‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 118 sur 219 · LK K0BIN60N SUISSE · texte numérisé non relu

LK K0BIN60N SUISSE

rayons du soleil pendant le dinar que nous comptions faire eft ce lieu ; et dans l'intervalle nous parcourûmes la campai;nc des environs, pour découvrir, s'il était possible, quelques traces de notre boa ou de sa pareuté. Heureusement, nous ne dicouvrimes rien qui y eût le nioindre r;i|)|iort , et nous passâmes agréablement le temps à sucer des cannes à sucre fraîches. Peudant (|ue nous nous livrions à cette douce occupation, nos chiens se mirent tout à coup à aboyer, et, l'instant d'après, une grande quantité de gibier se leva devant eux, tandis qu'un bruit étrange se lit entendre, comme si le chasseur sauvage lût arrivé inopinément dans le pays. INous ne savions de (juel eôlé mais diriger, et nul n'osait jeter les yeux dans l'épaisse plantation de cannes pour voir d'oii provenait ce tumulte. Je dis à mes enfants de quitter sur-le-champ les bords de la plantation où ils se trouvaient, et de s'en éloigner; je lis de même de mon coté, et quand je fus parvenu à la distance d'une cinquantaine de pas, je m'arrêtai pour épier ce qui allait se passer. Après (juclipies minutes, je vis un monstrueux troupeau de petits cochons sortir de la plantalion, et se <liriger à travers champs, ^la première pensée fut que c'étaient nos propres cochons que nous avions mis eu liberté ; mais leur nombre, leur couleur uniformément grise, leur petite taille, et l'ordre reinar(|uable qu'ils gardaient en se sauvant, me persuadèrent que les cocIkuis (|ue je voyais n'étaient pas de race européenne, et excitèrent en uioi un vif désir de m'eniparer de (|uel(|ues-uus d'entre eux. Je leur lirai sur-le-champ deux coups de mon lusil double, et lOiacuu des deux coucha un animal par terre; ce (|iii u'empèeha pas (|ue le nombi'c de ceux (|ui sortaient de la phiutaliou nallàl toujours en croissant. Je ne pouvais pas même deviner appro\iuialivement combien il j en avait , et ils passaient devant leurs camarades morts sans que cet aspect ei'it l'air de leur causer la moindre frayeur; c'était un spectacle fort singulier de voir ces animaux se suivre un à un avec une rapidité e\lraordinaire, et sans qu'aucun d'entre eux parût avoir la moindre enxie de devancer les autres ou de se jeter de côté. Des soldats faisant l'exercice ne marchent pas avec plus de régularité, et je ne serais pas étonne si, en y regardant île près, on eût découvert (pie ehaipie ixtit pourceau mettait les pieds précisément dans les traces de celui (|ui l'avait précédé. Fritz, et Jack étaient auprès de nu>i. (Juand ils m'eurent vu tirer, ils tirèrent à leur tour, et abattirent encore (pielipies cochons ; mais la marche n'en fut guère interrompue (|ue peiulaut ((uchpies instants, au bout desquels tout rentra dans l'ordre accoutumé.

lin réunissant toutes ces circonstances, je ne doutai pas que nous lie fussions tombés sur une troupe de tajams ou cochons musqués. .Sachant combien il est important de leur enlever sur-le-champ la poche odoriférante qu'ils ont sur le dos, pour que la chair ne s'imprègne pas de la saveur du musc, je m'empressai de faire cette opération aux deux (|ue j'avais tues. Fritz et Jack couraient de leur coté s'emparer du butin. La tnuipe avait cessé de dcliler, mais nos chiens, ayant encore trouvé quebiues tralneurs, les joignirent ,'i ceux que iHiiis avions abattus.

Pendant que nous étions ainsi occupés, nous entendîmes dans l'éloigniiuenl deux autres coups de fusil, que je jugeai avoir été tirés par ma lemuje et par Ernest Je me hâtai d'envoxer Jack auprès d'eux pour leur dire comment il fallait s'x iirendre avec leur butin, et en uu'uue temps pouj- m'amener la voiture, afin de pouvoir Iransjiorter notre chasse a la cabane de /.uckertop. Dans l'intervalle, Fritz et moi nous rassemblâmes eu un tas les bêtes, au nombre de huit, (|ue nous et les chiens avions tuées ; nous les couvrimis de cannes à sucre, et nous nous assîmes auprès pour attendre le retour de noire messager. Ernest arriva lui-même avec la voiture ; il nous apprit (|ue loiite la troupe avait passé devant la cabane, <[u'il en avait tué trois, et que le reste, au nombre de trente ou quarante au moins, s'était sauxé' dans le marais de bambous.

Il était absolument nécessaire de vider sur-le-chaïup nos coehons, si nous ne voulions pas que la chair s'en corrompit par la l'haleur, avant que nous fussions en mesure de la saler ou de la fumer. Ce qu'il y avait de malheureux, c est que l'heure du dîner ap|ir<ichail, et (|ue nous avions tous fort bon appétit. "Mes enfaiils murmurirenl un peu quanil je leur imposai cette lâche indispensable ; ils liiiirint pourtant par s'y livrer avec courage, et je les eni;ageai , pour tromper la taiiii, de sucer des bouts de canne :i sucre eu les tenant dans la bouche comme des cigares. (^>iiaiid lout fut achevé, nous chargeâmes les bêtes sur notre charrelte ; nos enfants les couvrirent de fleurs et de rameaux verts, et nous |)arlîmes au milieu de leurs chants de Irioinplic. l.e petit l'rancois et .lack étaient moulés sur les Ineufs, Ernest et Fritz s'étaient placés dans la cliarrelte, l'un en avant, l'autre derrière, et iiuii je iiiarcliais ii côté avec les chiens i-omine un piqueur. Ce fut dans cet ordre (pie nous arrivâmes sains et saufs auprès de ma femme, qui nous attenUail avec impalicnce.

• Vous êtes terriblement en retard, mes amis, dit-elle eu nous apercevant, il lie sera pas possible d'aller plus loin aujourd'hui; aussi me siiis-je occupée des moyens de vous faire passer la nuit le plus commodéiuenl possible. Mais, pour commencer, venez manger le dîner que je sous ai (iréparé. n

l'.ii réponse, je montrai îi ma femme le. provisions ipie nous lui iipporlions, et mes curants lui remirent un lu mu p.ripiel de <:aiines :i

sucre qu'ils avaient mis de côte pour leur mère. Elle fut fort sensible il cette aimable attention ; mais elle me demanda ce cpie je voulais faire d'un si granil nombre de cochons, et pourquoi j'en avais tué tant à la fois. Elle ne reconnaissait pas dans ma conduite l'économie avec laquelle j'avais coutume de me servir des dons de la nature. Je lui expli(|uai (|ue le hasard, plutôt qu'aucun dessein prémédilé, m'avait procuré une chasse si abondante ; j'ajoutai que l'occasion de faire une proxisicui considérable de porc salé ne se présenterait peut-être pas de longtemps, et ipie d'ailleurs il n'y aurait pas de mal si, par le carnage (pie nous avions fait parmi ces bêtes, nous les avions chassées pour quchpie temps de notre voisinage, oii elles auraient lait le plus grand tort a la sucrerie.

FRrrz. Alon cher papa, ne me permettriez-vous pas de vous servir demain nu rôti de porc frais ii la mode d'Otaliiti ?

LE PIRE. Je ne demande p.is mieux , mon cher Fritz, surloul puis(|ue tu remetsà demain l'essai de tes talents culinaires; car, pouraujoiird'Iiui, nous avons de la besogne pressée qui ne nous laissera pas de temps de reste. 11 faut (|uc nous commencions par construire un fumoir, comme celui (]ue nous axions autrefois à Zeltheim ; puis nous avons les deux cochons tués par ta mère et Eriiesl ii vider, et puis encore tout ce qui a rap|iorl a la salaison; ainsi je crois (|ue notre S{'jour ici sera encore plus loii|; i|ue la mère ne l'avait pensé, et (pie nous ne pourrons pas partir avant deux ou trois jimrs.

Je distribuai après cela les tâches de chacun. Les plus jeunes devaient rassembler des pieux, des branches et de l'osier; Frilz devait les aider il construire lefumoir. .le me chargeai de vider les animaux; je voulus qu'Ernesl lu'aidàt ii les flamber, et qu'il les portât au fur et à mesure ii ma femme, pour ([u'elle les mît dans la saumure. Je n'entrerai pas dans le détail de la manière dont nou.i nous y prîmes pour ces dernières opérations, qui nous occupèrent ]ieu(laiit le reste de cette journée et toute la suivante, à l'exception, toutefois, d'une partie de la matinée de celle-ci, (|ui fut consacrée ii la cuisine olahilieiine, dont j'avais permis à Frilz de faire l'essai. A cet elïel , ses Irères et lui coiiiiiieiicèrent par creuser dans la terre un trou asseï profond, (pi'ils remplirent de roseaux, d'herbes et de branches qu'ils allumèreiil. et sur lcs(|uels ils jetèrent un certain nombre de jjrosses pierres pour les faire rougir. Pendant ce temps, Frilz apprêtait le cochon. Il le vida, le flauilia, le lava et le remplit d'une farce composée de viande hachée, de patates et d'herbes odoriférantes. J'exigeai toutclois qu'on suivit la mode européenne sur un point, je veux dire que l'on y mît du sel, ce qui n'est pas d'usage aux îles des Amis. Pendiinl tous ces préparatifs, ma femme secouait la tète et muriiiurail ]iar moments enire ses dents : « Au nom du ciel ! un cochon tout entier ! dans la terre! sur des pierres chaudes! Ce sera lii un fameux régal pour des gastronomes! »

Les doutes sur le succès du plat ne rempêelièrent pas de donner aux enfants des C(uiseils sur la manière de le dresser; elle l'arrangea comme un cochon de lait. En place de feuilles de bananier (|ue nous ne ■flossédions point, on se servit d'écorce d'arbre et de ipieli|ues autres feuilles dniil la bête fut enveloppée, et puis recouverte de terre, pour cuire là-dedans comme dans un four. Après deux ou trois heures de cuisson, la terre fut enlevée, et, avant même (|ue l'on retirât le cochon du four olaliitien, il se répandit à l'entoiir une odeur si di'licieiise, que j'en fus étonné. Ni la bête elle-même ni la farce (|ui la remplissait ne pouvaient exhaler un semblable parfum. Je me doutai sur-le-champ que c'était à l'écorce et aux feuilles dont nous l'aviiuis enveloppée qu'il fallait l'attribuer. Le plat de Fritz fut troux'é excellent. Sa mère ne cessait de répéter qu'elle n'aurait jamais cru que cela fût possible. Qu.iiit à moi, j'attendais avec impalieiice la lin du repas pour aller vériher de c|iielle espèce était l'arbre (|ui avait communiqué à notre cochon une saveur si agréable. J'en Ils jeler (piel- ([ues branches dans le feu de notre fumoir, afin de donner aussi aux jambons une légère leinle du même goût, et je dis ii mes enfants de lâcher de se procurer un ou deux jeunes plants de cel arbre, (|ue je voulais transplanter d.iiis le lieu de notre demeure. Sur la prii|msition d'Ernest, nous arrosâmes cet excellent dîner de vin de palmier, et nous gardâmes pour notre souper le chou de l'arbre cpii nous l'avait fourni.

En allendant, l'arbre ii l'écorce odoriféranle aui|uil iiinis aximis dû une surprise si agréable, préoecuii.iit toujours ma pensée. Je metl.iis tous mes souvenirs à coiitributioii (loiir tâcher de découvrir smi nom, et je me rappelai eiihn iiii'il devait exister dans l'île de Madagascar un arbre de ce genre, (pie les naturels appelaient ravi'tidsai'u. Son tronc est gros, et sa tête pyramidale répand un agréable ombrage. Son écorce réunit le jjoût de la cannelle et du giroOc ; on eu tire une huile essentielle ibuil on se sert pour assaisonner les mets.

Le fumage de nos jambons nous retenant quchpies jours, nous prohtâmes de ce retard pour aller faire tous les matins des excursions dans la campagne. Un de mes gaiçons restait avec son fusil puur défendre sa mère, et ceux cpii s'en allaient faisaient toujours en sorte d'èlre de retour pour l'heure du dîner. Dans l'après-midi du second jour. Je commençai une grande entreprise. Je voulais percer d.uis le grand jungle de bambous une roule assez large pour pouvoir y passer, même avec notre cliarrelte. Ce travail fut, du reste, récompeiisi' par la découverte de bien des choses (|ui promellaienl de nous

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LE ROBINSON SDISSE.

être fort utiles. iNous tioiivàmes, entre autres, des roseaux aussi épais que des arbres, et d'ime hauteur de einqu:iute à soixante jiieds, de sorte qu'eu les vidant nous pouvions en faire des conduits pour l'eau, et toutes sortes de vases pour le ménage, sans autre difticulté que de calculer l'endroit où nous devions couper le roseau, et de réfléchir s'il fallait couper les deux nœuds du haut et du bas, ou un seul ou pas du tout. Ue chaque côté des nœuds sortaient, en outre, de lonijues et fortes épines, qui ne me furent pas moins agréables, pouvant, en cas de besoin, remplacer des clous de fer, toutes les fois qu'il ne s'agirait de travailler que sur du bois un peu tendre, tandis que le bambou lui-même servait à renfermer ces épines, comme une espèce de carquois; de sorte que l'utilité de cette belle plante était réellement inépuisable.

Quaud nous eûmes coupé un grand nombre de roseaux , la route commençant déjà à s'éclaircir, je remarquai par terre une foule de petits rejetons que nous n'avions pas aperçus auparavant. En essayant de les couper avec un couteau, je vis qu'ils étaient fort tendres, et ils me parurent composés de feuilles roulées ensemble comme celles du chou-palmiste. Je me rappelai sur-le-champ avoir mangé au Cap une sorte de conserve indienne (jue l'on y appelle acluir-ba inbou ; et ne doutant point qu'elle ne fût faite avec ces jeunes pousses, je me promis d'imiter en cela les habitants de Java. Ma femme fut enchantée de tous les trésors que nous lui rapportions, elle comprit sur-le champ quelle pourrait être leur utilité; elle les regardait avec une joie inexprimable et ne savait par où commencer. Elle sentit toutefois que les jeunes pousses de bambous réclamaient ses premiers soins, et elle s'empressa de les mettre dans un vase avec du vinaigre de palmier et des feuilles de ravendsara ; elles devaient, avec le temps, nous tenir lieu de cornichons.

Le lendemain, nous finies une excursion à Prospect-Hill. Ayant fait déjà ([iielques petits détours, nous mîmes près de deux heures pour franchir cette dislance. J'eus le chagrin d'y trouver tout dévasté par les singes, comme autrefois à Waldegg. Dans ma colère, je vouai cette exécrable race à la destruction. Les moutons et les chèvres s'étaient aussi dispersés dans le voisinage ; les ])Oules étaient devenues tout à fait sauvages, et la cabane était si sale et en si mauvais état, qu'il n'était pas possible de la réparer et nettoyer en un seul jour. 11 fallait se résoudre ii mettre un terme à de pareilles déprédations, si nous ne voulions pas renoncer complètement au succi's de tous nos efforts; mais des travaux plus pressés réclamant nos soins, je fus forcé de remettre à un autre moment la punition des coupables. Nous reviinnes tristement à notre camp, et pourtant je me disais (ju'ayant tant de bonheur, j'avais tort de me plaindre de quehpies contrariétés. Pourquoi n'éprouverions-nous pas aussi quelques chagrins dans la vie ?

La troisième journée fut de nouveau consacrée au percement de la route, (|ui nous occupa encore deux jours de ]>lus. Alors, notre viande étant sutTisammenl fumée et rien ne nous retenant plus dans ces environs, nous songeâmes à pomsuivre notre roule. 11 nous fallut pourtant encore une journée entière pour mettre à l'abri des animaux de proie de toute espèce le fumoir dans lequel nous avions résolu de laisser notre provision de jambons, à l'excciition d'un ou deux que nous emportâmes avec nous pour le voyage. Nous barricadâmes cette construction avec des pierres, des mottes de terre et des |ilanles l'pineuse?, ce qui lui donna l'apparence d'une élévation lumulaire. Enfin , quand je me fus convaincu (pi'il n'y avait plus rien à faire, je donnai le signal du départ, et nous nous dirigeâmes vers noire destination définitive, l'ermitage, situé à deux heures de marche par la nouvelle route, c'est-à-dire dans une direcli(ui opposée à celle de Prospctt-llill.

Nous arrivâmes sans accident ou aventure i|uelcon(|ue au but de notre voyage, et notre petite caravane s'arrêta sur la lisiire d'un pelil bois, formant en quelque façon le vestibule de l'ermitage, (^e lieu était assez frais et assez abrité ; car, d'un côté , le bois s'appuyait contre des rochers escarpés, et, de l'autre, nous avions l'embouchure d'un ruisseau qui tombait, pri's d'Ebi ifuri, dans l.i grande baie. Nous déballâmes nos effets et finies toutes les dispositions nécessaires pour un assez long séjour. I^'ermilage j)ro[)reniriit dit. c'est-à-dire la partie la plus resserrée du défilé (|ui londuisait dans l'intérieur de l'ile ipie nous ne connaissions pas encore, était placé à environ une portée de fusil de nous. Quand nous nous trouvions dans le petit bois , nous y étions en quelque faccui cachés, et |ioiirtant sur une élévation d<' terre assez grande pour dominer avec notre artillerie le passage le plus direct de la côte aux jilaines d<! l'intérieur. Aussi Eritz me dit que ce lieu était excellent pour y construire un jour une forteresse, au moyen de laquelle nous jiourrions détendre l'entrée de nos domaines contre tout ennemi (|ui voudrait y pénétrer. A cet effet, il proposa de bâtir une cabane à la manière des habitants du KaiulschatUa , c'est-à-dire élevée sur quatre pieux avec un tronc d'arbre garni d'entailles pour y monter, tandis que nous .attacherions notre bétail aux iiieux, afin de l'avoir sous la main pour jiouvoir le défendre.

Cette idée ne me parut pas mauvaise, et j'en pris noie pour en profiter dans l'occasion. Pour le moment, il s'aijissait de dresser notre lente, de disposer notre cuisine de campagne , et puis de visiter le petit bois, ahii de découvrir si le voisinage était sûr. Cette expédi-

tion ne nous montra rien qu'un couple de chats sauvages qui nous parurent être à l'alïiit d'oiseaux et de blaireaux des rochers, et qui s'enfuirent aussitôt qu'ils nous eurent aperçus. N'ayant point de volailles avec nous, cette découverte ne nous inquiéta nullement.

Le reste de la matinée s'écoula en préparatifs pour le diuer , et, immédiatement après le repas, la chaleur devint si accablante, qu'il nous fut impossible de nous livrer à aucun travail avant la fraîcheur du soir. Ce ne fut qu'alors que nous mîmes tout en ordre dans notre cabane, et que nous fîmes nos préparatifs pour pouvoir entreprendre le lendemain une excursion plus longue dans l'intérieur du pays. En effet, dès le point du jour je fus prêt à me mettre en route. Cette fois, j'avais choisi mes trois aînés pour m'accompagner; car je croyais que la prudence m'ordonnait de ne partir qu'en force, expression qui paraîtra peut-être ridicule, si l'on pense que cette grande force ne se composait ([uc d'un homme , d'un adolescent et de deux enfants. IMa femme resta avec le petit François dans notre tente, pour veiller sur le chariot, les ustensiles et les animaux, qui nous auraient donné trop d'embarras dans notre course.

Après un déjeuner bien solide, nous prîmes congé des personnes qui nous étaient chères, et nous commençâmes notre pèlerinage, entourésde tirailleurs àquatre pattes. Mais, avant de pénétrer dans l'intérieur du pays, nous avions encore à passer la partie la plus étroite du défilé, le mur que nous y avions élevé, ainsi (|ue la plantation d'arbustes épineux. En y arrivant, nous trouvâmes des dégâts si considérables, que je fus sur-le-champ convaincu que c'était par là ipie le grand serpent ainsi (|ue la troupe de cochons musqués étaient entrés dans nos domaines. Les vents et la pluie, les inondations, les torrents, les singes, les buffles , et d'autres animaux plus monstrueux encore, semblaient s'être entendus pous détruire les premiers ouvrages que l'homiue eût élevés sur ces côtes désertes, pour s'opposer à leurs ravages.

Nous demeurâmes interdits en voyant la destruction de nos retranchements, et nous formâmes, mais avec humeur, le plan d'autres forlilications en état d'offrir une plus grande résistance aux éléments et aux animaux. Pour le moment toutefois, nous ne nous y arrêtâmes pas, et nous continuâmes noire roule vers la plaine située au delà du défilé. Nous essayâmes d'abord de nous faire une juste idée de l'ensemble du vaste paysage qui se présentait à nos regards. A gauche, sur l'autre bord de la rivière, à laquelle nous donnâmes provisoirement le nom de rivière Orientale, s'étendait, jusqu'à l'extrémité de l'horizon, une longue côte ricliement boisée et couronnée de majestueux'palmiers. A droite, nous avions des rochers nus, escarpés et d'une hauteur prodigieuse, mais qui s'écartaient ])eu à peu de la |ilaine, de sorte qu'à chaque pas que nous faisions en avant, l'horizon s'étendait, jusqu'à ce qu'enfin un lointain vaporeux ne permit plus de distinguer si c'étaient des nuages, des montagnes ou le ciel même que nous avions devant nous.

Jack et moi reconnûmes bientôt le ravin rempli de roseaux, .au bord de la rivière, où nous avions pris le jeune buUle. Plus loin, nous vîmes la caverne du chacal, (|ui semblait nous inviter à venir nous re|>oser pendant (pielques instants sous son abri. Mais, de niêinc qu'Ulysse en présence des sirènes, nous résistâmes à ses séductions, et nous nous diriijeâmes vers un ]iromontoire éloiijné, d'oii, si nous pouvions parvenir à son sommet, nous espérions pouvoir embrasser une étendue considérable de pays. Près d'Eberfurl, nous passâmes la rivière à gué. Le paysage y était agréable et pittoresque ; mais, au bout d'un (|uart d'Iieure, il se changea en un désert triste et aride, oii le sol, brûlé par le soleil, s'était fendu et enir'ouvert. Heureusement nous avions tous rempli nos gourdes à la rivière, car liuile apparence d'humidité disparaissait de plus en ]dus; le gazon élait desséché, et les seules plantes que nous voyions élaient (picl(|iies géraniums et (|uelques-uiies de celles (|ue l'iui appelle plantes grasses. En un mot, je fus surpris en ree(uinaissaiM (|iril avait sulli d'une demiheure de marche pour changer si compIiMeiuent l'.ispcct d'une cam- ]);igne ([iii avait jiaru riante el agréable ii Jack et à moi lorsque nous y étions venus autrefois à la recherche de notre âne. Jack en fil la remari|ue comme moi.

« C'est vrai, lui répondis je. (a'ite ))laine ressembb' beaucoup à celles que l'on trouve au cap de Pioniie - Espérance. Pendant la sais(ui des pluieselU's sont coiiverles de la plus riche végétation ; maisdès que l'eau <lu ciel vient à leur manrpier, tout s'y flétrit et s'y fane, et ce serait pour janiais sans le retour pcriodi()ue de ces pluies bienraisanles. •

Notre marche se ralcntissail, el mes enfants n'avançaient plus qu'avec des soupirs et des gémissements. L'un c<uu parait la cam]iagne à l'Arabie Pélrce ; l'autre disait ipie c'était une région enchantée, séjour d'un mauvais ijénie; un troisième soutenait cpii^ li' terrible 6o/ion iil^is croissait infailliblement dans ces (tarages. Je m'efforçai cependant de leur faire prendre courage, en leur montrant le pnMuontoire dont nous approchions et en vantant les découvertes intéressantes (|ue nous allions sans doute y faire. Ijifin , aprî's deux heures de la marche la )ilus pénible du monde, nous arrixâmcs, ('')iuis('-s de fatigue, ;iu bout de notre course, et im>us nous jetâmes par terre, à l'ombre d'un rocher, sur un point assez élevé , car la l'haleur el la lassitude ne nous permettaient pas de cheichcr le site le plus avanlaj;eux. Pendant assez longtemps, nous restâmes immobiles, les yeux fixés en

LE aoBl^so^ suisse.

in

silence sur la vaste perspective qui se présentait à nous. L'horizon était bordé de montagnes bleues à une distance que j'estimai être de quinze à vingts lieues. La rivière Orientale traversait la plaine aride et monotone , comme un ruban d'argent bordé do vert. C'était ainsi que je me figurais le >il arrosant les déserts de la Nubie

11 y avait à jieine dix minutes que nous étions là, ipiand maître Knips, après avoir llairé le vent à droite et à gauche, avec les grimaces les plus bizarres, poussa tout à coup des cris et partit au ijrand galop vers un point assez écarté des rochers qui s'élevaient à côté de nous. A ces cris, il fut suivi par les chiens, et nous crûmes qu'il avait découvert une troupe de singes ou quehpie mets dont il était trèsfriand. JNons avions cependant trop chaud et trop soif pour suivre les animaux ; nous demeurâmes donc tranquillement couchés , suçant des cannes à sucre, consommant les provisions que nous avions emportées avec nous, et causant de tous les sujets divers qui se présentaient à notre pensée. Soudain Fritz se leva et regarda fixement certain objet éloigné; puis, au bout de quelque temps, il s'écria : « Je ne puis concevoir ce que c'est que j'aperçois là-bas. On dirait deux hommes à cheval. Ali ! en voilà un troisième qui s'approche au galop. A oilà qu'il a atteint les premiers, et tous les trois s'élancentde notre côlé. Seraientce des Arabes du désert?

ER\EST. JVe dis donc pas des Arabes, Fritz, dis des Bédouins. LE PÈRE. p>nest, lu fais là une fort mauvaise querelle à ton frère. Si c'étaient des Bédouins, ce seraient aussi des Arabes; car c'est ainsi que l'on appelle les Arabes nomades du désert. Quant à moi , je gage que ce ne sont ni des uns ni des autres. Tiens, Fritz, prends ma lunette d'approche et rei;arde. Eli bien, que vois-tu?

FBiTZ. Je vois de nombreux troupeaux ipii paissent, des meules de foin qui marchent, des charrettes chargées qui sortent du taillis, pour descendre vers la rivière, et qui remontent ensuite... Ah! ah! ah! Qu'est-ce que tout cela peut vouloir dire ?

lACh. Tu vois des choses bien étranges, Fritz; mais jiermets que je regarde aussi à mon tour. Oui, oui; ces Arabes ont de petites piques avec des drapeaux. Nous devrions rappeler les chiens pour les envoyer h la découverte.

ERNEST. A moi aussi la lunette. En vérité, voilà un quatrième cavalier qui vient rejoindre les autres ! D'où est-il venu ? 11 faut que nous prenions bien garde qu'ils ne nous coupent la retraite.

LE rÈRE. A ous avez tous vu , maintenant prêtez-moi la lunette. Si mes yeux ne valent pas mieux que les vôtres, du moins mon jugement est plus sûr et mon imaijination moins ardente. Quant à vos charrettes et à vos meules de foin , mon cher Fritz, elles ne me plairaient pas du tout si elles n'étaient pas si loin de nous ; car je soupçonne que ce sont des éléphants et des rhinocéros. Les troupeaux qui paissent sont bien certaineuunl des buflles et des antilopes, ou bien des zèbres et des ijuatjyas. l'our les Bédouins du désert qui portent des lances et qui se disposent à nous attaquer, ce sont... allons, Jack, devine.

JACK. Des girafes, peut-être.

LE pi-:RE. l'as mal imaginé; mais pourtant ce n'est pas précisément cela. Je suis d'avis que ce sont plutôt des aiilriiches ou des casoars. Quoi qu'il en soit, nous allons leur faire la chasse et tâcher d'en attraper un vivant , ou tout au moins de lui prendre une toull'e de belles plumes. »

Charmés de cette rencontre, Fritz et Jack coururent du côté oii les chiens et le singe avaient disparu, .ihii de rappeler, s'il était possible, ce dernier. Lendant ce temps, Ernest et moi cherchions (|uelque petit bois où nous pussions nous cacher, pour que ces bêtes ne nous aperçussent pas de trop loin, (lelui que nous trouvâmes était composé d'arbustes que je reciiiiiiiis pour être des euphorbes; ils croissent souvent dans les fentes des rochers. La gomme qui en découle, quoi(|ii'un vrai poison, est d'un grand usage en médecine , surtout à l'extérieur. Je lis, en passant , (|iielques entailles dans l'écorce des plants qui me parurent les plus vivaces ; mais, vu la ([ualité vénéneuse de la gomme, je pris dès lors la résolution d'eu faire la récolte à moi seul, ce (pii me serait d'autant plus facile qu'Ernest, préoccupé de ce qui se passait au loin , n'avait pas remarqué mou opération.

Fritz et Jack revinrent bientôt avec les chiens et avec notre grand dégustateur. L'aspect de ces animaux nous ht connaitre qu'ils s'étaient baignés et désaltérés, ce ipii nous expliipi.i U: motif de leur départ précipité. Je m'entendis ensuite avec mes enfants sur la manière dont nous devions nous y jireudre pour attaquer les autruches, que nous distinguions alors parfaitement , et qui jouaient et couraient gaiement dans la campagne. Je fis remaniuer à m<'S garçons que le mâle, car il n'y en avait qu'un, se reconnaissait à ses plumes blaïK'hes, et je leur recommandai de s'attacher particulièrement à lui. lleiireuseiuenl Fritz avait aiuené avec lui son aigle, et je prévoyais que cet oiseau nous serait d<' la plus i;rande utilité, .l'eu fis l'obserxation , ce (|ui parut oITenser un peu mes pelils garnements. Ils me rappelèrent le succès qu'ils avaient eu à la ciiursc. Je convins de leur adresse; mais je ne pus m'empècher de leur dire aussi (|iie, (|iielle que fût b'ur légèreté , elle ne pouvait se com]iarer à celle de l'autruche, (|ui laisse derrière elle le cheval le plus rapide.

FRITZ. IVlais alors coiument font donc les Arabes pour les jirendre? LE PÈRE. C'est à cheval, à la vérité , qu'ils les poursuivent; mais

encore il leur faut employer bien des ruses. Ils savent que , quand rautriiche est ]ioiirchassée, elle ne court pas droit devant elle, mais décrit un cercle de trois à quatre lieues de circonférence. Le chasseur, donc , a grand soin de ne pas la suivre par derrière; lui aussi décrit, sur son cheval, un cercle, mais en dedans et beaucoup plus petit que celui de l'autruche, de sorte (|ue, faisant moins de chemin, il peut soutenir la course beaucoup plus longtemps. D'ordinaire aussi, ils se mettent plusieurs après une seule autruche, se plaçant sur différents points du cercle que celle-ci parcourt, et comme ils ont des chevaux de relais, ils continuent la poursuite jusipi'à ce que l'oiseau tombe épuisé de fatigue. Mais <|uant à nous, nous sommes à pied, et la connaissance des ruses qu'emploient les Arabes à cliexal n'est pas pour nous d'une fort grande utilité. Notre seul moyen est de nous mettre en embuscade, et d'abattre , s'il nous est possible , l'oiseau à coups de fronde. Uetenez donc les chiens; car j'ai déjà remarqué que les animaux en général craigneni beaucoup plus les chiens (|iie les hommes. Si toutefois l'autruche prend la fuite avant que nous puissions lui lancer une pierre, il faudra lâcher nos chasseurs et même enx'oyer contre elle l'aigle de Fritz. Peut-être qu'à eux tous ils parviendront à retenir du moins le fugitif, jusqu'à ce que nous arrivions. Surtout faites attention à la <|ueue blanche, car ses plumes sont bien plus précieuses que celles des autres ; et, en outre, elle est bien plus vigoureuse, si nous voulons plus tard nous en servir comme monture.

Nous nous approchâmes donc séparément, et en nous cachant autant que possible derrière de petites élévations de terrain, ahii de surprendre les tranquilles et confiantes aulruches. Mais, quand nous ne fûmes plus qu'à environ deux cents pas d'elles, il n'y eut plus moyen d'empêcher qu'elles ne nous aperçussent. Nous reiuarqiiàmes bientôt à leur inquiétude qu'elles nous axaient vus. Nous nous arrêtâmes donc, en prenant grand soin de faire en sorte i|ue les chiens ne se monlrassent pas. Cette manœuvre rassura les oiseaux, qui prirent même le courage d'avancer de quelipies pas, pour voir quels étaient les êtres inconnus (|iii osaient iisurperlcurs domaines. Elles faisaient des mouvements fort bizarres avec la tête et le cou; mais, à tout prendre, elles me parurent d'une bêtise extrême.

Par malheur, en ce moment même, l'impatience gagna nos chiens, sans ipioi je crois vraiment que nous aurions pu approcher d'assez près pour prendre les autruches dans des lacs que nous leur aurions jetés; mais, comme je viens de le dire, les chiens nous échappèrent et s'élancèrent avec fougue contre le mâle, qui s'était courageusement avancé de quelques pas en avant de ses femelles. A l'instant , les oiseaux prirent la fuite avec une rapidité dont on ne saurait se faire une idée. Leurs ailes étendues et un peu bombi'es pouvaient se com- ])arer à des voiles tendues au vent, qui, en l'IYel, les enflait et contribuait à la promptitude de leur course. Les plumes de l'épaisse (|ueiie qui s'étalaient par degrés ajoutaient à leur vol une noblesse et une majesté singulières.

Mais il ne s'agissait point de contempler à loisir ce spectacle. En moins d'un instant, les fugitifs furent si loin, (|ue nous ne les apercevions plus. Fritz s'était empressé d'ôter le bandeau des yeux de son aigle et de le lancer contre les autruches. L'aigle, à son tour, prit son élan, et ne tarda pas à rejoindre le mâle, sur lequel il se jeta avec tant de force, d'une hauteur immense, qu'il faillit le tuer du jiremier coup, et le superbe animal roula dans la poussière. Nous n'arrivâmes qu'au bout de c|iiclque temps sur le champ de bataille, (liioii|iie nous y courussions de toutes nos forces, car nous désirions, s'il n'était pas déjii trop tard, nous emparer de l'autruche en vie. Les chiens, comme de raison, nous précé<lèrent; le chacal commença à dévorer la chair de l'oiseau, pendanl que l'aigle becquelait sa tête et que les dogues léchaient son sang.

Nous demeurions là, tristes et abattus, au désespoir de la fin imprévue et tragique (|ii'avait prise notre chasse; mais il ne nous restait [ilus rien à faire qu'à sauver ce qu'il nous était encore possible de conserver. On ariaclia de force le chacal et l'aigle à la jiroie dont ils s'étaient emparés; nous examinâmes ensuite l'animal, à qui nous enlevâmes ses plus belles plumes, ipie nous mîmes comme des trophées à nos chapeaux. Je ne pus m'empècher de faire, à cette occasion, quelques réllexionsde morale, en songeant que l'honime orne sa tête, si pleine d'orgueil, des plumes placées par la nature dans la queue d'un animal stiipide.

Fritz remarqua qu'il était bien dommage qu'un si bel oiseau eût été tué, lui <|ui aurait fait une si noble monture, et Ernest me demanda comment des troupeaux si nombreux d'autruches pouvaient trouver leur subsistance dans le désert.

LE ptiRE. Si le désert ne produisait absolument rien , la chose serait, en cfTet, inexplicable ; mais, dans les lieux les plus stériles, il y a de loin à loin qiielc|ues petites |)laqiics de terre oii croissent des palmiers et des herbes. i)v, les autruches ont, d'un côlé, la faculté de pouvoir jeûner longtem]is, et de l'autie une rapidité de mardie qui leur permet de se transporter en peu de temps d'une oasis à l'aulre. rRiTZ. A quoi servent ces erg'ots que je vois à l'extréiuité des ailes? Serait ce pour leur tenir lieu d'éperons et pour s'aii;uillonner ellesmêmes ?

LE piiRE. Quelques naturalistes l'ont prétendu ; mais il est plus probable qu'ils leur ont été donnés comme des armes défensives.

LE KOBlftSON SUISSE.

jRirz. Les iiutriicliL's ont-elles aussi un cii ? Je n'en ai point entendu. LE PFRE. Elles en ont un reitaiiiemcnl ; mais elles ne le lonl guèie entendre (jne la nuit. Les uns disent cpic c'est une sorte de gémissement sourd, et d'autres le comparent au rugissement du lion.

Pendant i|ue je continuais ma conversation avec Fritz, Ernest et Jack couraient après le chacal, qui avait l'air de leur servir de guide. Au bout de quelque temps, ils s'arrêtèrent au coin d'un petit liois et nous firent signe de les suivre en diligence, (niand nous arrivâmes auprès d'eux, ils poussèrent des cris de joie et jetèrent leurs chapeaux en l'air, en disant : « Un nid d'autruche! un nid d'autruche! u Ils avaient raLson, c'était un nid d'autruche ; mais il n'y avait rien là qui ressemblât à l'idée (|ue nous nous formions d'un nid d'oiseau. (.'e n'était qu'un trou dans le sable renfermant environ vingt-cinq œufs gros comme la tète d'un enfant. Mes garçons voulurent emporter tout le nid avec eux; mais je leur fis remarquer (|ue cha(|ue O'uf pesait au moins trois livres, et <[u'il leur serait impossible de supporter une charge si considcr.ible, sans compter le risque (pi'ils couraient de les casser en chemin. Je fus pourtant obligé de leur permettre d en prendre deux, et nous partîmes, après avoir planté en terre une croix de bois, pour reconnaître le lieu où se trouvait le nid.

En retournant à notre précédent lieu de repos, nous nous tînmes plus près (le la paroi des rochers, et nous passâmes devant une petite marc f(ni offrait des traces évidentes d'avoir été visitée par nos chiens. Elle nous parut devoir être nourrie par queh|ues sources cachées, et lormait, à son extrémité, un ]iclil ruisseau qui lui serxait de décharge. IN'ous reinar(|uàmes dans tout le voisinage de nombreuses traces de pas d'antilopes, de bulilcs , d'onagres ou de qiiaggas. Il y en avait d'autres encore, mais si vagues, que ninis ne pûmes reconnaître si elles provenaient d'hommes, de singes ou di' quelque autre animal à pied plat. Du reste, nous ne vîmes pas le moindre vestij;e de boas, dont 1.1 découverte avait été le principal but de notre expédition.

Pendant (|ue nous nous reposions au bord du ruisseau et que nous y prenions un peu de nourriture, nous vîmes le chacal (|ui grattait la terre avec ses pattes, et qui en retira une petite boule avec laquelle il se mit à jouer. Jack s'élança aussitôt vers lui et lui retira le trésor qu'il avait déterré. Il me l'apporta pour que je pusse vérifier ce que c'était. Cette niasse informe était toute couverte de vase; je coiiimcnçai à la laver dans l'eau du ruisseau, et, a mon ijrand étonnement, je découvris ((ne c'était un cire vivant. En y regardant de près, je reconnus une tortue de terre de la plus petite espèce. On eût dit une pomme coupée par le milieu. Aies enfants furent si charmés de cette trouvaille, <[u'ils n'eurent jias de repos avant d'en avoir ramassé encore une demi-douzaine, que je plaçai dans ma gibecière.

^oiis étant remis en route, nous arrivâmes bientôt dans une vallée lertili' et verdoyante, oii des tonlïes de bois, semées çà et là, nous ol'traient un aspect bien agréable eu sortant des plaines arides que nous venions de traverser. Cette vallée s'étendait, ])endant un espace de près de deux lieues, le long de la chaîne de rochers i|iii séparait nos établisseiiicnts de l'intérieur de l'île, et elle suivait cette chaîne si régulièrement, qu'il mesure (|iic nous avancions, nous pouvions dire, sans crainte de nous tromper, à laquelle de nos possessions répondait le point où nous nous trouvions. Du reste, la vallée avait tout au plus une demi -lieue de large; elle était séparée par une rangée de rocliers peu élevés de la plaine aride et arrosée dans toute sa longueur par le ruisseau dont je viens de parler, (|ui était alimenté par un assez gland nombre d'auties ruisseaux sortant des roseaux sur la droite.

Nous parcourûmes cette agréable camjiagne gaiement et sans éprouver tro|) d'inconvénients de la chaleur. Il fut décide à l'unanimité (|uc sou nom serait (Iriinlhat. ou la vallée verte. IVous vîmes de loin plusieurs troupeaux (|ui paissaient traii(|uillement, et que nous jugeâmes être des antilopes ou des bullles; mais aussitôt ifu'ils s'apercevaient de l'approche de nos chiens, ils se dispersaient et fuyaient vers le désert.

Peu it peu, cependant, la vallée avait dévié, d'une manière imperceptible, vers la ijauche, et elle s'ouvrit enfin près d'une haiileiir ((lie lioiis reconnûmes à regret pour la même sur le penchant de laipielle , mais du côté opposé, nous nous étions reposés le matin. Je ne pus ni'empècher d'éprouver une sensation de inécontentement de ce que nous avions fait tant de chemin sans avoir tué de gibier d'aucune espèce. Je résolus donc de nous mettre en roule pour retourner auprès de ma femme, mais en même temps de ne plus négliger l'occasion de faire une chasse quelconque. Nous étions encore à une demilieue de la c.ivcrnedu Chacal, oii nous comptions nous reposer; nous continuâmes notre roule; mais en arrivant a peu de distance du but, nous filmes obligés de nous arrêter pour changer quel(|iie chose a l'arrangement (|uc hritz et Jack avaient fait pour porler les œufs d'autruche. Pendant ce temps, Ernest s'était avancé tout doiiccmeiil, tenant un des chiens en laisse, car il était fali,;iié et désirait arriver au plus tôt à la grotte. Tout à coup nous enlCHilimes, du côté par ] le(|u('l II était allé, des cris all'reiix, accompagnés d'aboiements et d'un grognement sourd qui semblait partir de deux voiv diirercnles et indi(|iier de la colère. Les cris parlant évidemmeul dlimest, cl le grognement étant pour nous inexplicable, nous nous empressâmes de couru au secours de mon pauvre enfant.

Mais, avant que nous l'eus<ions rejoint, il vint lui-même à notre rencontre, pâle comme la mort, sans chapeau, et criant de toutes ses forces : « Mon Dieu! un ours! un ours! Le voilà, papa ! 11 vient! il vient! »

En parlant ainsi, le pauvre garçon jeta ses bras autour de moi, et je sentis qu'il tremblait de tous ses membres.

Ici, dis-je en moi-même, il faut du courage et de la résolution, et je m'avançai au secours des chiens, mon fusil bandé et prêt à tirer mon coup. Nos deux chiens s'étaient dégagés et attaquaient vaillamment l'ours; mais quel fut mon eIVroi lors(|ue je reconnus (|u'ils étaient deux ! Frit/, et moi choisîmes cependant chacui\ un adversaire ; Jack, qui n'était pas fort tranquille, se tenait un peu à l'écart, tandis qu'Ernest, des étreintes duquel je m'étais dégagé, n'avait eu rien de plus pressé ((ue de s'éloigner encore davantage du champ de bataille.

Nos deux coups partirent presque à la fois. Les ours furcjit blessés, mais jias mortellement, car nous n'avions pas pu viser avec beaucoup d'exactitude, de peur d'atteindre nos braves chiens. Quoi qu'il en soit, ma balle avait brisé la mâchoire d'un des ours, et celle cle Jack avait cassé la patte de l'autre; de sorte t|iie les chiens, qui sentirent sur-le-champ leur avantage , continuèrent leur attaque avec un redoublcmeiil de fureur. La défense, du côté des ours, ne fut pas moins acharnée, et ils poussaient des hurlements horribles, tant de douleur (|ue de rage. Je compris (pi'il était absolument indispensable que le second coup que j'allais tirer fût décisif, puis([ue le combat, en se prolonijcant, pouvait devenir trop dangereux et pour les chiens et pour nous. Je fis donc queh|ues pas en avant, un pistolet armé à la main; et visant avec soin, je cassai la tête au premier ours; dans le même moment, Fritz, non moins heureux que moi, envoyait une balle dans le cœur de l'autre.

Après cet exploit, nous nous arrêtâmes un moment pour prendre haleine. !Mon premier soin fut de m'assurer que nos> ennemis étaient vraiment morts. Pendant ce temps, Jack chantait victoire et courait à son frère Ernest pour le ramener auprès de nous; ce i|ui ne fut pas très-facile, t;int ses nerfs avaient été ébranlés par la frayeur, du reste fort excusable, qu'il avait éprouvée. Lui ayant demandé eommeul il avait osé se risipier si ;ivant dans la caverne aux Ours, nom (|ue je voulais que portât désormais cette grotte, il me répondit i(u'il avait voulu ell'rayer un peu son frère Jack en grognant comme un ours, '|uand le ciel, sans doute pour le punir, avait envoyé deux véritables ours contre lui. Je lui reprochai son imprudence, en ajoutant (|ue rien n'était plus dangereux (|u'iine frayeur et (|u'il aurait pu faire à son fiiTC, en imitant la voix de l'ours, un mal plus giave que celui i|ue ces animaux eux - mêmes lui avaient causé. (Cependant Jack me demanda comment des ours avaient pu venir dans un pays aussi chaud (|ue celui ipie nous habitions; car il rcuiari|ua avec raison que CCS animaux ne se trouvent d'ordinaire (|ue dans des climats froids. Je lui expLuiualque si les ours noirs et blancs n'habitent guère (pic les pa^s froids, on trouvait des ours bruns ou roiiv, tels (|ue ceiiv i|ue nous venions de tuer, non-seulement dans les réijions tempérées, niais encore dans la zone lorride, à la Chine, au .lapon, en Arabie, en Egypte , et jus(|ue dans l'île de Java.

Après avoir, pendant i[ucl(|iic temps, admiré les monstrueux ennemis (|ue nous venions de combattre, mes enfants demandi'rent enfin ce (|ue nous allions en faire. Il s'ensuivit entre eux une petite discussion, à lai(uellc je mis un terme en dcuinant l'ordre de faire iir-le-champ tous les préparatifs nécessaires pour notre retour à la maison. Nous n'avions pas de temps à perdre, d'aut.int pliisijue l'un de nos chiens était légèrement blessé et (|ii'il fallait le panser, tandis que, d'un autre côt(', nous avions des arrangements à prendre pour pouvoir, le lendem.iin de grand malin, revenir en ce lieu, avec notre charrette attelée, |>our emporter notre butin.

Ma iH'oposition de retourner auprès de leur mère fut accueillie avec une ajiprobation universelle, le coiiibal inatlendu contre les ours n'inspirant pas la moindre envie a mes enfants de passer la nuit en ces environs, (^hiaiil aux œufs d'aiitruelie, dont le poids les embarrassait aussi , je les comblai de joie en leur disant que ce (pi'ils pouvaient faire de mieux était de les enterrer dans le sable, oii ils ser.iient, pour le moins, autant en sûreté (|uc dans notre tente. Cette 0])érali(Ui faite, nous Irainàines nos deux ennemis morts jusqu'à l'entrée de la caverne, oii nous les couvrîmes de feuilles et de branchages, afin de les mettre, autant (pie possible, à l'abri de l'attaiiiie des animaux de proie ; (piiltant ensuite le théâtre de notre terreur panique et de notre triomphe, nous partîmes, pleins de courage et d'ardeur, pour aller rejoindre des amis bien chers, auprès de qui nous devions trouver un bon souper et un Iranipiille repos.

Le soleil venait de se coucher quand nous arrivâmes chez ma feiiime, (pii, ainsi (pie le petit h'rançois, nous accueillit, selon sa coutume, avec une joie sincère. Nous étions si accablés de fatigue, que tonte cspi'ce de travail nous aurait été impossible, de sorte (pie nous fûmes fort contenls de voir ipie tout avait été prévu jiour notre arrivée, et (juc nous n'aviiuis plus rien à faire ipi'à manger et à nous reposer. Nous n'élions pourtant pas assez las pour (pie cela nous empêchât de raeiuitcr en détail toutes nos aveiiliires de la journée, .le terminai le récit en disant que, le lendemain, dès le point du jour, il faudrait nous mettre en roule, tous tant que nous étions, pour la

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caverne aux Ours, afin de prendre une résolution sur la nicillciirp raanièrt' d'utiliser notre butin, (|ue, sans doute, nous serions oblijïrs di' dépecer et de fumer sur le lieu même, eomme nous avions déjà fait pour les coelions.

Ma femme me raconta ensuite comment, de son côté, elle avait passé la journée. Elle s'était, avec le petit François, frayé, à travers le bois, une route vers la paroi de rocliers, au pied de laquelle elle avait trouve une espèce d'anjile très-fine qui pourrait, à ce (|u'elle nous dit, servir il faire de belle porcelaine. Puis elle avait arr,inj;é, avec des tuyaux de bambou, uvic sorte d'abreuvoir, dans le(|uel elle voulait rassembler l'eau qui filtrait en minces filets à travers les rochers, et la faire servir ;i abreuver notre bétail; enfin elle m'assura qu'elle avait trouvé une piaule qui produisait des fèves sauvantes, et ([ui s'élevait, en rampant comme du lierre, aux troncs des arbres. Elle avait, eu outre, disposé un foyer dans un creux du rocher, et elle avait fait porter par nos bêles une certaine quantité de bambous, pour servir ii la construction dont j'ai parlé, et que nous vouliiuis élever en ce lieu.

Je lui fis mes remercimcnts de toutes les |)eines ([u'elle s'i'lait données, et je lui promis qu'en temps et lieu elles auraient toutes leur récompense. Pour commencer, je pris une ou deux boules d'arijile cl je les mis dans un i;rand feu de !;arde ([uc nous avions allumi', et auprès dui|uel les chiens se couchèrent, après que ma femme eut lavé et pansé avec soin le blessé. Nous nous retirâmes après cela dans notre tente, oii, fatii;ués comme nous l'étions, nous ne lardâmes pas il nous endormir d'un profond sommeil.

Le jour n'axait pas encore paru, quand, secouant la paressi' qui m'avait retenu plus lonijlemps au lit, je me le\ai et je réveillai mon ménajje. Ma première couise fut au feu de jjarde, où je trouvai les boules^l'argile bien durcies, d'un fjrain très-fin et d'un bel émail, mais un peu troj) diminuées de volume, ce qui me fit juger que la terre n'était pas suflisamnieut à l'épreuve du feu; je remarcpiai celle cireonslance, mais je ne désespérai pas d'y remédier à l'avenir, ^dus fîmes ensuite notre prière, nous déjeunâmes, nous préparâmes nos bêtes, et nous nous mimes en route pour la caverne aux Ours. Tout cela se fit promplemeni et dans le meilleur ordre, et nous ne tardâmes pas à arriver sans aceideut au lieu de notre destination.

Comme nous eu approchions, Fritz s'arrêta tout à coup et ncuis cria : « \ enez , venez vite , si vous voulez voir une troupe tout entière de coqs et poules d'Inde, (|ui se sont sans doute réunis pour assiter au convoi de notre ours; mais un sévère ijardien s'est placi' en faction devant l'entrée de la caverne, pour les empêcher d'approcher du lit de parade. »

jNous avançâmes, étonnés de cette singulière allocution, et nous vîmes le factionnaire dont Fritz nous avait parlé. C'était un ifrand oiseau , ayant une espèce de crête sur le devant de la tête, et une peau ([ui lui pendait sous le bec ; sou cou, nu, ridé et rouge, étiiit entouré, près de la poitrine, d'une fraise de plumes blanches. Les plumes du corps et des ailes étaient brun foncé, à l'exception de quel(|ues points blancs; les pattes étaient garnies de fortes serres. Ainsi (|uc Fritz nous l'avait dit, il gardait, en effet, soigneuscnu'nt l'entrée de la caverne, et ne permettait pas aux petits oiseaux d'en approcher. De temps eu temps il y entrait lui-même, mais seulement pour quelques instants; puis il venait reprenilre son poste.

Après (|ue nous eûmes considéré pendant (|uelc[ue temps cette scène, nous enlendimes tout à coup un grand bruit dans l'air audessus de nos têtes, et le soleil fut obscurci comme par un cros nuage; elYraxés, imus li'vâmes les yeux, et notre frayeur en devint plus graiule encore. iMais Fritz, qui avait vu venir de loin cet objet monstrueux, avait eu la présence d'esprit de le tirer en l'air, et, au bout d'un instant, un oiseau énorme vint tomber comme une bombe au pied du rocher, oii il se cassa le cou, tandis (|ue le sang coulait k flots d'une blessure (|u'il avait reçue ii la poitrine. Le silence de la frayeur fut ;ilors interrompu par des cris de joie ; les chiens brisi'rent leurs liens et coururent vers la caverne, suivis de Fritz. .Sur ces entrefaites, le factioiniaire cherchait avec peine k prendre son x'ol, et il lut assez longtemps à s'élcv<'r pour (|ue l''rilz pût lui envoyer une balle de pistolet et le blesser; mais cela ne l'empêcha piuirtant pas de s'échapper et <\r disparaître bientôt ;i nos yeux eu s'élevant majestueusement jusqu'à une hauteur prodigieuse par un vol en spirale. Il ne resta plus sur le lieu du combat que l'oiseau monstre cl une .^es pri'lcudues jioules d'Inde (pie le factionnaire avait tuc<'.

>oiis commençâmes par examiner les deux morts. Ma femme se Il ttait que l'un des deux serait effectivement une volaille de basseci ' r ; mais je fus forcé de la tirer d'une agréable erreur en lui pia vaut i|iie c'était un uruliu ou vautour {\\\ lirésil, qui vit de charognes. (^)uant à l'autre oiseau, .lack découvrit que c'était un ccndor, le plus i;ros de tous les oiseaux de proie. Celui que mon fils avait tué mesurait seize pieds d'envergure.

Le reste .'e la journée se passa ii dépouiller les deux ours, opéralion fort dillicile, car je n'avais pas encore eu alïaire il d'aussi gros animaux, et ce qui la rendit plus difficile encore, ce fut (lue mes enfants me prièrent instamment de faire en sorte ([ue les têtes restassent entières , sans (|ue je susse pourtant ce ([u'ils en voulaient faire. Dans les intervalles de repos que ce travail exigeait , j'examinai les

œufs d'autruche; et, m'ctant convaincu que le germe qu'ils contenaient était détruit, je permis à mes enfants de les casser, en les engageant toutefois à le faire avec précaution, afin ([ue les dtnix moitiés de l'écaillé restassent entières. Je leur appris la manière i\e. s'y prendre en entourant les ccufs d'une ficelle trempée d;ins du vinaigre, et en les remouillant de temps en temps, ,1e n'oubliai pas non plus ma iietile tortue; je lui donnai .à manger et ;i boire, et je l.i plaçai dans un sac vide, dans Icjucl je compUiis la transporter ii Felsenheim.

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