tentés de nier la supériorité du neveu sur l’oncle, et qui diront que Bernard a fait Antoine-Laurent, parce qu’il lui a servi de modèle, on peut répéter ce qu’on a dit au sujet d’Homère et de Corneille, venus avant Virgile et Racine : « Si Bernard a fait Antoine-Laurent, c’est assurément son plus bel ouvrage. »

Comme il ne m’est permis de louer que les morts, je vais terminer mon récit par l’histoire de Desfonlaines, qui succéda, en 1788, à Lcmonnier. René Desfontaines naquit en 1752, à Tremblay, village du département d’Ille-et-Vilaine. Son enfance fut malheureuse; il avait poiu maîlred’écoleun brulalquile ballailsanscesse,etaccompagnait sescorrectionsdu rc frai n suivant : «Tu ne seras jamais rien.» Un jour, après avoir dérobé quelques pommes, l’enfant, voyant arriver la vengeance du cinglant Breton, sauta par la fenêtre, et se sauva chez son père, bien résolu à ne plusrelourner sous la férule de son persécuteur. Le père, malgré la sinistre prédiction du pédagogue, ne regardant pas son fils comme tout à fait perdu, l’envoya au collège de Rennes. L’enfant arriva à Rennes, frappé de l’anathème lancé parson premier maître; et, convaincu qu’il élailun mauvais sujet, il sedégoûladu travail. Un beau jour, il est nommé le premier en thème, et ne peut revenir de sa surprise ; son professeur I encourage, lui rend le sentiment de sa propre estime, si précieux pour les enfants, et Desion laines devint bien tôt le meilleur écolier de sa classe. Toutes les fois qu’il écrivait à son père pour lui faire part d’un nouveau succès, il ajoutait en apostille: «N’oubliez pas de dire à M. N., mon maître, que je ne serai jamais rien.» Celte petite vengeance lut répétée, même après qu’il fut sorti du collège, et le dernier de ses post-scriptum railleurs lut celui où il annonça à son père qu’il venait d’entrer à l’Académie des sciences.

Deslontaines était venu à Paris pour étudier la médecine : l’élude accessoire de la bota¬

nique lui révéla sa vocation, et il se mil bientôt en rapport avec Antoine-Laurent, qui le présenta à Lemonnier, dont vous connaissez l’histoire. Lemonnier accueillit Deslontaines, le fit travailler sous sa direction, et jugea bientôt qu’il ne pouvait choisir un plus digne successeur pour lui, et un meilleur collègue pour Antoine-Laurent. Il songea donc à lui transmettre sa place; mais Desfontaines, n’ayant pas encore un nom connu, travailla avec ardeur, publia d’excellents mémoires, et fut nommé, en 1785, membre de l’Académie des sciences. Il fit alors en Barbarie un voyage qui acheva d’établir sa réputation.

A son retour, Lemonnier se disposa à lui céder sa chaire de botanique au Jardin ; mais avant de se démettre, il voulut s’assurer du consentement de Buffon, lequel, en sa qualité d'intendant, avait seul le droit de nommer les professeurs. Buffon, qui tenait à scs prérogatives, ne voulut s’engager à rien : « Que M. Lemonnier donne sa démission, ditil, ensuite j’userai des droits de ma charge. » Lemonnier se démit de sa place; Buffon lit attendre la réponse deux jours entiers, et le troisième, il nomma gracieusement Des-

fontaines. Celui-ci voulait occuper seulement la place de démonstrateur, et laisser celle de professeur à Jussieu; mais Jussieu préféra conserver des fonctions que son oncle avait exercées pendant cinquante-cinq ans.

Desfontaines lut, en 1796, à l'Académie, un mémoire sur l’organisation comparée des Monocolylédones et des Dicotylédones, qui fut reçu avec acclamations; sa division des végétaux en deux classes, établies sur la structure de la lige, s’adapta parfaitement à celle que Jussieu avait fondée sur la structure de la graine, et facilita l’application de la méthode de ce dernier. En effet, avant Desfonlaines, une plante étant donnée, il fallait, pour première notion, savoir si la graine était à deux cotylédons ou à un seul ; or, la plante étant en fleurs et l’ovaire à peine formé, celte question était difficile à résoudre, et l’élève était arrêté dès le premier pas. Les observations de Desfontaines remédièrent à cet inconvénient : il ne fut plus nécessaire d’analyser la graine; il suffit de regarder la coupe de la tige , ou même les nervures des feuilles ; si la lige offre des zones concentriques , coupées par des rayons médullaires, si les feuilles ont des nervures ramifiées, donlles dernières veines s’enlre-croisent, la plante est une Dicolylédone; si la lige offre des fibres éparses sans ordre dans le tissu cellulaire, et si les feuilles ont des nervures simples et parallèles entre elles, comme dans le Maïs, par exemple, la plante est. une Monocolylédonc; ces deux règles sont presque sans exception.

Vous savez qu’en 1795, après le 31 mai, le Jardin des Plantes fut sur le point d’être détruit en qualité d’établissement royal. Quelques membres de la Convention résolurent de s’opposer à ce vandalisme ; 1 un d’eux, M. Lakanal, président du comité d’instruction publique, se rendit secrètement au Jardin ; il s’entretint avec Desfontaines, Thouin et Daubenlon, sur les moyens de prévenir le danger qui les menaçait, se lit remettre, par eux le projet de règlement qu’ils avaient présenté a l’Assemblée constituante, et, dès le lendemain, il fit rendre un décret qui constituait et organisait l’établissement, en lui donnant le titre de Muséum d’Iiisloire naturelle. 11 y avait au Jardin trois professeurs, trois démonstrateurs, trois gardes du Cabinet, un sous-garde du Cabinet, un peintre du Cabinet, un jardinier en chef, en tout douze fonctionnaires; le décret de la Convention porta que les douze officiers du Muséum seraient tous professeurs, et jouiraient des mêmes droits. Ils étaient chargés de distribuer entre eux les fonctions et de se nommer eux-mêmes des collègues, quand une place deviendrait vacante.

Les six chaires de botanique , chimie et anatomie se trouvaient remplies; André Thouin devint professeur de culture , et la place de jardinier en chef fut donnée a Jean, son frère 1 ; Daubenton fut professeur de minéralogie; Vanspaendonck, professeur d iconographie ; Geoffroy -Saint-Hilaire , professeur de zoologie. Restaient deux chaires a

1 A André Thouin ont succédé M. Dose, puis M. dcBIirbcl, actuellement professeur ; cl Jean thouin, jardinieren chef, a été remplacé par M. Dicher ; à la mort de ce dernier, les fonctions de jardinier en

occuper : celle de géologie et celle des animaux invertébrés. La Convention , en décrétant douze chaires de professeurs, avait apparemment prétendu que les douze officiers du Muséum seraient aptes à les remplir ; le hasard justifia merveilleusement celle prétention révolutionnaire : il se trouva que Faujas de Saint-Fond, qui était chargé de la correspondance, avait fait un bel ouvrage sur les volcans du Vavarais : on lui donna la chaire de géologie; il se trouva que Lamark, qui n’était employé au Cabinet qu’à soigner les herbiers, connaissait les coquilles mieux que personne en France ; on le chargea d’enseigner l'histoire des animaux invertébrés, et celte nouvelle direction donnée à ses travaux nous valut bientôt d’excellents ouvrages.

Revenons à Desfontaines, dont le long professorat fut marqué par d’heureuses innovations. Les travaux de ses devanciers, les richesses de l’Ecole, et la classification méthodique que Jussieu y avait établie, lui permirent ,de donner à son enseignement une marche philosophique. Il divisa son cours en deux parties : la première, consacrée à la description des organes dans les végétaux , et à l’histoire des fonctions de ces organes anatomie et physiologie); la seconde, à la classification et à la description des familles, des genres et des espèces. Celte division produisit d’excellents résultats; elle facilitait aux élèves, non pas seulement la connaissance des formes extérieures des plantes, mais encore celle de leurs rapports réciproques, de leurs usages dans les arts et l’économie domestique, et des diverses modifications que la culture pouvait leur faire subir. Desfontaines continua pendant quelques années à démontrer les plantes dans l’Ecole ; mais sa manière d’enseigner attira un si grand nombre d'élèves, qu’il devint impossible que tous pussent entendre le professeur en se plaçant sur une ligne droite le long des platesbandes. Le professeur prit alors le parti de faire ses leçons dans l’amphithéâtre, où l’on porta des échantillons que tout le monde pouvait voir, et que chacun put, après la leçon, aller étudier dans l’Ecole.

Jussieu, de son côté, faisait chaque semaine une herborisation à la campagne pour compléter et mettre en pratique les notions que les étudiants avaient reçues de Desfonlaines. Dans ces promenades, qui duraient quelquefois plusieurs jours, il ne se bornait pas à leur donner les deux noms latins de la plante présentée; il profitait de toutes les occasions pour leur faire sentir, comparer, évaluer les caractères qui réunissent et séparent les familles et les genres. Les élèves, rencontrant des végétaux indigènes dispersés sans ordre, s’exerçaient ainsi à les grouper et à les ramener à des types connus, et ce travail de synthèse, fait joyeusement en parcourant les bois et les prairies, leur rendait plus faciles et plus agréables les éludes analytiques du Jardin.

Il nous faut dire adieu à ces deux hommes, si éminents dans la science et l’enseignement, qui traversèrent plus d’une époque difficile, sans que leurs travaux en souffrissent un seul instant. Pendant que la tempête révolutionnaire grondait autour des établissements religieux, Antoine-Laurent, calme et studieux comme un bénédictin, ramassait dans les cloîtres les livres dispersés qui devaientformer la bibliothèque du Muséum. Desfontaines, nommé secrétaire de l’assemblée des professeurs, travaillait avec ses collègues

chef ont été réparties entre MM. Pépin et Neumann, dont l’administration avait pu apprécier le *élc et la capacité. M. Pépin dirige toutes les cultures en pleine terre ; M. Neumann dirige tes serres ; il est secondé dans cette vaste spécialité par M. Houllet, son élève, jardinier plein d’intelligence et d’activité, •pii vient d’arriver du Brésil avec une riche collection de plantes vivantes.

à rédiger le règlement demandé par la Convention, et à obtenir la création de plusieurs emplois que la nouvelle organisation rendait nécessaires. Toute fonction administrative était alors pénible, et souvent périlleuse; le zèle de Desfonlaines ne s’effraya pas des obstacles qu'il dut rencontrer dans ses rapports avec ceux de qui dépendait la destinée du Jardin. Cet homme, d’un naturel doux et timide, osa, dans un temps où la pitié était un crime capital, visiter les botanistes L’Héritier et Ramond, qui étaient détenus, cl dont la tête était menacée ; il obtint même, pour le premier, un sursis qui lui sauva la vie.

Quand les alliés entrèrent à Paris, en 1814, un corps de troupes prussiennes se présenta à la porte du Muséum pour bivouaquer dans rétablissement ; le danger était imminent : il n’y avait dans Paris d’autre autorité que celle des vainqueurs, et ce fut à l’un de leurs compatriotes que s’adressèrent les professeurs. Le commandant prussien avait consenti à attendre deux heures avant de prendre possession du Jardin ; ce délai suflil pour obtenir une sauvegarde : l’illustre savant , M. de Humbold, prévenu par les professeurs, parvint rapidement jusqu’au général prussien, et le Muséum fut exempté de tout logement militaire. Ce fut à peu près vers cette époque que Desfonlaines cl Jussieu fui ent avertis, par des infirmités successives, du tribut qu’ils devaient bientôt payer à la nature : leur vue s’altéra peu à peu, Desfonlaines la perdit même tout p fait ; mais l’activité de leur esprit ne déclina pas comme leur facultés physiques, et ils cultivèrent la science jusqu’à leur dernier jour. Desfonlaines se faisait donner des plantes , qn’il ne pouvait voir, mais qu’il cherchait à reconnaître par le tact; il était souvent heureux dans ses déterminations, et ses succès lui causaient une joie inexprimable. Jussieu ne sortait que très-rarement, sa taille s’était courbée. La dernière année de sa vie , il vint visiter l’Ecole fondée par lui; il entra dans le pavillon du jardinier, et s’entretint pendant quelque temps avec lui sur les moyens de changer les plantes annuelles en plantes vivaces. En sortant du pavillon, il avisa de ses yeux presque éteints le Pin Laricio, qu’il avait planté soixante-trois ans auparavant, et dont la pyramide domine toute l’Ecole; il s’approcha de lui, appuya une main sur le tronc, et sa tête, inclinée sous le poids de quatre-vingt-neuf ans, se redressa en tremblant pour admirer la taille élancée et l’adolescence vigoureuse de son nourrisson. Celle visite était un adieu, car elle fut la dernière. Il mourut en 1857, et son fils Adrien, qui depuis longtemps le remplaçait dans le cours de botanique rurale, fut nommé son successeur. Desfontaines était mort en 1855, «âgé de soixante-dix-neuf ans, et sa chaire fut donnée à son suppléant, M. Adolphe Brongniarl.

Ici se termine la liste mortuaire des Professeurs et des Démonstrateurs de Botanique du Jardin; liste peu nombreuse, il est vrai (bien qu’il ait fallu deux siècles pour la remplir), mais qui, par un hasard fortuné, ne présente que des noms sans tache. On se sent meilleur après avoir loué ces hommes savants et probes, qui nous rappellent les âmes blanches de Varius et de Virgile, adorées par le bon Horace. Voltaire voulait écrire pour toute critique au bas de chaque page de Racine : beau, harmonieux, sublime; on pourrait également résumer en trois mots l’histoire botanique du Jardin : dévouement , génie et simplicité.

EMM. IiE Maoüt,

Démonstrateur de Botanique à la Faculté de Médecine de Paris

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