‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 116 sur 219 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

Empaillage du serpent. — Terre à foulon. — La grotte de cri!.t.il. — L'nngiiille. — Voyage à l'ermiloge. — Le calnai. — L'ondatm. — La civette. — Le cachlmcn.

Notre long entrelien avait servi ii nous délasser, ajiri'S les fatigues el les in(|uiétiides que nous éprouvions depuis si hnigtemps; mais il était eiilin temps de iiciiscr à nous débarrasser du gibier i|uii nous avions tué ; je priai donc ma femme de nous envoyer de i|uoi faire une collation dont nous avions grand besoin, el je chargeai l'rilz et Jack lie nous amener nos deux bœufs, avec le join; et les courroies, )ieiidanl qu'Ernest , le petit François et moi ferions sentinelle auprès du serpent, afin d'empêcher que des oiseaux de proie ou des bêles sauvages ne vinssent le déchirer.

Assis à l'onilirr sous nu quartier de roi'her, je dis à l'.rnesl (|ue.

pour passer le temps, il ferait bien de composer une épilaphe pour notre pauvre âne. La proposition lui plut; il appuya sa tête sur ses mains, et, au bout de quel(|ues miniiles, il s'écria, comme Archiini'de, qu'il l'iivait trouvée, el il récita les vers suivants :

Ci-gll un animal zélé, laborieux,

Qui , voulant une fois s'émanciper un peu,

Paya bien cher, hélasl snn imprudente envie.

Mais, par un sort heureux, sa mort sauva la vie

D'un père, d'une mère et de leurs quatre enfants,

Qu'une affreuse tempête avait jetés dans cette Ile sans habitants,

" Tes vers sont cerlainement les meilleurs qui aient jamais été faits sur celte côte, lui dis-je, et ils ne seraient pas très-mauvais si l'une des rimes n'était pas fausse, et si le dernier vers n'était pas assez long pour en faire au moins deu\. Tels iju'ils sont, je veux les écrire sur le rocher, en attendant que nous trouvions l'occasion de les y graver, après (|u'ils auront été corrigés et diminués. »

Je les y inscrivis, en effet, avec un crayon rouge (|ue je portais habituellemcnl sur moi, et j'avais à peine fini, que mon pelil ménage revint avec les provisions que j'avais demandées, el amenant les bœufs accouplés. Après avoir dépêché à la hàle un dîner froid , nous nous oeciipàmes du serpent. .Nous comiuençâines par retirer de sa gueule la tête de notre jiauvre âne, qui en sortit suivie de tout le corps broyé. C'était un spectacle si affreux, ([ue nous nous empressâmes de renlcrrcr dans un trou et de poser sur la place quel(|ues grosses pierres, afin d'êlre bien sûrs (|ue le hasard ne nous ferait jamais déterrer ces restes. Nous attelâmes, après cela, nos bœufs à la (|ucue (lu serpent, (|ue nous Iraînàincs ainsi jus([ii'à l'entrée de notre grotte de sel; car, d'ajirès une idée (|ui élail venue à Fritz, j'avais résolu de l'empailler et de le conserver dans notre cabinet d'histoire naturelle.

Je n'entrerai point dans les détails de la manière dont mes enfants s'y prirent, sous ma direction, d abord pour évenlrer le monslre, ensiiile pour le vider, puis pour le rem]dir de celle mousse, donl j'ai parlé plus haiil, qui reniplaçail pour nous le crin: tout cela ne fut pas facile à cause de l'énorme longueur du reptile; mais ce qui fui plus diflicile encore que tout le reste, ce fut, l'opération une fois lerininée, de le placer de manière que sa position jiarùl naturelle et i|iie l'on pût se former une assez juste idée de l'effet qu'il faisait lorsiju'il était en vie. 11 fallut qu'on pût bien distinguer sa longueur, ses replis, la forme de sa tête, l'horrible ouverture de sa gueule, sa langue, ses dents, en un mot tout ce (|ui formait le caractère dislinctif de son espèce. Nous y réussîmes si bien, ([uc nos chiens ne passaient jamais devant le monstre empaillé sans grogner el reculer d'efl'roi. Lorsque enfin nous le plaçâmes dans notre maison, directement en face de la porte, mes enfants mirent une inscription au-dessus; elle portail ces mots : o Qu'aucun une n'entri] ici! » Je trouvai assez spirituelle la double allusion à la mort de notre jianvrc animal et au but scienlifM|iic (|ue l'on se proposait par la formation d'un cabincl d'histoire naturelle.

Le premier el jibis imiuiiient danger étant passé, il restait encore un point bien important à vérifier. Selon toute apparence, ce serpent n'était pas le seul de son esjièce dans l'île, cl comme c'était une femelle, il ne p;iraissait ]i;is impossible (|u'elle eût déposé des petits dans noire voisinage et peut-être dans la mare même oii elle avait passé trois jours. Je résidus donc d'entreprendre deux expéditions, l'une à la mare, tout ])rès de chez nous, l'autre à Falkenhorst, d'où le reptile était venu, et, dans le cours de cette dernière, je me projiosais de pénétrer jusqu'au défilé entre les rochers, par leipiel seul il avait pu jiarveiiir jus(|u'à nous de l'intérieur de l'ile.

11 était nalurel (|ue je voulusse commeniH^r par visiter la mare; mais Jack el Ernest ne témoigiiiirenl pas la moindre envie de m'y accompagner : ils n'élaienl |)as encore revenus de la frayeur (pie le serpent leur avait faite, et Jack surtout se rappelait b^ coup de (picue (|u'il en avait reçu. De mon (tôté, je ne jugeai jias convenable ib' les dispenser de celle corvée, un pareil ])récédenl me paraissant d'un dangereux exemple |)oiir l'avenir, ,1e les encourageai donc en leur disant iiu'il ne fallait pas (|u'ils montrasseiil moins d'intré|iidité contre un danger incertain ipi'ils n'en avaient mis il br.ivcr un péril véritable. La persévérance, ajoulai-je, peut seule mener à bien une eiilreiirise ccuiimencée sous l'inspiration d'un courage momentané ou peut-être même du désespoir. Si, en elTct, il restait de petits serpents dans la mare, ils pourraient un jour nous surprendre d'une façini bien plus eriielle (|iie ne l'avait fait leur mère, ([ui s'était montrée à nous en plein jour et au milieu des eliamps.

Nous nous Hriiiàmes donc de nos meilleurs fusils de chasse, et nous prîmes, en outre, (|iieli|ues bambous avec plusieurs fortes planches cl (|iiel(|ues outres de peau de chien de mer, ((ui devaient servir, en cas de besoin, à nous soutenir sur l'eau. Enfin mois nous étions encore munis d'une longue corde , dont une extrémité devait être allachée sur le bord de la mare, el l'autre à l'une des outres destinées à porliM- le premier d'entre nous qui pénétrerait dans le terrain mouvant du marécage.

(Juaiid nous arrivâmes sur les lieux, nous nous avançâmes dans le marais à l'aide de nos planches cl de nos bambous, i|ui nous aidaient

LE ROBINSON SUISSE

il nous soutoiiir siii' \\-,\n. IS'ovis le p;u'coiiiùiiu'i eu Ions les sens, et (|iioi(|ii'il nous olViîl en plusicui-s endioits des tiMces évidentes du séjour du inonslic, nous ne vîmes absolument rien qui nous doiuiàt lieu de pejiser i|ue notre ennemi y eût laissé de sa proijéniture.

l'ar\enus sur l'autre bord du marécaue, nous <léeouvrimes, dans la paroi de roeliers, une grotte (]ui avait au moins vinijt ]iieds de profondeur et d'oii sortait un ruisseau limpide. La voûte tout entière de celle ijrolle était tapissée de stalactites des formes les jdus varices et les ]>lus sin|;ulières, dont (iucli|ues-unes descendaient juscpi'à terre et ressemblaient à des colonnes soutenant celle voùti'. I,e sol était tout couvert d'une espèce de terre très-fine, savonneuse et blanclie comme de la neiije, et i|ue je reconnus sur-le -eliamp, à ma grande joie, pour être d'excellente terre à foulon. J'en recueillis une certaine (|nantité, (jue je nouai dans mon moiiclioir, et je m'écriai: • C'est maintenant, mes enfants, (jue votre mère sera contente, piiis- <|ue, si nous revenons avec des babils crottés, nous lui rapporterons du moins de quoi les nettoyer : de bon savon.

— Du saviui , papa! me dit ICrncst ; mais je croyais que le savon était le produit de l'industrie des bommes.

— Cela est en effet ainsi, répondis-je; le savon se fait avec de l'alcali véi;étal, rendu plus mordant par de l'eau de chaux, et puis mèé avec de l'buile ou de la yraisse. iMais il existe encore une sorle lie sav^in naturel : c'est une terre argileuse, fondante et grasse, (|iii est surtout indisiicnsable pour fouler ou nettoyer la laine, et (|uc, pour celte raison, lui appelle terre à foulon, l.a meilleure espèce se trouve en Anijleterrc, et les Anglais altaclient un si grand prix ;i ix'tte matière, que l'exportation en est prohibée sous les peines les plus sé'vères. »

Tout en causant ainsi, nous arrivâmes à la source du ruisseau, ((ui sortait d'une fente assez large dans le rocher. Nous l'agrandimes encore, et nous trouvâmes la pierre si friable, (|ue Fritz parvint à s'y frayer un passage; il s'écria que la grotte allait en s'élargissant et liaraissait se terminer par une grande salle. Comme je mettais la plus baille importance à m'assurer que le serpent n'avait point laissé de petits dans notre voisinage, je suivis mon lils jus(|u'ii ce c|ue j'arrivasse dans un endroit oii je pouvais me tenir debout à coté de lui. .lack et Krnest étaient restés dans la grotte exiéricure. Ma femme et le petit l'rancois ne nous avaient point accompagnés.

Mou premier soin, après cela, fut de faire tirer par Fritz un coup <le pistolet dans l'obscurité, et le grand retentissement de ce coup nous bl connaître la vaste étendue de la voûte. Nous nous empressâmes donc d'allumer deux bougies, car nous n'allions jamais à la chasse sans avoir de la bougie et un briquet dans la poche. Mon principal but était de m'assurer de la pureté de l'air dans la grotte : or, les lumières ayant continué ii brûler, nous pûmes avancer sans crainte. Nous prenions toulel'ois des préciiulions et nous marchions à pas lents, (|uand tout ;i coup Frilz s'écria avec le ton de l'enlhousiasme : n Ah! papa, c'est encore une grotte de sel; voyez comme tout cela brille!

lE l'i-RE. Ce n'est pas là du sel, mon enfant; tu vois bien que l'eau arrose ces gros blocs sans en devenir trouble ou prendre un goûl saumâtre. .le croirais plutôt que ce que nous voyons est du vrai cristal ili> roche.

Fiurz. Cela serait superbe! nous aurions donc découvert un grand trésor?

IF. piiRE. Sans doute, pourvu qu'il pût nous être de (|ncl(|ue utilité; mais, dans notre siluation, il nous sera aussi superflu que le morceau d'or de Ki>binson (^rusoé.

nuiz. (Jiioi (|u'il en soit, je vais en abattre un petit morceau avec mon ciseau, ahn d'examiner de plus près la nature de notre trouvaille... l'.n elVet, ce n'est point du sel. c'esl du vr»i cristal... .Mais voyez, il a perdu presque toute s.i transparenee.

IF. i'i;iiE. C'est que In t'y es mal pris pour l'abattre; ce qui arrive efl'e<livemeut toules les fois (|iie l'on y met trop de violence. 11 est probabb' ipie cela vient de ce (|ue le choc cause une foule de pelites feules dans l'inlérieur du cristal. Le bloc ri'ssemble alors plutôt à un morceau de neige durcie qu'à' une glace bien transparenle.

FRITZ. Mais comment faut-il donc faire pour se procurer un morceau de cristal bien pur?

i.K PKEE. 11 faut le détacher avec précaution de la roche en enlevant en même temps les parties environnanles dans lesi|uelles il si' trouve comme enchâsse.

FRITZ. A-t-on des idées bien précises sur la manière dont se fornw' le cristal de roche?

LE ri:RE. Les anciens croyaient que c'était de l'eau glacée .'i laiiuelle le temps avait donné celle dureté extraordinaire'. Depuis l'on a découvert (|iie c'est un minéral du genre îles silici'S cl que l'on appelle quartz. La variété particulière, a laquelle on donnail aulielois le innii de cristal de roche, s'appelle aujourd'bni (juariz liijiilin. Les naturalistes ont été divisés pendant loijglemps sur la quesliim de savoir si sa formation était due a l'action du feu ou à la |n'écipilalion aqueuse, et l'on est maintenani tombé assez généralement d'accord )Muir cette dernière opinion. On y a été principalcmenl amené par la découverte de morceaux de quartz renfermant une goulle d'eau, ce qui devait nalurelleiuenl exclure la pensée de l'aelion du feu.

FRITZ. Ne serait-il pas possible, papa, que le cristal de roche elles pierres précieuses eussent la même origine? car ils se ressemblenl tant, que je ne sais pas bien comment on les distingue.

lE iKRE. On les disliiigiie principalement jiar leur plus ou moins d'éclat et de dureté, qiialilés que les pierres précieuses possèilenl à un bien plus haut degré que le cristal. Un diamant bien taillé en brillant éblouit les yeux, qui ne se bveiit qu'avec peine sur ses facettes. D'un autre côté, le cristal se laisse facilement entamer par la lime, taudis que le diamant seu; ou tout au plus le spatb-iliamant |)euvent porter atteinte à la pureté du diamant. Je ne iiense pas non [ilus qu'ils aient l.i même origine. Je l'ai déjii dit que l'on élail aujourd'hui convenu que le quartz était le résultat d'une préci|iitalion aqueuse, d'où il résulte naturellement que, si l'on pouvait former un feu assez vif, on parviendrait à le mettre en fusion. Or le diamant, au contraire, exposé à un feu très-ardent, s'évapore complètement sans laisser le moindre résidu. Je vais, du reste, bien te surprendre en te disant que le diamant n'est autre chose (pie du charbon de terre.

FRITZ. Du charbon de terre! O papa! si nous chauflions nolic ]ioèle avec des diamants, cela rcvicndrail un peu cher. Mais comment expliquez-vous cela?

LE PIRE. Il existe dans la nature une matière élémentaire répandue dans presque Ions les corps qui se trouvent sur la surface de la terre; cette matière s'appelle carbone. Le diamant n'est autre chose (|iie du carbone dans toule sa pureté, c'est-à-dire sans aucun mélange. Immédialement après le diamant, la matière qui en renferme le plus est le charbon de terre. Ainsi des chimisles qui ont analysé la bouille anthracite de la Peiisylvanie y ont trouvé sur 1,1100 parties tlOl de carbone pur et seulement lit) d'autres lualièrcs, telles que de l'eau, de la silice, de l'aliiniine, etc.

ir.iiz. Poiirriez-vous me dire aussi d'où vient la différence de couleur que l'on remarque dans les pierres précieuses?

LE rÈRE. File provient sans doute de ce que les pierres colorées contiennent en solution certaines matières métalliques. Ainsi le cuivre .1 pu donner la couleur bleue au saphir et la verte h l'émeraude; le rubis doit sans doute la sienne au fer, et le même métal aura teint en jaune de difTérentes manières l'hyacinthe et la topaze. »

Pendant celle conversation, nous avions continué à parcourir la grotte en divers sens, et Fritz n'avait ]ias eu de repos qu'il ne fût parvenu à détacher un gros morceau de cristal qu'il voulait mettre dans notre musée. Je trouvais cependant qu'il était temps de sortir de l'atmosphère humide que nous respirions et de revenir au grand jour; cela devenait d'aulanl plus uigeul, que nos bougies l'taient presque consumées; mais il fallut auparavant permettre à h'rilz de tirer encore un coup de fusil, afin de pouvoir nous former une idée de la profondeur de la caverne. Le bruit fut elVroyable, et le temps que le son mit à revenir vers nous me ht juger que celle profondeur devait être très-grande.

En sortant de la grotte, nous trouvâmes le pauvre Jack assis par terre et sanglotant. 11 accourut vers nous en nous embrassani et en riant à travers ses larmes: il nous avait crus perdus. Le bruit de nos décharges, qu'il avait enleiulu, lui avait fait croire que la grotte tout entière s'était écroulée sur nous. Je lui demandai ce qu'était devenu Ernest; il me répondit qu il avait pénétré dans un bois de roseaux (jungle), oii sans doute il n'avait rien entendu de ce qui s'était passé.

l'cndaiit que les deux enfant causaient ensemble, examinant el admirant la trouvaille de Fritz, je m'avançai lentement, et je vis enfin le prudent l'.rncst sur le bord du marécage, mais un peu ])liis près de la paroi de rochers que le gué ]iar lequel nous avions passé, .le le trouvai fort occupé à un travail de vannerie qui semblail l'inté'resser beaucoup. 11 avait raiigi' en cercle un certain nombre de roseaux minces, qu'il avait entrelacés tellement avec d'autres roseaux fendu;, qu'ils se réunissaient |)ar le haut en forme de siphon et se lerminaieiil par nue oiiverliire d'environ trois pouces de diamètre, au delà de laquelle les roseaux ]>oiuliis avançaient encore un lieu. Il me dit que son intention élail d'introduire ce panier dans un autre à large ventre el fort long, maisloiil à l'ail fermé par le bout, de façon que la plus pelite oiivcriure du siphon se trouvât placée a peu près aiieenlredii panier fermé. Le but de cette invention était d'attraper des (loissonsqui une fois dans le panier, ne pourraient plus en ressortir. ,1e louai l'esprit de mon fils, el je lui demandai ce qui lui avail fourni l'idée d'une nasse de ce genre. H me réjmndil que c'était le souvenir de la manière dont ou pèche le saumon el l'alose dans sa patrie. Il l'avait d'ailleurs entreprise pour dissiper reuniii qu'il éprouvait dans le marécage.

LE l'i'uiE. Il parait que l'ennui est bon à qncbpie chose. Il iliuine de l'activité aux paresseux.

Kii\i:sr. Il ne faut pas croire que j'aie été tout à fait oisif avaril de tr.i\ailler à ma nasse. J'ai tiré un jeune boa.

IK pîiu:. .Ml! vraimenl? lu as donc été plus heureux que nous.

l'.n ce moiueiil Frilz el Jack s'approchèrent, et ayant eulcndii parler d'un jeune boa, ils lémoignèrent une vive euriosilé de voir lu chasse de leur Irère.

LE ROBINSON SUISSE

«Voyez, leur dit Ernest, voyez ce petit monstre; il a au moins quatre pieds de long

LE PÈBE. Ali! ah! ah! le terrible boa! C'est une anguille aussi belle qu'il eu fut jamais. Voilà un excellent plat pour notre souper de ce soir. »

Je laisse à penser si Fritz et Jack se moquèrent de lui. Il repartit qu'il était tout naturel i|u'il crût avoir trouvé un serpent en ce lieu plutôt qu'une anguille. Quant à moi, je le félicitai de ce que la frayeur uc l'eût pas poussé à se sauver.

ERNEST. Je me suis dit : Si je cours, le serpent me rattrapera peut-être et me saisira par derrière (|uand je serai sans défense. Il vaut mieux l'attaquer bravement. Je l'ai donc couché en joue, et je lui ai cassé la tête d'un coup de feu. Mais ce qui m'étonne , c'est de voir combien ces animaux ont la vie dure.

Nous nous occupâmes de notre plantation jusqu'au soir.

LE PÈRE. Il est vrai que l'anguille, de inèuie (|ue les i;renouilles et les crapauds, ont une grande irritabilité dans toutes les ])arlies de leur corps, irritabilité qui siilisisle encore pendant quelipie temps après la mort de l'animal, ce (|ui lui donne l'apiiarence d'être toujours en vie.

JACK. Papa, vous parliez de manger cette anguille pour souper; mais il faiulra y renoncer, car elle est déjà gâtée : voyez, elle est toute pleine de vers.

ERNEST. Des vers! cela n'est pas possible. Elle est aussi fraîche que si elle était encore en vie.

LE piîRE. Voyous, mes enfants. Ah! je sais ce que c'est. L'anguille ne dépose point son frai dans l'eau comme les poissons; mais ses œufs éclosent dans sou ventre, ce (jui fait i\nc plusieurs naturalistes ont cru (ju'ellc était vivipare. (Je (|ue .lark a ])ris pour <les vers n'est autre chose (|ue de petites anguilles. Ce serait dommage de ne pas les laisser grandir. Il faudra tâcher de les remettre dans l'eau , oii nous les retrouverons en temps et lieu.

Nous nous mîmes après cela eu route pour retournera la maison, oii nous et notre récolte de la journée fûmes accueillis à ravir des amis que nous y avions laissés.

Je ne me eoutcutai |)as de ces pnuuières recherches; j'avais pris la ferme résolution de découvrir d'oii notre monstrueux ennemi était venu, et s'il n'avait pas laissé de progéniture dans l'île. Je me demandai aussi s'il ne serait pas ]iossibie de nous mettre à l'avenir à l'abri de ])areilles surprises en mieux fortihaut l'ermitage d'Lberfurt. IMa proposition d'y faire un voyage obtint l'assenlinu'ul général, et nous nous y préparâmes comme s'il se fût agi d'une expédilion militair<'. En efl'el, je ])révoyais ipie nous serions peut-être plus de quinze jours absents si nous voulions tout disposer, tant pour notre sûreté entière (|uc pour la trnnquillité future de tout notre établissenu'nt. rs'ous finies donc toutes li's provisions nécessaires, el nous préparâmes la voilure el les tentes; nous nous munîmes de torches pour éloigner la nuit les bêles féroces, de chandelles pour nous éclairer,

Pnris. Typorjraphif PInn frères, iniprim

et de tous les vases dont nous devions avoir besoin. Jamais encore nous n'avions fait, pour une expédition, d'aussi x-astes ])réparatifs; et (juaud nous partîmes de Falkeuhorst notre cortège y répondit. Ma femme s'était préparé une place sur la charrette, (|ui était traînée par nos deux bullles sous le joug, tandis que Jack et le petit François les montaient en postillons. La vache était attelée en arbalète; Fritz, sur son âne au pied léger, faisait l'avant-garde ; moi, je marchais, selon mon usage, à côté de la vache, et Ernest à côté de la voiture , de sorte que nous pouvions à notre gré monter moi sur la bête , et lui dans la charrette , du moment oii nous nous sentirions fatigués. Nos flancs étaient protégés par nos chiens et notre chacal, et notre ànon trottait tantôt devant, tantôt derrière.

Notre premier point de repos fut Falkcnhorsl, où, selon notre coutume, nous mîmes eu parlant notre volaille en liberté, ainsi (|ue nos moutons et nos chèxres. Jusque-là nous avions rem.irqué sur le sable de fréi|uenles traces du serpent; mais une fois ([ue nous eûmes ([uitlé Falkeuhorst pour nous rendre à ^Valdel;g, oii nous comiilioiis passer la nuit, ces traces disparurent tout à lait. Je fus surpris aussi de ne plus rencontrer de singes, et le silence le plus profond aurait régné autour de nous s'il n'avait été interrompu par le chant du coq el le bêlement des moutons ((ui nous arrivaient de Waldegg, oii nous trouvâmes notre petite ferme dans le meilleur état et dans une tenue aussi parfaite que si nous ne l'avions quittée (]ue de la veille.

Après le dîner, nous nous disposâmes à aller reconnaître le voisinage. Je pris avec moi le petit François, à qui pour la première fois je confiai un petit fusil de chasse, en lui indiquant les précautions qu'il devait prendre pour ne pas se blesser. Nous voulions parcourir la rive gauche du lac des Cygnes, taudis que Fritz el Jack exploreraient la droite, et ([u'Ernest resterait avec sa mère à la partie supérieure du lac pour rassembler les épis de riz qui seraient mûrs. Cha(|ue détachement avait avec lui quelques animaux pour servir de troupes légères; le chien Bill et maître Knips le singe, dont j'ai oublié de |iarler en décrivant la caravane, restèrent auprès de ma femme et d'Ernest.

0 iu 'a u c u

Ml ^^^

Mes L'iifiiils iiiiiuuL une uisuiiiLmn iiu-dussus de la porte...

Pendaul"(|ue je marchais lran(|uillenu'nt avec le pclit h'rancois sur le bord du lac, dont les roseaux épais ne nous permettaient pas d'approcher de fort prirs, nous voyions de loin les canards et les cygnes noirs jouer sur la surface de l'eau, et l'rancois éprouvait une singuli('re impatience de tirer son premier coup et de fournir aussi de son côt('' (|Meli|ue gibier pour notre i;arde-mani;er. Toul à coup nous entendlmis, du milieu des roseaux, relcnlir un cri désagréable et mèrue etTrayaul, ipii avait quelque rapport avec le mugissement du taureau. Le petit l'fancois'^crul (|ue c'était un de nos bullles.

CI Je lie suis (las de celle opinion, lui dis-je; il serait difTieile que ces animaux se fissent entendre de si loin. Selon moi, c'est bien plutôt un butor, eiir» de rKmpcrrur, nip de X'aiijjirard , 3(i*

LE ROBIJNSOJN SUISSE.

LE PETIT FRANÇOIS. Uii butor est uii oiscau , n'est-ce pas? Oh! je voudrais l)icn lé tuer, celui-là. INIais comiucut est-il possible qu'il fasse tant de bruit '

LE PfiRE. Le butor est une espèce de héron, il est aussi maii;re (|ue les autres oiseaux de la même famille, et sa chair a d'ailleurs un tjiiùt de vase si prononcé, i|u'elle ne forme pas un mets fort délicat. Quant à sa voix, tu viens d'en entendre un bel échanlilloii.

LE PETIT niwcdis. l'our moi, je ne conç<iis pas comment un oiscau dont la tailli' n'a rien d'extraordinaire peut émettre un son prescjue aussi fort «[ue celui qui sort du j;osier d'un taureau.

LE pi;RE. Les cris des animaux ne se mesurent point d'après leur taille. La force de ces cris dépend plutôt de la forme du larynx et de sa proportion avec la capacité des poumons, ainsi que de la force musculaire avec la<]uelle l'air est poussé ii travers le larynx, le gosier et la bouche. C'est ainsi, par exemple, (|ue le rossijjnol et le serin de Canarie ont la voix très-forte, quoi(|uc leur corps soit lrès-|)etit reste, on prétend que le butor, au moment oii il va crier, se fourre le bec dans la vase, et que c'est cela (|ui donne à sa voix une partie de sa force et de sa profondeur.

LE PETIT FRA.NCOIS. Mon cllCr

papa, je serais vraiment bien aise de tuer ce butor.

Quoiqu'il ne soit pas bon à manger, c'est toujours un animal curieux, et ma chasse me fera honneur.

LE PÈRE. Prépare-toi donc, et couche eu joue tout ce i|ui sortira des roseaux. Je vais y envoyer nos chiens, ([ui sauront bien faire lever, (|uel ((u'ilsoit, cet efl'royable cricur. »

A ])eine les chiens furentils partis, qu'un frôlement se fit entendre dans les roseaux; le coup de l'enfant partit, et au bout d'un instant j'entendis des cris de joie : (I Je l'ai abattu! je l'ai abattu!

— Qu'est-ce que tu as abattu? demandai-je.

LE PETIr KRA\t;0L<. Uu pOl'C

sauvage, mais bien plus gros que celui que Fritz tua un jour.

LE PÈRE. C'est de l'agouti ijue tu veux parler. Pourvu que tu n'aies pas tué un de nos cochons (|ui errent en liherté dans le désert! »

l.tant arrivé sur la place, je vis efl'ectivement un animal qui ressemblait un peu à un jeune cochon ; il était bien formé et garni de soies.

Quoi(|ue je lU' rceoinuisse pas d'ahord à quelle espèce

il appartenait, je compris bien (|ue ce n'était pas un de nos cochons d'Europe. L'ayant examiné de plus (U'ès, je vis (|u'il avait environ deux pieds et ilcmi île long, des dents canines, la lèvre supérieure fendue, point de (|ueuc, et les pattes formant des <loigts, dont ceux îles pattes de derrière étaient réunis ])ar une menilirane. Je ne pus niéeoiiiiaitre dans cet animal le ralihii , petit coeliiin d'eau, iiriginiiire de 1' \mérique méridionale, et je m'émerveillai tuujimisde plus en jibis de ce que notre petite ile renfermât ainsi des animaux de toutes les parties du monde, et dont quelques-uns devaient être regardés comme entièrement étrangers aux régions oit nous nous trouvions. Le petit I- raneois m'ayant pressé pour iiiie je lui apprisse quel était l'animal qu'il avait tué, je lui en dis le nom, et j'y ajoutai tous les détails que je savais moi-même à son sujet, savoir: que celte hêle ne sort ijucre que la nuit pour chercher sa pâture; qu'elle marche lentement, nage bien, ])eul vivre longtemps sous l'eau, mange, en s'asseyant sur ses pattes de derrière, toutes sortes de plantes, cl est facile ii apprivoiser; (|ue sa chair est d'un goi'it aj;réal)le, et que son cri ressemble au braiiiieiil de l'.'iiie, ce c{ui e\|ilii|iie pourquoi je l'avais pris pour un liiitor. Je huis en lui f.iisant mon eomplimeiit sur sa chasse.

Lue grande question s'éleva ensuite : qu'en faire:' Le petit François était tort embarrassé. Il essaya, à la vérité, d'abord de porter son gibier, mais ses forces n'y suflirent pas; cependant il ne voulait pas •20»

La défense, du côté des ours, des hurlements honihles.

le laisser là. Je ne voulus point non plus venir à son secours, alin de lui apprendre à s'aider lui-même. Tout k coup il fit un saut de joie et s'écria : « Je sais un moyen! Je viderai l'animal : cela le rendra plus léger, et je pourrai le porter au moins jusqu'à W aldegg. »

Je saisis cette occasion pour faire à mon fils une petite leçon de morale, en lui faisant comparer la tranquillité dont il jouissait avant que l'ambition l'eût poussé à vouloir être chasseur, et avant que cette ambition eût été satisfaite par l'he ireux coup qui lui avait fait tuer le cabiai.

Nous ne tardâmes pas à arriver au bois de pins, et après avoir rempli nos poches de pignons, nous retournâmes à V\'aldegg sans axoir découvert la moindre trace de boas jeunes ou vieux, l.n arrivant à la ferme, nous trouvànies l'.rnest occupé à mettre à mort un grand nombre de gros rats. Je lui demandai d'oii («luvait être venue ainsi tout à coup une si grande quantiti- de ces vilaines bêtes; et voici

les ib'tails que je rei'us à ce sujet de ma femme :

« Ernest et moi, me ditelle, nous avions parcouru la rivière , arrachant et coupant les épis mûrs, ou du moins tous ceux auxquels nous pouvions atteindre ; nous avions en même temps rassemblé une certaine quantité de jiaille de riz pour faire des halais ou des brosses. Cependant Ernest, en traversant la rivière et les roseaux qui y toiiclicnl, arriva à une espèce de jietit sentier qui le conduisit à une langue de terre s'étcndaiit, comme une sorte de jetée, assez avant dans la mer, mais que nous n'avions ])as encore vue, à cause des épais roseaux qui nous la cachaient. Maitre knips, qui, son panier sur le dos, avait fidèlement suivi Ernest, et qui, seniblalile à un petit lutin domestique, m'axait de temps en temps a]iporté sur son dos les épis que nous avions cueillis, s'élança alors soudain en avant sur la jetée, et saisit sur la terre un objet qui avait fui devant lui et qui s'était glissé dans un trou sur le bord de l'eau. Ernest, dans le premier moment, n'avait pas fait attention à cette circonstance, parce qu'il regardait fixement la jetée, afin de découvrir si elle était l'ouvrage de la nature ou de l'art. Il fut bientôt tiré de ses rétlexions par un cri d'alarme, par un mouxemeiit étrange qui avait lieu autour de lui, et par les silllements et les griiieements de dents de maître Knips. C'est là tout ce que j'ai pu voir de la distance oîi j'étais; maintenant Ernest lui-même achèvera ce récit.

— Je courus aussitôt à mon singe, reprit Ernest, et je vis qu'il avait saisi un rat monstrueux par la (lueue, et que celui-ci ne pouvait pas se déi;ager, parce que le peu de largeur du trou ne lui permettait pas de se retourner. Je levai sur-le-champ le bâton que je |iortais avec moi pour sonder le terrain marécageux <le la rivière, et, attirant de la main gauche le rat hors du trou, je le tuai sans réflevion, mais non sans une sorte d'effriii involontaire. Ayant fouillé ensuite dans les riiseaiix avec mon bâton, je découvris une constriietion voûtée ressemblant un peu à un four, et avec un peu d'elVorls je parvins à en briser les voûtes. A l'instant, une douzaine au moins de rats aussi gros (pie le premier me sautèrent entre les jambes. Je frappai d'estoc et de taille, j'en tuai plusieurs, et les autres se sauvèrent dans la mer, de sorte qu'en fort peu de temiis ils eurent tous disparu. Je reconnus alors qu'ils avaieiil li.ibiti- un iilifiie ej lindrique eoiistruit avec soin de limon, de terre glaise, de iiaille de riz et de feuilles de roseaux hachées. Je vis aussi que, sur les deux côtés de la jetée, régnaient plusieurs autres constructions du même genre, et je tâchai d'eu découvrir l'entrée. Bientôt d'autres rats vinrent au-devant

fut pas moins acharnée, cl ils poussaient

LK llOblNSOIS SUISSE.

de iiioi;jo les liiai cmnmo les premiers; les cris (jiie jeliiieat ceux «jiii ct.iient blessés ré|iaiiilireiil l'ahirme dans tout le voisinage, et je ne tardai pas à me voir eiilmiré (riiiie iiuaiitilé incroyable de rats, dont les uns se sauvèrent eUV.iycs, tandis (]ue les autres, ]ilus audacieux, s'assirent sur leurs pieds de derrière et me regardèrent fixement; il y en eut même qui osèrent m'attaquer el qui enfoncèrent leurs dents dans mon bâton. Le jeu alors ne me parut jdus aussi plaisant; je me rappelai l'hisloire de l'évëque llallo, (|ui fut, dit-on, dé- \or<'' par des souris, et je me mis à crier de touies mes forces. iMaitre Knips n'était pas moins embarrassé (|ue moi; il faisait les gambades les plus étranges que l'on puisse voir. Enfin le vaillant Bill arriva à mon aide, el a chaque coup de dent il expédia un rat, de sorte (|u'il ni'eul bienlôl délivré de mes ennemis, dont les survivants se réfugièrent dans la mer. Maman étant survenue après cela, nous rassemblâmes à nous deux tous ces rats, tant morts (]ue Idessés, afin de vous les montrer el pour (|ue vous puissiez nous dire si leurs peaux nous seraient bonnes à (|uelque cbose. "

Ce récit et la description que mon fils m'avait faite me firent venir certaine pensée que j'étais impatient de vérifier, je me lis donc conduire vers la jetée; et après avoir comparé les animaux (|u'Ernest avait tués avec les babilalions ipi'ils s'étaient construites, j'eus la satisfaction de reconnaître (|ue notre ilc possédait encore une ricliesse (|ue j'avais jusqu'alors ignorée. Os rats étaient évidemment des (mda'tnis ou rats musqués du Canada, qui, quoique ]dus petits, uni lieaiicoiip de rapport avec le castor. L'odeur infecte de musc qu'ils répandaient m'en aurait olïert une preuve de plus si cela avait été nécessaire. Je me félicitai de la trouvaille, et je vantai i» Ernest la beauté île la fourrure (|ue ces rats nous fourniraient. « Mais ([u'avonsiious besoin de fourrures dans un climat si chaud? me demaiida-t-il. — Si nous ne nous en servons pas pour nous vêtir, répondis-jc, nous pourrons du moins nous en faire des chapeau.x quand les nôtres seront usés. »

Nous allâmes après cela retrouver ma femme, qui nous avait quittés pour nous préparer un bon souper de riz tout frais bien grillé. Fritz el Jack revinniit en même temps de'leur expédition sans avoir rien découvert de menaçant. En revanche .lack portait dans son chapeau douze ou (|ualorze œufs soii;neusement enveloppés dans une matière eotiuincuse, et Fritz tira de sa gibecière un coi[ de bruyère avec sa poule. En attendant, comme il ne montrait pas un visage aussi joyeux qu il l'aurait dû faire a])rès une si bonne chasse, je lui demandai si par hasard if avait commis la faute de tuer ma poule couveuse.

FRITZ. Oh! non, ])apa : c'est ce que je ne me serais jamais permis; mais il n'en est pas moins vrai que ces œufs sont ceux de la poule de bruyère, que le chacal de Jack a surprise dans son nid, et il la(|uelle il a tordu le cou ])endanl que je tirais le mâle au vol. Pourvu que les fcufs ne soient pas refroidis!

i\ck. Oh! pour cela, je les ai envelop|iés avec grand soin dans ce duvet naturi'l, (|ue j ai enlevé ii des feuilles qui en étaient couvertes comme si (''eût été du colon.

Il-, i4;i\E. rsous allons donc au ]ilus tôt partager ces oeufs entre deux de nos poules qui couvent en ce moment.

i\(;k. Oh! c'est cliarmanll Mais dites-moi dcnic, papa, ([uel est ce duvet que je viens de trouver:'

i.K rkiiK. Si je ne me trompe, il provient d'une plante assez commune au Cap, oii l'on a déjii fait des bas et des gants de son duvet; les l)otani>tcs l'appellent bujilex/s rjii/antfa. Son duvet nous deviendra lort iilile pour le mêler avec les poils du rai musqué.

l'endant que le souper cuisait, il fallut (|iie tout le monde s'occupât à dépouiller les rats, qui étaient presipie aussi gros que de petits lapins. (Juant au cabiai de Jack, apri's l'avoir é|iilé au feu, n'ayant point de vase pour l'échauiler, la(|ii(lle opération, par parenthèse, répand une odeur (|ui n'a rien fl'agréable, je le partageai <'n ([iialre i|uartiers et je jetai la tête aux chiens. Ma femme en lit griller un eigol pour le souper; mais nous lui trouvâmes un g'oùt de vase si fort qu'il nous fui impossible d'en manger, l'iiis lard, nous essayâmes de saler et de fumer la bète; mais sa chair ne nous plut pas davantage de celle manii're, et nous liiiimcs par l'abandonner tout entière à nos chasseurs (|uadrupi'des.

Iliiiaiit le souper, mes enfants me demandèrent la cause de la forte odeur de musc que répandait l'ondatra, et quel avantage cet animal pouvait en tirer.

LU riiiE. Hicn n'est plus facile (|ue de reconnaître d'oii vient cette odeur; mais, i|uanl ii son iisaije, j'avoue ([lie je n'en ai pas encore trouvé d'explication satisfaisante. Elle provient d'unie malière resscitiblant un peu ii la cire ipii se forme dans les oreilles, et que sécrètenl de petites glandes placées entre cuir et chair à la région de l'anus. Son odeur, (|ui est tantôt agréable, tantôt fétide, sert sans doute à ces animaux à la fois pour se reconnailre enire eux et pour attirer les |ietites bêles dont ils se nourrissent; peiit-èlre aussi son usage estil d'éloigner leurs ennemis.

rr.nz. Y a-l-il encore d'autres anim;iux (|ui sécri'lenl des matii'res

odorantes, et cette sécrétion se fail-elli' toujours au même endroit?

i.F. l'kiiiî. Il y en a encore plusieurs, cl preMpie loiijuurs les glandes

sont placées de même; tels sont la hyène, le lil.iiiei.ii, le castor. La

matière (|ue l'on lire de ce dernier animal prend, quand elle est sèche, a peu près la consistance de la cidophane; on l'appelle riirtlurnan, et elle est d'un grand usage en médecine contre les maladies nerveuses; son odeur est fortin cl désagréable , celle de la civette est plus douce; mais le plus célèbre de tous ces animaux est le porle-musc. Ce (|u'il y a de reman[iiable, c'est que ces matières senleul toutes mauvais (|uand elles sont fraîches, et n'ac(|uièrent une odeur de parfum i|u'en vieillissant.

nuTZ. Comment s'y prend-on pour recueillir cette matière? i.E pi KE. Dans la plupart des cas, on est obligé de tuer 1 animal ([ui la porte; mais la civette et la genelte fonl exception. Elles se laissent apprivoiser, el en les gardant dans les maisons, ce qui se fait surtout dans le Levant et quel(|uefois aussi en Hollande, on parvient à leur enlever de temps en temps leur musc.

i.E l'ETir l'RAMius. Si iious poiivious aussi eu prendre et en apprivoiser (|uelques-uncs, cela serait bien gentil, et je vous réponds (|uc je saurais fort bien leur retirer le parfum sans qu'elles s'en aperçussent.

i.E riiBE. Oui, mais il ne faudra pas les laisser approcher du poulailler; car je te préviens (|u'elles sont très-friandes d'o'uts frais et de jioulets.

Fuirz. Le porle-musc ne s'apprivoise-l-il pas?

i.E pîiuE. Je crois que cela ne serait pas impossible; mais il est probable que cela rendrait son musc moins fort el moins abondant, et que c'est jiour cette raison qu'on ne l'essaye pas.

FniTz. Celle matière esl donc l'objet d'un commerce important? LE riîRE. Il s'en fait un commerce très-considérable dans le Levant. La matière sécrétée par le porte-musc découle dans <leux petites vessies (ju'on lui enlève et que l'on xeiid au poids; et quoiqu'il y ait toujours des jiréposés du gcuivernement chargés de vérifier les vessies et d'y apposer leur sceau, les chasseurs trouvent encore moyen d'en retirer une partie du musc et d'y substituer des matières étrangères pour augmenter le poids.

Le souper ayant pris lin avec cet entretien, Ernest, qui était assez friand de sa nature, poussa un grand soupir, et dit (|ue le mauvais goùl de la chair du cabiai lui restait toujours dans la bouche, el (|u'il ne serait pas fâché d'ax'oir (juelque chose de bon pour son dessert. Aussitôt ses deux frères Jack et François coururent il leur gibecière, et en tirèrent l'un une noix de coco el quelques Clignons , l'autre certains fruits qui nous étaient encore inconnus. Ils ressemblaient à des pommes; mais leur surface était raboteuse, d'un vert clair, et ils répandaient une odeur de cannelle. Les deux petits posèrent leur récolle devant Ernest.

«C'est fort bien, mes enfants, m'écriai-jc; mais {|uelle esl celte pomme que Jack nous ajiporte? Je n'en ai pas encore vu de senil)lable, et je serais bien aise de savoir s'il en a déjii goûté.

lACK. Oh! non vraiment, quoiipie j en aie eu bien envie; mais Fritz m'a recommandé de n'y pas loucher (|iie maître Knips ne nous eût donné l'exemple d'en manger, allcudii que ce pouvait être le fruit du mancenillier, qui est un poison mortel pour les hommes. »

Je louai la prudence de Fritz; mais je remarquai ipie ce fruit ne ressemblait point a celui du mancenillier, qui a un noyau, tandis i|ue celui-ci renfermait des graines comme nos pommes d'Europe. D'ailleurs son odeur était suave, ce (|ui présentait une différence de plus, l'endant (juc je faisais celle dissertation, le singe, attiré par l'odeur, s'était ijlissé ii mes côtés, el avait enlevé, le plus adroitement du monde, la moitié du fruit i|ue j'avais posé par terre; il la mangea avec un si grand air de satisfaction, cpi'il ne nous resta aucun doute sur sa salubrité, ,1e laisse à juger de la joie de mes enfants, qui, parfaitement tranquillisés par l'exemple de knips, se jetèrent avec tant d'a\idilé sur ces fruits, (|u'à peine en pus-je sauver un pour ma ma fi'iume el un pour moi. Ouand Fritz me demanda le nom de cette production nouvelle, je lui répondis que je la prenais pour la |)Omine de cannelle, communément appelée c«r/nn!t'» . qui est une espèce de corossol, el (|ui est originaire <les Antilles. Mais le bon h'riti n'écouta pres(|ue pas ce ((ne je lui disais; il était tellement fatigué des travaux de la journée, (|U il s'endormit pendant i|iie je lui parlais. Cela me rappela (|ue nous avions tous, comme lui, besoin de repos ; nous nous couchâmes (Uuic sur nos sacs de coton, dans noire jolie cabane de V\ aldegg, et nous y dormîmes paisiblement jus(|u'ii ce que les premiers rayons du soleil vinssent nous réveiller.

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