‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 132 sur 219 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le Voyageur.

Par une délicieuse matinée d'été, à l'heure où la rosée rafraîchissait encore l'atmosphère embaumée, et avant (|ue le soleil eût toute sa force, un jeune homme, venant du ]N'ord-(^uest , s'approcha du gue d'une petite rivière, ou plutôt d'un ruisseau tributaire du Cher. 11 était il ])cu de distance du château royal de Plessis-lez-'Lours, dont les sombres créneaux s'élevaient, dans le lointain, au-dessus des arbres d'une vaste forêt. Ces terrains, consacrés il la chasse, étaient ceux d'un parc entouré d'une clôture appelée pli\r'ith(m dans le latin du moyen âge. Les enclos de ce genre ont donné leur nom à un grand nombre de villages français; celui de Plessis-lez- Tours était bâti à environ deux milles de la belle capitale de l'ancienne Touraine, dont les riches plaines ont été surnommées le jardin de la hrance.

Deux hommes placés sur la rive opposée, et qui semblaient engagés dans une grave conversation, s'interrompaient de temps en temps pour obserxer le jeune voyageur. L'élévation du point oii ils se trouvaient leur avait permis de l'.ipercevoir à inie grande distance.

Le nouveau xenu avait de dix-neuf à vingt ans. Sou extérieur était prévenant et indi(|uait un étranger. Il portail un manteau court et des hauts-de-cliausses à la moile flamande; sa toque bleue, surmontée d'une branche de houx et d'une plume d'aigle, était une coiffure écossaise. Il avait un costume propre, à l'arrangement duquel il avait apporté les soins d'un jeune homme convaincu de ses avantages ])hysiques. Il avait sur le dos un bissac qui paraissait contenir qiiel- (|ui'S bardes, il tenait à la main droite un épieu de chasseur, et sa main gauche était enveloppée d'un gantelet de fauconnier, quoiqu'il ne portât pas d'oiseau. I)e son épaule iiendaif une écharpe brodée, au bout de laquelle était une gibecière de velours écarlale. C'était dans des sacs de ce i;enre que les fauconniers de ilislinctinn mettaient la unurrituie de leurs faucons, et ((uehiucs objets servant à cette chasse tant prisée. L'écharpe brodée était croisée par un autre bauilrier auquel pendait le couteau de chasse. Le jeune homme avait, au lieu de bottes, des brodequins de peau de daim ijrossièrcment chanioisée. Ouoique sa taille n'eût pas atteint tout son développement, il était grand et vigoureux; son allure légère prouvait que le voyage il pied était pour lui un plaisir pliilôl qn'iiiie fatigue. Il avait le teint blanc; mais une nuance un ])eu plus loneée était répandue sur son visage, soit qu'il eût été hàlé par le soleil de la terre élrangi're, soit i|u'ileûtété souvent exposé au !;raiid air dans siui pays natal.

.Sa ligure, sans être d'une régularité parl'aile, était franche, ouverte cl agréable. La joie intérieure que donncnl la for'ce et la santé se traduisait sur ses lèvres par de légers sourires, qui laissaienl voir ses (lents bien rangées et aussi blanches que l'ivoire. .Ses yeux bleus, oii rayonnait la même gaieté, avaient un regard |iai1ieulier pour tous les objets qui s'oflraienl à lui. Ils exprimaient la bonne humeur, l'insouciance et la résolution.

Il recevait, rendait avec .à-propos le salut des rares voyageurs qu'il

rencontrait. L'homme d'armes errant, moitié soldat, moitié brigand, le mesurait des yeux, comme pour mettre en balance la perspective du butin avec les chances d'une résistance désespérée; mais l'attitude intrépide de l'étranger lui laissait ])rcssentir un tel accueil , qu'il renonçait à ses projets d'agression. — Honjonr, camarade, disait-il d'un ton maussade, et le jeune Ecossais répondait d'un airaussi martial, mais avec moins de brusquerie.

Le pèlerin et le moine mendiant lui donnaient leur bénédiction paternelle en échange d'un salut respectueux. La jeune paysanne aux yeux noirs se retournait à ])lusieiirs reprises pour le regarder, et ils se disaient bonjour en riant. Ilref , il y avait dans toute sa personne un charme qu'un reiiiai'i|uait involontairement, et qui provenait d'une heureuse combinaison de franchise, de hardiesse et de vivacité avec de beaux traits et une bonne tournure. Son maintien annonçait un hommi" qui entrait dans la vie sans se préoccuper des misères dont elle est semée, et qui n'avait à opposer aux dangers (|u'un esprit actif et un coeur courageux, IJe semblables caractères inspirent une ardente sympathie aux jeunes gens, et un intérêt afl'ectiieuv aux vieillards expérimentés,

Li'ndividu que nous venons de décrire ét:iit depuis longtemps en vue des deux personnes qui erraient sur la rive opposée Au moment oii il descendait la berge escarpée, avec la légèreté d'un chevreuil qui va boire ii une fontaine, le plus jeune des promeneurs dit à l'autre :

— C'est notre homme, c'est le bohémien! s'il essaye de traverser le gué, il est ])erdu; l'eau est haute, et le gué impraticable.

— Laissons lui faire seul cette découverte, compère, dit le plus âgé, il est possible que cela évite une corde et démente un proverbe.

— Je le reconnais à sa toque bleue , reprit l'autre, car je ne puis voir son visage. Écoutez, messirc ! il nous appelle pour nous demander si l'eau est profonde.

— lîien ne vaut l'expérience en ce monde , qu'il essaye! Cependant , le jeune homme ne recevant point d'avis contraire, et

prenant pour une preuve d'adhésion le silence de ceux ((u'il interrogeait , ôta ses brodequins , et entra dans l'eau sans plus d'hésitation. Au même instant, le plus âgé des promeneurs lui cria de prendre garde; et il ajouta à voix basse en s'adressant à son compagnon:

— ÎMordieu ! compère, tu as commis une méprise; ce n'est pas le bohémien.

Le jeune homme n'entendit point l'avertissement tardif qu'on lui donnait, et d'ailleurs il n'était plus ii même d'en ]irofiter. l^n nageur moins exercé et moins agile aurait inévitablement trouvé la mort dans ces eaux rapides et impétueuses.

Par sainte Aune ! c'est un brave jeune homme , reprit le plus âgé : hâte-loi, compère, et répare la bévue en lui prêtant assistance , si tu en es capable. 11 est des gens de ton espèce ; si les vieux dictons sont vrais, l'eau ne le noiera pas.

En effet, le jeune voyageur fendait les v.agues avec tant d'énergie, ([uc, malgré la force du courant, il ne fut emporté qu'à une faillie dislance du lieu ordinaire du débar(|uemcnt.

Pendant ce temps le plus jeune des deux étrangers descendait sur la rive, et son compagnon le suivait en se disant à lui-même : — Je savais bien c]ue ce jeune gars ne se noierait pas. Sur ma part de saint! le voilà qui met pied à terre et (|ui brandit son épieu! si je ne me dépêche, il va battre mon compère pour la seule action charitable i|u'il ait accomplie ou tenté d'accomplir dans le cours de son existence!

Il y avait quch|ues motifs pour prédire ce dénoûmeut, car l'Ecossais apostrophait en ces termes le Samaritain ([ui volait à son secours : — Chien rliscourtois ! pourquoi ne répondez-vous pas (]u;mil je vous demande si l'on peut passer ? Le diable m'emporte si je ne vous apprends pas à avoir à l'avenir plus d'égards pour les étran;;ers!

Ces mots furent accompagiiés «le cet exercice significatif qu'on appelle le mo»//)i(;/, jiarce que l'artiste, len:inl le bâton par le milieu, en fait jouer les deux bouts en divers sens comme les ailes d'un moulin. Son antagoniste, se voyant ainsi menacé, porta la main à son épée, car il était de ceux qui sont toujours ]ilus disposés à l'action qu'à la parole. Mais son camarade, plus circonspect, lui enjoignit de se modérer; puis, se tournant vers le jeune homme, il lui reprocha de s'être imprudemment lancé dans un torrent, et de s'emporter contre un homme (|ui avait xoulii le secourir.

En s'enleiidani ainsi blâmer par un homme d'un âge avancé et d'un extérieur qui commandait le respect, le jeune voyageur baissa immédiatement son épieu. — Je suis fâché, dit-il, «le vous mal juger , mais, eu réalité, il me semble que, faute de m'averlir à temps, vous m'avez exposé à périr. Est-ce le fait d'honnêtes gens, de bons chrétiens, de respectables bourgeois comme vous sembicz l'èlre :'

— lieau his, dit l'homme âgé, ii votre accent et à votre physionomie, j'ai lieu devons croire élianger. ^ous devriez vous rappeler que nous ne saurions comprendre voire dialecte aussi facilement que vous l'employez.

— l'Ii bien , mon père , répondit plus posément le jeune homme, je m'iiu|uiète peu du bain que j'ai pris, et je vous pardonnerai volontiers d'en èlri' en ]iartie la cause, pourvu (|ue vous vouliez m'enseigner un endroit pour me sécher. J'ai sur le dos mon uniipie vêlement, et il faut ((ne je Tcntretienne en bon état.

QUENTIN DUnWARD.

— Pour qui nous prenez vous, beau fils? demanda le plus âgé en réponse à cette question.

— Pour de riches bourgeois, c'est incontestable. Attendez '. vous, maître, vous devez être un prêteur d'arjjent ou un marchand de blé ; et cet homme est un boucher ou un herbager.

— \ous devinez à merveille, répondit le vieillard en souriant. Je tâche en effet de gagner le plus d'argent ])ossible, et les occupations de mon compère ont quelques rapports avec celles d'un bouclier. Nous sommes prêts à vous servir; mais il importo d'abord de savoir qui vous êtes et oii vous allez Dans ces temps critiques, les routes sont encombrées de voyageurs à pied ou à cheval qui ont toute autre chose en tête que la piété et la crainte de Dieu.

Le jeune Ecossais jeta un regard pénétrant sur son interlocuteur et son compagnon silencieux. Il semblait se demander s'ils méritaient la confiance qu'ils réclamaient, et voici quel l'ut le résultat de ses observations.

Le plus vieux et le plus remarquable de ces personnages avait l'air d'un négociant ou d'un boutiquier. Son pourpoint , son haut-dechausses et son manteau étaient d'une couleur noire uniforme, el si râpés que le subtil Écossais en conclut que l'Iiomme devait être trèsriche ou très-pauvre. Tous ses vêtements étaient justes et courts, ce qui n'était pas dans les habitudes de la noblesse ou même de la haute bourgeoisie, dont les robes flotl.mtes descendaient au-dessous du genou.

La physionomie de cet homme était attrayante et repoussante à la fois. Ses traits accentués, ses joues creuses , ses yeux enfoncés avaient pourtant une expression de finesse et de bonne humeur qui provoquait la sympathie du jeune aventurier; mais il y avait dans ces mêmes yeux, couverts de gros sourcils, quelque chose d'imposant et de sinistre. Peut-être leur effet était-il augmenté par un bonnet de fourrure, rabattu sur le front, et qui épaississait l'ombre au milieu de laquelle ils étincelaicnt; mais il est certain que le jeune Écossais ne savait comment concilier la fierté de leurs regards avec la mesquinerie du costume de l'individu. Au lieu d'être enjolivé d'un galon d'or ou d'argent, comme la coiffure de tous les gens de qualité, son bonnet n'était orné que d'une bonne Vierge de plomb, comme les plus pauvre pèlerins en apportaient de l.orette.

Sou camarade était un homme de moyenne taille, de forte carrure, et plus jeune de dix ans. Il avait l'air eu dessous; et si par hasard il souriait pour répondre aux signes secrets d'intelligence qu'il échangeait avec son compagnon, son sourire était loin d'être gracieux. Cet homme était armé d'une épée et d'un poignard; et l'on remari|uait sous son habit un jazeran, ou cotte de mailles flexibles, comme eu portaient en ces jours de danger ceux que leurs occupations obligeaient à courir la campagne. L'Écossais en conclut que ses conjectures étaient fondées, etque l'individu devait être boucher, marchand de fourrages, enfin exercer un métier qui exigeait de fréquentes tournées.

Le jeune étranger embrassa d'un coup d'œil les détails dont l'éniimcration nous a pris ([uel((ue temps. Après un moment de silence, il répondit en s'inclinant légèrement :

— J'ignore à (|ui jai l'honneur de m'adresser, mais je puis dire à tous que je suis un cadet d'Ecosse, et que je vais chercher fortune en France ou ailleurs, suivant la coutume de mes compatriotes.

— Pâques-Dieu! c'est une iouaidi' coutume, s'écria le vieillard ; vous sembicz être un gaillard alerte, et vous êtes dans l'âge de réussir auprès des hommes et des femmes. Je suis marchand^ et j'ai besoin d'un jeune homme jiour m'aider dans mes opérations commerciales; peut-être êtes-vous trop bon gentilhomme pour vous en mêler: mais que dites-vous de ma proposition?

— Beau sire, si elle est faite sérieusement, ce dont je doute, je vous dois des reiiiercîments, et je vous prie de les accepter; mais je crains bien d'être complètement incapable de vous .servir.

— En effet, je parie que tu t'entends mieux à tirer l'arc qu'une lettre de change, et (|iie tu manies mieu\ l'i-iu'e (|ue la plume.

^— Maître, répondit l'Ecossais, je suis un hoiiiiiie des montagnes, et par consé(|ueiit un archer; ce i|ui ne m'empêche pas d'avoir été élevé dans un couvent, oii les bons pères m'ont appris a lire, à écrire, et même à compter.

— Pà(|iies-I)ieu! dit le marchand, c'est magnifique! Par Notre- Dame d'Embrun, tu es un prodige, l'ami!

— Trêve de railleries, iiioii maître! repartit le jeune homme médiocrement charmé de l'huiueur joviale de sa nouvelle connaissance. J'ai hâte d'aller me sécher, au lieu de rester là tout mouillé à répondre ;i vos questions.

Le marchand ne fit ([uc rire davantage en répondant : — l'à(|ues- Dieu! le proverbe a bien raison <\v dire fier comme un lÀ-ossais. Mais, allons, jeune homme, vous êtes d'un pays (|ue j'estime; j'ai fait aulrefois des affaires avec l'Ecosse et j'y ai trouvé des gens lionnêtes, quoi qu'ils ne soient ])as riches. Si vous voulez venir avec nousjiisqu'aii village, je vous donnerai un verre de vin chaud et un bon déjeuner pour vous faire oublier votre mésaventure. Mais, têteblcii! (l'oii vient que vous portez un gantelet de chasse? Savez-vous qu'il n'est pas permis de chasser au vol dans un ))arc royal ^

— Je le sais trop; j'avais apporté d'Ecosse un faucon avec lequel

j'espérais me faire remarquer, je l'ai lâché sur un héron auprès de Péronne, et un misérable forestier du duc de Bourgogne a percé mon oiseau d'une flèche.

— Et qu'en est-il résulté? demanda le marchand.

— J'ai battu l'agresseur autant qu'un chrétien peut en battre un autre lois([u'il n'a pas envie de le tuer. Je ne voulais pas avoir sa mort à me reprocher.

— Savez-vous que si vous étiez tombé entre les mains du duc de Hoiirgogne, il vous aurait fait pendre comme une châtaigne?

— Oui; on dit (|ue dans ces sortes d'affaires il n'est pas moins cx- ]iéililif (jue le roi de France; mais comme je touchais il la frontière, je lai franchie, et j'ai bravé le duc. S'il n'avait pas été aussi vif, j'aurais pu m'attaclier li son service.

— 11 regrettera l'absence d'un paladin tel que vous si la trêve est rompue, dit le marchand.

Et il jeta un coup d'œil ;• son compagnon. Celui-ci lui répondit par un de ces sourires équivoques qui animaient sa physionomie, comme un météore (jiii passe égaie un ciel d'hiver.

L'Ecossais s'arrêta brusquement, et mit sa toque sur son sourcil droit en disant avec fermeté :

— Mes maîtres, et vous surtout, messire, qui êtes le plus vieux, et qui devriez être le plus sage, vous courez risque d'apprendre qu'on ne se moque pas de moi impunément. ^ otre ton me déplaît. De la part des hommes d'âge, j'accepte les plaisanteries, et même les reproches, quand ils sont mérités; mais je n'aime pas à être berné comme un enfant quand je me sens de force à vous étriller tous les deux si vous abusez de ma patience.

Le vieux marchand faillit étouffer de rire en voyant raltiliide du jeune homme. Son coiiipagnon fit un geste pour tirer son épée; mais l'Ecossais lui donna sur le poing un coup qui le mit dans l'impossibilité de saisir la garde.

Cet incident redoubla l'hilarité du négociant.

— Arrête, vaillant Ecossais, s'écria-t-il, arrête, au nom de ta patrie! Et toi, compère, épargne-nous ces regards provocants. Pà(|iies- Dieu! il faut être loyal en affaires, et un bain complet éipiivaiil liien à ce coup appliqué avec tant de grâces et de vivacité.

Puis, s'adressant au jeune homme avec une gravité qui le déconcerta malg'ié lui, le marchand ajouta : — (Juant à vous, mou jeune ami, abstcnez-x'oiis de toutes violences, je ne les souffrirais pas, el mon compère, comme vous le voyez, est siiftisamiiienl puni; veuillez me dire votre nom?

— Ouaiul on m'interroge poliment, je réponds de même, et j'aurai pour votre âge les égards qui lui sont dus si vous ne me harcelez pas de vos railleries. Depuis que je voyage dans les Flandres et eu France, on m'appelle le varlet au sac de velours, à cause de la gibecière <|ue je porte au côté; mais mon vrai nom est Quentin Durward.

— Durward! est-ce un nom noble?

— Depuis ([uinze générations, dit le jeune homme; ce i|iii fait (|ue j'ai de la répugnance à suivre une autre profession (|ue celle des armes.

— Tu es un véritable Ecossais! beaucoup de noblesse, beaucoup d'orgueil, et peu de ducats, je le sou]i(oniie... Eh bien! compère, prends les devants, et fais-nous préparer ;i déjeuner la-l>as, au Hosqiiet de Mûriers. Ce jeune hoiiiiue fera aulaiil d'Iioniieur ;iu festin qu'une souris affamée au fromage d'une ménagère... Quant au bohémien... un mot il l'oreille!...

Le prétendu boucher répondit p;ir un sourire sombre, mais expressif, el il s'éloigna d'un pas rapide.

— Nous allons clicminer traii(|uillemeut ensemble, dit le m;ircliand à Durward. En traversant la forêt, nous ciileiidroiis la messe ii la chapelle de Saint-Hubert, car il ne faut pas s'occuper de la iliair avant il'avoir pourvu ;iux besoins spirituels.

Durward était trop bon calliidi(|ue pour ne pas adhérer à 1 1 jiroposition, ({uoi<|u'il eût probablement mieux aimé coiiimeiicer par se reposer et sécher ses vêleiiienls. Ils perilirenl bientôt île vue leur sinistre compagnon ; mais ils suivirent le sentier qu'il avait pris. Ce chemin les conduisit à une futaie sous les arbres de la(|uclle croissaient des taillis et des brouss;iilles. Au bout des longues avenues ipii la traversaient, on voyait des daims trotter par escouades avec la sécurité de bêtes qui se sentaient efficacement protégées.

— \ ous me demandiez si j'étais bon archer, dit l'iOcossiiis; donnezmoi un arc avec une couple de flèches, et dans un instant vous aurez du gibier.

— Pâques-Dieu! mon jeune ami, abstenez-vous de montrer votre adresse; mon compère exerce une surveillance spéciale sur les daims, ils sont confiés ii ses soins, et il fait lionne garde.

— Il a plutôt l'air d'un lioucher (|iie d'un gai forestier, répondit Durward; je ne puis me figurer (pie sa mine jiatibulaire soit celle d'un lioiiiiiie inilié au bel art de la vénerie.

— Ahl mon jeune ami, mou (Mimpère n'a rien d'agréable de prime abord ; mais on n'a jamais entendu se plaindre de lui ceux ipii ont fait sa connaissance.

Quentin Diirwfard trouva ipiehpie chose de singulier dans le ton dont ces mots furent prononcés. Le vieillard les accompagna d'un léger sourire el d'un clignement de ses yeux noirs et penanls, ce qui justifia l'impression fâcheuse que l'Ecossais avait éprouvée.

QUENTIN DURWARD

— J'ai entcnHii, se dit-il, parler de voleurs et de rusés coquins, qui coii|ient la ijoiije aux voyageurs; l'iiomnie qui vient de nous quitter ne serait-il pas un assassin, et ce vieux fripon son pourvoyeur? soyons sur nos gardes, et tenons-nous prêt à frapper.

l'endant qu'il réfléchissait ainsi, ils arrivèrent à une clairière dont les arbres étaient moins rapprochés les uns des autres. Le sol qu'ils ombrageaient, débarrassé des buissons et des ronces, était tapissé d'un gazon, <|ui, poussant à l'abri des rayons du soleil, avait une verdure plus riche et plus fraîche (pie celle qu'on remai(|iie ordinairement eu France; les arbres de ce lieu solitaire étaient principalement des bouleaux et des ormes, (|ui formaient des montaijues de feuillage. Au milieu de ces magnifu|ues enlaiits de la terre, s'élevait une chapelle près de laquelle murmurait un ruisseau. L'architecture de ce petit édifice était des plus simples et des plus grossières. On y avait annexé une cellule, destinée au logement de l'ermite ou du prêtre solitaire qui était chargé d'y célébrer régulii'rement les offices de l'Église. Dans une niche, au-dessus de l'aiceaii de la porte, on avait placé une image en pierre de saint Hubert, ayant un cor de chasse en bandoulière et une couple de lévriers à ses pieds. Il était naturel qu'on eût dédié au pieux chasseur une chapelle située au milieu d'un parc si abondamment pourvu de gibier.

Le vieillard, suivi de Durward, se dirigea vers la petite église, et, au moment oii ils en approchaient, le prêtre parut, revêtu de ses habits sacerddtauv : il se rendait de sa cellule à la clia]ielle pour y célébrer la messe. Durward s'inclina respectueusement devant lui. Son compagnon, avec les dehors d'une dévotion plus profonde, mit un genou en terre pour recevoir la béuédictiou du saint hoiniue, qu'il suivit à l'église d'un air qui indiquait l'humilité et la contrition la plus parfaite.

L'intéiieiir de la chapelle était orné de manière à rappeler les exercices (|ue le saint patron avait allectioniiés sur la terre. Les fourrures des bêtes fauves de différentes contrées tenaient lieu de lentufcs et de tapisseries. Les murs étaient garnis de trophées, oii des cors, des carquois, des arcs, et autres armes de chasse, se mêlaient à des têtes de loups, de daims et de cerfs. L'onieiiientation ijénérale était empruntée i> la vénerie; et la messe elle -même, considérablement abrégée, fut de l'espèce de celles (pi'on noiuinait messes de chasse, parce qu'on les célébrait devant les grands seigneurs, qui, tout en y assistant, avaient hâte de se livrer à leur plaisir favori.

l'endant cette courte cérémonie, le vieillard parut tout entier à la dévotion; moins occupé de pensées religieuses, Durward ne put s'empêcher de s'accuser d'avoir conçu des soupçons injurieux sur le compte d'un homme aussi pieux. Loin de le regarder comme faisant jiartie d'une bande de voleurs, il fut presque tenté de le vénérer comme un saint.

La messe finie, ils sortirent ensemble; et le vieux marchand dit à l'Ecossais : ^ Nous sommes à deux pas du village , vous pouvez maintenant rompre votre jcirne sans remords de conscience; suivez moi !...

Il tourna à droite, et, prenant un sentier qui montait toujours, il recommanda à ()iientin de ne pas s'écarter, de se tenir autant que possible au milieu de la roule.

— Pourquoi cela? demanda l'Écossais.

— Vous approchez de la cour, jeune homme, et, Pâques-Dieu! on ne marche pas dans ce pays comme sur les bruyères de vos montagnes; les deux côtés de la route sont hérissés de tra(|iieiiards, de pièges armés de faux qui enlèvent un membre au passant léméiaire aussi facilement qu'une serpette coupe une pousse d'aubépine. 11 y a là des chausse- trapes <|ui vous perceraient les jiieds, des fosses assez profondes pour vous engloutir à jamais. C'est que vous êtes dans les limites de la résidence royale, et nous allons voir tout à l'heure la façade du château.

— Si j'étais le roi de France, dit le jeune Ecossais, je ne voudrais pas m'eutourer de pièges et d'engins, j'essayerais plutôt de i;()iiverner si bien, que personne n'oserait approcher de ma demeure avec des intentions perverses ; quant .à ceux qui s'y présenteraient en de bonnes dispositions, plus ils seraient nombreux, plus nous eu aurions de joie.

Le vieillard promena les yeux autniir de lui , et feignit d'être inquiet.

— Silence! dit-il, silence! varlet au sac de velours! j'ai oublié de vous dire (|ue, dans ces paraijes, les feuilles mêmes des arbres sont cdiunie autant d'oreilles qui transmettent les moindres paroles au cabinet du roi.

— .le m'en inquiète peu ; j'ai une lani;ue écossaise, assez hardie pour s'expliipier eu face du roi Louis, (gluant aux oreilles dont vous parlez, si je pouvais les voir sur une tète humaine, mon bon cinilcau de chasse ne les y laisserait pas longtemps.

CHAPITUE m.

Le Chlteau.

En ce moment ils arrivèrent devant le château de Plessis-lez- Tours, qui même en ces temps de dangers, où les grands seigneurs

étaient condamnés à demeurer dans des forteresses, se distinguait entre tous par les précautions extrêmes qu'on avait prises pour sa garde et pour sa défense.

A partir de la lisière du bnis nii Durward avait fait halte avec son guide s'élevait en pente douce une esplanade dépouillée de toute espèce <l'arbie , sauf un chêne g'igantesque et presque desséché par les années. On avait laissé cet espace libre, suivant les règles de fortihcation de tous les âges, afin que l'ennemi ne pût approcher des murailles s.ins être aperçu.

On comptait trois miiis d'enceinte, crénelés et flanqués de tourelles; le second dominait le premier, et le troisième était au-dessus du second, de sorte que les assiégeants, eu supposant qu'ils parvinssent à franchir la barrière extérieure, en trouvaient encore deux autres devant eux. Le vieux marchand apprit à l'Écossais qu'autour de chacun de ces trois remparts régnait un fossé de vingt pieds, alimenté au moyen d'un barrage par une prise d'eau du Cher, ou plutôt d'un bras tributaire de cette rivière. L'escarpe et la contrescarpe de ces fossés étaient garnies de palissades de fer, ([ui tenaient lieu de ce qu'on appelle chevaux de frise dans la fortification moderne. L'extrémité de clia(|iie pont se divisait en pointes si aiguës, que pour essayer de grimper par-dessus, il fallait avoir envie de se suicider.

Dans la îioisième en.einle était le château, assemblage confus de bâtiments de dilïérentes époques, groupés autour d'un donjon de date plus ancienne, qui se dressait noir et sombre dans les airs, comme un géant éthiopien. Il n'avait d'autres fenêtres i|ue des meurtrières, irrégulièrement réparties pour les besoins de la délense, et son aspect produisait la même imiuession pénible que celui d'un aveugle.

Les autres constructions ne semblaient guère plus logeables; elles ne recevaient de jour que par la cour intérieure , si bien qu'elles avaient moins l'air d'un palais que d'une prison.

Le roi régnant avait augmenté l'effet sinistre de celle demeure; comme la plupart des |iersonnes soupçonneuses, il n'aimait pas à laisser voir ses inquiétudes. Aussi , en agrandissant les fortifications, il s'y était pris de manière ii confondre les nouvelles avec les anciennes. On avait employé dans les travaux récents des briques et des pierres de taille d'une couleur noire; on avait mêlé de la suie à la chaux, afin de donner ii l'ensemble un caractère uniforme de vénérable antiquité.

Cette place formidable n'avait (|u'une entrée; du moins Quentin Durward n'en vit qii une au ceiiliedu pieniier mur d'enceinte. Elle était située entre deux fortes tours, et défendue comme à l'ordinaire par une herse et un pont-lcx is; l'une était baissée , et l'autre levé. De semblables portes étaient percées dans le second et le troisième mur; mais elles ne coiiiiuiiiiiqiiaiint pas direclemeiit entre elles. Après avoir emporté d'assaut l'entrée principale, il fallait, pour atteindre la suivante, faire une cinquantaine de pas entre deux enceintes d'oii les iirojectiles pieux aient sur les assaillants; et ipiand on avait passé la seconde |>orte, ou était obligé de s'écarter encore île la ligne droite pour arriver au |)ied de la dernière enceinte. On longeait ces défilés étroits et dangereux sous le feu de l'artillerie, et l'on avait à franchir trois portes munies de tous les moyens de défense connus à celte époipie.

Quentin Durxvard venait d'un pays désolé par les guerres civiles ou étrangères, et dont la superficie montueuse, coupée de torrents et de précipices, oITre luainles positions presque iuex|iiignables. Il connaissait donc les diverses précautions (|ue les hommes prenaient, dans cet âi'C de fer, pour assurer l'inviolabilité de leur domicile. Cependant 'il avoua francliemeiit à sou guide qu'il n'aurait pas cru l'art des hommes capable de suppléer si complètement ii la nature, car la citadelle était bâtie sur une eniiueiice dont la iiente était presque insensible.

Pour aceroitre sa surprise, le vieux marchand lui dit que les environs du château, à l'exception d'un sentier tortueux, étaient, comme les taillis, garnis de toute espèce de chausse-trapes, de pièges, de trébiichets,'oii devaient toiuber les malheureux qui tenteraient d'approcher sans guide;

Oiie sur les remparts étaient placées des ea(;es de 1er, dites nuls iV hirondelle, d'oii les sentinelles, étant elles-mêmes parlaitemenl à l'abri, visaient ,i coup sûr (luiconque essayait d'entrer sans mot d'ordre;

Que les archers de la garde royale occupaient ces portes jour et nuit, et que le roi Louis leur assurait, en échange de leurs services, une haute paye, de riches habits, beaucoup dhonneur et de prolit.

— Eh bien jeune homme, ajouta le vieillard, avez-vous jamais vu une citadelle "aussi forte, et croyez-vous qu'il y ait des hommes assez hardis pour l'assiéger? . .

L'Ecossais, avec l'avide curiosité de la jeunesse, rcgaidail fixement la place dont la vue l'intéressait au point de lui faire oublier ses vêtements mouillés; ses yeux étincelèrent, ses joues se colorèrent, et sa physionomie s'anima de la noble ardeur d'un homme entreprenant qui médite nue action honorable.

le château, répliqiia-l-il , est fort et fortement gardé; mais il

n'y a rien d'impossible à de braves gins.

Fst-ce ipi'il y a di' vos compatriotes caiiablcs d'emporter la

place? dit le vieillard d'un ton dédaigneux.

QUENTIN UURWARU.

— Je ne l'afl'irmerais pas ; niiiis il y a cliez nous des milliers d'hommes (jui, pour une bonne cause, tenleraient l'avcnUire.

— ]!ah! e( vous vous Datiez d'èlre du nombre?

— Ce serait un péché ([uc de me vanter quand je ne cours aucun risfjue; mais mou père s'est lancé dans des entreprises aussi hasardeuses, et je crois que je ne suis point bâtard.

— Eh bien, reprit le vieux marchand en souriant, vous auriez affaire à forte partie ; vous auriez ii comliattre des gens de connaissance, car les archers écossais de la garde du corps du roi sont en faction sur ces murailles : ce sont trois cents gentilshommes des meilleures familles de votre patrie.

— Si j'étais le roi Louis, ie]iartit le jeune homme, je confierais le soin de ma sûreté aux trois cents gentilshommes écossais, je comblerais ces fossés avec les débris de ces remparts, je manderais mes pairs et mes paladins, et je mènerais royale vie, brisant des lances dans les tournois, donnant des festins aux nobles, dansant le soir avec les dames, et ne craignant pas plus un ennemi (|u'une mouche.

Le vieux marchand sourit de nouveau , et tournant le dos au château, dont ils s'étaient, dil-il , trop approchés, il rentra dans le bois par un chemin plus large et plus battu que celui qu'ils avaient déjà suivi.

— Cette route, reprit-il, conduit au village du Plessis, où vous trouverez ii vous loger convenalilement et ii peu de frais. Environ deux milles plus loin est située la belle ville de Tours, qui donne son nom à ce riche comté. Mais vous arriverez plus vile, et vous serez aussi bien traité, au village de Plessis ou l'lessis-le-1'arc, comme on l'appelle, parce qu'il est près de la résidence royale et du parc dont elle est entourée.

— Merci de vos renseignements, bon maître, dit l'Ecossais; mais pourvu qu'à ce Plessis, parc ou marais, je trouve un morceau de viande et une boisson un peu meilleure que de l'eau, j'y aurai bientôt terminé mes affaires.

— Je croyais (pie vous aviez (|uel(|ue ami à voir ici.

— En effet, le pro|)re frère de ma mère, répondit Durward , avant de ([uilter les montagnes d'Angus c'était le plus bel homme dont le pied eût jamais foulé les bruyi'res.

— Comment s'appelle-t- il y Nous le ferons demander; car il ne faut pas monter au château, où l'on pourrait vous preinlre pour un espion.

— Par la main de mon père! me prendre pour un espion! Sur mon âme , celui (jui me flétrirait d'une telle épithèle sentirait le froid de ma l.inee!... Au reste, je n'ai ]ias de raisons pour cacher le nom de mon oncle. Le nom de Lesly est honorable et noble.

— Je n'en doute pas; mais il y a trois Lesly dans la garde écossaise.

— Mon oncle s'appelle Ludovic Lesly.

— Sur les trois Lesly, il y en a deux qui s'appellent Ludovic.

— Mon parent, dit Quentin, est Ludovic à la cicatrice. Il y a tant de gens du même nom dans les maisons écossaises, que lorsqu'ils n'ont point de terre pour se distinguer nous leur donnons toujours tin surnom.

— Je crois connaître l'individu dont vous parlez; nous l'appelons le lialafri', a cause de la cicatrice qu'il a sur la figure. C'est un homme estimable, nu bon soldat. Je tâcherai de vous ménager une entrevue avec lui. La nature de son service l'astreint à une discipline sévi're , et il ne sort guère i|ue pour accompagner la personne du roi... Maintenant, jeune homme, répondez-moi. .le parie (|ue vous avez envie de servir avec votre oncle dans la garde écossaise. Si tel est voire projet, vous aurez de la peine à laceomplir. Vous êtes bien jeune, et il faut un long apprentissage pour se rendre digne des fonctions que vous ambitionnez.

— J'y ai bien songé, dit Durward avec indifférence ; mais la fantaisie m'en est passée.

-- Qu'est-ce à dire, jeune homme!' dit le vieux l'rançais d'un ton sévère : méprisez-vous un honneur que briguent les plus nobles de vos compatriotes:'

— Je souhaite qu'ils en jouissent, dit tranquillement Quentin, Pour vous parler avec franchise, le service du roi de l'rance m'aurait parfaitement convenu; seulement, fussé-je nourri des mets les plus evipiis, velu des draps les plus fins, j'aime mieux courir au grand air que d'être enfermé dans ces poivrières que vous nommez nids d'hirotulclle... Et puis, .ijouti-t-il à voix basse, je ne me soucie gui're d'inie habitation dont les chênes portent des glands comme ceux ([ue j<' vois là-bas.

— Je devine ce que vous voulez dire; mais pirlcz plus clairement.

— Regardez ce beau chêne, ijui croît à une portée de perche du château. \ ce chêne est pendu un homme en pourpoint gris, comme celui que je porte.

— l!n effet, dit le vieux Français. PAques-])ieu ! ce que c'est que d'avoir les yeux jeunes! Je voyais bien (|uel(|ue chose, mais il me semblait que c'était un corlicaii perdu'' entre les braiiches. Cette vue " " 'i''" d'étrange, jeune homme; lorsque l'aiitomiie succédera à 1 été, que les nuits seront plus longues cl les muus moins sûres, vous verrez des groupes de dix et même de vingt glands de cette espèce

suspendus à ce vieux chêne chancelant. Qu'est-ce r(ue cela fait? ce sont autant de bannières déployées pour épouvanter les coquins. Plus les honnêtes gens voient de drôles ainsi traités, moins ils comptent de x'oleurs, de traîtres, île pillards, d'oppresseurs du peuple, sur les grandes routes de France. Ce sont, mon jeune ami, des preuves de la justice du souverain.

— Quoi qu'il en soit, si j'étais le roi Louis, je ferais pendre les bandits plus loin de mon palais. Dans mon pays, nous mettons des corbeaux morts aux endroits que hantent les corbeaux vivants, et non dans nos jardins ou nos colombiers. Pouah! l'odeur de ce cadavre me monte au nez, malgré la distance !

— Si vous vivez pour servir loyalement votre prince, mon bon jeune homme, vous reconnaîtrez qu'aucun parfum ne vaut l'odeur d'un traître mort.

— Il me faudrait pour cela perdre l'odorat et la vue, s'écria l'Écossais. Montrez-moi un traître vivant, et je lèverai le bras pour le frap])cr; mais ma haine s'éteint avec sa vie... Ah! ah ! nous arrivons au village, oii j'espère vous prouver que mon bain et mon dégoût ne m'ont point ôté l'appétit. Ainsi , mon brave ami, à l'auberge, et le |)lus vite possible ! Cependant, avant d'accepter votre hospitalité, je xoudrais bien savoir votre nom.

— ( )ii m'appelle maître Pierre; je n'ai pas de titres; je suis un riche bourgeois, vivant de ses revenus.

— Eh bien, maître Pierre, je m'estime heureux que le hasard nous ait réunis. J'ai besoin d'un bon accueil, et je saurai en tenir compte.

Cependant le clocher de l'église et le grand crucifix de bois, (|ui s'élevaient au-dessus des arbres, annonçaient l'entrée du village. Maître Pierre s'écarla du sentier, qui aboutissait dans cet endroit à une voie publi(|ue, en dis.mt à son compagnon qu'il voulait le conduire dans une auberge isolée, exclusivement fréi|uentée par les voyageurs de distinction.

— Entendez-vous par là ceux qui ont la bourse bien garnie? dit l'Ecossais : je ne suis pas du nombre, et je crains moins les écorcheurs des grands chemins que ceux des auberges.

— Pà(|ues-I)ieu ! s'écria maître Pierre, comme les Ecossais sont jirudents! Lin Anglais se jette tète baissée dans la première hôtellerie ijui se présente; il mange et boit du meilleur, et ne songe à compter que lorsi|u'il a le ventre plein. ^ ous oubliez , niailre Q)uentin, puisque ainsi l'on vous nomme, que je vous dois un déjeuner. Si vous vous êtes mouillé, c'est un peu de ma faute; n'cst-il pas juste que je vous iiidemnise ?

— Ma foi, dit l'insouciant jeune homme, j'ai oublié mon bain, vos torts et leur réparation. IMes vêtements se sont séchés pendant la marche, ou à ])eu près; pourtant je ne refuserai pas votre offre obligeante, car j'ai diné légèrement hier, cl je n'ai point soupe. Vous semblez être un vieux et respectable bourgeois, et je ne sais pas pourquoi je ne répondrais pas à voire politesse.

Le l'rançais sourit à la dérobée. Il voyait clairement que le jeune hommi', malgré sa faim canine, hésitait à se rassjisier aux dépens d'un étranijer. Pour faire taire sa fierté révoltée, l'I'.cossais se disait sans doute (|u'cn coiilractaiil des obligations aussi légères on ne montrait pas moins de eomidaisance que riiomme iluut on acceptait les services.

Ils descendirent uii étroit sentier, ombragé de grands ormes, au bas duquel ils pénétrèrent par une porte xoùlée dans la cour d'une hôtellerie de dimensions inusitées, où logeaient les nobles et les solliciteurs qui avaient affaire au château. Louis XI, (|uand il ne pouvait l'éviter, permettait aux g!'ns de sa cour d'y prendre des ajjpartcmenls. Un écussoii fleurdelisé était sculpté au-dessus de la princijiale porte de ce vaste bâtiment régulier, mais on n'y remarquait point un mouvement proportionné au grand nombre de serviteurs qu'on entretenait en ce temps-là dans toutes les maisons, pulilicjues ou particulières; rien n'indiquait ni l'activité des affaires, ni l'importance de la clientèle. La demeure royale semblait avoir conimuni(|ué une parlie île son caractère sombre et inhospitalier, même à un élablissement qu'on aurait ])u croire l'asile de la cordialité, de la joie et de la bonne chère.

Sans appeler personne, sans même s'approcher de l'entrée princi- ]iale, maître Pierre lev.i le loquet d'une ]iortc latérale, et introduisit Quenliu dans une grande salle.

Un fagot pétillait dans l'âtre , et l'on avait fait tous les préparatifs d'un déjeuner substantiel.

— Mon compère a bien exécuté mes ordres! dit le Français à l'Ecossais. Vous devez avoir froid, et j'ai commandé du feu; vous devez avoir f.iim, cl vous pouvez vous mettre à table.

Il sillla; l'hôte jiarut, répondit par une révérence au bonjour de maître Pierre, et ne manilesla iioint celle humeur babillarde qui caractérise depuis des siècles l'aubergiste français.

— Celui que j'avais envoyé est donc venu? dit maître Pierre. Pour toute réponse, l'hôte s'inclina ; et en rangeant divers plats sur

la taille, il s'alisliiit d'eu prôner les qualités, (^epeudaut le ripas méritait les éloges que les aubergistes de France accordent habituellement aux festins qu'ils préparent. Le lecteur en jugera dans le chapitre suivant.

QUENTIN l)URVVAI\D.

Page 1