‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 129 sur 219 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

L'Anglaise naufragée. — Dépouillement du cachalot. — Fuite de Jager. — Son retour et celui de Wallrath par les soins de l'Anglaise. — Le cormoran. — Les perles. — Histoire de l'expédition de Frilz pour trouver l'Anglaise. — Dangers qu'il court. — Heureux résultat de son voyage.

Aussitôt que nous pûmes laisser à Fritz un peu de liberté, il ])romit de nous explicpier en détail rcs])ècc de mystère qui avait accompagné son retour; mais on l'accabla de tant de i|ueslions, qii'il lui fut impossible de mettre aucun ordre dans ses réponses. Aussi ne fut-ce qu'au bout de quel(|iic temps que je ]ius parvenir, après l'avoir tiré à ]iart, à lui dcniander d'abord s'il avait réussi dans le but de son voyaije, et ensuite pourquoi il s'était pendant si longtemps moqué ne nous.

« Quant au premier point, me répondit l'rilz, je puis vous dire (|uc j'ai, grâce au ciel, parfaitement réussi, et, quand au second, je vous avouerai franchement (|ue je vous jirenais pour des pirates malais, et que j'ai voulu vous effrayer en vous faisant croire ([ue je n'étais pas seul. •

J'aurais bien désiré continuer sur-le-champ mes questions au brave jeune liomiue; mais ma femme, étoufiant sa ju'opi-e cui'iosilé', insista pour (|ue l'ritz commenràt par s'approprier, disant iju'elle ne voulait pas (|u'il conservât plus lon{;tem|is la ligure noircie qui nous l'avait fait ])rendre pour un nègre. Lorsqu'il fui bien lavé et iju'il eul repris sa couleur naturelle, je me dis|)osais à reprendre le cours de son inlerrog'atoire, (juand il me prévint en me demandant pourquoi nous avions tiré tant de coups de canon. Je lui racontai les détails de notre aventure avec le cachalot. .ALiis nous n'avions pas de temps ii perdre; la marée montait avec tant de force, qu'il nous fallait chercher un mouillage sûr pour ne pas être jetés avec violence contre la côte, l'ritz nous indi(|ua une ])elile ile en me disant tout bas que c'était lii qu'il avait déposé sa compagne, l'Anglaise naufra(;ée.

Je souris en rcmarcpiant le motif i|ui lui faisait préférer ce mouillage a tout autre, et je ne pus m'empêcher d'admirer les mouvements et l'activité cpi'il se donnait pour nous y faire arriver proiuptement. 11 b'élail remis dans sou canot et nous précédait i)our nous montrer

le chemin. Il nous conduisit ainsi derrière une petite ile romantique de la baie des Perles, oii une étroite langue de terre formait un port si sûr, que nous pûmes approcher du rivage d'assez près pour nous y amarrer par un câble à un arbre.

Frilz sauta à l'instant même de son kaïak, et, sans rien dire ii personne, il courut vers un joli petit bois, oii nous vîmes une hutte I construite comme celle des Hottentots, et ombragée de palmiers et d'autres grands arbres. Il va sans dire que nous suivîmes le plus vite possible notre guide, et, en arrivant près de la cabane, nous vîmes devant la porte un foyer composé de grosses pierres sjir lesquelles, au lieu d'une marmite, était placé un énorme coquillage.

En nous apercevant, Fritz fit entendre une exclamation de Ho hé! signal sans doute convenu; et au même instant nous vîmes descendre avec agilité du haut de l'arbre un jeune matelot à la taille gracieuse et élancée.

Il serait impossible de décrire les sensations diverses et étranges que nous éprouvâmes tous à cet aspect inattendu. Depuis dix ans entiers, le genre humain avait été comme mort pour nous, et voilà que soudain il ressuscitait tout entier dans un seul individu, au point que tous les sentiments de bienveillance, de joie et de fraternité s'élancèrent en quelque sorte du fond de notre cœur vers cet être qui nous apparaissait, tandis que, d'un autre côté, notre surprise était si grande, que nous demeurâmes pendant quelque temps à la fois muets et immobiles.

De son côté, l'étranger était aussi resté au pied de l'arbre; il paraissait indécis sur la conduite qu'il devait tenir avec nous. Mais Fritz eut bientôt mis un terme à notre embarras réciproque; il ôta son chapeau emplunié et le jeta en l'air en criant : « \ ive le jeune lord Montrose de la Uoclie fumante! Qu'il soit le bienvenu, comme ami et comme frère, dans le cercle de notre famille.

— Qu'il soit le bienvenu! qu'il vive! » répétâmes-nous tous; et aussitôt l'aimable étranger s'approcha de nous d'un air si franc et si prévenant, qu'il gagna, dès le premier abord, notre bonne opinion. Je m'avançai, et, en qualité de chef de la famille, je lui pris les deux mains et le saluai en anglais avec autant d'amitié et d'affection que s'il eût été un de mes propres enfants. Il ne répondit que par linéiques mots timides, proférés à voix basse; puis s'adressant à ma femme, il se recommanda tout particulièrement à sa bienveillance et à sa protection.

J'avais compris, à l'exclamation de Fritz, qu'il ne voulait pas que, dans les premiers moments, ses frères sussent que le nouvel hôte fût une jeune personne. (Juant à moi, j'étais dans le secret, cl ma femme n'eut pas de peine à le deviner. iSous recommandâmes à nos enfants de traiter le jeune étranger avec tous les égards possibles. Ils n'hésitèrent pas à le ]iromettre, et les chiens eux-mêmes se réunirent à eux pour accabler le nouveau venu de caresses.

Mes enfants ne cessaient de courir à la pinasse pour y chercher une table, des pliants, de la vaisselle, des provisions; car ils prélendaienl célébrer l'arrivée de leur nouvel ami jiar un souper abondant et délicat. ÎMa femiiie, de son côté, ne voulait rien épargner pour donner une haute idée de ses talents culinaires, tandis que le soidisant lord faillit Irahir son sexe ]iar le zi'le et l'adresse avec les(|uels il aidait ma femme dans les soins que celle-ci donnait à la cuisine. Notre repas fut arrosé par ]ilusicurs cruches de notre meilleur hydromel et par quelijiies bouleilles de vieux vin de (lanaric, ce (pii inspira à mes enfants une gaieté folle. >Liis il en résulta ce qui arrive souvent aux jeunes gens quand ils se trouvent pour la première fois avec des personnes à qui ils désirent de plaire ; c'est-à-dire que leurs discours, presque tous adressés au modeste étranger, prirent une si forte teinte de raillerie , que je crus devoir donner le signal de la retraile, d'autant ]ilus que l'ritz, ([ui mêlait à sa gaieté une teinte visible de jalousie, devenait beaucoup trop siisceiilible pour i|ue je voulusse le soumettre plus longtemps à une semblable épreuve. Je criai doue : n Au lit! » et, sur-le-champ, on se disposa à obéir au comiuandemenl. Lord l'.douard voulait remonter sur l'arbre d'où il était descendu à noire arrivée; mais nous le forçâmes d'accepter un lit ])lus commode dans la pinasse.

" Hélas! dit Fritz à cette occasion, notre nouvel ami n'est pas difficile à satisfaire. Depuis que nous sommes dans cette île, il a couché sur l'arbre et moi dans la cabane; mais, pcndaiil tout le cours de notre voyage, nous avons été obligés de passer la nuit sur des rochers isoles, ahii d'être en sûreté contre les attaques des bêtes féroces. INoiis tirions alors notre kaVak sur la grève, et nous nous endormions chacun dans notre trou, enveloppés d.ins nos manteaux, et nos armes chargées à côté de nous. Jl y a deux jours que nous habitons cette île, parce ipie mon kaïak avait besoin de i;randes réparations. »

Ma femme avait écouté avec beaucoup (l'intérêt le couiniencement de ce récit; mais, coiuiuc elle tenait toujours les yeux attachés sur riHianijcr, elle saisit les premiers signes de fatigue ipi'il donna pcuir le mener coucher. Les enfants resti'rcnt encore assez longtemps aupri'sdufeu, causant entre eux et croquant des pignions; j'admirai l'adresse avec lai|uelle les plus jeunes interrogeaient Fritz et ciiercliaient à lui faire avouer d'oii lui était venue la premii'ie idée de son voyaijc. Fritz répondit gaieiuent à leurs questions railleuses, se laissa entraîner à raconter son aventure avec l'albatros, et mit tant

LE ROBINSON SUISSE

de franoliiso cl d'aliandon dans ses discours, qu'il finit par s'oublier lout à fait, et par mellre à la place de lord Edouard une miss Jenny (fue personne ne connaissait encore. Ses frères n'eurent pas de peine, d'aprè's cela , à décou\rir le secret rpi'il voulait leur cacher; mais, dans le premier moment, ils ne firent semblant de rien, et, continuant à parler toujours de lord Edouard, ils l'enlacèrent si bien dans ses propres filets, qu'il ne lui fut plus possible de leur cacher plus longtemps la vérité.

Le lendemain matin, les trois espiègles n'eurent rien de plus pressé (|iie de souhaiter respectueusement le bonjour à miss Jenny et de lui demander comment elle avait passé la nuit. La pauvre fille en fut si confuse, qu'elle demeura pendant quehiues instants les yeux baissés et le front couvert de rougeur; mais elle finit par prendre son parti, tendit la main à chacun des trois et se recommanda à leur amitié fraternelle. On déjeuna gaiement avec du chocolat de la fabrique de Fritz, qui parut faire beaucoup de plaisir il la jeune miss, et lui rappeler le bonheur dont elle avait joui autrefois dans la maison l>aternelle.

Le déjeuner fini, je remarquai qu'il était urgent de s'occuper de notre cachahit, parce (|ii'il était à craindre, sans cela, que la chaleur du soleil n'en corrompit en peu de temps les chairs. François demanda si le cachalot était meilleur à nianger que la baleine; je lui répondis négalivcmenl ; mais j'ajoutai (|iie sa capture nous offrait une occasion excellente de nous approvisionner de cette substance huileuse que l'on appelle blanc de baleine, et qui sert à une foule d'usages différents; il se trouve dans plusieurs cavités de lénorme tète, et en si grande abiuidance, qu'un seul poisson en a souvent fourni vingt barils. « l\lon unique embarras, ajoulai-je, est de savoir nii nous le mettrons : nous ne man(|uoiis pas, à la vérité, de sacs; mais pour des barils, nous n'en avons point apporté avec nous, u

L'aimable Jenny prit ici timidemenl la parole et demanda la permission de donner son avis. Elle nous engagea à essayer de nous servir de sacs de chanvre, attendu, nous dit elle, qu'en Angleterre les tuyaux des pompes à incendie sont faits de cette matière, et qu'il n'était pas probable que le blanc de baleine fût plus liquide que de l'eau.

Cette iili'e me parut fort bonne, et je résolus de la mettre sur-lechamp a exécution. Je fis donc rassembler nos sacs vides, je les fis d'abord tremper et puis battre sur une pierre plate pour en serrer davantage les mailles. Je les garnis ensuite intérieurement de rameaux flexibles, et je fis en sorte, par d'autres petits rameaux, que l'ouverture en demeurât béante, afin de rendre plus facile l'introduction du liquide et leur faire mieux tenir la jilace de barils. Cette opération nous prit une couple d'heures : quaiid elle fut terminée, nous nous embarquâmes pour le banc de sable; mais les dames restèrent dans l'ilc sous la |irotection de 'Jure.

Nous arrivâmes bientôt à la place oii le monstre était encore couché à sec sur le sable, et nos chiens s'empressèrent d'y courir au grand galop; mais à peine nous étions-nous mis en dexoir de les suivre, que nous enteiidimes, derrière la xastc masse, un si grand bruit de grognements, d'aboiements et de hurlements, que nous commençâmes à craindre (|uc nos liraves gardiens ne fussent engagés dans un combat avec queli|iies ennemis encore invisibles pour nous. En efl'et, nous ne tardâmes pas à découvrir qu'une bande tout entière de loups s'était logée dans le corps du cachalot, d'oii les chiens s'efTorçaieiit de la faire déguerpir. Deux loups avaient déjà mordu la poussière, deux autres se défendaient à grand'peine contre braun et Falb; le reste se sauvait à toutes jambes par un endroit oii la mer était guéable. Nous recoiinûincs alors parmi les loups trois ou quatre chacals qui se repaissaient un ]ieu à part du reste de la bande. En ce moment le chacal de Jack, (|iii jusqu'alors s'était tenu assez timideiiieut à côté de son maitre, prit soudain son élan et se mit <i courir après ses confrères; Jack restait là tout étourdi du départ subit de son élève. Fritz et les deux autres jeunes hommes se disposaient à lui envoyer quelques balles, mais je les en empêchai dans la crainte qu'ils n'elYrayassent nos dames.

.Sur ces entrefaites, les deux autres loups étaient tombés aussi, mais non sans avoir assez grièvement blessé nos gardes du corps. Jack se chargea de les panser, et nous vîmes de loin les fugitifs se lécher aussi leurs plaies.

Je ne décrirai point en détail la manière dont nous nous y primes pour rcuijilir les sacs de blanc de baleine, je me bornerai à dire (|ue l'expérience réussit parfaitement. Ce travail nous occupa toute la journée, et ([uand il fut achevé, nous laissâmes les sacs en place, après avoir recouvert chacun d'eux d'une espèce de petit toit de roseaux, pour les défendre contre les brigands ailés, et nous repartîmes pour l'île iiii nous avions établi notre quartier général. Ce lieu, si remarquable pour nous par la rencontre de la jeune .\nglaise, reçut le nom de l'rcudenau (champ de joie). Nos sacs debout, chacun axec son petit toit, faisaient de loin l'efïet le plus siiiijiilier; on eût dit une troupe de Chimiis grands et petits.

En arrivant dans l'île, nous y trouvâmes un excellent souper (|iii nous attendait, et pour le(|uel ma femiiie et la jeune miss avaient rivalisé de talent. 11 y avait entre autres un jilat caraihe i|ue nous ue connaissions pas encore. Il était principalement composé d'oeufs

de crabes terrestres, que les environs fournissaient en grande abondance, soit sous les pierres, soit dans de petits trous faits dans la terre.

Quand le couvert fut ôté, je témoignai un peu d'in(|uiétude sur les nombreux travaux ipii nous restaient à faire pour le lendemain. D'un coté, il fallait dépouiller les loups, et, de l'autre, il n'était pas moins urgent d'apporter dans l'ile nos sacs de blanc de baleine. Mais miss Jenny s'empressa de me consoler en me disant du ton le plus caressant : « Soyez tranquille, mon cher petit jière, je me charge de transporter les sacs demain matin il moi toute seule, et j'espère pouvoir eu outre rattraper votre chacal déserteur. Mais j'aurai besoin pour cela d'employer un peu de magie, et pour que le charme agisse, il faut que je sois absolument sans compagnie. Je vous demanderai un morceau de peau de loup; l'opération en sera beaucoup plus efficace. »

Je fus il la fois surpris et affligé de voir la manière dont mes trois plus jeunes fils accueillirent ces paroles. Ils se mirent ;i railler la jeune Anglaise de la façon la plus impitoyable, et, je dois l'avouer, la moins polie ; Fritz, de son côté, se montra jdus piqué de ces railleries que miss Jenny, qui, ayant choisi un morce.iu de peau de loup tel qu'elle le désirait, se retira dans la jiiuassc avec ma femme. Quant à mes enfants, je résolus de les examiner pendant quelque temps sans rien dire. Je croyais remarquer dans leur conduite, d'aboi-d un peu de jalousie du îionhcur de Fritz, et ensuite le retour de cette humeur railleuse que j'avais eu, autrefois, tant de peine ir réprimer en eux. Enfin je pensai que, inaccoutumés comme ils l'étaient il la société des hommes , il était possible aussi qu'ils fussent mus par la crainte de paraitre embarrassés et gauches en parlant trop peu. Ces diverses considérations m'engagèrent ;i ne rien négliger pour faire en sorte que la jeune personne vécût dans la plus ])arfaite intelligence avec ma femme, moi et Fritz, son libérateur, et pour que les autres renonçassent volontairement ;i faire sur elle une imiuession quclconi[uc.

Pendant ce temps, ma femme s'occupait ii consoler la pauvre Jenny, qui avait été réellement blessée des mauvaises plaisanteries de mes fils; elle n'eut pas de peine ;i y réussir, et Jenny passa une partie de la nuit à faire, avec la peau de loup , qu'elle avait coupée par lanières, une muselière pour le chacal qu'elle se flattait toujours de rattraper.

Le lendemain , nous fîimes tous un peu paresseux. Les premiers debout furent Jenny et moi. Dès i|u'elle fut levée, elle s'élança dans le kaïak de Fritz, après s'être munie d'une vessie d'eau fraîche, d'un petit sac de pcmmican et de quelques autres provisions, et se dirigea courageusement vers le banc de sable. Je voulus la retenir, mais je ne sais comment elle fit pour s'éloigner inaperçue, et elle était déjii en route, quand je croyais l'avoir enfin persuadée d'abandonner son expédition.

Ce qui regardait les sacs de blanc de baleine fut la partie la iiioins difficile de son entreprise. Elle avait si bien calculé son moment, qu'elle arriva au banc de sable, à la marée haute, et le fond des sacs trempait dans l'eau. Le blanc était parfaitement durci depuis la veille, et cette matière étant fort Ié|;ère , elle n'eut qu'à attacher tous les sacs ensemble et au kaïak , derrière lequel iU surnagèrent sans embarrasser le moins du monde sa marche. Elle eut plus de peine avec le chacal. L'étant allée chercher sur la côte voisine, je la perdis pendant quelque temp; de vue : ce ipii me causa une assez vive inquiétude; mais elle avait encore, cette fois, très-bien fait son calcul. Elle avail ileviné (|iie le chacal, deiuiis Uuigtenips apprivoisé, aurait perdu l'habiliide de chercher sa pâture dans les bois, et que, sans doute, il errait alïaiiié dans les environs. Elle commença donc |)ar l'appeler, posa ensuite par terre du biscuit et du jienimican, et ne tarda pas il le voir arriver et s'a]>proclicr d'assez près jiour qu'elle i>ùt lui jeter une corde au cou et le museler. Quand elle s'en fut rendue maîtresse, elle l'cntiaina dans le kaïak, le ]>laça debout dans un des trous, et s'assit elle-même dans l'autre. Dans sou humeur folâtre, elle lui mit sur la tête un des chapeaux de jonc qu'elle s'était amusée à tresser pendant son séjour sur la Hoche fumante, et lui ayaiil noué un morceau de toile autour du cou, elle lui donna absolument l'air d'un petit passager. Fritz et moi étions sur le point de nous einhar(|uer pour aller a la rechenhc de Jenny , dont l'absence nous iiii|iiiétait , (|uand nous la vîmes reparaitre avec un coiiipariKUi de voyage que nous ne lui connaissions pas. Fritz rougît de dé|iit de voir un autre occuper la place a la(|uclle seul il se croyait des droits. Il entra macliinalemciil dans l'eau iioiir voir de ])liis près son rival; mais tout à coup il partit d'un grand éclat de rire, et saisissant, (lar un mouvement couvulsif, soii frère Jack, il s'écrie : « Le voilà ! le voilà vraiment ! c'est maître Jager qui revient à nous sous la forme la plus respectable, comme uii butor i|ui s'est enrichi aux grandes Indes! » Nous rimes à Jenny l'accueil le ])lus cordial , et chacun de nous exprima son admiration dr l'adresse avec la(|uelle elle avait exécuté ce qu'elle avait entrepris, l'cndant le diner, nous tînmes conseil sur ce (pii nous restait à luire. Les plus jeunes membres de ma famille opinèrent pour que nous allassions visiter la l'iochc fumante, où miss Jenny avait passé plusieurs années; mais ollc ainsi (pie nous et Fritz étions impatients de retourner à Kelsenhcim , oii nous désirions in-

LE ROBINSOJN SUISSE.

stailer notre nouvelle compagne. Ce deiiiicr avis prcvalul , el nous passâmes la soirée à nous préparer au déparl. INous découvrni'.es alors que Fritz et Jenuy avaient une loule de belles rlioses à nous faire voir, dont ils ne nous avaient pas encore parlé : c'étaient les richesses de l'Anglaise , qui consistaient eu partie dans les objets qu'elle avait sauvés du vaisseau naufragé, et en partie dans des ustensiles et ol)jets de toilette qu'elle s'était faits elle-même pendant son séjour sur le rocher avec les dépouilles de divers animaux dont elle s'était emparée , moitié par ruse et moitié par force. On ne saurait croire tout ce que son industrie était parvenue à faire ou à imiter. Je serais tenté d'en donner ici une liste ; mais ces objets étaient si nombreux et si ingénieusement imaginés, que je craindrais d'inspirer de la méfiance à mes lecteurs. Le tout était enfermé dans une espèce de grand bahut que Fritz avait fait exprès pour elle, et (jue nous ))ùmcs lacilemcnt )ilacer dans notre pinasse. INous terminâmes la journée par un souper copieux, pendant lequel la conversation ne roula que sur l'étonnante imagination et l'adresse consommée que la pauvre miss Jenny avait déployées en fabriquant avec les outils les plus imparfaits une si grande quantité d'objets utiles ou curieux.

INous exécutâmes le lendemain de bonne heure ce dont nous étions convenus le soir, je veux dire de faire encore un court séjour dans la baie aux Perles avant de retourner chez nou-s. Miss Jenny fut de nouveau la première levée, et comme elle prenait plaisir à nous faire des surprises, elle nous en avait préparé une tout a fait inattendue. Dans un petit bois, non loin du lieu de notre débarquement, elle avait caché un cormoran apprivoisé, qu'elle nous montra tout ii coup, en nous disant qu'elle ne lavait tenu ii l'écart jusqu'alors qu'à cause de sa malpropreté, mais que, du reste, elle l'avait dressé à la pêche , selon l'usage des Chinois.

]Nous fûmes tous réunis dans la pinasse ii l'exception de Fritz, qui nous servit encore de pilote dans son kaïak. INous arrivâmes ainsi sans peine dans la baie aux Perles, oii nous jetâmes l'ancre et descendîmes il terre à l'aide de notre petite chaloupe. Psous y troux'âmes toutes choses dans l'état oii nous les avions laissées , si ce n'est que l'air s'était épuré ; les luiitres ne répandaient plus de mauvaise odeur, et les squelettes, tant des lions que du sanglier d'Afrique , se montraient presque entièrement nets et dépouillés de chair.

Le premier point dont nous nous occupâmes fut de dresser notre lente, qui devait nous abriter allcrnativement contre l'ardeur du jour et le froid de la nuit. Ensuite nous nous mîmes à examiner les nacres pour en tirer des perles. <^ue d'activité chacun déploya dans ce travail, mais aussi que d'avidité! Oucls cris de joie éclataient quand nous trouvions une perle remarquable par sa forme, sa grosseur et son orient! Mais ii quoi devaient nous servir lous ces trésors? Miss Jenny ne se montra-l-elle |)as plus sai;e que nous en dédaignant ces bagatelles, jolies mais inutiles, ])our rassembler les hbres ou hiaments dont les coquilles étaient garnies ' liienlôt cependant elle nous quitta pour aller aider à ma femme à préparer le diner , pour lequel elle nous promit un plat de poisson frais, ainsi qu'un beau roli de gibier ailé pour le- souper. Ma femme sourit d'un air d'incrédulité au premier point ; il lui paraissait impossible qu'on pfit se procurer en si peu de temps assez de poisson pour nourrir sept personnes. Mais Jenny, en souriant aussi, s'élança dans le kaïak avec son cormoran , et s'éloigna d'une cinquantaine de pas du rivage. Lii, elle mil un collier au cou de son adroit pcelieur, afin d'empêcher qu'il n'avalât luimême le poisson qu'il preiulrait ; puis (Hle le plaça sur le kaïak, où elle le laissa libre, liien n'était plus intéressant qiie de voir l'oiseau se jeter à la mer et venir rapporter à sa maîtresse tantôt un hareng, tantôt un saumoneau , ou uii jeune cabliau, et puis repartir tout de suite pour continuer sa pêche. En fori peu de temps miss Jenny eut assez de poisson i)Our deux repas abondants; après quoi elle délivra son pêcheur ailé de son collier, et lui abandonna , pour prix de sa peine , quelques-uns des plus petits poissons d'entre ceux (ju'il avait pris. Quand elle revint auprès de nous, ma femme ne sut comment exprimer son admiration; elle dit que miss Jenny n'était point une Anglaise, mais une fée.

Le diner n'était pas encore achevé , qu'elle songeait déj.i à nous procurer le gibier qu'elle nous avait promis pour le sou|)er , et demandait sciilcmenlla permission d'emmener avec elle le chacal. Cela lui fut accordé sans peine; je me bornai il remarquer qu'il était a craindre qu'elle ne m'enlevât aussi les ouvriers, dont j'avais cependant gland besoin pour m'aider à faire la chaux et la soude : travail auquel j'avais consacré ceIK' après-midi. Jenny reprit, en riant, que je parlais, à la vérité, de faire de la chaux et de la soude, mais que je n'ax'ais jias de vases pour conlenir ce i\nc j'aurais fait. Je ne pus m'empêchtr d'avouer ([u'elle avait raison; et comme je rougissais en songeant qu'elle avait montré jilus de prévoyance <|ue moi , elle me dit eu riant : o Ne vcnis ini(iiiétez pas, mon cher père, faites de la chaux tant que vous voudrez; d'ici ii demain je vous jn-ocurerai tous les vases dont vous pourrez avoir besoin , pourvu , toutefois, que vous puissiez vous passer pendant quelque temps de l'ritz et de Jack. »

Je ne pus lui refuser sa demande ; mais ijuand je la vis (irendre mon fusil à deux coups, je témoignai (piehiue crainte (|u'elle ne sut passe servir de celle arme. « CHiumenl pouvez-vous croire, s'écria .Icnny , que la hlle d'un colonel au service de la compagnie des ludcs cl du

plus hardi chasseur de l'Asie puisse être embarrassée quand il s'agit de tirer un coup de fusil à un oiseau? »

Elle partit donc avec mes deux his , et , longtemps avant le souper, elle revint avec plusieurs bécasses qu'elle avait tuées et que le chacal ax'ait ramassées. Quant aux \ases, elle les fabriqua d'écorce d'arbre qu'elle avait coupée en spirale a l'aide de mes fils; elle la rattacha d'un côté et la garnit de deux fonds de bois. Quoique ces objets ne fussent pas très-élégants ii la vue , ils pouvaient fort bien serx'ir îi l'usage auquel ils étaient destinés. En revenant à la maison, elle conseilla il ses compagnons de se munir encore d'un certain nombre de rameaux flexibles de plantes grimpantes, pour en faire des cerceaux pour les tonneaux , et ils arrivèrent ainsi tous trois chargés de gibier, de truffes et des vases qu'elle m'avait promis.

Pendant que le souper se préparait, nous passâmes le temps à trier les perles selon leur grosseur, et nous reconnûmes que nous en possédions environ quatre cents, parmi Icsipielles il y en avait quelquesunes qui étaient grosses comme de petites noisettes; mais bien davantage qui ressemblaient k des tètes d'épingle. Le repas fini , je déclarai qu'il serait nécessaire de passer une partie de la nuit debout pour faire la chaux. Fritz offrit sur-le-champ de xeiller avec moi , disant qu'il s'occuperait, pendant ce-temps, à faire les cerceaux pour nos barils. Aussitôt tous ses frères s'écrièrent qu'ils étaient prêts à l'aider dans son travail, pourvu qu'il consentît à leur raconter en détail ses aventures ])endanl qu'il était à la recherche de leur nouvelle sœur; Fritz ne crut pas devoir leur refuser cette satisfaction; et Jenny s'étant levée pour aller joindre ma femme, je m'approchai du feu afin de m'occuperde ma chaux ; mes enfants se mirent a découper les cerceaux, et Fritz commença sou récit ii peu près en ces termes :

« Vous vous rappelez comment je vous quittai pour aller, dans mou frêle kaïak, affronter le vaste Océan. La mer était tranquille; mais mon cœur était d'autant plus agité. D'une part, je me peignais mon bonheur si je réussissais à trouver l'Anglaise naufragée sur la Roche fumante, et, de l'autre, l'état affreux oii je serais si, après de vaines recherches, je ne parvenais pas à revenir auprès de vous. Je ne chancelai pourtant pas dans ma résolution; je me recommandai au ciel, et je m'encourageai par la pensée que mon expédition serait peut-être le premier pas vers notre rentrée parmi les hommes.

)) Je n'osais pas m'avaneer trop dans la pleine mer, par la crainte qu'un coup de vent subit ne me fit perdre tout i) fait la terre de vue; je me xis donc obligé de suivre toutes les sinuosités de la côte, et le résultat en fut que j'avançai très-peu, et que la nuit me surprit sans que j'eusse fait de grands proj;rès dans ma route. Je n'avais nulle envie de passer la nuit sur la grève, ne me sentant pas la force de tenir tête aux lions; je cherchai donc un rocher isolé, et j'en vis un à un quart de lieue environ du rivage. En m'en approchant, je le regardai allcntivemenl pour voir s'il ne s'en élèverait pas de fumée; jiiais mon voyage se serait terminé trop promptemenl, et je me crus fort heureux de trouver, au pied de ce rocher, un coin où je fusse à l'abri du vent de la nuit. Je m'y endormis tranquillement, bien envelop|ié dans ma couverture. Je fis un souper froid, comme le fut aussi mon déjeuner du lendemain malin; car je n'avais pas de quoi allumer du feu. Je repartis au point du jour, et je me sentais déjii plus de courage (jue la veille. IJuoii|ue je ne crusse pas devoir m'écarter du rivage , je visitai pourtant tous les rochers dont il était bordé. La côte était basse et sablonneuse ; mais, ii peu de distance, dans l'intérieur du pays, je voyais de somlires forêts garnies de taillis, el avec beaucoup de plantes grimpantes. Je jugeai que ces dernières étaient, pour la plupart, des plantes de poivre, car un grand nombre de toucans ne cessaient de voltiger à l'entour. Je m'arrêtais souvent pour les regarder; mais je ne voulais point en tuer, car je croyais (Icvoir être exlrêmement économe de ma pondre.

» Au bout de quelque temps, tous les rochers qui bordaient le rivage dis|)ariirenl, et j'entrai dans une espèce de golfe, que je reconnus bientôt jioiirètre l'embouchure d'un fleuve. Quoiqu'il n'y eût pas lien de penser qu'en remontant son cours je dusse arriver au but de mon voyage, je ne ])us résister au désir de naviguer, pendant quel que temps, sur ses eaux tranquilles, entre les paysages charmants que présentaient ses bords. Après avoir fait une lieue, je me décidai à descendre à terre pour iiu quarl d'heure. La campagne était assez ouverte pour que je n'eusse point de danger ii craindre , cl j'espérais que mon aigle m'apporterait quel(|ue oiseau dont la chair servirait à varier l'uniform'i-té de mes repas. Je tirai, en elTet, un toucan, et, au bruit de mon coup de fusil, il s'éleva un Vi'carme si effroyable parmi les liabilanis du bois, que j'en fus presque assourdi. Mais 1rs grands irieurs sont gens de peu de besogne. Ils ne sor.gi-rent pas ii m'attar[uer. l"n attendant, ils ne fiirriil pus les seuls ipie ma l'iiassc eût troubles dans leur repos. T^n frémissement se fit sentir dans les roseaux , non loin di' moi; on eùl dll nn tremblement de terre; une masse informe s'éleva lenlinienl à mes yeux et me causa une si grande frayeur, ([ue je forçai de rames ])Our m'éloigner le plus promptemenl possible de ce lieu. C'était un liippopcitaine qui traversait le fleuve, emportant son petit avec lui. Les délicieux jiaysag'cs perdirent surle-champ tous leurs charmes pour moi, je me hâtai de redescendre

LE ROBINSON SUISSE

le courant; et (|iianil j'anivai ;i la mer, j'allai clierclier im asile sur le seul rocher qui se [uésentàt à mes regards.

ji Je me coucliai ce soir-là bien plus tôt (|u';i l'ordinaire; aussi lus-je levé de meilleure heure le lendemain malin. Je me rapprochai, comme de coutume, de la côte ; je me dirigeai vers l'ouest, et je ne tardai pas à me trouver dans des parages ((ui surpassaient eu lieuuté et en fertilité tout ce ([ue j'avais vu jus([u'alors. Cn jjrand nombre de cascades tombaient des rochers, et, di'venues des ruisseauv , arrosaient en serpentant un pays dont la surl'aee était légèrement ondulée. Sur le penchant des collines, je vis plusieurs troupeaux d'animaux (|ui me paruri'nt être des lamas ou des vii;oi;ues, et i|ui peutêtre un jour seront pour nous cl'une valeur inappréciable. Je ne pus m'empêcher de descenilre à terre; et comu\e, parmi les habitants de ces lieux, j'avais remarijué certains oiseaux (|ui ressemblaient à des canards, je lenrl.îchai mon aiyle, qui m'en rapporta deu\ pour mon souper. Déjà j'avais allumé du eu, cl je me disposais à les l'aire cuire, cpiand je vis, à travers les arbres du taillis, certains objets ((ui me parurent fort suspects. Je crus reconnaître des sauvages armés de sagaies. Je n'eus rien de plus pressé, d'après cela , (|ue de rentrer dans mon kaiak. Je vis alors les sauvages sortir des buissons, et s'approcher du feu que j'avais allumé; et je me convainquis que ce n'étaient que des orangs-outangs, ce qui me tranquillisa beaucoup. Je retournai donc à terre aussitôt que ces visiteurs importuns fuient partis ; mais je découvris, à mon grand regret, i|ue mon canard était brîilé d'un côté et cru de l'autre. En altemiaiit, désirant économiser autant que possible les ])rovisions que j'avais euiporlécs avec moi, je me décidai U recommencer ma chasse, ce qui me lit perdre tant <le temps, (jue je n'avançai presque pas cette journée , et que j'eus bien •le la peine à gagner, avant la nuit, un rocher éloigné île la côte. Pour comble de malheur, la grotte dans laquelle j'avais espéré trouver le repos était remplie de ces énormes chauves-souris de la zone torride que l'on appelle des vampires; cl quoique deux ou trois coups de fusil que je lirai me délivrassent assez promptement de leur présence, elles m'avaient inspiré tant d'horreur, que mon sommeil en fut troublé, et que je me réveillai plusieurs fois dans la nuit, croyant entendre ;i mes oreilles le bruit de leurs ailes affreuses.

» La côte que je longeai le jour suivant fut la plus aride et la plus monotone que j'eusse encore rencontrée ; aussi fus-je surpris d'y voir des éléphants. J'entendais de loin le mugissement des hippopotames ; je crus distinguer, eu outre, des troupeaux d'.inlilopcs et de zèbres, et j'admirai la grandeur du Créateur, qui a placé tant d'êtres vivants juiique dans les déserts les plus arides. Malgré l'impatience que j'éprouvais de découvrir au plus lot la Hoche fumante, jo ne résistai pas à la curiosité qui me pressait de pénétrer dans ce singulier pays. Je remontai donc une petite rivii'rc fort étroite, et je pus d'abord examiner à mon aise les mœurs des éléphants; plus loin, je rencontrai des rhinocéros qui avalaient des tiges de cactus, sans se laisser effrayer par les énormes piquants dont elles étaient armées. Je fus singnliêrement tenté d'envoyer quelques balles à ces monstres; mais, grâce au ciel, je ne cédai point à mon envie, car il aurait pu m'en coûter cher. Dans la suite de ma navigation, j'eus le bonheur d'apercevoir l'animal le plus merveilleux qui eût jamais frappe mes yeux; c'était une girafe, et sa forme me rappela à la fois le chameau et l'antilope. J'admirais encore la taille élancée et les formes gracieuses de ce bel animal, quand il m'arriva une surprise fort peu agréable. J'entendis un frôlement dans les roseaux tout à côté de moi, et je vis avec elïroi apparaître près de mon canot un énorme crocodile, ((iii, levant la tète, semblait vouloir me demauder ce que je venais faire dans ses Etats. La peur me rendit léméraire; je levai ma rame, et j'en déchargeai de toute ma force un coup sur la lèledii monstre, qui, étonné ii son tour de ma réponse, courut se cacher dans les roseaux, où je n'eus pas la moindre envie de le suivre. Je dirai même plus: reconnaissant ses droils légitimes sur la possession de celle rivière, je lui tirai fort respeclueusemenl ma révérence, et je retournai à la mer. Là je harponnai deux petits poissons du genre du saumon, dont je lis un excellent souper sur le rocher oii je reposai celte uiiil. Je ne sais pourtant si je me sers du terme convenable en disant ipie je reposai. Le fait est que j'eus, pendant toule la nuit, les rêves les plus inquiets, dans lesquels je voyais sans cesse des crocodiles pr*ls à m'avaler.

j> Le lendemain fui pour moi un jour de malheur. Je passai devant un petit bois lialiilé par des perroquets au brillant plumage, et j'envoyai contre eux mon aigle, l'out ù coup, jugez de mon elïroi, quand je vis paraître à quelques pas de moi un énorme tigre ! Jamais encore je n'avais couru d'aussi grand danger; il n'était qu'à quinze pas de moi, et, une seconde, plus tard, il ne lui eût fallu qii un s:'ul ])onr s'élancer sur moi et me déchirer. Jl s'arrêta pourtant, et quand ma frajeur me permit de lever les yeux sur lui, je vis que mon aigle s'était jeté sur sa tète, et cherchait, avec son bec aigu et recourbé, à lui crever les yeux. Hélas ! il fut victime de siui courage; le tigre, au comble de la fureur, le saisit avec ses deux pattes de devant, l'écrasa connue une mouche, et le jeta mort sur le sable. Dans le premier moment de mon trouille , j'avais oublié de charger mon fusil. Un pistolet me restait à la ceinture; je le lirai , et, (|U()ii|uc je ne parvinsse pas à tuer lu tigre, je le blessai assez grièvement pour qu'il

prit la fuite dans les bois sans songer à m'attaquer. De mon côté, je jugeai que la prudence m'ordonnait de ne pas demeurer plus longtemps en ce lieu ; je me retirai le plus vite que je pus, mais non sans avoir ramassé le corps inanimé de mon hdèle et malheureux oiseau, bien résolu soit à l'empailler, soit à lui faire des obsèques honorables à la première occasion qui se ]irésenlerait. Je ne pouvais oublier que les derniers moments de sa vie avaient été consacrés à ma défense.

» Alais un objet d'un plus haut intérêt ne tarda pas à fixer toute mon attention, (domine je faisais le tour des deux écueils, j'aperçus tout à coup à une assez grande distance une iictitc île de laquelle s'élevait une colonne de fumée ; et cet aspect me remplit sm-lc-champ de l'espérance d'avoir enfin trouvé la Koche fumante, séjour de l'Anglaise naufragée. Je me dirigeai de ce côté en rainant de toutes mes forces ; et telle élail mon émotion, que j'entendais mon cœur battre dans ma poitrine. J'en fus bientôt si près , qu'il m'eût été facile de distinguer un être humain qui s'y serait trouvé ; mais la fumée s'élevait du côté opposé du rocher; et déjà je calculais que je serais sans doute obligé d'eu faire le tour pour débarquer, quand je remarquai un ]ietit plateau en pierre oii je poux'ais amarrer ma barque ; je sautai à terre avec autant de vivacité que jadis Guillaume Tell. Quehiues pierres placées par échelons me facilitèrent la montée vers une partie élevée du rocher, d'oii, à ma joie inexprimable, je vis enhn la prcmii're étrangère qui Se fût on'erle à moi depuis tant d'années. C'était une jeune personne assise auprès d'un feu dont la fumée s'élevait à une grande hauteur. Au bruit que je lis, l'étrangère se leva, m'aperçut, joignit les mains, et attendit en silence que je m'approcliassggd'elle. Je ne me hâtai point pour ne pas l'clïrayer, et pour qu'elle ne me prit pas pour un brigand. Ouand je ne fus plus qu'à dix pas d'elle, je lui dis d'une voix émue : Soyez la bienvenue. Anglaise naufragée de la Roche fumante ! Voici le libérateur que voire appel, grâce à la providence divine, a ramené de loin auprès de vous ! •

u Uuoique je ne fusse pas très-versé dans la langue anjjiaise, la jeune personne comprit parfaitement sur-le-champ ce que je voulais lui dire. 11 semblait que nos âmes eussent pu se communiquer sans faire usage de la parole. Un long silence suivit nos premières exclamations. De temps à autre je saisissais la main de l'étrangère, comme pour m'assurer ipie ce n'était point une illusion qui égarait mes sens. Nous ni songions ni à boire, ni à manger, ni à quitter le lieu où nous étions. Nous avions tant de choses à nous demander mutuellement et tant de réponses à nous faire ! La jeune étrangère fut la première qui reprit son sang-froid , il elle en donna une preuve en s'occupanldu souper, tandis (juc je continuai à bavarder, croyant peut-cire par là me rendre plus aimable. Miss Jenny se relira pour la nuit dans le fond de la grotte , qui était séparé de la partie de devant par une espèce de rideau de roseaux et de plantes marines entrelacées. Je coucliai dans la partie extérieure ; mais j'étais trop agité pour m'endormir facilement ; je ne fermai les yeux qu'au point du jour ; et je ne tardai pas à ^Ire réveillé par Jenny, qui vint m'annoncer que le déjeuner était servi. Nous pass;iincs cette journée à mettre cn ordre et à charger dans mon ka'iak tous les elVets de ma nouvelle connaissance, d'à char[ue objet qui me passait sous les yeux je me récriais sur l'esprit inventif et l'adresse avec lesquels Jenny était parvenue, en moins de deux ans et demi, à faire tant de choses utiles et curieuses. Pendant ce temps elle me raconta son histoire, qui est fort intéressante, cl que j'engage mon père à mettre par écrit, quand la saison pluvieuse aura interrompu nos travaux au dehors. Notre traversée n'ofi'rit rien de remarquable; cl nous aurions été de retour quelques jours plus tôt, si des avaries survenues à mon ka'iak ne non? avaient pas forcés de relâcher dans l'île de Frcudenau. »

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