‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 115 sur 219 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

Travaux de ménage. — La litière. — Le serpent monstrueux. — Sa mort et celle de l'âne. — Entretien sur les serpents venimeux.

J'avais, à la vérité, formé le projet de m'occuper, dès que la saison des pluies serait terminée, d'ensemencer un carré de terre de nos difl'érenles espèces de grains, afin (|u'à l'avenir toutes nos ré coites pussent se faire à la fois et nous occasionner, par conséquent, des travaux moins pénibles qu'en ce moment, oii nous étions oblijïés de courir sans cesse d'un endroit k l'autre. Plusieurs raisons me forcèrent toutefois de renoncer, pour le moment, k cette idée, et je songeai (|u'il n'y avait rien de i>lus pressé ipic de faire un métier pour ma femme; car, au grand reg'-et de cette bonne ménagiu-e, notre fonds de linge commençait à diminuer visiblemcnl. 11 fut très-heureux pour moi, dans cette occasion, <|ue j'eusse pris plaisir, dans ma jeunesse, à visiter souvent les atelii'rs des tisserands et d'autres ouvriers de ce genre. Je réussis assez bien, mais n'ayant pas d'amidon, et sentant la nécessité de ménager notre farine, je fus ohligé de me servir, en place, de colle de poisson pour enduire les fils et les empêcher de glisser.

Le travail auquel j'avais employé cette colle m'inspira l'idée d'en faire des carreaux de vilrc. IMes enfants se moquèrent de moi et secouèrent la tête; mais je leur répondis, de mon côlé, par un signe affirniatif que j'étais siir de mon fait. Je pris donc une certaine quantité de notre colle la plus fine et la plus claire, et i> force de la faire bouillir, de l'éclaircir avec du blanc d'iruf el de l'écumer soigneusement, je la rendis limpide comme de l'eau. Oiiand elle fut réduite jusr|ii'à la consistance du miel, je la fis coulcrsiir le marbre de notre console, que j'avais d'avance garni d'un rebord en cire pour empêcher que le li(|iiide ne se répandit. J'avais pris, en outre, la précaution d'enduire la console d'hiille afin de pouvoir enlever la colle sans la briser; de sorti' que, (|iiand elle se fut refroidie, je me Irouvai «voir uni' belle plaque bien liausparenle et encore assi'z molle pour que je pusse la tailler en carreaux. (Juoi(|ne mon verre ne fût pas brillant comme du cristal, je suis convaincu (|u'il valait bien le lapis speculuiis des Romains, et il était ineonleslablemeiit plus Iransparentqiic la corne <lont on se sert pour faire des lanternes d'écurie. En un mot, on admira mon invenlion comme un chef-d'œuvre, cl ma femme ellc-niêmc sourit en voyant la manière dont je m'y étais

pris pour suppléer à une perte ((u'elle regardait comme irrépalalile.

J'avais si bien réussi dans ces deux enireprises, que je crus pouvoir m'aveutiirer dans nue troisième plus diliicile : il s'agissait de confeclionncr, pour mon petit éciiyer, la selle avec ses dépendances, qu'il me deinandail depuis si longtemps. I.a partie du bois était di'jà taillée. La ])eau de Uaiigiiroo el celle de chien marin me servirent ilc cuir, et je bourrai le siège avec cette mousse dcuit j'ai déjà parli'. Apri's lui avoir fait subir une préparation dans le but d'empêcher qu'elle ne se séchât et ne se réduisit en poussière dans les grandes chaleurs, je reconnus avec plaisir qu'elle remplacerait assez bien le crin dont je manquais. La selle faite, je me mis à fabriquer des brides et des courroies de toute espèce, tant pour nos lièlcs de selle (|iie pour celles de trait; mais, comme je n'étais pas extrêmement adroit dans ce travail, je me vis plus d'une fois forcé d'aller prendre, comiiie un tailleur, mesure sur le corps de l'animal lui-même. (^)iiand tout fut terminé, nous troiiViàmes un embarras auquel nous n'avions pas pensé : nos deux bêtes de trait ne xoulurent absolument pas plier sous le joug, et je ne serais jamais parvenu à les y accoutumer si les anneaux que j'avais passés dans leurs naseaux ne les eussent rendues beaucoup plus dociles qu'elh's ne l'auraient été sans cela. Lorsque j'attachais ces deux anneaux par une courte ficelle, il suflisait de frapper légèrement un coup sur le milieu de la ficelle pour que ces deux animaux, d'abord si récalcitrants, se dirigeassent droit au but oii je voulais les conduire.

Ces travaux nous occupèrent exclusivement pendant plusieurs jours; après quoi, le grand passage de ces poissons (|iii ressemblaient aux harengs eut lieu de nouveau comme l'année précédente, et je ne crus pas devoir négliger cette occasion de nous approvisionner de cet excellent aliment. Celte visite fut suivie de celle des chiens de mer, de la peau des(|uels je fus, cette fois, bien plus avide encore que la première, attendu que je m'étais mis depuis peu à travailler le cuir, el que je roulais dans ma tête le plan de plusieurs autres objets qui ne devaient pas nous être moins utiles que les premiers, sans eompler ceux de luxe i|ue mes enfants ne cessaient de me demander. Nous entreprîmes donc la chasse aux chiens de mer, dont nous tuâmes environ deux douzaines de différentes grosseurs. Uu reste, ces amphibies, indépendamment de leurs peaux, nous fournirent une quantité fort raisonnable de boyaux, de vessies, de lard et d'huile.

Après nous être', pendant si longtemps, livrés à des travaux casaniers, mes fils auraient bien voulu enlreprendre de nouxeau quel(|ue partie de chasse dans l'intérieur de l'île; mais je jugeai nécessaire de mettre auparavant à l'épreuve notre talent pcuir la vannerie, car ma femme me priait instamment de lui procurer plusieurs paniers, tant pour rap|)orter les fruits à la m.iison que pour conserver les provisions recueillies. Nous rassemblâmes donc une assez grande quantité débranches d'osier, que nous coupâmes sur les arbres qui naissaient abondamment à l'autre bord du ruisseau des Chacals; car je ne voulais pas sacrifier à nos premiers essais les beaux roseaux ([ue Jack nous avait rai>portés, et je fis bien, car ces essais furent si informes, que nos paniers ne purent servir tout au plus qu'à transporter de la terre ou des ordures. Peu à peu cependant nous devînmes plus habiles, et enfin les paniers qui sortirent de nos mains furent, sinon élégants, du moins grands el commodes. Je les avais garnis d'un rebord avec des anses aux quatre coins, au travers des((uelles on poiixait passer des perches, de sorte (jue deux d'entre nous, en les appuyant sur leurs épaules, seraient en étal de porter de cette façon des fardeaux assez lourds. Celle dernière invenlion réjouit fort mes enfants, qui voiilurenl en faire sur-le-ehanip l'essai. Jack et Ernest forcèrent le petit François à se inellre, bon gré, mal gré, dans un panier, et le porlèn'nl ainsi en triomphe.

<i ICn vérité, l>aiia , s'écria Fritz, nous dex'rions faire une sorte de litière d'osier, dans laipielle maman pourrait voyager plus commode ment que dans notre charrette ou sur le dos d'un de nos ânes. »

J'approuvai cette idée, en remari|uant toutefois, seulement, que dans l'Inde, oii l'on se servait de palanquins, car ce que l'on se proposait de faire ressemblait plutôt à un ]>alanqiiin qu'à une lilière, dans l'Inde, dis-je, on prenait, pour les porter, des esclaves vigoureux el accoutumés à cet exercice fatigant, tandis ipie nous n'avions personne qui pût remplir cet oflice pour ma femme.

«Comment! s'écria Jack, mon brave Slurm et l'adroit Brummer du petit Franiois ne sont-ils pas assez forts pour porler maman?

t.K l'iiiu;. Par ma foi, voilà une exeelli'iite idée de mou cher étourdi ! Ce sont, en elT<'l, là deux fort bons porteurs de palanquin, lires de la caste des parias de la nature.

lE PETIT FiiAxçois. (,)u'esl-cc quc c'est qu'un p:iria , s'il vous plaît, mon cher papa:' Je ne comprends pas non plus le mot de caste.

i.B rîiiE. Le peuple himlou, mon enfani, est ilivisé en quatre grandes classes de personnes i|ue l'on appelle des castes. On ne peut jamais sortir de la caste dans laquelle on est né, el thacunc d'cnire elles a des prolessions qui lui sont propres. Celle des parias est la dcrnii're de toutes, elles est gcMiéralenicuil méprisée, et elle se consacre aux travaux les plus pénibles et les plus humiliants.

JACK. Mon cher papa, permettez, je vous en prie, que le petit Fran-

LE ROBIKSOW SUIbSli.

cois et moi nous fassions l'essai île nous faire portcf par nos parias quadrupèdes. IS'ous verrons par là si le métier de porteur de palanquin leur plaît. »

Je ne pus m'cmpêclier de sourire en songeant à la vivacité de la jeunesse, qui, dès qu'elle a formé un projet, veut sur-le-champ le mettre à exécution. Cette fois, je consentis avec plaisir à l'essai que l'on voulait faire; car j'étais curieux moi-même de savoir comment ils s'y prendraient. lAIes enfants s'em]iressèrent donc d'aller chercher la trompette, et sonnèrent le rappel dans un style parfaitement militaire; sur quoi toutes nos hêtes arrivèrent sans retard au rendezvous. Sturm et Brummer furent mis en réquisition pour l'épreuve, sauf à la tenter une autre fois avec des animaux moins dociles encore.

Il fallut, comme de raison, leur essayer les nouvelles selles, ce qui ne parut pas leur faire plaisir du tout. On enleva les étriers, on fit à la hâte, avec les étrivières, deux nn'uds coulants pour faire entrer les bâtons du panier, (|ui y furent en outre attachés avec deux fortes cordes pour les empêcher de glisser. Tout cela se fit le plus facilement du monde, Jack et François ayant dressé leurs bêtes respectives à se baisser au commandement et à ne se relever qu'à un commandement nouveau. Cela fait, Jack s'élança sur le buBle, qui était à l'avant, le petit François sur le bœuf à l'arrière, cl Ernest monta gravement dans le panier, qui reposait encore tranquillement à terre. Alors les deux eaviiliers crièrent à la fois à leurs montures de se lever; elles obéirent sur-le-champ et eomineneèrent à marcher d'un pas majestueux. Cette litière d'osier librement suspendue formait réellement une xoiture fort agréable, et son balancement était aussi doux que celui du carrosse le plus élégant placé sur des ressorts d'acier.

Bientôt cependant nos deux postillons s'ennuyèrent d'une marche si lente, ils pressèrent le pas de leurs bêtes; et Ernest lui-même, quoique naturellement un ])en peureux, troiiva cette manière d'aller fort amusante, ([uoii|ue, de temps en temps, il s'accrochât aux deux côtés du panier lorsqu'il recevait une secousse un peu forte. Cependant, comme les enfants ne peuvent jamais garder de mesure en rien, ils finirent par exciter si fort les bêtes, que celles-ci se mirent au grand galop, ce qui secoua le panier d'une manière si effrayante, qu'Ernest, partagé entre la colère, la frayeur et la honte, poussa les cris les plus terribles, suivis de larmes abondantes, jusqu'à ce qu'enfin les coursiers, après avoir achevé le lourde la grève, du ruisseau des Chacals et l'enceinte de ZeUheim, vinrent s'arrêter d'eux-mêmes devant nous, comme pour recueillir les applaudissements qu'ils avaient mérites.

La scène ne se termina pas aussi joyeusement qu'elle avait commencé; des i)laintes et des cris, on en vint aux querelles; et je fus oblige d'imposer silence aux enfants en leur faisant reiuar(|ucr combien facilement une plaisanterie jioussée un ])eu trop loin ]ieut dégénérer en dispute. (\)uand ils se furent réconciliés, ils ramenèrent les bêtes à l'écurie, et déjà ils formaient les plus beaux plans de promenade en lilière pour le lendemain, quand une apparition inattendue et terrible dissipa soudain leur gaieté et nous obligea de nous livrer aux soins les ])lus sérieux.

J'étais assis, avec ma femme et Frit/., sous le bos(|uet devant noire nouvelle demeure, oii nous causions tran<|uillement, quand tout à coup Fritz se leva de son tabouret, lit (|uel(|U(s ])as sur la poinle des pieds, et jeta un regard attentif le long de l'allée qui s'étendait depuis le ruisseau des (Chacals jusqu'à l'elsenheim. Au bout de ((uel()ues instants, il s'écria : « (^iiel est donc cet objet (]ue j'aperçois là-bas qui se meut si singulièrement ' Il ]iarait se rapprocher de noiLS, et en avançant il fait voler autour de lui un nuage de poussière. 11 faut que ce soit <|uelque chose de bien graïul et de bien fort.

i.A MERE. C'est peut-être un trou|ieau de moulons ou de cochons.

inrrz. Oh! non jias! c'est quel(|ue chose de fort extr.iordinaire. On dirait tantôt un gros câble cpic l'on tirerait sur le sable en le déroulant, tantôt un petit mât qui s'élèverait de lui-même de dessus la terre.

i,K PÈRE. Il faudra donc que j'ap|ie!le ma lunette d'approche à mon aide. Pendant c[ue je vais la elierelicr dans ma chambre, continue à lenir les yeux fixés sur cette étrange apparition! »

(,)uand je revins, Fritz me dit (|u'il ne s'était rien jiassé de nouveau penclaiil mon absence, le nninstre n'avait pas bougé. Du reste, il ne pouvait disliuguer aucune trace de pieds.

« En vérilé, l'ritz, dit ma femme, lu m'effrayes avec les singulières observations. Je vais rentrer à la maison pour tout fermer et je vous porterai vos armes. Je ne sais pourquoi je me sens saisie des plus Iristcs pressenlimeiUs.

rRirz. Et moi aussi, je commence à avoir un jieu peur. Qu'en ]iensez-vous , jiapa :'

i.i; piÈRE. La chose me paraît sérieuse. Que les trois enfants ne sorleul pas! Ils n'ont ipi'à rester auprès de leur mère et l'aidera apprêter nos armes. Après cela, ils monteront tous sur la terrasse et se meltnuit armés à l'affût devant les fenêtres du haut. . FRrrz. INlais que croyez-vous doue, mon ])ère, que cela soit?

i.K pi;r,F.. Je soupçonne ou, jiour mieux dire, je suis sûr que c'est un énorme serpent. INous aurons un combat à soutenir.

FRrrz. Eu ce cas, je ne resterai pas en arrière. Je vais chercher nos fusils et une couple de haches.

LE pÈuE. Prends garde, mon fils. Ces reptiles ont la vie fort dure et une force terrible, lu ferais mieux de monter auprès des autres, et de préparer mon jilus gros fusil. Je ne tarderai pas à vous suivre , et alors nous nous entendrons sur ce qu'il y aura de mieux à faire. »

Fritz me quitta à regret, et moi je continuai à examiner le monstrueux serpent. Il était déjà beaucoup trop près pour (|u'il fût possible de l'arrêter en coupant notre ponl. Il s'avançait en droite ligne vers noire demeure, et ne paraissait relarder sa marche que par un motif de prudence, soulevant <le temps à autre la partie supérieure de son corps, à une hauteur de quinze ou vingt pieds, comme pour regarder autour de lui. Aussilôt ijuc je le vis engagé sur le pont, je me retirai en prenant grand soin de fermer la porte le plus doucement possible, afin de ne pas lui donner l'éveil par le bruit. Ayant monté rapidement 1 escalier, je trouvai toute ma petite garnison sous les armes, mais ayant bien besoin de ma présence jiour soutenir son courage. Fritz me donna mon fusil. Le silence était si profond, ([ue l'on aurait pu entendre voler une mouche. Nous primes place derrière les fenêtres garnies de barreaux, d'oii nous pouvions tout voir sans être aperçus.

Le monstre avait dépassé le pont, et sa marche devenait en apparence plus incertaine, comme s'il se fût donlé qu'il approchait de l'habitation d'êtres humains. 11 était pourtant parvenu à environ cent cinquanle pas du lieu où nous nous trouvions, quand Ernest, moins peut-être axec intention que par refl'cl de la peur, et sans (|ue je le lui eusse commandé, lâcha la détente de son fusil. Jack et le petit François l'imitèrent; el, à ma grande surprise, leur mère, qui, dans cette occasion, se conduisit en véritable amazone, tira un coup de son côté.

En attendant, celle quadruple décharge n'eut d'autre résultat que d'eflVayer un peu le monstre, qui imprima à ses mouvements une rapidité que , vu sa grosseur, je n'aurais pas crue possible si je n'en avais pas été témoin oculaire. Du reste, je ne pus découvrir s'il était blessé ou non. Fritz el moi tirâmes alors en même temps, mais sans plus de succès; le monstrueux reptile alla se cacher dans les épais roseaux de la mare aux Canards, à gauche de notre habitation. A cette vue, nous poussâmes tous à la fois un cri de satisfaction. Nous nous sentîmes comme soulagés d'un poids énorme; puis chacun se mit à vanter la iirudence avec lai[uelle il avait tiré : les uns élaient bien sûrs d'avoir blessé l'eiinemi, les autres expliquaienl leur peu de succès par la faible charge de leur fusil et l'épaisseur de la peau du ser])ent. 11 n'y eut ()u'une voix sur la grosseur énorme de l'animal, au(|uel, pour ma part, je donnais Irenle ou quarante pieds de long, et plus de dix-huit pouces de diamètre au milieu du corps. Cependant j'éprouvais une xive in(|uiél\ule du voisinage d'un animal si dangereux, ainsi i|ue de l'idée que nos armes à feu elles-mêmes avaient été impuissantes dans cette occasion. Je craignais (jue, (juand même nous finirions par remporter la victoire, elle ne nous coûtât trop cher. Je commençai donc par publier la défense de quitter la maison de la soirée , sous quelque prétexte que ce fût , et l'ordre de ne pas sortir pendant (|uelques jours sans ma permission expresse.

Durant trois longues et cruelles journées, la crainte de notre voisin nous tint comme bloqués chez nous. Je ne permettais à aucun de mes enfants de faire un pas hors de la maison, et ma femme et moi ne sortions nous-mêmes (lue pour des instants fort courts , et quand une nécessité urgente nous y obligeait. Notre ennemi, cependant, ne se montrail pas, et nous aurions pu croire (|u'il était ressorti de la mare par un autre côté, si les mouvements incpiiets de nos oies et de nos canards ne nous avaienl prouvé trop clairemenl i|u'eux aussi élaii'ut avertis de la présence du reptile. Leur vol était incertain, ils poussaieni des cris inusités; et au lieu de passer la nuit sur les bords de la uiare, ils allaient tous les soirs chercher un refuge dans l'île des ltei|uins.

Mon embarras augmenlail de jour en jour. Notre ennemi, caché au fon<l des roseaux, était complètement à l'abri de nos allac|ues, et d'ailleurs tons nos travaux étaient suspendus et soufliaient cruellement de l'incertitude et de l'eiTroi au milieu desquels nous vivions. Nous fûmes enfin tirés de notre pénible silualion par notre vieux baudet; mais il se laissa guider, dans celte occasion, par une témérité si ]ieu raisonnée, qu'elle lui ôla tout le mérite qu'il aurait pu avoir, et l'empèeha d'acquérir la même gloire (jue les oies du Capitule.

Le peu de foin (|ue nous avions conservé dans noire i;rollc depuis la saison ]iliivieuse, el (|ui était principaicmeut destiné à la vache, se trouva tout consommé dans la soirée du troisièiue jour ; il f.îllutdonc absolument penser soit à renouveler la provision de fourrage, soit à trouver quel(|ue autre moyen de faire subsister nos bêles. N'osant pas sortir, nous n'imaginâmes pas d'autre moyen que de les mettre en liberté, afin (]u'ellcs clierehassenl leur nourriture elles-mêmes. Mais, pour que le serpent n'aperçùl ni nous ni les animaux, nous résolûmes de leur faire prendre un chemin détourné, et au lieu de passer le ruisseau sur le i)onl , de le leur faire traverser à gué tout près de sa source. En eonséi|nence, dans la quatricune matinée de notre siège, immédialeiucnl après le déjeuner, nous attachâmes toules nos bêtes l'une à l'autre, soit par la (|ueue, soit par les ])ieds de derrière. Fritz, qui de tous les enfants avait le plus de courage cl de

LE ROBINSON SUISSE

piésence d'esprit, devait, monté sur sou Lciclilfiiss , conduire la prcmicrc bête ])ar le licou; et il avait ordre, si par hasard le reptile se moulrail, de prendre la tuile avec toute la rapidité possilile, et de se réfugier à Faikcnliorst. Je portai ma i'euime et les autres enfants, comme la première fois, au haut de la maison; (piuut ii moi, je me idaçai à uu coude (|ue faisait le ruisseau d'où je pouvais voir distinclemcnt la mare, mais oii j'étais assez près pour pouvoir, en cas de liesoin, rentrer dans la maison, et prendre part au feu de file que l'on ferait contre le monstre, et, ii ce que j'espérais, avec plus de succès que la première fois.

Mais, avant d'aller prendre mon jioste, j'aidai à attacher ensemble nos bêles; malheureusement, il y eut un peu de temps de perdu, et ma femme, qui ue le savait pas, ouvrit un peu trop tôt la grande lirille. Kn ce moment, notre vieu\ baudet eul un accès de vivacité dont je ne l'aurais pas cru capable. Le repos qu'il goùtail depuis trois jours et la bonne nourriture l'avaient apparemment mis en gaieté et avaient doublé ses forces. 11 se débarrassa donc de siui licou, sortit de la grille et se mit à faire les cabrioles les plus risibles. Fritz, qui était déjà monté sur son coursier, courut apri's lui pour le rattraper; nuiis l'âne, à qui sans doute sa nouvelle liberté plaisait, ne voulut pas se laisser reprendre et courut di' toutes ses forces du côté de la mare. Fritz et moi le rappelâmes d'abord par son nom; après (|uoi, mon fils se disposa à le poursuivre. Je n'eus que tout juste le temps de lui crier de revenir; et, grâce au ciel, il m'obéit sur-lechamp; car l'âne étant arrivé dans le voisinage des roseaux de la mare, nous aperçûmes à notre grand elTroi le gigantesque serpent (|ui commençait (i se remuer. 11 éleva la tête à huit ou dix pieds de haut, regarda autour de lui avec des yeux clincelants, ouvrit urce gueule cITroyable et en fit sortir une langue Iburehue et acérée. Eu ce moment, le pauvre fugitif, tout fier d'avoir échajqié ii notre poursuite, célébrait sa victoire par un hi lian retentissant; mais le monstre, content de la proie qui s'offrait à lui, s'elaura, avec la rapidité d'une llèclic, sur le malheureux animal, l'entortilla, le serra, le pressa, et sut éviter, avec une précaution admirable, les coups de pied de la victime (|ui se débattait.

Un cri universel d'horreur et d'efTroi retentit, et tout le monde s'approcha, par un mouvement spontané, du ])(iste que j'avais choisi et vers lequel je m'étais moi-même involontairement avancé. De là nous fûmes spectateurs affligés de la triste catastrophe que, vu la position du pauvre âne, on ue pouvait pas appeler un combat. A la vérité, mes enfants me pressaient de commander le feu; mais je ne cessais de leur répondre que nous n'y gagnerions rien, et (ju'il était à craindre que, si nous blessions le monstre, il n'abandonnât la proie i|u'il tenait pour diriger toute sa fureur contre nous. J'ajoutai i|ue ce qu'il y avait de mieux à faire était de rester tranquilles derrière le coin du rocher où nous étions placés et de guetter tous les mouvements de notre ennemi. Comme il n'était plus possible de sauver notre âne, il fallait saisir le moment où le reiitile serait occupé à avaler sa proie pour l'attaquer avec moins de danger. JACK. H ne l'avalera pas, je pense, d'un seul coup. I.F. pi:iiE. Les serpents n'ayant point de dents niâchclières, il faut bien (|u'ils avalent leur proie lout entière.

i.r; PETIT FBAxcois. >Liis comment est- il possible (|ue ce serpent puisse, d'un seul coup, détacher la chair et les os de l'animal ?

i.E ri-iiE. Il ne cherche pas à se donner cette peine ; il avale le tout ensemble.

l'eiulant que nous parlions ainsi, le serpent avait déjà commencé son horrible opération de broyer les os de sa victime pour en faciliter le passage dans sa gueule. Je n'essayerai jias de décrire ce spectacle : ma femme ne put en supporter la vue, et se retira avec le petit François. Je n'en fus pas fâché, car j'avoue (|uc moi-même je détournai jilusieurs fois les yeux en frisscumant , surtout lorsque, après avoir mis l'âne dans l'état (|u'il voulait, le monstre l'eut couelu' |iar terre et eut commencé à le couvrir d'une épaisse bave vis((ue\ise qui devait le faire ijlisser sans difliculté juscpi'au fond de son estomac. (Jet épouvantable re)>as se prolongea depuis sept heures du matin juscjii'à midi, l'out l'animal était alors avalé, à l'exception de la tète, (|ui se montrait encore, et qui semblait avoir plus de peine à ])asser que le reste.

.le n'ai sans doute pas besoin de dire qu'en assistant à ce drame affreux je ne cherchais nullement à satisfaire une vaine curiosité, ,1e voulais d'abord saisir, s'il était possible, le moment le plus avanta- !;eux pour attaipier le monstre, et ensuite accoutumer mes enfants à de pareils spectacles, afin que, dans l'occasion, ils pussent conserver la présence d'esprit nécessaire pour se défendre. J'avouerai cependant que, frap]>é par ce qu'il y avait de neuf et d'étrange ilans cette scène, nous avions de la peine à en détacher nos regards. Tout à coup je compris ipie le moment si longtemps attendu éliiit arrivé, et, avec un mouvement de joie inexprinuible, je m'écriai :

«Courage, mes amis, courage! il dépend maintenant de nous de tuer le nninslre ; il est hors d'étal de se défendre. •

Je sortis aussitôt \v. premier de notre embuscade, et, le fusil liamlé, je m'approchai jusqu'au bord de la mare. Fritz me suivait en véritable chasseur; mais Jack resta d'une dizaine de pas en arrière et montra, du reste, une crainte toute fralernelle. Ma femme et le petit

François n'étaient pas revenus près de nous depuis le moment oîi ils nous "avaient laissés. Quant à Ernest, il poussa la prudence jusqu'à ne pas i|uilter notre poste, et je me promis bien de lui reprocher sa poltronnerie.

Quand je fus arrivé à dix-huit ou vingt pas du reptile, je lâchai mon coup, cl Fritz en fit autant pour me soutenir. Nous reconnûmes sur-le-champ que nos balles avaient fracassé le crâne de l'animal. Ses yeux, naguère si étincelanls, perdirent leur éclat; l'avant-corps et la gueule demeurèrent immobiles, comme ils l'étaient au|)aravant; mais le train de derrière s'agita terriblement. Nous y courûmes cependant , afin d'achever le monstre par deUx coups de pistolet, à la suite desijuels la ipieue fit encore (luelipies mouvements couvulsifs et s'étendit, au bout de quelques secondes, par terre, comme le timon d'une grosse charrette à foin. En ce moment, Jack, voulant avoir aussi sa part de l'honneur de notre victoire, accourut et lâcha dans le ventre du serpent un coup de pistolet, que je jugeai tout à fait inutile; et pourtant le monstre, comme éleclrisé, souleva encore une fois sa queue, la lança en avant contre l'imprudent enfant et avec tant de force, ((u'il alla rouler dans la poussière comme un brin de paille poussé par le vent; heureusement, il n'eut d'autre mal (pi'un peu de surprise. Il se releva bientôt , et vint , avec la mine la plus comique, se mettre en posture de défense. Mais cette fois ses démonstrations furent réellement superflues : le serpent restait étendu et sans mouvement; la mort qu'il avait donnée à tant d'animaux venait enfin de le frapper lui-même.

Nous sonnâmes avec joie l'hallali, et nos compagnons, qui s'étaient tenus à l'écart, s'empressèrent de nous rejoindre. Ernest arriva le premier ; ma femme et le petit François vinrent plus tard ; ils s'étaient d'abord occ\ipés à rendre la liberté à nos bêtes.

Je laisse à penser la sensation de bonheur et de tranquillité dont nous fûmes remplis quand nous nous vîmes délivrés d'un ennemi (|ni nous tenait ainsi, depuis c(uatr<' jours , assiégés dans notre maison. Nous nous assîmes tous devant notre porte , et nous commençâmes une conversation dans laquelle nous repassâmes nos aventures des derniers jours, et inues des jirojets pour l'avenir. Le petit François demanda si la chair du serpent ne pouvait se manger, sur r|uoi ses frères se récrièrent avec les manjues de la plus vive répugnance. Ma femme reuiarqua, en outre, (pi'il était possible qu'il fût venimeux : je répondis à cela, en premier lieu, que cette espèce de serpent ne rétait point, et, secondement, que, (|uand mén\e elle le serait, il était démontré (pie l'on jiouvait manger sans inconvénient la chair des serpents les plus dangereux. Je citai, entre autres, la vipère, dont on fait un bouillon très-fortifiant, et i|ue les médecins ordonnent dans iiliisieurs maladies. Ayant laissé échapper i[ue je savais une histoire fort singulière ii l'appui de celle opinion, mes eufanls s'écrièrent tout d'une voix (ju'ils voulaient absolument entendre cette histoire; je pris donc la jiarole en ces termes:

o Au milieu du lac Supérieur, dans l'Amérique septentrionale, se trouve nue jolie petite ile, mais qui n'avait jamais pu être habitée à cause du grand nombre de serpents à sonnettes dont elle él.iit infestée, ce qui faisait que iiiêine les navii;alcurs (pii passaient devant évitaient avec soin d'y ilébanpier. Or, il arriva (pi'un jour une barque chargée de cochons ayant fait naufrage dans cette île, hoinmcs et bêtes se sauvèrent sur le rivage. Les premiers ne tardèrent pas à être emmenés par un petit bâtiment ([ui vint les prendre; mais les cochons, qui s'étaient dispersés dans l'île, ne purent être repris, et s'y cachèrent pendant assez longtemjis, jusqu'à ce que les propriétaires de la ban(ue naufragée vinssent les reprendre. Mais ciuel fut l'élonncment de ceux-ci, qui déjà regardaient leurs bêtes comme perdues, de les retrouver considérablement engraissées, tandis que les serpents à sonnettes avaient complètement disparu de l'île !

EUNF.sr. Mais est-il bien sûr (pie ce soit aux cochons qu'elle ait dû celte délivrance? Ne serait-il pas possible (pic d'autres causes encore y eussent contribué, par exemple, une volée considérable de l'espèce d'oiseaux ipie l'on appelle des secrétaires, qui se seraient abattus dans l'île ?

i.K ri-nn. La supposition est assez ingénieuse; malheureusement la chose n'est pas possible.

EiiNEsr. l'ounpioi donc est-elle impossible, mon papa.' i.E rf.iiE. Il y a deux raisons pour cela : d'abord, que le secri'laire ne se trouve ipi'en Afri(pie, principalement au caji de Hoiiue Espérance, et que l'on n'en .i jamais vu en AMiéri(pie; ensuite, iiarce (pie cet oiseau vit, en général, seul ou par couple, et n'a pas coutume de voyager par grandes vcdces. Du reste, jiour mettre ton esprit parfaitement en n-pos, je te dirai (pi'ou trouva les débris des serpents dans les intestins des cochons ipi'on tua pour les saler.

i.K crriT rBAMOis. Mais (pielle espèce d'oiseau est-ce donc (pi'un secrétaire, papa ? Je n'ai jamais entendu dire cpi'il y eût des oiseaux (wii sussent écrire.

i.E pi RE. Aussi n'est-ce pas pour cela (pi'ils ont reçu ce nom, mais à cause de deux longues plumes qui leur |iendent derrière la tête, de sorte que l'on dirait presipi'un commis (pii , en (piîttant son bureau, aurait fiché sa (dume derrière son oreille.

rnrrz. Je viuidrais bien savoir aussi comment ou distingue les serpents venimeux de ceux (pii ne le sont pas.

LE ROBI^SO^' SUISSE

LE l'i.HE. C'i'sl piiiuiiialcmii.t à la fonue lU' leurs dcnls. Les serpents (lan(;ere\ix "iil, de clia(jue côté de la niàclioire, deux dciiK qui, luisr|ii'ils smil eu repos, sont taeliées au ioiul de la rjeneive, el ne se mollirent (|ue (|uand le reptile se prépare à ralla(|ue. Ces dents sont creuses, mais si dures et si aip,ués, ([u'elles peuvent percer même une bolle de cuir. Au bas de chacune de ces dents est placée une pe ■ tilc vessie remplie de venin, dont nue goulle coule dans les plaies qu'elles font. Indépendamment de la l'orme particulière de ces dents, on reconnaît encore les serpents venimeux ii celle de leur tète, <iui est lanje, plate, et présente à peu près la l"n;urc d'un cœur.

FBrrz. IJuels sont les serpents les plus danp,ereu\ des climats cliauds dans les(|uels nous nous trouvons à présent ?

LE l'ÈiiE. Il y en a tant, i|ue je ne pourrais pas te les nommer tous; mais les plus communs sont le serpent ii sonnettes et le serpent à lunettes.

LF. PETIT FRANÇOIS. Je n'avais jamais encore cnleiulu parler d'un serpent à lunettes : où les porte-t-il ?

LE l'iiiiE. Sur le derrière du cou, c'est-à-dire qu'on voit sur la peau de cette partie du corps une tii;ure ressemblant à une paire de besicles. Du reste, ce ser|ient, tout venimeux i|u'il est, a l'Iiumeuriort joviale : il aime beaucoup la danse.

JACK. Vous m'étonnez , mon père; comment peut-il danser sans pieds '

LE PÈRE. Les jongleurs iinliens ont trouvé moyen d'apprivoiser ces serpents, ijui, ii leur commandement, se dressent sur leur (|ueue, et, tenant les yeux fixés sur leurs maîtres, suivent tous leurs mouvements, et balancent la tète et le liant du corps de manière à battre la mesure d'une chanson qu'ils leur chantent.

ERNEST. C'est fort extraordinaire ! Je suis sûr (lu'autrcl'ois ces jongleurs auraient passé pour des sorciers.

LE l'ÎBE, Tu as raison, mon enfant : cela est d'autant plus probable qu'il fut un teni])s où l'on attribuait aux serpents eux-iuèines un pouvoir surnaturel.

JACK ET LE PKur FRANÇOIS eusembU' . Comment cela, mon papa? comment cela ?

LE pi;RE. On assure qu'en regardant très-lUeniciit la jn-oie dont il veut s'emparer, le serpent ii sonnetlcs la force à se raii|iroelier d'ellemême de (iliis en plus, sans que le pauvre animal puisse fuir ou s'envoler, et qu'il finit enfin par tomber spontanément dans la bouche de son ennemi.

FRir/.. Et serait-ce véritablement là reffel d'un charme?

LE PÈRE. Le fait lui-même paraît incoiileslalile ; (|uant à sa cause, je n'ai pas besoin de vous dire, mes enfants, (|u'elle n'a rien de surnaturel. En attendant, on ne sait pas bien encore comment l'expliquer : les uns ilisent que les animaux ainsi fascinés ont été d'avance mordus par le serpent, et que la frayeur qu'ils éprouvent est la suite (le leur blessure ; d'autres prétendent que le serpent à sonnettes émet une atmosphère qui étourdit ces animaux. Ce qu'il y a de certain, c'est (|iie les sauvages de l'Amérique mériilionale ont trouvé moyen d'attirer les petits animaux dans leurs pièges par la seule imitation du bruit (|iie le serpent fait avec ses sonnettes. Dans ce cas, ce charme ne serait produit (|ue par une sorte d'invincible curiositi-, comme celle qui fait (|iic tous les oiseaux se rassemblent autour d'un hibou qui, par hasard, se fait voir en plein jour.

FRITZ. Je désirais encore vous demander, mon pi're , ce (lu'il faut (jiie l'on fasse quand on a le malheur d'être mordu par un serpent venimeux.

LE PÈRE. Le moyen le plus sûr est d'exciser toute la partie de la chair oii les dents du reptile ont porté; ou bien vous pourriez, si ce malheur vous arrivait, couvrir toute la plaie de poudre à canon et y mettre le feu : on recommande aussi de laver la plaie avec de l'eau de mer ou de l'urine, de la baigner dans l'huile, el, en même temps, il'en boire; mais les deux premiers remî'des sont les plus sûrs.

ERNEST, ("est possible, mais ils me paraissent jures (pie le mal.

i.E PÈRE. Je ne suis ])as de cet avis, car la morsure du serpent peut causer en peu d'heures la mort, accoiu]iagiue de soulfranees horribles, tandis (|uc la douleur des opérations que je t'ai iiidi(|uées est passagère et sans aucun danger, u

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