‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 130 sur 219 · CHAPITRE LI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI

Histoire de miss Jenny. — Retour à Felsenheim. — Réception solennelle —

Voyage à Falkenhorst. — La saison des pluies. — Événement inattendu. — -

Le jaiiit. — La Dorcas. — Le mécanicien et sa famille. — Séparation. — Conclusion.

Le récit de Fritz s'était prolongé jusque fort avant dans la nuit, et pourtant aucun de ses auditeurs n'avait éprouvé la moindre fatigue, tant les détails qu'il eonteiiait nous avaient paru remplis d'intéict. Quand il fut terminé, j'ordonnai à nos eufauts de se coucher, et je les suivis dès ipie j'eus achevé le travail auquel je me livrais. Personne ne dormit bien cette nuit; pour moi, je ne fermai presque pas les yeux, tant il se passait de choses dans mon esprit, lorsque je soniveais au nouvel avenir que préparait pour nous raugmentalion de notre ména;;e et l'heureuse découverte que Fritz avait faite. J'étais décidé à rester encore une couple de jours dans la baie des Perles; mais les travaiiv que j'y voulais entreprendre étaient tous si importants et si pleins d'attraits, que je ne savais auquel m'arrêter le premier, (luanl à mes fils, la fin du récit de in-itz leur avait inspiré un ' si grand désir de connaître les aventures de Jenny, qu'ils la siippllè- '' relit de les leur raconter pendant le déjeuner. l'Ile y consentit, cl ) voici le résumé de ce qu'elle nous apprit.

LE ROBINSON SUISSE

MissJcniiy avait à peine sept ans quand sa mère mourut. Son père, qui était au service, où il avait le grade de major, fut olilirjé, peu de temps après, de quitter la jolie terre qu'il habitait en Angleterre pour se rendre aux Indes, où sa fille l'avait suivi successivement dans plusieurs garnisons. Lui, bravo officier el zélé chasseur, fit comme font souvent les pères ([ui restent veufs avec nne fille unique, c'esl-àdire qu'il éleva la sienne comme il aurait fait d'un garçon, et elle serait peut être devenue une amazone, si une femme de chambre de confiance, née d'honnêtes parents, n'eût pris soin de lui enseigner tout ce ((u'une femme doit savoir, et n'eût maintenu en elle les manières et la modestie féminines. De son côte, miss Jenny, étant douée d'une facilité extrême et d'un jugement exquis, finit par réunir à la fois dans sa personne tous les mérites d'un aimable jeune homme el ceux d'une demoiselle accomplie. Sur ces entrefaites, le major Montrose s'étant distingué et ayant obtenu le grade de colonel, avait été mis à la retraite, mais avec l'ordre de ramener auparavant en Europe un certain nombre d'invalides. Forcé, en conséquence, de s'embarquer sur un vaisseau de guerre, où sa fille n'avait pu être admise, il s'était vu obligé de chercher pour elle un autre passage, et il la confia, ainsi ijue sa femme de chambre, à son ami le capitaine Grcenftcld. ,)enny, qui avait alors dix-sept ans, partit deux jours avant son père par la corvette la Dorcas. La traversée fut, pendant quelque temps, fort heureuse ; mais bientôt le bâtiment fut surpris par d'affreuses tempêtes, au sortir desquelles une frégate française vint lui donner la chasse, et le força de se réfugier dans le port de Batavia, qui était, à cette époque, dans la possession de l'Angleterre. A peine avait-il remis en mer, que de ^uvclles tempêtes l'assaillirent et se prolongèrent pendant plusieurs jours. Arrivée devant une côte inconnue, la corvette se brisa contre des écueils, et l'équipage n'eut que tout juste le temps de se jeter dans les deux chaloupes, .lenny descendit dans la plus petite. Elle chavira, et, de tous ceux qui la montaient, .lenuy seule se sauva. Au sortir d'un long évanouissement, elle se trouva au pied d'un rocher escarpé, et dans un danger imminent d'être entraînée à la mer par la première vague qui arriverait jusqu'à elle. Il lui fut impossible de donner le moindre renseignement sur ce qu'étaient devenus le capitaine Greenfield et la grande chaloupe. Pendant deu\ jours, la pauvre enfant était restée Ifi dans un si grand état d'épuisement qu'elle ne se rendait pas même compte de l'étendue de son malheur. (^)uand la connaissflucc lui fut un peu revenue, elle se traîna péniblement vers une grotte, oii elle fut du moins à l'abri des flots de la mer, et elle y dormit pendant deu\ fois vingl-(|uatre heures, ne se réveillant que pendant de courts intervalles. Dans tout ce temps elle ne mangea ijue deux oeufs, dont, par bonheur, il se trouvait un assez grand nombre à sa portée.

Le troisième jour enfin, le calme qui était revenu dans l'atmosphère se comniuui(|ua aussi à l'esprit de Jenny. Elle se flatta que quelques hommes de l'équipage se seraient sauvés comme elle ; et afin qu'ils la découvrissent plus facilement, elle crut ne pouvoir mieux faire (|ue de s'occuper sur-le-champ à allumer un grand feu. En s'embanjuant , elle avait pris le costume d'un aspirant de marine, de sorte ciu'elle avait sur elle un bri([uct, et tout ce ([ui pouvait lui être nécessaire pour ce qu'elle voulait faire. Elle entretint pendant Ioup- Icmps ce feu avec le bois de la corvette naufragée, el ])lus tard avec des plantes marines desséchées. Elle ne fut pas assez heureuse pour pouvoir se procurer la moindre chose d'utile des débris du navire, du moins sous la forme d'outils ou de vêlements. Quel(|ue.i barils de provisions furent les seuls objets (|ue la mer j<la sur le rocher; mais elle suppléa à ce qui lui manquait par une industrie inconcevable. Quehpies clous tirés des jilanches qu'elle avait brûlées furent les seuls outils à l'aide desquels elle confectionna tous les nombreux objets dont j'ai parlé plus haut. Ce fut alors qu'elle sentit tout l'avantage de l'éducalion , en apparence étrange, ([ue son pi-re lui avait donnée, et de toutes les aventures qui lui étaient arrivées :i la guerre et à la chasse. Elles lui avaient diuiiié la force de supporter la fatigue, et avaient en même temps stimulé son esprit inventif.

Dans les premiers temps, Jenny avait négligé de tenir compte des jours qu'elle passait sur le rocher; car elle était persuadée qu'elle ne tarderait pas à être délivrée de sa position par l'arrivée de (|uelf|ues uns de ses compagnons de voyage ; elle ne pouvait pas non plus indii|uer avec précision la date ilu naufrage de la corvette; mais ce dcuit elle était c('rlaine, c'était que la durée de son séjour en ce lieu avait été au moins de deux ans et ilcmi. Elli' ni;reltait be;iucoup d'avoir manqué de papier et de plumes; mais, selon l'usage des femmes, elle avait conservé dans sa mémoire le souvenir des événements beaucoup mieux que ne le font les hommes, (pii sont, eu i;éin'ral, trop occupés des choses extérieures. Jamais cette ])ieuse créature n'.ivail un instant douté (pie Dieu ne vînt ii la fin à son secours pour la tirer de son rocher solitaire.

Un de ses principaux amusements avait été d'élever et d'apprivoiser quelques oiseaux qu'elle avait pris dans leurs nids placi's contre le bord du roc. Mais elle n'avait jamais pu eu garder aucun auprès d'elle. Ils lui avaient toujours été enlevés ou bien avaient fini par s'envoler, et c'est ce qui était arrivé à l'albatros que Fritz avait blci.sé, et !

qu'il lui avait renvoyé avec la réponse h son billet, réponse qui ne lui était pas parvenue.

Ce fut là à peu près le contenu de la narration de notre jeune amie; elle nous intéressa tous vivement. Nous nous fîmes part mutuellement des observations qu'elle nous suggéra; et après que l'entretien se fut prolongé pendant (|uel(iue temps, nous retouriiàines à nos travaux. Ma provision de chaux fut achevée avant la nuit, et le nombre de tonneaux d'écorce se trouva suffisant pour tout contenir. Nous restâmes pourtant encore huit jours en ce lieu, parce que je désirais rassembler et sécher autant de plantes à soude qu'il nous serait possible ; je comptais, plus tard, en fabriquer du savon. J'en fis même, avec une petite (pianlité, une épreuve qui me réussit parfaitement ; car les plantes réduites en cendre fournirent au moins deux livres de cette matière vitrée d'où l'on tire l'alcali purifié.

Pendant ce temps, j'eus occasion de remarquer combien Fritz était attentif pour Jenny, et avec quel plaisir il lui rendait toutes sortes de services, mais je vis aussi en même temps combien il était jaloux des marques d'amitié ([ue lui donnaient ses frères, et des moindres paroles de bienveillance qu'elle leur adressait. Je crus, d'après cela, devoir sur-le-champ prendre mes mesures pour prévenir toute dissension entre eux. Je désirais vivement unir un jour Jenny et Fritz; mais je voulais gagner du temps, d'autant plus que je ne me croyais pas le droit de disposer seul de l'avenir de cette jeune personne. En consécjuence, la matinée de notre départ pour Felseiilieim, avant de nous mettre en route, je prononçai avec une grande solennité le discours suivant, au milieu de ma famille assemblée :

«Voici, mes chers amis, (jue nous nous apprêtons à retourner dans nos foyers. Là, je désire que la fille (|ue Dieu nous a donnée passe en pleine liberté une année d'épreuve, au bout de laquelle elle décidera si elle veut continuer à demeurer avec nous, ou bien si elle préfère se retirer dans une solitude plus agréable el plus fertile que celle (|u'elle a (|uitlée. Si mes quatre fils ne se montrent pas pour elle obligeants, doux et vraiment fraternels, je serai le premier à l'engiiger à nous iiiiitter, ou bien je reléguerai les coupables dans la partie la plus éloignée de nos domaines; car je supporterai la séparation la plus pénible plutôt que de voir la discorde, l'envie et les querelles s'établir parmi nous. Mademoiselle est remise dans les mains de ma femme, qui la soignera, la conduira, la dirigera; et personne ne devra chercher à la régenter, à la tyranniser. Les femmes sont plus délicates, plus faibles que nous; elles n'ont que des armes insuffisantes pour se défendre contre notre sexe, plus fort et plus grossier. C'est pour cela que, chez les nations sauvages, nous voyons si souvent les femmes rabaissées an rang d'esclaves et presque d'animaux domestiques. Nous, mes fils, sommes nés dans une nation civilisée; nous sommes chrétiens. A nous la charité, la douceur, l'amour de la paix, surtout quand il s'agit d'une jeune fille isolée, sans appui, (|ui entre avec tant de dévouement dans le cercle de notre famille. »

Après celte harangue, qui fit la plus grande impression, surloul sur mes fils aînés, je chargeai chacun de son travail respectif, sans entrer en d'autres détails sur ce sujet. Au bout d'une heure, tout fut prêt pour le départ. Miss Jenny brûlait d'impatience de voir notre maison dans le rocher, noire château sur l'arbre, ainsi que les belles fermes que nous possédions en différentes parties du pays, el doni mes enfants lui avaient fait les descriptions les plus pompeuses.

Notre traversée fut des plus heureuses, et nous arrivâmes de bonne heure à Prospect-Ilill , où j'avais résolu de passer la nuit, parce que j'avais plusieurs arrangements à y faire. Cependant Fritz et François durent repartir le soir même, dans le kaîak, pour Felsenheim, où ils voulaient tout préparer pour notre réception; et je vis avec satisfaction que Fritz ne fit aucune difficulté d'obéir quoiqu'il eût ])référé de beaucoup rester auprès de miss Jenny, dont il /ivait été jus(|u'alors insé]iaralile. On ne saurait se figurer combieii celle-ci fut heureuse en revoyant, pour la première fois depuis si longtemps, de la verdure, une campagne agréable et peuplée d'animaux domestiques. Le lendemain malin nous nous rembarcpiâmes; c;tr je ne voulais point faire l;i roule par terre, di'siraiil laisser à l'ritz le plaisir d'être le premier à conduire miss Jenny à \\ aldegg el à l'alKenhorst. Nous louchâmes, eu passant, à l'ile de la Haleine, où la vue des lapins mit l(^ comble à la naïve joie de Jenny. Je la priai, en consé(|ucuce, de rejjardiT désormais e<'S animaux comme sa propriété, espérant (|u'<'lle aurait bientôt le lemps de travailler leurs poils soyeux et d'en fabri(|uer di's étoiles pour s<in usage personnel.

Je n'ai pas besoin de dire que les deux jeunes gens rpie nous avions envoyés en avant firent tout ce c|iii dépenilait il'eux pour donner de la solennité à notre arrivée dans la baie du Salut. Douze coups de canon nous saluirent à notre entrée. Ernest parut mécontent que l'on n'en eût pas tiré treize, car il avait lu, je ne sais oii, cpie les saints <riii>iineur se faisaient toujours en nombre impair. 11 sollicita et obliiil la permission de rendre ce salut, et, pour se conformer à l'usag'c , lui et Jack répondirent par onze coups aux honneurs qu'on nous avait rendus.

Comme nous doublions la poinl<> de l'ile des liequins, nous vîmes l'ritz descendre par une corde du haut du rocher où il s'était |)osté pour nous saluer, et à cet aspect miss Jenny poussa un cri involon-

LE ROr.INSON SUISSE.

taire, tant sa position lui parut pùiilleuse; mais Fritz fut en un clin d'ccil au pied du rocher et dans son kaïak. S'étant aiiproclic de nous, il se fit connaître pour l'amiral du port, et nous invita à dcbarc|uer à Felsenlieim. Prévenu, nous dit-il, de notre arrivée, tous les ral'raicliissements dont nous pouvions avoir besoin nous attendaient à terre. Nous ne ]/ûmes assez admirer la manière noble, déi;aj;ée et martiale dont Fritz joua son rôle dans cette occasion ; et il l'acheva par la pronipliludc avec laquelle, après avoir prononcé ce discours, il retourna à l'ile des Rocpiins, prit François dans son kaïak, et se retrouva à côté de nous, avant que nous eussions complété notre débarquement. Jlais lorsque enfin nous fiiines tous à terre, et que nous nous avançâmes vers notre maison si aifréablement située et si richement ombraijée; comme dans le plus beau jardin anglais, tandis que les fleurs les plus brillantes, les odeurs les plus suaves se réunissaient pour charmer tous nos sens, et que les oiseaux de notre basse-cour nous entouraient en gloussant et en caquetant, alors la bonne Jenny fut saisie d'une si vive émotion, qu'il lui fut impossible d'exprimer par des paroles tout ce qu'elle sentait. Quant à nous, il nous semblait que nos richesses étaient doublées, et pour la première fois nous sentîmes jusqu'à quel point il est vrai que de donner rend plus heureux que de recevoir.

Dans la galerie fraîche et ombragée qui régnait le long de la maison, et en face de la principale entrée, nous fûmes agréablement surpris de voir une table sur laquelle on avait étalé tous les objets ([ue nous possédions, vieux et neufs, de fabrique européenne ou de la notre. De la porcelaine de Felsenhcim, des vases de bambou, des assiettes de noix de coco, des cou|)es d'ccufs d'autruche, se montraient à côté de verres, de bouteilles et de vaisselle trouvés dans le bâtiment naufragé. L'efl'et de cet étalage était rendu beaucoup plus pii|uant par des oiseaux empaillés, tirés de notre musée, et (|ui, suspendus à une ficelle, semblaient voltiger sur la table. Enfin, un grand tableau couronné de Heurs s'élevait au-dessus, et l'on y lisait ces mois en lettres rouges : « Vive miss Jenny JMontrose! bénie soit son » arrivée dans la demeure du Robinson suisse! a

Du reste, les vases étalés sur cette table n'étaient pas vides; ils étaient, au contraire, remplis des mets les plus délicats (|u'on avait pu rassembler en si peu de temps. De l'hydromel, du vin des Canaries et de la crème invitaient à étancher sa soif. Des fruits de toute espèce se montraient en brillantes pyramides, et il ne niani|uait pas de plats plus solides. Il y avait du poisson frais et un magniii(|iie rôti. La seule chose qui me fît de la peine en tout cela, ce fut de voir, à l'air fatigué de François, (pii, malgré lui, bâillait et se frollait les yeux, ([ue nos deux pauvres enfants avaient passé la nuit pour donner plus d'éclat à notre réception.

Miss Jenny obtint la place d'honneur, entre ma femme et moi. Kriiest et Jack s'assirent aussi; mais Fritz et François voulurent absolument nous servir de maîtres d'hôtel. La serviette sous le bras, ils découpaient les plats, changeaient les assiettes, et nous versaient à boire avec tant de grâce et de bonnes manières, que plus d'une fois nous oubliâmes de manger pour les regarder.

La soirée ne fut qu'une suite de réjouissances toujours nouvelles, au milieu desquelles la pauvre miss Jenny fut souvent à )ilaindre. C'étaient ii tous coups de nouvelles acclamations : « O ma chère miss, venez par ici ! montez là-haut ! regardez ceci 1 examinez d'aboid cela! » 11 fallut à cette aimable enfant toute son adresse pour contenter tout le monde; pas un coin de la maison ne fut oublié, si ce n'est, je ne sais pouniuoi, la cuisine, et il fallut en définitive que Jenny exprimât elle-même à ma femme le désir de la voir, sans (pioi on ne la lui aurait apparemuient pas montrée.

Le lendemain, tout le monde fut levé de bonne heure, car nous devions faire une excursion à Falkenhorst. Ce n'était pas là seulement un voyage de plaisir : il était réellement nécessaire de voir en quel état se trouvait cette propriété. (^)uoique Felsenlieim renfermât tous nos trésors les plus précieux, et que son admirable position près de la mer et pour l'hivernage en fît, comme de raison, notre séjour le plus habituel, je ne vcuilais sous aucun prétexte abandonner Falkenhiirst, ou nous avions rassemblé nos pigeons, nos abeilles et tous nos animaux domestiques.

Toutes nos bétes d'attelage se trouvant à Falkenhorst, nous fûmes obligés de nous y j-endre à pied. t)ue l'on juge, d'après cela, de notre embarras quand, au nionieiit de sortir de la maison, ma leiuiue se donna une eiilorse. Le mal n'était pas grand, mais il lui était impossible de marcher. Comment faire? INotre charrette était trop lourde pour (put mes fils pussent la traîner. Il fut question un moment de disposer un brancard, ({uaiiil loiil à coii|) lùiiesl nous dil de prendre patience, et (lu'en moins d'une demi-heure il nous lirirait d'embarras. ÎNous nous assîmes en l'attcndanl. Il ne voulut emmener per- .sonne que Jack avec lui pour l'aider, et en elVet, dans un peu plus d'une demi-heure, nous les vîmes arriver : ils avaient pris la moitié d'un grand iiaiiier dont nous ne nous servions plus, et l'avaient attachée à deux forts et longs liamlioiis. Pour rendre la voiture plus douce, ils l'avaient ijarnie iiilérieiiremciit iroreilicrs. Ma feiunie s'assit dans le (lanier, Eriiesl si' plaça dans le brancard par devant, et Jack marchait à côté de lui. Fiilz soutenait le brancaril par derrière avec

François : je fermais la marche avec miss Jenny, et ce fut ainsi que nous partîmes pour h'alkenhorst.

Arrivés là, je n'y trouvai pas les ciioses précisément dans l'état ([uc j'aurais voulu, et nous consacrâmes une semaine entière à nettoyer, à réparer et à améliorer celles qui exir.eaieut le plus de travaux; mais ce temps ne nous suflit pas à beaucoup près pour tout remettre en ordre. En attendant, quoique nos occu])ations fussent grandes et nombreuses, notre séjour à Falkenhorst fut des plus agréables. Nous étions gais et contents, nous travaillions avec ardeur; ma femme, complètement rétablie, prenait plaisir tantôt à nous faire voir un nouvel ouvrage qu'elle avait achevé, tantôt à nous servir un nouveau plat qu'elle avait inventé avec Jenny. En un mot, chacun d'entre nous semblait n'avoir d'autre désir que de se rendre le plus agréable qu'il lui était possible aux personnes qui l'entouraient.

Notre séjour à Falkenhorst se termina jiar une excursion générale à Waldegg pour faire la récolte du riz. Ce lieu nous fit faire bien des réflexions par le souvenir de nos aventures passées et par la prévision de celles qui pourraient nous arriver dans la suite. A vrai dire, le moment jn-ésent qui s'écoule avec tant de rapidité n'offre quelque agrément à l'homme que par ses souvenirs et ses espérances, (jelui qui n'a rien fait ni rien vu, celui ipii n'entreprend rien et ne tend à rien, enlève à la fois à l'arbre de sa vie et les racines et les branches. Il ne présente plus qu'un tronc nu, dont on détourne malgré soi la vue.

Il ne faut pas que l'on s'attende à ce que je puisse décrire avec détail les événements de ces derniers temps. .le touche à la fin de mon ouvrage, et ce (|uc j'aurais à dire ne serait guère que la répétition, avec quelques variâmes, de ce ([ue l'on a déjà lu. La présence de miss Jenny causa pourtant quelques changements dans notre existence.

La saison des pluies approchait, et nous nous occupâmes, avant son invasion , d'ensemencer nos champs. Nous rassemblâmes aussi divers objets qui devaient servir à varier nos travaux pendant cette espèce d'hiver. L'adresse de Jenny à tresser la paille et les roseaux nous donna l'idée de consacrer une partie de notre tem])s à fabriquer soit des chapeaux fort légers, soit de grandes nattes (pii pussent remplacer la toile à voile ipii commençait à s'user. A tout prendre, mon ménage voyait arriver la saison pluvieuse avec beaucoup moins d'elïroi ipi'a rordinaire. Nous comptions sur la com])laisance de notre nouvelle amie pour nous perfectionner dans la langue anglaise, dans la([uelle notre prononciation avait toujours été très-fautive.

L'hivernage se passa et la belle saison revint. Le cœur agité de mille sentiiiients divers, je iirends la plume pour achever ce chapitre. Dieu est grand ! Dieu est bon! tels sont les premiers mots ipii se présentent à ma pensée au moment d'exprimer pour la dernière fois mes sentiments. L'Être suprême dirige toutes choses avec une sagesse infinie. Il a accordé à ma famille une protection qui a surpassé toutes mes espérances, et j'en suis si ému, (|ue je ne ]uiis trouver assez de calme pour terminer cette histoire d'une manière satisfaisante. Je sais à jieine de (pielle façon commencer les dernières communications que j'ai à faire à mes lecteurs.

C'était vers la fin de la saison pluvieuse; le ciel, cette année, s'était éclairci plus tôt qu'à l'ordinaire, et la nature renaissait dans toute sa beauté. Nous sortions de notre maison comme, a|>rès un orage, les pigeons sortent de leur colombier; nous i)arcoiirions notre jardin, nos diverses ]ilanlations, ne chercliaiit i|ii'à profiter de notre liberté nouvelle, et projetant une foule de travaux divers pour la saison dans laiiuelle nous allions entier. Fritz proposa de se rendre tout d'abord à l'île des Hccpiins, et de monter au corps de garde pour jeter ses regards au loin, et voir si les tempêtes n'avaient rien amené de noiiveaii'sur ces côtes. J'y consentis, et.lack l'accompagna. Ils ne tardèrent pas à arriver dans l'île, et ils grimpèrent bslemenl sur le rocliiM-. Je leur avais dit de tirer deux coujis de caïuui (|iiaii<l ils y seraient arrivés, tant iioiir nous apprendre ipie tout y était en bon état que iioiir donner un signal aux vaisseaux qui pourraient se

trouver dans le voisinage. Je prenais cette iiréciiili le temps en

temps, soit pour être utile à des malheureux, soit pour faciliter peutêtre par là notre proiue délivrance. >les jeunes gens n'eurent riin de plus pressé que d'obéir à mes ordres; car loiites les fois c|u'il fallait tirer un coup de canon, c'était pour eux une vraie partie de plaisir; mais ils avaient si souvent rempli cette cérémonie, sans recevoir d'autre réponse que celle que leur donnaiciil les échos, (|u'iin saisissement extrême s'empara d'eux lorsipi'au bout de quehiues instants ils enteiidireni trois coups sourds, mais distincts, retentir au loin. Dans leur premiire émotion, mes enfants s'embrassèrent sans rien dire; ils éprouvaient un mélange de joie, de crainte, de doute et d'espérance cpii les rendit muets, l'rilz fut le premier cpii relnniva la force de parler; il s'écria : « Des hommes! des hommes! ^ enille le ciel cpi'ils soient bons!

;\].,is (pie faut-il que nous fassions? » demanda Jack, (|ui était

pris d'un tremblement involontaire.

Les jeiiucs gens n'eurent rien de plus pressé que de se diriger vers l'endroit où j'étais occupé à travailler, et je vis sur-le-champ ipi'il

ISO

LE ROBINSON SUISSE

venait d'aiiivei- quelque chose d'exlraordiuaiie. Je leur demandai ce qu'il y avait.

0 O mon pèi-e, mou ])ère ! s'éciièrent-ils à la fois eu lue |iicuant cliaciin par un l)ras, n'ave/.-vous rieu entendu? «

Aucun liruit extraordinaii-c n'élaul parvenu jus(|u'à moi, cl le récit de mes !ils me paraissant fort iuvraiseiublable, je secouai la tète; je leur As plusieurs objections, auM|uelles ils répondirent. Je ne savais réellement (|u'en penser, et mon embarras était plus i;rand que je n'aurais cru qu'il le serait eu pareil cas. Je ne m'étais jamais bien rendu compte de la conduite que je tiendrais si des étranijers abordaient dans mon ile. Fallait-il me découvrir sur-le-cliamp it eux ou me tenir caclic ? comment savoir si c'étaient des Européens ou des pirates malais? des mallieureux comme nous ou des ennemis? Je m'empressai de rassembler toute ma maison et de tenir un conseil de guerre, car je trouvais la chose beaucoup trop sérieuse pour oser prendre une décision à moi seul, aidé mèiue des avis de Fritz et de Jack.

Sur CCS entrefaites, la nuit arriva, et je résolus de remettre au lendemain à nous fiver sur le parti (jue nous devrions prendre; mais j'ordonnai à mes trois aînés de se relayer pendant la nuit pour faire sentinelle dans la galerie de notre demeure. Mais la nuit ne fut pas aussi paisible que je l'avais espéré; une tempête affreuse parut avoir ramené la mauvaise saison, et il nous fut impossible d'entendre aucun autre bruit ipic celui du vent, de la |)luic et des flots de la mer se brisant contre le rivage. Ce conflit des éléments se prolongea pendant deux fois vingt-quatre heures, et nous eûmes tant à faire pour nous en défendre, ijue nous ne pûmes pas songer à aller à la découverte. Ce ne fut que le troisième jour (|ue, le vent s'étant calmé, nous en entrevimes de nouveau la ]iossibilité , et je n'eus rien alors de plus pressé (|u ■ de me transporter moi-même à notre cor))s de garde. J'emmcriai avec moi Jack, et nous emportâmes un pavillon (|ui devait indi(iner à ceux (jui étaient restés si les nouvelles étaient bonnes, ou si nous étions menacés de (juclque danger. Si je .iccouais le pavillon trois fois et le rejetais après dans l'abîme, ma femme, mes enfants et Jeuny devaient se retirer, le plus promptement possible, ii Falkenhorst, y emmener tous nos bestiaux, et atleudrc c|ni je vinsse les y rejoindre. Si, au contraire, je ne secouais le pavillon que deux fois elle plantais de suite à côté du corps de garde, les ap|)areuces étaient favorables, ou, du moins, ne présentaient aucun motif urgent d'in(|uiétude.

Je laisse il juger avec quel ballemenl de cœur nous débarquâmes dans l'île des Uequins et nous gravîmes le rocher. Arrivés au sommet, nous regardâmes de tous côtés autour de nous, sans rien voir d'extraordinaire. Sur les instances de Jack, je résolus alors de tirer trois coups de canon, car je commençais à croire de nouveau (|ue mes enfants s'étaient trompés et avaient pris I écho pour une réponse. Nous chargeâmes les pièces et tirâmes nos trois coups, en laissant deux minutes d'intervalle enire chaque. Nous tendîmes les oreilles, et bientôt un coup sourd se fit entendre; |)uis, après un intervalle, un second; puis un troisième. Sept coups se succédèrent ainsi ; ma joie était au comble; Jack devenait comme un homme pris de vin. .le m'empressai de faire le signal favorable; mais l'instant d'après, me frappant le front, je dis : « (^)iie je suis insensé ! Je nie livre à la joie sans savoir si ce sont des amis ou des ennemis que nous avons près de nous, u

Nous rechargeâmes, après cela, nos pièces, et je dis à J;ick de rester auprès d'elles, iiu'che allumée , pendant une heure, et de tirer un coup dès (|u'il apercevrait soil une personne, soit un bâtiment étranger. (,)uant à moi, je me hâtai d'aller rejoindre ma famille à Felsenheiin. iMalheureusenient , je ne pus satisfaire la vive curiosité doiil tous les ((curs étaient remplis; mais chacun m'approuva (luaiid j'annonçai l'inlenlion d'aller à la découverte avec Frit/. Jcnny , d'ordinaire si raisonnable, semblait avoir entièrcincnt perdu la tête; elle assurait (|ue c'était son pi're qui ;ivail traversé les mers pour venir la chercher.

Je jugeai prudent, dans cette occasion, d'imiter la conduite de Fritz lorsqu'il était revenu avec Jenny. Nous nous déguisâmes de notre mieux, et nous convînmes (|ue, par nos allées et nos venues, nous tâcherions de faire croire aux personnes que nous renconlrerions que nous possédions une flottille de plusieurs canots. ]| était environ midi (|uand je montai avec l'ritz dans son Uaïak , et ([uaiid nous primes le large. Ala femme était émue et adressait pour nous au ciel une fervente prii're. I',rnest et Jack s'étaient déjà mis en marche avec nos bêtes et (iueli|ues-uns de nos effets les plus lu'écieux. Nous étions , comme je viens de le diie, (léj;uisés en sauvages ; nous étions bien armés, et nous avions décidé de nous entretenir dans le jiatois suisse-allemand li! plus grossier, bien convaincus qu'aucune nation maritime ne pourrait nous comiirendie.

la roule (|uc nous devions suivre était située du seul côté par lequel nous n'avions jamais été ii la découverte, parce que la mer y était remplie d'écueils, et que la côte se présentait si escarpéi', ipie nous n'avions éprouvé aucun désir de nous y risiiiicr. Je regrettai alors de n'iivoir jamais visité ces parages, parce ([iic mon ignorance des lieux pouvait nous empêciier de trouver une place de dél)ar(|iiemenl sûre, dans le cas oii nous serions poursuivis.

Mais, pour abréger, je dirai (|ue nous mîmes une heure cl i|oart à

faire un chemin qu'en droite ligne nous aurions pu parcourir en vingtcinq minutes, si nous n'avions pas été obligés de longer la côte. Nous nous trouvâmes alors près d'un promontoire ([ue nous nous disposâmes à doubler, convaincus que nous trouverions tout de suite le vaisseau que nous cherchions; attendu que, s'il avait été plus éloigné, nous n'aurions pas pu entendre les coups c|u'il avait tirés. En elïct, que l'on juge de l'agréable surprise que nous eûmes lors(|ue, après avoir dépassé la jiointe du promontoire, nous vîmes tout à coup, à l'ancre, dans une petite baie, un vaisseau européen , à la vérité ,a moitié dégréé , mais portant pavillon anglais. H n'était point abandonné, car, en ce moment, une chaloupe le quittait pour se diriger vers le rivage.

.l'eus de la peine à retenir Ffitz, qui aurait voulu se jeter à l'eau pour suivre la chaloupe à la nage; mais je réprimai son impatience, ■ et, j'ajouterai encore, la mienne : car, il bien prendre la chose, nous ne pouvions pas être encore tout à fait rassurés. Tout ce (|ue nous savions, c'était que nous voyions un vaisseau européen; mais il était encore possible que des pirates malais s'en fussent emparés, ou bien que l'équipage anglais lui-même se fût révolté et eut massacré ses oOiciers. En consé(|uence , nous débarquâmes derrière un rocher, sur lequel nous montâmes , et de là, à l'aide de lunettes d'ap]iroche, nous pûmes examiner l'objet de notre vive curiosité. Je crus reconnaître que le bâtiment que nous voyions était un yacht léger, armé de huit ou dix petits canons. Les voiles, les cordages et les huniers étaient enti(!rs. Le vaisseau était à l'ancre et semblait être en répar;ition. Sur le rivage étaient dressées trois tentes, d'où s'élevait une fumée liospilalièrc i|ui annoiirail les prép;u'atifs d'un repas. I,'é(|uii);ige ne paraissait pas être nombreux, et était, par conséquent, peu il craindre. Toutefois nous crûmes pouvoir distinguer à bord deux sentinelles, et, il travers les sabords ouverts, on voyait sortir les bouches des canons. Après mûre réflexion, je jugeai ((u'il n'y aurait pas d'imprudence à nous montrer; nous résolûmes cependant de ne pas quitter notre kaïak, et, provisoirement, de ne pas nous faire connaître. Nous nous dirigeâmes Iciiteinent vers la baie, eu prenant l'air de personnes timides et étonnées.

Un ollicier se montra alors sur le pont du yacht , et Fritz me fil rciiiar(|ucr qu'il avait la peau blanche et les traits européens; d'où il conclut que c'était le capitaine , d'autant plus qu'il lui trouva le maintien d'une personne accoutumée au commandement. <• 11 faut d'.iliord, lui dis-je, que nous chantions une chan.-.on suisse, en faisant de grands gestes, après quoi nous prononcerons (|iiel<[ues mots en mauvais anglais, et nous xerrons ce (]ui en résultera. »

Nous nous approchâmes donc encore un peu du bâtiuient , après quoi nous entonnâmes à tue-tête une chanson dans les paroles de laquelle, cerles, aucun Européen n'aurait reconnu un langage civilisé, l.e capitaine et quelijues personnes qui se monln'rcnt auprès de lui commencèrent alors à faire attention à nous; ils sixouèrent des mouchoirs blancs et ouvrirent les mains, comme pour nous faire voir (lu'ils n'étaient pas armés. {]omme nous hésitions encore à nous rendre à son invitation, le capitaine prit le porte-voix et nous demanda qui nous étions, d'où nous xenions et comment s'appelait cette côte. ,1e répondis ;i plusieurs reprises, aussi haut qu'il me fut possible : lùifjlisli iiii'ii , goi)d men! sans entrer en plus de détails, et tenant toujours les yeux attachés au vaisseau, pour lâcher de découvrir ce rpii en était. Les hommes qui entouraient le capitaine le trailaient avi'c beaucoup de respect, et nous ne x^oyions rien (|iii indii|uâl du (b'sordre ou de l'ivresse. On nous montra du drap rouge, des haches, des clous et autres objets servant au commerce d'échange avec les sauvages. En réponse, je leurfais:iis voir nos harpons, comme pour dire que naus n'avions rien il leur oIVrir. A la lin ils nous demandèrnit des iialatcs, des noix de coco, des figues cl antres fruits; à ((uoi je répondis: « Ft'.s, î/cs, mucIi , iiimli! n et comme je voyais que Fritz commençait à avoir de la peine à garder son sérieux, je l'engageai à reprenilreau plus tôt le large; ce (|ue nous fîmes siir-le -champ ; et ^ c|naiid nous fûmes assez éloignés pour i[iie l'on ne pùl plus nous voir, nous nous livrâmes ;i toute notre ijaielé, cl ii la joie que nous éprouvions de nous retrouver de nouveau parmi les hommes. En arrivant dans la baie du Salut, nous déchargeâmes nos fusils el nos pistolets, signal convenu pour annoncer notre succc'S ii nos amis , qui nous répondirent, de leur côté , par quehpies décharges d'armes ii feu, après (|noi nous courûmes nous jiMer ilans les bras les luis des autres.

Oiianil nous eûmes répondu aux premières (|ueslions vl satisfait à la ])reinière curiosité, nous tînmes conseil sur ce (|u'il fallait faire, et nous nous décidâmes ii nous eiubar([uer tous ensemble sur noire grande ])inasse, et il nous rendre en (H'rémonie au|U'i's du yacht, à l'équipage dur|uel nous ne dirions point (|ue nous l'avions déjà vu. l'.n attendant, je ne saurais peindre toute l'agitation que causa ])armi nous cet événemeni, surloiil ipiand on vint à considérer siuis toutes leurs faces les résultats probables ipi'il pourrait .avoir. Déjii nos enfants croyaient (|ue nous alliiuis nous embarquer lous pour reloiiriicr en Europe. (îuani à moi, en ma ipialilé de pal riarche, j'avais bien de la peine il jirendre une résoluliini sur le ]>arli qu'il fallail suivre, et j<' ne savais jusqu'à quel ])oinl il sérail piiidenl, de ma pari, de ramener ma petite colonie soit en l''.iirope, soit dans quelque grande possession européenne, ,1e finis cependant par me dire i|u'il était

LE ROKINSON SUISSE.

absurde de me tounneiilei- ainsi avant d'avoir visité le liàliriiciil inconnu.

l,a journi'O suivante se passa l(iul entière dans les travaux de !;ri'e-n.eni de noire pinasse, dans l'arranijenient di' nos habits et de nos armes, et dans le choix des fruits et des léijuuies (|ue nous voulions emporter avec nous pour les otïrirau capitaine. Ce ne tut même que le surlendemain i|ue nous pûmes nous uietlri' en roule, toujours précédés de Fritz, dans son kaïak, ([ui iu)us servait de pilote, mais ipii, pour celte occasion extraordinaire, avait endossé le costume d'un ofiicicr de marine.

Ce lut ainsi que nous entreprîmes une evpédilion bien importante pour notre avenir. D'elle allait, selon toute apparence, dépendre notre réunion détinitive avec nos semblables, ou la douleur d'une espérance perdue peul-ètre pour jamais. Aussi éprouv.ii-jc un (;rand serrement de eo'ur quand, après avoir doublé le dernier promontoire, je vis de nouveau le yacht anj;lais. Fritz était monté sur notre bord, et toute ma famille tenait les yeux fixement attachés sur le navire étranijer. .le fis sur-le-champ hisser le pavillon anÇjlais, et je plaçai ma pinasse ili' façon à pouvoir facilement, selon l'occurrence, entrer en communication amicale avec le yacht ou bien nous défendre contre son attaque.

1,'élonnement de l'équipage du yacht en nous voyant entrer ainsi li('rement dans la baie ne saurait se décrire; j'avoue même que si nous avions été des pirates déguisés, nous n'aurions pas eu beaucoup <lc peine à nous emparer du bâtiment. Mais la joie, le bonheur, la <oi(llalité ne lardèrent pas à remplacer, de part et d'autre, l'étonnemeut, ,1e montai avec Fritz dans la petite chaloupe que nous traînions à la remorque, et sur lac(uellc j'arborai un dr.ipeau lilaiic en signe d'amitié.

Le capitaine nous reçut avec la franchise d'un marin, nous fit entrer dans sa chambre, où il nous présenta de vieux vin de Constance, et nous demanda ciisiiile à (|uelle heureuse circonstance il devait la satisfaction de voir floller le pavillon anglais sur une plage inconnue oii il ne s'était attendu à trouver que des sauvages.

Je racontai de nos aventures tout ce ([ue je jugeai convenable d'en dire, et j'apimyai surtout sur la présence de miss ,Icnny parmi nous, jugeant que la fille d'un olfjcicr angl.iis lui inspirerait plus d'intérêt qu'une famille suisse tout entière. 11 nous dit en réponse que le nom de iMonIrose ne lui était pas inconnu, et (|u'il savait qu'avant son départ d'Angleterre le colonel était heureusemenl arrivéii l'ortsmouth. Quant à lui, il s'appelail I.itllcstone; il était lieutenant de la marine royale, et commandait le yacht la Licorne, avec lequel il se rendait de Sydney au cap de IJonne-Espérance. Ses ordres porlaicul, en outre, de chercher, jiar tous les moyens, à obtenir des renseignements sur le sort du brick ta Domis, dont le bosseman cl trois lualelols s'étaient pres(|iie miraculeusement sauvés à Sydney. Il ajouta que i|uand, à son inexi)rimablc joie, il avait entendu nos deux coups de canmi, il s'était parsuadé qu'ils avaient été tirés par (|uelijues hommes de l'équipage de 1(1 floivus. et i|u'il s'était mis sur-le-champ en dcvoii' d'aller à leur recherche; mais que la tempête qui ncuis avait retenus deux jours chez nous lui axait fait courir les ])lus grands dangers et l'aviiit forcé à entreprendre d<' grandes réparations :i sou navire, avant de pouvoir pousser plus loin ses investigations. D'ailleurs plusieurs hommes de son équipage élaient malades, et, entre autres, un mécanicien fort habile (]ui s'était embarqué sur son yachi, comme passager, avec sa femme et ses deux filles, et (|ui avait absolument licsoin d(^ l'air de la terre pour se rétablir.

tjuand le capitaine eut achevé son récit, je l'invitai à venir ;i son tour il bord de ma pinasse; ce qu'il accepta très -volontiers, .le ne décrirai p(jint sa visite ni sa présentation à ma femme et à miss .leuny, il siillira de remarquer que la plus douce familiarité ne tarda lias il réjjuer entre nous, et que nous primes la résolution de passer la soirée dans la baie, oii le capitaine Littlestone fil dresser trois nouvelles teilles pour notre usage. Lii nous fîmes connaissance avec le mécanicien, M. W oiston, et son aimable famille, qui se composait de son épouse et de deux filles fort jolies dont l'une était âgée de quatorze ans et l'autre de douze ans. IMiss .leuny surtout fut enchantée lie voir ces deux jeunes personnes, pour qui , dis l,i première vue, rlle sentit une amitié de sieur.

,1c passai la nuit ii me consulter avec ma femme sur les projets que nous dc\ioiis former pour l'avenir. A la vérité, le capitaine ne nous .ivait fait encore aucune proposition, et nous ne s.ivions pas s'il sérail le moins du monde disposé ii nous emmener avec lui, quand même nous le désirerions; toutefois nous cyoyions devoir jn-éparer d'.ivance la réponse que nous lui ferions si le es se préscnt;iil. De part et d'autre, nous avions quelque chose sur le ecciir ijue nous ne savions comment exprimer. Que l'on juge, d'après cela, quelle fut ma joie lorsque je découvris que ma fidèle compagne formait eu secret les mêmes vuuix que moi. A quoi bon rctouriier dans notre patrie, que nous avions volonlairemenl (|iiillée tant d'années auparavant ;' l'ounpioi ne lerminerions-nous pas nos jours dans cette île où nous avions éli- si heureux ? ,1e le désirais, et ma femme ne demandait pas mieux; seulemenl elle voulait garder aupri^s d'elle deux de ses fils, elle consentait ii envoyer les deux autres en l'.urope, pourvu

qu'ils s'engageassent ;i chercher quelques femmes honnêtes qui voulussent venir habiter avec nous notre colonie, qui devait recevoir le nom de -la Xi)iirelle-Suissi'.

D'accord lii-dessiis, nous convînmes que nous en parlerions au capitaine Littlestone, et en même temps que nous ferions hommage i» l'Anglelerre de notre île. iMais ce qui nous embarrassait encore, c'ét;iit de savoir lesquels de nos fils partiraient et lesquels resteraient avec nous. Les motifs se balançaient pour chacun d'eux. Nous ne savions pas non plus quel parti prendre au sujet de miss .leuny. Après y avoir bien rétléehi, nous vîmes que ce qu'il y avait de mieux ii faire serait d'attendre deux ou trois jours, sans faire part à ]>ersonne de nos projets, et, dans l'iulervalle, de diriger les choses de telle façon que deux de mes fils exprimassent d'eux-mêmes le désir de rester avec nous, après quoi les deux autres pourraient accompagner le e;ipilaiiie Littlestone en Lurope, pourvu (|u'il voulût les prendre. Or, dès le U'iidemain, les circnnslances amenèrent d'elles-mêmes la manifestation que nous voulions iirovoqucr. Il avait été décidé pendant le déjeuner que le capitaine, son pilote et un aspirant de marine viendraient nous visiter il Felseuheim, et qu'en même temps le mécanicien malade y serait transporté, dans l'espoir que le bon air et nos soins contribueraient ii lui rendre la sauté. Ce voyage fut réellement une partie de plaisir; le bonheur et l'espérance remplissaient tous les cœurs. Fritz et Jack obtinrent la permission d'aller en avant pour nous recevoir.

Je n'essayerai pas de peindre la surprise des Européens lorsqii'en entrant dans la baie du Salut, notre maison, notre jardin, nos divers établissements frappèrent ii la fois leurs regards. Cette surprise fut au comblt' lorsqu'ils s'entendirent saluer de onze coups de canon, et qu'ils virent le grand pavillon anglais sur le sommet du rocher de l'île des r\e(|uins.

Le débarquement olïrit une nouvelle scène de r-avissement ; de tous côtés on ne voyait qu'hommes et animaux. Chacun cherchait à satisfaire sa curiosité, ii faire des questions ou ii y répondre, i'endant ce temps, le pilote et moi nous portions I\I. \\ oiston dans une charrette, où nous le confiâmes aux soins de sa femme. Le dîner fut court; car nous voulions aller avant la fin du jour à Falkenhorst, et d'ailleurs aucun d'entre nous n'avait l'esprit assez en repos pour se livrer aux plaisirs de la table. Ce ne fut (|ue le soir, et au retour de Falkenhorst, qu'un peu de tranquillité commença ii régner parmi nous. iMistl■ess\^'olslon saisit cette occasion pour exprimer le désir de rester dans l'île jusqu'il ce que la santé de son mari fût enlièrcmcnl rétablie, et de garder avec elle sa fille aînée, cjui n'était pas non plus très-forte, tandis que la cadette irait au cap de Bonne-Espérance retrouver son frère qui y élait établi, et i[u'clle ramènerait auprès de nous, si nous voulions le permettre. Je répondis que cet arrangement comblerait tous mes vœux, et je crus l'occasion favorable pour faire connaîlre l'intention que ma femme et moi nous avions prise de ne plus quitter la Nouvelle-Suisse. A ces mots un cri général s'éleva de : \'\\'c la Nouvelle-Suisse ! auquel Ernest ajouta : « Et vivent tous ceux qui y veulent rester ii jamais ! •

La glace était rompue, cl le capitaine ayant annoncé que le mécanicien \^'olston, en quittant son navire avec sa femme et sa fille, y laissait trois places libres, tout s'arrangea bientôt. H fut décidé que I'"ritz, François et Jeiiuy partiraient pour l'Europe, et qu'Ernest et Jack, ijui ne demandaient jias mieux, reslcraienl avec nous. (Combien d'émotions diverses agitaient tous les cœurs! Aussi chacun s'cmpressat-il de se retirer dans la chambre que ma femme lui avait assignée, pour s'y livrer en repos ii ses réflexions; car il était impossible it l;i pliipart'd'cutrc nous, de ne pas sentir «[u'ils se trouvaient ii la veille d'événements (|ui allaient changer totaleiueiit leur existence. Q)iiant ii moi, je m'étais délivré d'un poids énorme, et je remerciais le ciel d'iivoir dénoué avec tant de facilité un embarras qui m'avait causé tant d'in(|uiétiide.

Dès le lendeniain comiuciiii'ient les luéparalifs de départ, et je laisse il penser si tout prit chez nous un air de presse et d'occupalion. Ma femme préparait le trousseau des jeunes voyageurs, tandis ipi'uii combat di" ijénérosité s'éleva, entre ceux (|ui parlaient et ceux qui restaient, pour le partage des divers objets qui jusipi'alors avaient été possédés en commun, i^liss .leniiy emporta, comme de raison, tout ce qu'elle avait apporté de la lioclic fumante, et je remis ii l''rilz et à l'ranrois leur part des perles, du (-orail, des noiv muscades, de la vanille, des curiosités naturelles; en un mol, de tout ce ipii pouvait avoir i|uel(|ue ]irix dans les pays oii ils allaient. Je leur donnai, en outre, une partie de ce qui nous restait, afin (|u'ils en disposassent pour notre compte, et qu'ils nous envoyassent en retour les productions de rl'.uriqie dont nous pourrions avoir besoin. Je fis aussi quelques échanges avec le capitaine Litllestiuie , à qui je remis tous les objets précieux que nous avions recueillis sur le bâtiment luiufragé, en le priant de s'informer s'il existait encore des parents de ceux ;i qui ces objets avaient appartenu, et, dans ce cas, de les leur faire tenir.

I,a veille de la pénible séparation, personne ne voulut monlrer de l'aihlessc; nous invitâmes le ca|)itaine et tous les ofliciers du yacht à un souper d'adieux. Au dessert , je fis ]ilaccr sur l;i table, dans une corbeille de fleurs, le journal de nos aventures sur les côtes de la

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LE ROBINSON SUISSE

Nouvelle-Suisse, et je le recommandai k mon honnête Fritz, à mon prudent François, à tous les assistants, en les priant de le faire imprimer à leur arrivée en Europe, en supprimant tout ce qui leur paraîtrait inutile ou trop long.

o J'espère, dis- je, que ma vie avec celle des miens sur ces rivages lointains ne sera pas sans utilité pour le monde. Ouoiiiue je ne l'aie écrite que pour l'usage de mes enfants, elle peut offrir ([uelifue instruction à ceux des autres. Les enfants se ressemblent plus ou moins partout, ei mes quatre fils offrent certainement les portraits d'une foule d'autres qui se rencontrent en tous lieux. Je me croirai heureux si mon récit peut démontrer au\ jeunes gens les suites heureuses de la justice et de l'humanité, les résultats avantageux de la réflexion, des connaissances acquises, d'un travail assidu, de l'union domestique, de l'obéissance filiale, de l'amour paternel. 11 est vrai

que notre situation a été si étrange, qu'elle ne peut guère servir d'exemple à suivre pour les autres hommes. 11 me semble toutefois qu'ils peuvent en conclure que trois choses nous ont surtout été utiles dans nos plus pénibles embarras : d'abord une confiance saas l)ornes dans le Père de tous les hommes, puis une activité qui ne s'est jamais ralentie, et enfin quelques connaissances, quoique pour la ]ilupart acquises par hasard, ce qui prouve qu'il ne faut jamais dire : A (|uoi cela peut-il être utile ? «

Mais la nuit avance. Demain matin, je remettrai encore à mon fils aillé ce chapitre que j'achève; puisse Dieu l'accompagner et nous protéger tous! Salut, Europe! salut, vieille Suisse! puisse la nouvelle être un jour florissante comme je t'ai vue dans ma jeunesse! puisse-t-eUe posséder, comme toi, la piété, le bonheur et l'indépendance !

Le capitaine nous reçut avec la franchise d'un marin.

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