CHAPITRE XLIV
Préparation de la chair des onrs. — Le poivre. — Excursion des enfants dans les savanes. — Le lapin angora. — Vanlilope refjia. — Le coucou indicateur. — Le mica. — Prise et dressos5e de l'auiruclie — La vanille. — L'euphorbe et les œufs d'autruche.
.l'eus encore pour une journée entière de travail avant de parx'enir il dépouiller les deux ours de leurs fourrures ; j'y réussis pourtant .i la fin. Je m'occupai ensuite il dé])ecer la chair pour la faire saler et fumer, en réservant les pattes, que je savais être un mets fort recherché des gourmands. Ouant il la graisse, je la donnai ;i ma femme pour (lu'elle la fil fondre et la conservât. J'avais lu que les habitants des contrées septentrionales s'en servent pour la cuisine et la uiangent même sur le p.iin eomme du beurre frais. Après ax'oir iTliré d<! ces bêles tout ce qui pouvait encore être de (|ueliiue utilité, j'abandonnai le reste :iux oiseaux et aux insectes, ipii, en fort peu de lemps, dépouillèrent si complètement les os, qu'ils formèrent deux superbes S(|ueleltes d'ours ]Hiur notre cabinet d'histoire nalurelle.
Ouand il fut question de fumer la chair de nos bêtes, je songi^ii avi'c regret que nous étions trop loin du lieu oii croissait le ravendsara pour pouvoir y employer ses feuilles et son bois odorant; luiiis je me rappelai que ]iarmi les branches que mes enfants m'avaient apportées, il y en avait d'une certaine plante dont les feuilles avaient une odeur extraordinairement forte. Elles ressemldaient ii celles du lierre; mais le bois avait jdus de rapporl avec celui de la vigne. Le fruit formait des grappes de six à huit pouces de long, mais dont les grains étaient foil petits. Les uns étaient rouges et les autres verts, ce (|ue j'allribuai il leur jdiis ou moins de maturité. Du reste, ils étaient durs, ils avaient la peau très-mince et (jui se détachait au plus léger frotlemenl du doigt, surloul celle des grains rouges. Enfin le gfiùt en était ii la fois si fort et si aromatique, que je ne doutai pas que cet arbuste ne fût le vrai poivrier, et je me réjouis fort de cette découverte, car cette épice ne pouvait manquer de nous être de la plus grande utilité. Je dis donc à mes enfants de me procurer au plus tôt autant de ces grappes <iu ils en jmurraient trouver; puis nous nous mîmes il les égrener et à séparer avec soin les grains rouges des verts. Les premiers furent mis tremper dans de l'eau salée, et les autres exposés au soleil pour sécher. Le lendemain, nous dépouillâmes les uns et les autres de l<;ur peau, et nous nous |irociiràn.cs ainsi au moins un (luarteron de poivre noir et blanc, ce qui devait nous sullire pendant assez longtemps. J'eus soin pourlaiil de disposer environ deux cents boutures d'après toutes les règles de l'horticulture, afin de les planter dans le voisinage de l-'elsheim. Je résolus en outre, (luand nous serions de retour à reriuilagi>, d'en emporter aussi (pielques plants de ce que ma femme avait pris pour des fèves, car je désirais vérifier la nature de ce végétal.
Tout cela ne nous occu])a pas siiflisaiument pendant la longue et ennuyeuse opération du fumage; en conséi|ucnee, nous vidâmes et dépouillâmes le condor et l'uruliu (pie nous avions tués, et nous en commençâmes l'empaillage, sauf il lachever plus tariL Nos grains de poivre no'us rendirent, dans cette occasion, leur premier service; car, les ayant réduits en poudre, ils rendirent plus facile la conservation des peaux des oiseaux.
Ce travail terminé, ne trouvant plus aucun moyen d'occuper mes enfants auprès de moi, je pris une résolution ipii, je l'avcnie, me coûta beaucoup dans le premier inomenl. Je leur permis de partir seuls pour la plaine aride (|ue nous avions visitée ensemble, afin d'y faire soit quel(|ue biuiiie chasse, soit (iuel(|ue découverte nouvelle. Pendant leur absence, je comptais délaeher un ijros morceau du talc entremêlé d'asbesie (|iie j'avais trouvé dans la caverne des ()urs, et de l'examini'r de plus près, pour voir s'il valait la peine d'en emporter avec nous ;i Felsheim.
La permissiiMi (|ue j'accordai causa une gr.inde jine ;i mes enfants; toutefois l'.rnesl, apri's qiieUiucs réflexions ipril fil à pari lui, me dit qu'il préicrail rester avec nous, résidiilion ipie je ne combattis en aucune façon, car je voulais que rcxiiédition fût entièrement voloiitaire. Le petit François, au contraire, que j'aurais volontiers gardé, insist:i si fort pour (fiie je le laissasse aller avec Fritz et Jack, que je ne voulus pas rétracter la permission générale que j'avais donnée. Ils s'empressèrenl, après cela, de seller leurs bêtes, opc'iatioii dans la(|uelle Ernest prit plaisir à les aider; et en les voyant partir, il leur souhaita beaucoup de succès et une abondante récolte de nouveaulcs rares et utiles.
Pour moi, (pioi(|ue je ne les visse pas jiarlir sans chagrin, je me
LE ROBINSON SUISSE
disais qu'il était temps qu'ils commenrassent k apprendre à se tirer d'affaire cti\-iiièmcs. Le ciel pouvait leur enlever leurs parents par quelque coup inattendu et prématuré, et il était d'une haute importance jiour eux ([u'ils sussent, dans ce cas, se conduire avec prudence. J'avais d'ailleurs assez de confiance en Fritz pour ne pas craindre de lui laisser la direction de ses plus jeunes frères. Et enfin, me dis-je, ils ont tous trois de bonnes mnnlures, île bonnes armes et des chiens vigoureux et fidèles pour les déleiKlre. (^)ue le ciel les conduise donc! Ce fut ainsi que je terminai mes réllexions. Le Dieu qui deux fois délivra le fils de Jacob et le ramena deux fois dans les bras de son père daignera aujourd'hui se charger de protéger les miens!
(^)uand ils furent partis, je me mis à mon travail sur le talc de la caverne, dans lequel je fus aidé par Ernest. Après en avoir enlevé un assez gros morceau, nous trouvâmes au-dessous un lit assez considérable de mica, dont je saluai l'apparition avec un grand cri de joie.
Je le trouvai fort utxuiio à un liavail de vannerie, qui tcniblait l'iDtéresser beaucoup.
Ma femme elle-même, qui n'avait pas coiiliime d'circ aussi expansive que nous dans l'expression de sa satisfaction, ne put s'empêcher cette fois de se livrer franclicmenl au plaisir que celle découverte lui faisait; car il était évident que nous venions de trouver une malière qui nous fournirait le moyeu de suppléer, sans embarras et sans aucune fabrication préalable, aux carreaux de vitres dont nous inani|uii>ns. .le dois convenir, du reste, (]ue je ne crois pas que, même en llussie, pays qui prculuil les séléiiites les ])liis parfaites, on ail jamais trouvé des morceaux aussi unis, aussi Ir.insparenls et d'une aussi grande iliineiision que ceux ipie nie fournil la grolle.
Ma femme pn'para pour noire souiier des jialles d'ours, et assis près du feu, je causais avec i'îrnest eu alleiidanl le retour de nos chasseurs, (|uaiid tout à ciuip nous enliuiilimes un piélinemenl d'animaux, et l'iiislanl d'après nos trois petits cavaliers arrixi'renl au i;aiop avec de grands cris île joie. Ils saiilèreul .'i bas de leurs ciuirsiers avec l'adresse de vrais hussards, leur ôlèrenl les selles, et les laissèrent courir en liberté se rafraîchir au bord <lu ruisseau. Ils s'approelièreiil ensuite de nous dans un coslume assez étrange. Jack et le petit François avaient chacun un chevreau noué autour du cou, de telle façon (|ue les (|uatre pieds de ranimai, attachés enseinblr, leur pendaient sous le menton, et que la nuque de l'enfant reposait sur le ventre du clievreaii. Frit/., en revanche, avait suspendu sa gibecière en sautoir de l'épaule gauche à la hanche droite, et il était lacile de voir que ce sac renfermait aussi une créature vivante. • () papa, s'écria Jack, (pielle belle chasse nous avons eue! et que nos chiens sont adroits ipi.ind il s'agit de piniisuivre le gibier dans une grande plaine! (]roiriez-vous qu'ils ont si bien fatigué ces petits Eaiileiirs, ipie nous avons pu les jnendre avec la main.' ALiis ditesnous, (lapa, comment s'appellent ces jidis animaux :' »
.Avant que je pusse ri'pnndre, le pr-til François prit la parole pour
me dire que Fritz avait dans sa gibecière de petits lapins d'Angora, et qu'il s'en était fallu de peu qu'ils eussent aussi apporté avec eux du miel qu'un coucou leur avait désigné.
« C'est vrai , dit Fritz, mais mes frères ont oublié de vous dire le plus beau de l'affaire. Imaginez-vous que nous avons fait entrer par l'ermilage, dans notre parc, un petit troupeau d'antilopes que nous pourrons maintenant, à notre gré, chasser ou apprivoiser.
LE riiRE. Vous avez fait beaucoup et de bien belles choses, mes enfants; mais Fritz lui-même, quoi (|u'il en dise, a oublié le, plus beau di: l'ulfaire, c'est que Dieu a eu la bcuité de vous renvoyer sains et saufs auprès de vos parents. Maintenant, racontez-nous tout, et tâchez de mettre de l'ordre dans vos récils, afin que je ]uiisse me former une juste idée de ce que vous avez fait et en tirer des conclusions utiles. Mais d'où vient que Jack a la figure si enflée?... Allons, Fritz, parle; c'est à toi à commencer.
FRITZ. Or donc, quand nous nous fûmes éloignés de vous, nous descendîmes au grand galop la vallée verte, et nous ne tardâmes ])as il arriver, par un petit ravin, dans une grande plaine. Là, nous nous trouvâmes sur une élévation aride et pierreuse, d'où nous jouîmes d'une perspective assez étendue jusque vers l'ermitage. Tout ;i coup nous aperçûmes deux petits troupeaux de chèvres, d'antilopes ou de gazelles, je ne savais pas précisément lesquelles, et il me vint sur-lechamp à l'idée que nous pourrions peut-être nous emparer d'un certain nombre d'entre elles, et peupler de ces jolis petits animaux nos côtes bien gardées. Nous prîmes donc les chiens en laisse, afin d'empêcher qu'ils ne se jetassent sur le gibier; car je savais par expérience qu'il a bien plus de peur des chiens que des hommes. Nous étions encore assez loin de ces animaux quand nous nous partageâmes en trois détachements. François était à gauche, Jack au milieu et moi à droite, près de la grande rivière. Nous avançâmes alors tous àWa fois, et, le défilé devenant toujours plus étroit, nous nous rapprochions sans cesse. Cependant la distance qui nous séparait était encore si grande, qu'une troupe assez considérable d'ennemis s'échajipa. Les autres, qui commençaient à témoigner de l'inquiétude, reculaient devant nous et se serraient de plus en plus les uns contre les antres. Enfin celte inquiétude devint telle, que je crus le moment venu de lâcher les chiens; ce que nous fîmes en mettant en même temps nos coursiers au galop. Quels sauts périlleux ne firent pas alors nos ennemis! C'était curieux à voir. Quelques-uns essayèrent de se faire jour entre nous; mais les chiens les cliassèrent en avant et les forcèrent de passer pêle-mêle par le défilé de l'ermitage. Bien tranquille alors de ce côté-là, je fis cesser la chasse et je rappelai les chiens.
LE piiRE. (!'est charmant! Il ne reste plus maintenant qu'à savoir à quelle espèce appartiennent les animaux que vous avez introduits dans notre Tempe.
FBANçois. Comment! dans notre temple, papa? LE piiRE. Je n'ai pas dit temple, mais Tempo : c'était le nom d'une lonirée délicieuse de la Thessalie, dans l'ancienne Grèce; contrée dont la beauté est passée en proverbe chez les poètes.
FRITZ. Je soupçonne que, dans le nombre de nos nouveaux liôles, se trouve la chivre bleue, qui devient, à ce que l'on dit, fort rare au cap de Bonne-Espér.ince. J'ai remarqué, en effet, que ipielquesuns de ces animaux étaient de couleur gris cendré avec un reflet bleu. D'autres ressemblent à des bieufs elllanqiiés, le devant du corps un peu élevé et avec de petites cornes sur la tête.
ERNEST. Oh! c'est là très-certainement le nilgliaut, magnilique animal, et qui nous sera bien utile.
FRiiz. Enfin j'ai vu aussi quelques animaux plus i>etils ipii avaient des cornes de bouc. Ce sont là a]iparrmiucnt des (;azelles.
LE rl.RE. Si tout ce que tu nous dis est exact, nous aurons bien des raisons de nous félicilcr. le premier de ces animaux est tiîs-rare et Irès-reiuanpiable, et l'autre est on ne saurait plus joli, l'ourvu ipi'ils n'aient p. is trouvé moyen de s'échapper!
riiiiz. J'avouerai ipie j'en ai eu |)eur. iNoiis nous sommes donc consultés sur le iiieilleiir moyen de rempêclier , et voici le jilan auquel nous nous sommes arrêtés. Je tendis une corde sur tcuile la largeur du défilé et à une hauleur d'euvirini quatre pieds et demi. A celle corde nous allaihâmes de distance en distance les plumes d'autruche que, par bonheur, nous avions encore à nos chapeaiiv. Nous déchirâmes eiisuile quelques ehilTons qui nous servaient à netloyer nos fusils, que nous luiuàiiies éi;aleiuenl il la corde. Le courant d'air, qui ne cesse de souiller par le défilé, ne manqua pas, comme je l'aviis pensé, de mettre les plumes et les chilïons eu mouxemeut, et je nie flatte qu'ils serviront d'épouv anlail aux anlilopes et aux gazelles, et leur ôteront , du moins pour qiiilipie temps, toute eux ie de sort''' de notre parc.
LU l'KRE. ("est fort bien imaginé, l'rilz. l'on invenliiui suffira pour le jour, et ipiant à la nuit, les hurlements des chacals les effrayeront assez. Mais dis moi d'oii t'est venue eetle idée?
FRITZ. C'est la lecture du Voyage de Levaillant qui me l'a fournil'. Quand plusieurs kraals, ou villaijes de llotlentnts, se réunissent pourlâchasse :iiix antilopes, ils foriiient une enceinte d'epoinaiitails de ce genre, d'oii ce.-. I.èles n'osent plus sortir, de sorte qu'ils dcvieuiieut une facile proie pour les chasseurs.
niK. IN'oiis sera-t-il permis » préscnl de faire aussi notre réei
LE UOBINSON SUISSE.
papa? J'en brûle d'envie, el je puis vous assurer que nos aventures et celles du petit François valent aussi la peine d'être écoulées.
LE PÈRE. Je n'eu doute pas. Eli liien ! raconte-nous comment vous avez fait pour allrapor ces deu\ jolies petites bètei.
îACK. C'est au îjalop i|uc nous les avons prises, toujours au galop; mais aussi il fallait voir comme nous courions. Ouand Fritz se fut un peu cloii;nc de nous pour suivre les lapins, nous continuâmes notre route assez posément. Tout a coup nos cliieus, (|ui couraient devant nous en flairant de ci'ité et d'autre, s'élancèrent en deux sauts au milieu d'une pelouse d'épais jjazon et firent lever deuv petites bêtes <|ue nous prîmes pour des levrauts, et (|ui partirent avec la promptitude de l'éclair. Mais nous ne les perdimespas de vue, et les poursuivîmes avec tant de rapidité, bien secondés par nos chiens.
Je frappai d'esloc et de taille , j eu tuai pluaieurs , ut les autres se sauvèrent dans la mer.
(|n'eu moins d'un (|uart d'Iiciire ils demeurèrent étendus sur le terrain, essoulllés, liois d'état de faire un pas de plus. Sauter à lerre, li'S saisir, les soulever, les arracher auv chiens, les attacher ensemble par les jambes, tout cela fut l'alTaire d'un clin d'(eil, et ce fut alors que nous vimes (|ue ce (|ue nous avions pris d'abord pour des levrauts étaieiil de jolis pelils faons.
i.E riîRE. On, pour uiieuv ilire, deux charmanle.s anlilopes naines, si je ue me trompe, el je n'eu suis <iiie plus conleul.
JACK. JN'oiis lavâmes après cela les meiubres délicals des pauvres peliles bêles fatiijuées avec le reste du vin de palmier (|ue nous avions emporté avec nous, ce qui parut les rafraîchir un peu, puis nous les jelâmes sur nos épaules et remontâmes sur nos coursiers, que nous eûmes bien de la peine celle fois ii tenir en hride, tant l'envie de courir leur avait pris. (^)uoi (|u'il eu soit, nous nous empressâmes de retourner aupri's di- notre fri're l'ritz, et je vous laisse à penser, cher papa, les jeu\ (|u'il lit (|iiaiul il vit le prodiiil de notre rliasse.
i.E l'ÈRE. Mais puiscjue celte chasse s'est leruiinée heiireusemenl, comment se fait-il, je t'en |irie, que tu aies le visatje si entlé ? Auraistu fait aussi la dé'couverle d'un essaim de moustiques;'
jAciv. l.e lion Dieu ui'euijarde! Non, uou, mes blessures sont hoiKirahlcs el dii;ues d'un che\alier. Comme nous revenions chez nous d'un pas plus Iranqiiille, je rcmar([uai un oiseau iucouuii, qui s'arrèlail cliar|ue fois (|ue nous nous arrêtions, et qui reciiiumeniait it volei' di'vant nous chaque fois (|ue nous nous rcmellions en marche. 11 se posait souvent par terre pour nous attendre (|uand il avait trop d'avance sur nous, et reprenait son vol (|uand il nous voyait approcher; il coiitimia si louijleinps ce siuijulier jeu , que l'on pouvait croire que son intention était de nous conduire dans quelque endroit, ou bien de se moijner de nous, l.e petit Franiois soutenait ipic cet oiseau était une priuiesse enchantée (|ui nous montrait le chemin ipie nous de\ious prendre ]ioiir la délivrer, l'ritz fut aussi d'avis de
suivre cet étrange guide, mais par un motif tout différent. Je gagerais presque, nous dit-il, (|ue cet oiseau est un coucou indicateur, et ([ue, grâce à lui, nous trouverons de beaux rayons de miel. En effet, nous ne tardâmes pas à arriver en un endroit oii un essaim d'abeilles s'clait niellé |)ar terre, et allait et venait comme dans une véritable niclie. A celle vue, nous tînmes un conseil de guerre pour savoir comment atla(|uer celle forteresse souterraine. Le petit François refusa nettcmeni de prendre part au combat, car il conservait le souvenir de la manière dont les alieilics l'avaient déjà une fois maltraité à Falkenhorsl. Fritz donnait île bons conseils, mais il n'avait ])as non plus irop d'envie de les mettre lui-même ;i evécution. Il fut d'avis d'étouffer l'essaim avec la paille soufrée dont nous avions lieureusemeut une provision avec nous. 11 n'eut pas plutôt dit, i|ue je battis le briiiucf et j'allumai un bouclion de paille (|ue je fourrai dans la ruche. Bmi Dieu! (|uelle révolution s'ensuivil I Je n'aurais jamais cru (|ue de si petites bêtes pussent (aire tant de bruit. Mais aussi quelle quantité il y en avait ! On eût dit cpie la terre entière u'élait peuplée (pie d'abeilles. Je fus entouré non-seulement de celles qui sortirent de la ruche, mais encore de toutes celles qui voltigeaient dans les champs pour recueillir leur miel. Celait comme un nuage épais qui m'enveloppait. 11 s'en plaça dans mes cheveux, sur mes joues, mon front, mou nez, oii ils me picpièreul de la manière la plus cruelle; de sorte que je n'eus rien de ])lus pressé que de me remettre sur mon coursier el de m'en revenir à bride abattue.
LE pîcRE. Ali ! ah! ah ! le voleur a donc été justement puni. Du reste, si tu as montré du courage dans cette occasion, tu as complètement manqué de prudence. lAlaintenant la mère va te laver un peu la ligure avec de l'eau de Cologne pour calmer la cuisson el l'enflure; après quoi nous essayerons de donner un peu plus de liberté aux clières petites bêles ([ue nous avons prises ; vous prendrez part ensuite a la découverte (pie j'ai faite ici; et, eu définitive, nous souperons du jiroduit de notre chasse royale, c'est-à-dire de deux pattes d'ours ([ue ta mère a fait cuire pour nous, o
fW^Î^^
— Mon Dieu: un oursl un ouïs'. Le voilà, papa' Il vient! il vient 1
^ous nous mîmes aussiuU tous ii l'ouxrage pour tresser avec de l'osier un fond de panier rond, aiM|Uil nous donnâuM's un rebord large comuie la uiaiu taudis (pie les liin!;iiis baguettes s'élevaient de trois pieds au-dessus. Nous pla(;âmes cet ouvrage dans un sac, le fond de l'un n'poudanl au finid de l'autre, el les baguettes servant à tenir les C(")tés du sac écartés. Nous mimes après cela un peu de foin au fond, el les deux petites antilopes s'y trouvèrent très-doucement et Irès-commodéuienl couchées. (J'étaieiit réellement deux charmantes |ictiles hêlcs; elles n'avaient (pie dix ou douze pouces de long, et le mâle avait des cornes noires bien lisses d'eiivinjii deux pouces. Leurs pelils pieds surtout étaient on ne saurait plus jolis et délicats. Aussi, eu làiiope, en fail-(ui de fort jolis bijoux, (|ui, montés en or ou eu argent, servent de bonis de pipes. Je suspendis le i>anier à une
LE KOBIWSUIN SUISSE.
brandie d'arbre, afin que nos antilopes n'rprouvasscnt aucune pression qui pût les blesser. Tout cela rcussil si bien, que nous nous empressâmes de l'aire un nid semblable pour les deu\ laperciuv.
Il s'ai'issait, après cela, de décider eu quels lieux nous donnerions plus tard la liberté à nos antilopes ; serait-ce à Felsbeim ou bien à rile du Re(|uin? Je me décidai pour l'ilc ; car, quoique nous dussions avoir là moins souvent le plaisir de les voir, elles y seraient bien plus en sûreté ; nous courrions moins de ris(|ue de les voir s'écbapper; et peut-être mcnic pourrions-nous espérer qu'elles y propageraient. . .
Mais une inquiétude plus grande m agitait : c étaient la conduite et même la présence du coucou indicateur , qui avait diri(;ë mes enfants dans la reeliercbe du miel. Ces oiseaux , qui avaient si grand besoin de rbomme pour trouver leur nourriture , pouvaient-ils se rencontrer dans une ile inliabitée? Devais-je rci'arder leur présence comme la preuve que nous n'étions pas seuls dans notre royaume' ou bien se servaient-ils aussi , dans l'occasion, de singes et d'autres animaux pour déterrer leurs ruches? ^e sachant pas bien précisément à quoi m'en tenir à cet égard, je pensais que, dans tous les cas, la prudence exigeait que nous augmentassions les t'ortificalions de l'erinilapc. Je songeais aussi à établir un corps de garde , avec une batlerie^'le deux canons, dans l'ile du Uc(|uin, pour délendre l'entrée de la baie, et un ponl-levis ou un pont tournant sur le ruisseau des
En allendant le souper, je montrai a mes his les ieuilles de mica
que j'avais trouvées, et dont la vue les réjouit beaucoup. (^)uand nous nous mimes » table, le premier aspect des pattes d'ours, ([ui ressemblaient beaucoup à des mains d'homme, inspira un moment il'éloienemeut aux convives; mais leur ayant donné l'exemple, ils m'imitèrenl, et ma femme elle-même avoua que ce mets était fort délicat. Le repas terminé , nous allumâmes nos feux, et après avoir préparé , les torches, nous nous couchâmes, pour nous endormir, jus(|u'au jour, d'un profond sommeil, que , grâce au ciel, rien ne vint interrompre. „ , ...
Le lendemain , je lis lever mes enfants dès le point du jour, parce qu'il fallait songer à retourner chez nous. Les travaux que nous avions à faire en ce lieu étaient, pour ainsi dire , terminés , et la saison des pluies approchait, saison que nous n'avions nulle envie de passer à une aussi grande distance de notre demeure habituelle , et dépourvus de tous moyens de subsistance. D'un autre côté, je ne voulais abandcMiiier ni les œufs d'autruche, ni la gomme d'euphorbe. Je songeai qu'en montant à cheval nous pourricuis encore avoir le temps de rapporter tout cela ; et ce fut pour cette raison (|ue je réveillai mes garçons de si bonne heure.
■ Fritz m'avait, pour cette fois, cédé sa monture, et comme il etail plus léger que moi, il se plaça sur l'ânon, à qui nous avions donné le nom de Itiiach, et qui déjà jusliliait cette appellalion qui signihe ItapiJi'. Ernest demeura de nouveau aupris de sa mère, à ciui il pouvail être plus mile ([ue François; et qu.ind lout fui arrangé, notre petite cavalcade se mit en roule sans inquiétude.
\ous suivîmes derechef la vallée, mais dans la direction opposée à celle que nous avions prise le jour oii nous avions découvert la caverne aux Ours. Dans le ui.irais aux 'rorliies, nous rempliiues nos vases d'eau, et puis nous nous rendimesa la lourdes Srabes, nom (|ue nous donnâmes, pour plaisanter, à l'élévalion d'oii nous avions pris les autruches pour des Bédouins il cheval. Jack el l'iançois ayant pris les devants, je restai j.endanl quelque temps en cet endroit avec Frilz, pour recueillir la liqueur ou la gomme des euphorbes, (|ui, depuis ma dernière excursion, avait découlé des fentes que j'avais faites à ces arbres, cl que le soleil avait déjà presque durcie. Nous la mimes dans un bout de bambou que j'avais a|iporté pour cela; et l'rilz fut si enchanté de l'abondance de notre récolte, que, dans sa joie, il s'écria : « Nous y allons aussi rondement que si nous recueillions de l'opium :' — Pas mal , Fritz, réiiondis-je ; mais sais-tu ce que c'est (|ue l'opium eteoiiimenl on le récolte.'
FRITZ. Il n'y a pas longtemps encore que j'ai lu, dans un voyage aii- Plais aux liiiles orientales, que l'opium se lire des lèles de pavots, el que son usaee j.roduit les effets les plus agréables. Celte gomme d'euphorbe en produit-elle de semblables, ou bien .luelle est son ulilil.' .' iF. riuF.. Il faut que cette plante soit liés - vénéneuse , car on dit qu'au cap de Honne-Espéranee les colons la coupent par tranches et la jettent dans les savanes pour empoisonner les liètes léroces.
I Rirz. .Mais n'arrive-t-il pas que de cette faç-on on empoisonne aussi (luelqui'fnis des animaux miles ou même des hommes .'
iRpiiiF.. Certainement; aussi ce moyen est-il dan!;ereux à emphiyer. Toutefois b'S colons prennent (|ueh|ues précautions pour en prévenir les ineoiivénienis, et entre autres, celle de ne jamais bouc eux-mêmes ou laisser boire leurs troupeaux dans une .source incminue , sans avoir d'abord essayé l'eau. S'ils voient nager sur la surface une légère pellicule semblable à un nuage, ils rccoiinaissenl ipie l'eau est empoisonnée, ou, du moins, fort suspecte.
iRiiz. Je voudrais bien savoir, mon père, ce que vous comptez laire d'une si grande quanlilé de gomme de cette plante vénéneuse.
i.E pi;HE.'je m'en servirai comme d'une dernière ressource contre les singes, s'ils eonlinucnt à dévaster nos plantations. J'cmpoison
nerai leur eau, quoique j'avoue que ce ne sera qu'à regret que j'en viendrai ii celte extrémité. Celle gomme peut, en outre, nous être utile pour em|ièclier que nos aiiim.iu\ euipaillés ne soient mangés par les vers. Elle possède aussi une vertu épispastique comme les mouches cantharides, lesquelles, du reste, ne sont pas des mouches, mais une espèce de petits scarabées; et j'ai jieilsé, d'ajirès cela , que nous ne ferions pas mal d'avoir toujours avec nous une certaine provision d'euphorbe. »
Des i|ue nous eûmes terminé cette petite affaire, nous nous empressâmes de suivre les jeunes gens qui nous avaient devancés. Ils étaient déjà fort loin de nous, et nous crûmes remarquer qu'ils avaient dépassé le nid d'autruche et se disposaient à le premlre de revers, afin de pouvoir chasser de noire côté les oiseaux qui s'y trouveraient, soit mâles ou femelles, car les deux sexes s'entr'aident pour couver leurs teufs, et d'ailleurs plusieurs femelles ont coutume de pondre dans le même nid, el se placent eiisuile indifféremment sur les œufs les unes des autres.
Fritz, qui avait résolu cette fois de s'emparer vivante de la première autruche (|ui se trouverait à sa portée, avait pris la préeaulion d'envelopper de coton le bec de son aigle, afin qu'il ne pùl blesser grièvemenl l'oiseau (|u'il poursuix'rait. De mon côlé, je rendis à iiinii fils sa monture, jugeant (|u'avec elle il serait mieux en état d'exécuter son entreprise. Nous nous posâmes donc à quelque distance l'un de l'autre , les yeux fixés sur le nid d'autruche, et pleins d'impalieiice de voir paraître quelque objet de ce côlé.
Nous n'attendimes pas longtemps sans voir des masses vivantes sortir des buissons qui enviroiiiiaient le nid , elles semblaient se bercer sur les ailes du vent el s'approchaient de nous avec une rapidité incroyable; mais nous demeurâmes si complètement immobiles , (|ue les pauvres oiseaux ne nous rcmaniuèrent pas, on du moins ne nous crurent ))as aussi dangereux pour eux que les chiens qui les suivaient par derrière. Mes enfants eux-mêmes en étaient déjà assez proches, et les autruches se pressèreni tant, que nous ne tardâmes jias à reconnaître parmi elles un mâle , qui devint sur-le-champ l'objet de nos plus ardeiils désirs; car nous savions que les mâles sont beaucoup plus beaux et plus forts (|ue les femelles. Celui (|uc nous avions en vue était suivi de trois de celles-ci. Quand il fut arrivé à une petite portée de pistolet de l'endroit où nous étions postés, je lui lançai une fronde; mais, comme je n'étais pas encore très-adroit dans le maniement de cette arme, au lieu de l'atteindre à la palte où j'avais visé , je le frappai à la poitrine et aux ailes, autour desc|uelles la corde s'enlaça à la vérité , mais sans mellre aucun obstacle considérable à sa course : je ne sais même si elle ne la hâta pas, par la frayeur qu'elle lui causa.
Cependant les femelles se séparèrent et se mirent à courir de côté et d'autre. Nous les laissâmes faire pour ne nous attacher qu'au luàle. Jack et François étant arrivés par derrière, à point pour les pousser vers l'rilz, qui était aux aguets, celui-ci s'empressa de l.inccr contre lui son aigle. L'oise.iu , embarrassé par l'enveloppe qu'il avait autour du bec, au lieu d'alta(|uer francliemenl rantruche, se mit à voler auloiir d'elle. Touterois l'aspecl de ce inuivel ennemi, qui semblait la po;ir suivre dans les airs, troubla si fort notre autruche, ipi'elle se mil à courir cà el là sans plan arrêté; ce (|ui nous fil gagner du temps et nous permit d'en approcher de plus près. En même temps , l'aigle se décida à se jeter sur elle, el, d'un coup d'aile sur la tète, l'étourdit; Jack lui lançant aussitôt sa fronde , la corde s'entortilla autour des pâlies de l'oiseau et le fit lomlier. Nous poussâmes un cri de victoire, et nous courûmes à lui pour le délivrer des altaipies de l'aigle et des chiens. Mais lout n'était pas terminé. Il se débatlail si forlemeni des pattes el des ailes, (|ue nous n'osi(Mis mettre la main sur lui , d'auliiiil plus que nous vouli(nis éviti'r, par-dessus tout, de le blesser sérieusement. J'eus enfin l'heureuse idic cb" lui jeter mon mouchoir sur la têle , car je savais (|ue les autruches perdent lout leur courage dès (ju'elles cessent d'y voir. En effet, à peine notre ennemi eiil-il les yeux bandés, (|u'il ne fil plus aucune résistance et se laissa conduire Iranipiillemeiit. Nous lui liâmes les pallesde façonqu'il in'il marcher, mais leniciiiciil , et je lui entourai le corps d'une lari;e ceinture de peau de chien de mer, dans laquelle j'avais pratiqué deux fentes pour y passer les ailes; de sorte que noire prisonnier ressemblait, sauf la taille, à un appeau, el (|ue nous pouvions le faire aller où nous voulions, (^ependanl l'rilz exprima q,ieh|ues doutes que nous pussions jamais parvenir à dompter un oiseau si viijoiireux , an point qu'il pùl nous devenir de quel<|ue utilité. Mais je lui demandai s'il ne savail pas comment les Indiens et les Cingalais s'y prennenl pour dompter un éléphant.
FBirz. Je le sais bien, ils le lient avec de 1res fortes courroies entre deux éléphanlsdéjii apprivoisés, el lui eniliainent aussi la trompe. Il faut bien alors i|u'il obéisse, car, s'il regimbe, ses deux llanqiieurs le frappeni de leurs trompes; tandis que leurs cornacs le clialoiiillenl si désagréablement derrière les oreilli's avec leurs crocs de fer. qu'il ne tarde pas à |>erdre toute envie de faire le mutin.
JACK, l'our faire de même, il faudrait que nous eussions deux autruches apprivoisées; car je ne serais pas trop d'avis de l'allacher entre Frilz el moi.
KRirz. Ah! ah! ah! non vraiment!
LE HObl^6o^ sujtist.
LK PÈRE. Mais faut-il donc absolument que ce soient deux autruches ? M'avons-nous pas d'aulrcs animaux assez vii;oureu\ pour eeia? (Jue dites-vous de nos l)ullles ? Et (|uant à deux cornacs, je fiensc qne nous en trouverions difliciicnient ileiix meilleurs (|ue le petit François et Jack, qui sauront l>i(n le mater avec leurs ([ninds fouets , surtout si nous lui attachons d'avance les jiattes, qvii sont pour lui, comme la trompe l'est pour l'éléphant, ses principales armes dércnsivcs.
Mon avis ohtint l'approbation (jénérale , et nous nous occupâmes sur-le-rhanip à mettre le plan à exécution. De chaque côté de la ceinture, et imméiliatcmcnt sous les ailes, j'attachai deux autres courroies plus clroilcs, mais toujours assez fortes et d'une lonijucur telle, i|u'en tenant les deux bouts on était assez éloip,nc de l'autruche pour qu'elle ne pût faire de mal à personne. Je nouai après cela ces deux courroies aux cornes des deux animaux, et mes deux jeunes cornacs se placèrent sur leur dos. Je leur recommandai défaire bien attention; car j'allais délivrer l'oiseau des cordes de fronde et du mouchoir (juc je lui avais jeté sur les yeux. Cela me réussit sans peine ; mais quand j'eus fini , je n'eus rien de plus pressé que de m'éloiijner, et nous fixâmes tous les yeux sur l'autruche, ])Our voir quel serait le ])remier usafje qu'elle ferait de sa liberté.
Elle demeura, pendant quelque temps, immobile par terre, ccinime si elle eût boudé, et paraissant ne vouloir protilcr i|m' i!e la liberté de ses yeu\ ; puis tout à coup elle sauta sur ses jambes, et, ne voyant personne devant elle, chercha à preiulre son élan de ce côté; mais, y ayant mis trop de force, elle retomba sur les ((cnoux ; s'étant prom])tcmcnt relevée, elle recommença ses lenlatives, mais elles ne lui réussirent pas davantage. 1,'oiscau ne fut i)as plus heureux dans les essais qu il fit pour user de violence, et huit ])ar tomber sur la poitrine; deux bons coups de fouet le firent se relever. Alors il voulut se retourner et se sauver par derrière. Kucore empêché, falii;ué et lourmenle de tant d'inutiles efforts, il s'arrêta un moment et reprit son élan devant lui. Ses deux nan(|ueurs le suivirent au |;alop, et tous les enfants criaient : n Bravo! bravo! » L'autruche, animée par ces cris, redoubla de vitesse ; mais les cornacs furent assez, habiles pour la fatipjUer, en lui faisant faire plusieurs tours et détours, de sorte qu'elle finit par adopter une marche plus posée. Alors seulement on put soni;er à se dirijjer vers un but lise. Je dis ii mes deux dompteurs d'autruche de se rendre à la tour des Arabes, tandis (|ue l'rit/. et moi nous irions examiner le nid , pour emporter avec nous autant d'o-ufs que nous jui;erions convenable. Eu approchant de ce nid , nous vîmes une couveuse se lever et le quitter si inopinément, i|ue, dans notre surprise, nous ne cherchâmes point à l'éviter. INous eûmes avec plaisir, dans cette circonstance , la preuve que le nid n'avait ]ioinl été abandonné, de sorte ([uenous nous contentâmes de prendre dix œufs, et nous laissâmes les autres pour qu'ils pussent être couves, avec l'espoir d'y trouver plus tard des petits tout éclos.
Wous emballâmes notre butin avec tout le soin (|ui nous fut possible, et, l'ayant suspciulu ii nos bètes, nous n'altendimes pas plus lonijtemps pour retourner au lieu oit nous avions laissé nos deux jeunes dompteurs d'autruche; de là nous revînmes avec eux it Haerenbert;, oii nous trouvâmes nos amis en bonne santé. Je n'ai sans doute (las besoin de peindre l'étonnement de ma femme en nous voyant arriver avec un si majestueux prisonnier. Sa surprise en fut si j;randc, ipi'elle surpassa la joie que lui causait notre retour, et qu'elle en demeura longtemps muette.
Dans sa prévoyance ordinaire, elle s'effraya toutefois en songeant que notre colonie allait s'augmenter d'un animal si vorace, et qui, à ce (]u'elle disait, ne pourrait nous être utile k riiii. .le l'assurai, au contraire, que, pourvu (|ue je parvinsse à le dompter, il nous rendrait des services précieux. Il s'éleva ensuite une discussion entre mes enfants pour savoir à qui il appartiendrait ; mais il fut, en définitive, adjugé à Jack, sous la condition qu'il le soignerait et le gouvernerait.
.le fis ensuite le récit détaillé de notre chasse. Ernest l'écoutait avec un intérêt extrême, et, à la fin, les larmes lui en vinrent aux yeux. • Hélas ! s'écria-t-il, je ne suis donc jamais de la partie ipiand il se passe quelque aventure glorieuse et agréable ! H faut que je reste toujours ii la maison, et je n'obtiens pas même pour ma part une peau d'ours.
i.E pinc. Tu oublies, mon cher Ernest, de ([uelle façon lu nous as rendu mémorable l'affaire des ours. D'ailleurs, j'avoue (|ue tu n'es point amateur de grands efforts et de scènes orageuses el fatigantes. On ne peut pas jouir à la fois de tous les avantages de la vie. l'ritz el Jack le surpassent, à la vérité, en activité et vigueur; mais lu as plus de penchant qu'eux pour l'étude, et, iiulépeiidammenl des services que tu nous as déjà rendus par tes connaissances en histoire naturelle, lu pourras nous être fort utile comme iulerprèle, si quelque jour un bâtiment étranger vient aborder ces rivages. )■
L'heure étant beaucoup trop avancée pour que nous pussions songer à reloiuner ce jour-la ii l'elsenhcim, il fallut dételer nos deux <lompteurs d' lulriichc, el chercher (|uel(|ue moji n de meltre l'oiseau en sûreté pour la nuit. A cet effet, nous rattachâmes fortement entre deux arbres, dans le voisinage de la caverne aux Ours. Nous passâmes le reste de la journée à emballer nos ustensiles et toutes les nouvelles conquêtes que nous avions faites , car je ne voulais en aban-
donner aucune ; d'ailleurs on ne se sépare jamais plus diffuihiucnt d'un objet (|u'au moment où l'on vient de l'acquérir, et (|uaii(l l'espoir du bonheur i|uc sa possession doit procurer est encore dans toute sa force.
I.e lemleinaiii , de grand malin, nous nous mîmes en roule après avoir déjeuné n la bâte. Cv ne fut pas sans peine que nous parvînmes à faire marcher notre autruche. 11 lalliit de nouveau lui bander les )eu\. ,1e fis aussi i|iieli|ues chaiig» iiienls dans la manière dont j'avais attaché les courroies ; je les plaçai de façon qu'il ne lui fût plus possible de faire des écarts, cl (|ii'clle lût obligée de marcher droit entre ses deux guides, .le les attelai ensuite tous trois par de longues cordes sur le côté au brancard de notre voiture, dans lequel notre prudente I vache remplaçait un cheval. Ernest était commodément assis sur celle j bêle ; ma femme était dans la voiture, moi sur Leichifass, et Fritz sur Hascit . de sorte que nous foriiiions une caravane assez étrange, mais pas trop nuil montée.
Il fallut nous arrêter pendant <|uclqucs moments près de l'crmilage, parce que les enfants voulaient reprendre les plumes d'autruche attachées à la corde, tandis que, de mon côté, je n'étais pas fâché d emporter encore une petite provision de terre ;i ]iorcelaine el de ces fèves dont nous devions la déeouxerte ii ma femme. Les gousses de celle plante rampante me iiarurent alors évidcmuieut être celles de rc\(e!leule el précieuse ranille. l'allés avaient en géncu-al six ])0uces de long sur un de large; elles reuferiiiaienl de petites semences noires et brillantes, placées dans une matière molle ressemblant à de la moelle, et (|ui répandaient un parfum délicieux que la chaleur d(i soleil semblait en extraire. Des lleurs jaunes à six pétales se montraient par-ci par-lii sur les longues et hautes tiges.
Avant de partir, j'augmentai encore la force des rctrancliemenls qui défendaient le défilé, en (losant en travers des bambous entrelacés, et (|ui s'altacliaient des deux côtés aux rochers ; je pris <l'autres précautions encore pour nous mettre, autant (|ue possible, à l'abri des incursions d'animaux sauvages, cl j'eus soin d'effacer tous les xestiges de nos pas, afin qu'à notre retour nous pussions rcconnailre sur-le-champ si (|ueh|uc étranger avait, pendant notre absence, pénétré sur notre territoire.
Après avoir terminé celle affaire, nous nous remîmes en routi' sans plus de retard , afin d'arriver avant la nuit à ^A ablegg, car nous ne pouvions espérer d'aller plus loin. En ])assant, nous primes notre jambon de pécari, que nous trouvâmes en fort bon état dans le fumoir. Nous primes aussi dans le voisinage (|iiclqucs cannes à sucre. Tout cela n(uis retint si louglciups qu'il nous fallut faire une partie de la roule pendant la uuil, ce que j'évitais aulant que je le pouvais, tant par la crainte des animaux sauxagcs ipie parce cpie je pensais que cela pouvait nuire à la santé de ma famille.
Nous arrivâmes enbii, harassés de faligue, el nous fûmes reçus presque comme des ennemis ]iar nos volatiles, cpii étaient déjà livrés au repos, et qui ne fuient pas très-contents d'être ainsi réveillés. Nous dételâmes donc à la hâte nos bêtes de trait, nous altachânu"l'autruclie entre deux arbres; et après avoir pris un souper froid, nous nous couchâmes dans la cabane, sur nos lits de C8toii , oii nous dormîmes profondément jus(|u'au lendemain malin.
Au point du jour, nous vîmes avec plaisir ([ue nos poules couveuses avaient mené à bien leurs couvées. Dans le nombre des poussins, il y en avait (pii provenaient des œufs sauvages que Jack avait apportés dans son chapeau. >ous crûmes reconnaître dans ces derniers des gelinottes des bois, (pioi(|ue d'une espèce peut-être un peii différente de celles d'Europe. En tout <as, ma lemiue exprima le désir il'emporter cette jeune (amille à j'elscuhiini. Charmé de pouvoir lui être agréable, je mis le lapereau dans un même sac avec les petites tortues de terre, et je laissai deux couples île celles-ci à Waldegg pour y former une colonie. Le panier étant libre, nous y mîmes les volatiles, et nous ne ('raiiinimes pas (|ue le lapin et les tortues se fissent réciproquement du mal, car celles-ci se retiraient dans leur carapace au moindre mouvement que faisait le premier.
Après une si longue absence, nous éprouvions un véritable besoin de nous retrouver chez nous; aussi, malgré la chaleur, qui était assez forte, nous nous mîmes en route immédiatement après le déjeuner, el nous nous retrouvâmes avant midi à Felseuhcim , d'oii nous ne comptions plus nous éloigner de sitôt.