CHAPITRE IV
Le Déjeuner.
Januiii- le jeune étrani;cr ne s'était troiivc dans une position meilleure depuis (|u'il avait mis le pied sur le territoire de l'ancienne Gaule. Ainsi (|ue nous l'avons donné à entendre, le déjeuner était admirahle. On y voyait un pâté de i'érijjucux. qui aurait (ait oublier à un gastronome, comme !<■ lotus dont parle Homère, ses parents, sa patrie, enfin toutes les ol)li|;ations sociales. La r rciùte de cette magnifique pièce ressemblait aux remparts d'une riclie capitale, indices des trésors (pi'ils sont destinés à défendre. Sur la table figurait encore un ragoût délicat, assaisonné de cette petite (loinle d'ail que les Gascons aiment et que les Ecossais ne délestent pas; puis un jambon, qui avait jadis soutenu le corps d'un beau sanglier dans les bois voisins de ;\loiit-Tricliard. I.e pain, de la plus pure blanclieur, était arrondi et formait de petites boules, qui ont valu aux talmeliers de France le nom de boulangers; la croûte en était si dorée, que même avec de l'eau, elle aurait passé pour un mets délicat. iMais l'eau n'était pas la seule boisson servie : un flacon de cuir appelé boltriiie contenait en\iron nu quart.iut de délicieux vin de licaune. Tant de bonnes choses auraient donné de l'appétit à un mort; quel effet devaient-elles produire sur un jeune homme de vingt ans à peine, qui, il faut le dire, n'avait guère mangé depuis deu\ jours qu'une quantité modérée de pain d'orge et les fruits mûrs que le hasard plaçait il sa portée ! Il se jeta sur le ragoût, qu'il fit disparaître en un clin d'œil; il atta([ua ensuite l'énorme pAté, en creusa profondémeiil les entrailles, et revint plusieurs fois «i la charge en se versant d'aiiiplis rasades de vin de Beaune , ce qui étonna l'aubergiste et divertit maître Pierre.
Ce dernier, s'apercevant probablement qu'il avait fait une bonne action sans s'en douter, parut enchanté de l'appétit du jeune ICcossais. (,)iian(l il le vit enfin se ralentir, il essaya de le stimuler en faisant venir des confitures, des darioles et autres friandises. Pendant que Durward se livrait à ces occupations [(astronomiques, la physionomie de maître Pierre exprimait pres((ue de la bienveillance; elle était empreinte d'une satisfaction qui paraissait s'éloigner de son caractère habituel, si caustique et si sévère. Les vieillards prennent assez généralement part aux plaisirs de la jeunesse quand leur prédisposition naturelle n'est pas contrariée par une secrète envie ou par un sentiment de folle rivalité.
(.hieiitlii Durward avait au premier abord trouvé peu de charme ;i la figure de son nouvel ami. Sous l'influence du vin de Beaune, il découvrit qu'elle avait quelque chose de prévenant; et ce fut d'un ton enjoué qu'il reprocha à maître Pierre de s'amuser de son appétit sans vouloir inanijer lui-même.
— Je fais pénitence, dit maître Pierre, et je ne puis prendre avant midi que des contiturcs et un verre d'eau. Dites à cett« dame de venir me trouver, dit-il en se loiun.int vers l'hôtelier.
Celui-ci quitta la salle, et maître Pierre poursuivit :
— Eh bien ! je vous avais jiromis un bon di'jeuner; vous ai-je tenu parole ?
— C'est le meilleur repas que j'aie fait depuis uion départ de Glen- Houlakin.
— (;ien,(|iioi;' dem.ind:. maître Pierre. Avez-vous l'intention d'évoquer le diable avec vos mots barbares?
— -Glen-lloiilakin, répéta Ouentin d'un ton jovial. Ce nom, qui signilie en français la vallée des moucherons, est celui de notre ancien patrimoine. Vous avez acquis le droit d'en rire, s'il vous en prend fantaisie.
— .le ne veux point vous offenser, le ciel m'en préserve! Mais, puis(|ue vous êtes content de votre repas, apprenez que les archers de la garde écossaise en font tous les jours un aussi bon, et même meilleur.
— le ne m'en étonne pas; s'ils passent la nuit dans les nids d'hirondelle, ils doiveiil avoir le matin un fameux appétit.
— -Kt ils ont de quoi le s.itisfaire, reprit maître Pierre; ils n'ont pas besoin, comme les Bourguignons, de dévaliser les ecns pour se remplir la panse. Ils s'habillent comme des comtes, et se régalent comme des abbés.
— Tant mieux pour eux! dit Durward.
,, T "^,"',^'"""' '■nip^'^liciail d'entrer dans la garde, jeune homme.' Ijrare a l'appui de votre oncle, vous pouvez vous meltre sur les raïq'S pour la première vacance, ,1e vous dirai à l'oreille ipie j'ai moi-mém'e quelqu,. crédit, et je l'euiploierais volonfiers en votre faveur. Vous êtes sans doute aussi habile ii mouler à cheval qu'à tirer de l'arc?
— Dans notre famille, niiiis soiilenons la comparaison avec les meilleurs cavaliers qui aient jamais mis une chaussure de fer sur un etrier d'acier, et je suis assez lenlé d'accepter vos offres de service, loiirtant, voyez vous, sans déprécier les avanta,;es de la nourriture et <le l'équipement, je songe surtout aux honnciirs, à l'iivanccment , aux beaux faits d'armes, .le respecte votre roi Louis, car c'est un idlie de l'Ecosse; mais il séjourne dans ce château, d'où il ne sort
que pour aller d'une forteresse à l'autre. Au lieu de gagner des villes ou des provinces en batailles rangées, il les obtient à force d'ambassa<les cl de négociations. Pour moi, je suis de l'avis des Douglas, qui ont toujours tenu la campagne, parce cju'ils préféraient le chant des alouettes au cri des souris.
— Jeune homme, dit maître Pierre, ne portez pas un jugement téméraire sur la conduite des souverains. Louis cherche à épargner le sang de ses sujets, mais il n'hésite pas à verser le sien; il a montré du couraiîe à Montlhéry.
— Oui, mais il y a de cela une douzaine d'années au moins, .le voudrais servir un maître qui conserverait sans tache son honneur et son écusson , et qui serait toujours le premier au fort de la mêlée.
— Il fallait donc rester à Dijon auprès du duc de Bourgogne. H vous aurait mis à même de vous rompre les os tous les jours; et plutôt que de vous laisser manquer d'occasions, il vous les aurait rompus lui-même, surtout s'il avait appris que vous avez battu sou forestier.
— C'est vrai, dit Ouentin ; voilà une porte (pie ma mauvaise chance m'a fermée.
— Il y a par le monde d'autres seigneurs (|iii peuvent utiliser les jeunes aventuriers. <^)ue peiiscz-vous, par exemple, de Guillaume de la Alarck.'
— Quoi! s'écria Durward, le Sanglier des Ardennes, un chef de brig.iiids, qui tuerait un homme pour la v.ileur de son caban, et qui frappe les prêtres et les pèlerins comme si c'étaient des chevaliers ou des gens d'armes? Si je servais un pareil bandit, ce serait une tache ineffaçable piuir le blason de mon père.
— Eh bien! mon bouillant jeune homme, si vous trouvez que le Sanglier n'ait pas assez de scrupule, pourquoi ne pas vous attacher au jeune duc de Gueldre?
— Plutôt servir Satan en personne! s'écria Quentin. Entre nous, la terre est lasse de porter cet homme; l'enfer le réclame! On prétend qu'il tient son père en prison, et qu'il est allé jusqu'à le frapper. Croyez-vous que ce soit possible ?
Maître Pierre parut assez déconcerté de l'horreur naïve ([uc le jeune Ecossais manifestait pour l'ingratitude filiale.
— ^lon ami, répondit-il, vous ignorez que les liens du sang sont peu de chose ))Our les personnes d'un rang élevé... Puis, changeant Ijrusquement de ton, il ajouta gaiement : D'ailleurs, si le duc a ballii son père, je vous garantis que son père l'avait battu il y a longtemps; c'est partie et revanche.
— En vérité, vous me surprenez! dit l'Écossais rougissant d'indignation. Les hommes à barbe grise comme vous ne devraient pas plaisanter sur de pareils sujets. Si le vieux duc Arnold a battu sou bis dans son enfance, il ne l'a pas assez châtié; il aurait mieux valu le faire expirer sous les verges que de le laisser vivre pour que le monde chrétien regrettât un jour qu'un pareil monstre eût reçu le baptême.
— Puisque vous appréciez ainsi le caractère des princes, je crois que vous ferez bien de lever vous-même des troupes. Où donc un jeune homme aussi sage trouverait-il un chef digne de le commander?
— Vous vous moquez de moi, maître Pierre, reprit l'Ecossais en riant, et Vous avez peut-être raison; mais vous n'avez pas fait mention d'un vaillant capitaine, sous les ordres diupiel on peut servir sans se compromettre.
— Je ne devine pas de qui vous voulez parler...
— C'est un homme qui n'est ni Français ni liourguignon; il se tient en éipiilibre entre les deux pays, et se fait respecter des deux princes, tout grands qu'ils sont. Il est, comme le cercueil de ^Mahomet (malédiction sur Mahomet!), suspendu entre des pierres d'aimant.
— Je ne sais pas «luel est celui ipie vous désignez, dit maître Pierre en riant.
— Eli! n'est-ce pas le noble Louis de Luxembourg, comte de Saint- Pol, grand connétable de l'rance? Il se maintient là -bas avec sa petite''ariiiée, portant la tête aussi haut ipie le roi Louis ou le due Charles, placé entre eux comme lenfant qui occupe le milieu d'une planche, tandis que deux autres soûl aux bouts de la balançoire.
— C'est celui des trois dont la cliiile peut être la plus dangereuse, dit maître Pierre. Alais vous, mon jeune ami, (pii regardez le pillage comme un si grand crime, savez-vous (|ue \otre comte de Saint-Pol a donné le premier l'exemple d'incendier les campagnes en temps de l'iierre? Avant qu'il eût accompli cette hiuiteuse dévastation, les x'illes ouvertes et les villages cpii n'opposaient point de résistance étaient épargnés par tous les partis.
S'il en est ainsi, je commence à croire que tous ces grands pcr-
souiiages ne valent pas mieux les uns que les autres, et que donner la préférence à l'un d'eux, c'i'sf fairi' choix de l'arbre où l'on sera pendu. Pourtant ce comie de Sainl-Pol, ce connétable, s'est emparé de la ville qui porte le nom de mou vénérable patron saint Quentin... (Ici le jeune homme se signa.) Il me semble <pie si j'y hxais ma résidence, mon bon patron veillerait sur moi, lui dont le nom n'est pas pris aussi fréipiemment que celui de vos saints plus popiil.iires. Jusipi'à présent il doit m'avoir oublié, moi son filleul spirituel. Après m'avuir laissé un jour entier sans nourriture, il m'abandonne le len-
QUENTIN DURWAHD.
demain à la protection de saint Julien et à la bienveillance fortuite d'un élranner, que j'ai acquise au ris(]ue de me noyer.
— Ne blasphème point, mon jeune ami; saint Julien est le fidèle patron des vii}ai;eurs, et le bienheureux saint Quentin a fait plus pour toi que tu n'iniaijincs.
l'eiidanl (|iie maître Pierre parlait la porte s'ouvrit, et une jeune fille d'un peu plus de quinze ans entra portant un plateau couvert d'une serviette damassée. Sur ce plateau étaient placés un compotier rempli de pruneaux de Tours et un ijobelet enrichi de ces ciselures délicates ipii rendaient alors si célèbres les orfèvres de celle ville. Durward ne songea pas à examiner si cette coupe élé!;ante était d'argent ou simplement d'étain, comme celle qu'il avait devant lui , mais qui était brunie avec tant d'art qu'on aurait pu la croire d'un métal plus précieux.
Mais son camarade, plus circons,ject, lui enjoignit de se modérer.
La vue de la jeune personne qui venait d'entrer excita l'attention de Quentin bien plus vivement que les objets qu'elle apportait. Ses longs cheveux noirs, divisés en tresses, n'avaient d'autre ornement qu'une ijuirlande de lierre. Ils formaient un voile autour d'un visage dont les traits réguliers, les yeux noirs et l'expression pensive rappelaient le type de Melpomène. Cependant, à en juger par le faible incarnat de ses joues, par l'animation qui régnait sur ses lèvres et dans ses regards, la gaieté sans être habituelle sur cette physionomie rêveuse n'y était pas complètement étrangère. Quentin crut même remar(|uer que des malheurs avaient dû donner une gravité prématurée ii cette jeune et séduisante figure; et comme l'imagination romanesque des jeunes gens lire des conclusions rapides des moindres prémisses, il supposa que le sort de celte belle apparition était enveloppé de mystère.
— Qu'est-ce, Jacqueline? s'écria maître Pierre; n'avais-je pas fait prier dame licrthe de m'apporler ce ([ue je demandais? Pâques-Dieu! se croit-elle de trop bonne maison pour me servir?
— Ma tante est malade et garde la chambre, répondit Jacqueline humblement.
— Klle y est seule, je l'espère? repartit maître Pierre; je suis un vieux routier, et l'on ne m'abuse pas avi'C ces feintes indispiisitiuns.
.Ia<'({ui-lin(' dr\int p.ile; elli' clwincela même, en entendant la réponse de maître Pii'rre. l.a voix cl les regards du vieu\ bourgeois avaient en tmit temps i|urli|ur chose de rude, de désagréable et de sarcasti(|iie; mais ils produisaient un elïet sinistre et iiKjuiélanl quand ils exprimaient l:t coli-re et le soupçon.
L'humeur chevalercs(|ue (|ue nuentiii avait ajiporlée de ses montagnes se réveilla spoiitanémcnl. 11 s'approcha de Jacqueline, et la débarrassa de son plateau, qu'elle lui laissa prendre ])assiveiuent, en observant d'un air timide le front sourcilliiiv du bourgeois. 11 n'était pas dans la nature di' résister ;i ce reg.ird suppliant cl interrogateur, luaitre Pierre s'apaisa; il y avait même quelque douceur dans ses manières, cjuaud il reprit :
— Je ne le blâme pas, Jacqueline; lu es trop jeune pour être ce que tu deviendras un jour, car je songe avec douleur que lu auras la fausseté et la perfidie de ton sexe. Aucun homme n'arrive à l'âge mûr sans avoir eu l'occasion de xous connaître tontes. A oici un cavalier écossais qui doit èlre de mon avis.
Jac(|ueline, comme pour obéir à maître Pierre, jeta un coup d'oeil sur l'étranger; mais Durward se figura que ce coup d'oeil touchant, quoique passager, implorait son assistance et ses sympathies. Avec la vivacité de son âge et le respect que son éducation lui inspirait pour le sexe féminin, il s'écria :
— Celle (|ui est devant moi ne saurait être animée que des intentions les plus pures et les plus loyales. A quicon(|uc dira le contraire, s'il est du même rang et du même âge que moi, je jetterai mon gage de bataille.
La jeune fille devint d'une pâleur mortelle et regarda avec anxiété maître Pierre, chez le([uel la liravade du jeune chevalier excitait une hilarité plus dédaigneuse qu'encourageante. Quentin, dont la seconde pensée corrigeait en général la première, rougit de ce défi, qui, s'adressant à un vieillard pacifique, pouvait être considéré comme une fanfaronnade. Pour se punir de son étourderie, il résolut d'accepter patiemment le ridicule auquel il s'était exposé. Il offrit le compotier et le gobelet à maître Pierre, d'un air humilié qu'il essaya de dissimuler par un sourire.
— \ous êtes un jeune insensé, dit maître Pierre; vous ne connaissez pas ])lus les femmes que les princes, dont Dieu tient le cœur dans sa main droite.
En disant ces mots, il se signa dévotement.
— Et qui donc tient le cœur des femmes? demanda Quentin essayant de résister ii l'influence qu'avait sur lui cet étrange vieillard.
— Je crains bien que ce ne soit pas Dieu, répliqua-t-il tranquillement.
Quentin fut de nouveau réduit au silence sans être complètement déconcerté. — Certes, se dit-il à lui-même, si j'ai quelque déférence pour ce bourgeois de Tours, ce n'est pas à cause de son déjeuner, quoique la chère fût exquise. On s'attache les chiens et les faucons en leur donnant à manger, mais on ne mérite l'affection de l'homme que par la bonté. Toutefois, c'est un personnage extraordinaire; il semble avoir de l'empire sur tous ceux que le hasard rapproche de lui, même sur cette belle jeune fille, qui ne doit pourtant avoir rien de commun avec cette misérable hôtellerie et avec ce négociant rapace. Quelle singulière importance les Flamands et les Français accordent à la fortune ! C'est au point que je soupçonne que ce vieux marchand attribue à son argent seul les égards que j'ai pour son âge, moi gentilhomme écossais de nom et d'armes!
Telles étaient les pensées qui traversaient rapidement l'esprit de Durward. Cependant maître Pierre sourit, et caressant de la main la tête de Jacqueline, d'oii pendaient de longues tresses de chevem noirs :
— Tu peux te retirer, dit-il ; le jeune homme me servira. Je dirai à ta tante négligente qu'elle a tort de t'exposer aux regards sans nécessité
— C'était seulement pour vous servir, dit la jeune fille. J'espère que vous ne serez pas mécoiitenl de ma tante , puisque...
— Pâques-Dieu! interrompit le marchand sans témoigner trop de mauvaise humeur, voulez-vous vous disputer avec moi, enfant, ou restez-vous ici pour vous montrer ii ce jeune homme? Partez; il est noble, et il suflira pour me servir.
Jacfpieline disparut, et maître Pierre, se jetant nonchalamment sur un grand fauteuil, dit du ton d'un homme habitué à se faire obéir: — Placez ce plateau devant moi.
Quentin Durward était tillement occupé de la jeune fille qui venait de s'éloigner, qu'il oublia ses réflexions, et fil machinalement ce qu'on lui demandait.
Le marchand abaissa ses noirs sourcils sur ses yeux perçants, qui , dans l'ombre oii ils étaient plongés, lançaient ])ar intervalles d'éclatants rayons pareils à ceux du soleil couchant dcrrii're un nuage sombre.
— ("est une charmante fille, dit enfin le vieillard en levant la tête pour regariler fixement Quentin; on voit peu de servantes d'auberge comme elle; elle ne serait pas déplai'éi- chez un honnête bourgeois; mais elle a une mauvaise éducation et une basse origine.
Il arrive parfois qu'un coup imprévu démolit les plus beaux châteaux en Espagne, et l'arrhitecte qui les a bâtis conserve un sentiment de rancune contre celui (|ui les détruit, même involonlairement. I,)ueiitin fut décoiitciiaïK-é; il était prêt à s'emporter, sans Ircq) savoir pourcpioi, contre riiu|)ertinent vieillard qui lui dévoilait la condition de celte gracieuse créature. Quoi! ce n'élail ni plus ni moins qu'une servante d'auberge! Sans doute, elle occupait un rang supérieur dans la maison; c'était la niice ou la ]iarenle de l'hôtelière, mais enfin ce n'était (|u'iine iloiuesticpie, obligée de se soiiiuettre aux fantaisies des praticpies, et notamment d'obéir ;i maître Pierre, i|ui avait sans doute assez de eaiirices ii satisfaire et assez d'argent pour les imposer.
Assiégé par ces idées, (^hientin eut un luomeiil envie de faire sentir au vieux marchand c|u<' ses richesses ne le mettaieiil pas au niveau d'un Durward de Gkn Uoulakiu. Pourtant c'était en vain qu'il se
QUENTIN DURWARD
croyait snpcriciir à maître Pierre; toutes les fois qu'il s'apprêtait à le lui déclarer, il en était empêché par rindélinissalile influence de ce vieillard au nijard louclic, aux traits pinces, au costume misérable. Plus (Jucntin le considérait, plus il était curieux de le mieux connaître : — Ce doit être au moins, se disait-il, un syndic ou un fonclionnairc important de Tours, enfin un homme que sa position met à même d'(xii;er et d'obtenir liabitucllemenl le respectdes autres.
Cependant le marchand semblait ploni;c dans la rêverie; il n'en sorlit que pour faire dévotement le sii;ne de la croix et manijer des fruits secs avec un morceau de biscuit. Il fit ensuite siijue il Ouenlin de lui donner le ijobelct ; et au moment où le jeune homme le lui présentait :
— ^ ous êtes noble, n'est-ce pas? lui dit-il.
La vue de la jeune personne qui venait d'entrer excita l'attention de Quentin bien plus vivement que les objets qu'elle apportait.
— Autant qu'on peut l'être quand on compte une p,énéalogîe de quinze i;énérations, repartit l'Keossais. Mais ne vous rjèncz pas pour cela, maître Pierre: je sais qu'il est du devoir des jeunes jjens d'assister les personnes plus ârjées.
— Excellente maxime! reprit le march.ind ; et il versa le contenu d'une aijjuicre dans le vase que lui tendait Quentin , sans manifester aucunement les scrupules que le jeune ijçntilhomme s'attendait peutêtre à réveiller.
— Que le diable emporte ce vieux bourgeois avec son impertinente familiarité! se dit encore Durward, il se fait servir par moi avec aussi peu de cérémonie que si j'étais un vilain do Glen-Isla.
Après avoir bu son eau, le marchand dit à son C(impa(;non :
— D'après le zèle avec lequel vous avez savouré le vin de Heaune, j'imaijine ([ue vous ne voudriez pas me faire rais<in avec un verre de celte boisson primitive; mais j'ai sur moi un élixir qui peut clian];ir l'eau de roche eu vin des premiers crus de France.
Kn disant ces mots, il tira de .son sein une ijraiule bourse de peau de loutre marine, et fit tomber une pluie de peliles pièces d'anieril dans le ijobelel, (|u'il remjilit plus i|u'à moitié.
— Quoi (|ue vous en disiez, reprit-il, vous devez des actions de grâces à saint .lulien et k saint Quentin votre patron, ,1e vous conseille de distribuer des aumônes en leur nom. Kcsicz dans cette hôtellerie pour y allendrc la visite de voire oncle le Balafré, qui sera relevé de f;arde dans l'apris-midi... Je lui ferai savoir que vous êtes ici, car j'ai afl'aire au château.
Quentin Durward allait refuser les largesses de son nouvel ami; mais maître Pierre fronça ses noirs sourcils, et se redressa avec une dignité i|u'il n'avait pas encore montrée.
— Pas de réplique, jeune homme, dit-il d'un Ion impérieux, faites ce (|u'on vous ordonne.
A ces mots, il quitta la salle en faisant signe à Quentin de ne pas le suivre.
Le jeune Ecossais demeura coufoudui il ne savait que penser. Sou
premier mouvement, bien naturel, mais un peu compromellant pour sa dignité, fut de jeter [un coup d'œil dans le gobelet d'argent. 11 s'assilra que ce vase contenait plus de cent pièces de monnaie, et f^uenlin n'en avait ]]eut-être jamais |iossédé vingt à la fois, ^lais son honneur de gentilhomme lui permettait-il d'accepter l'argent de ce riche plébéien? (hélait une ((ueslion embarrassante. Quoiqu'il fût nanti d'un bcui déjeuner, il ne lui restai! pas beaucouii d'ée(Uiomies pour retiiurucr à Dijon s'il se décidait à affronter le courroux du duc de ISourgogne, ou pour se lendre à S.iint-Quenlin s'il s'adressait au eonnétal)le de S.iint-Pol.
Il résolut de consulter son oncle, qui lui épargnerait peut-être un voyage en lui facilitant le moyen d'entrer au service du roi de France. En attendant, il mit l'argent dans sa gibecière de velours, et appela l'aubergiste pour luî restituer le gobelet d'an;ent, et l'interroger eu même teiups sur ce marchand non moins impérieux (|ue libéral.
Le maître du loi;is se luésenta; il se montra, sinon plus communicatif, du moins plus disposé à parler (ju'auparavant.
11 refusa ]iositivement de reprendre le gobelet.
— Il n'est pas <à moi, dit-il ; il appartenait à maître Pierre, qui vous l'a donné. J'ai bien à moi (|uatre hanaps iiui m'ont'élé légués par ma ffrand'mère, d'heureuse mémoire; mais ils ne ressemblent pas plus à celui que vous tenez qu'une tulijie à un navet. C'est une de ces fameuses coupes de Tours ciselées par Martin Dominique, artiste qui peut défier tous ceux de Paris.
— Dites-moi, je vous prie, interrompit Durward, quel est ce maître Pierre, (|ui fait de si beaux présents aux étrangers?
— Quel est ce maître Pierre? dit l'hôte laissant tomber lentement ses paroles comme s'il les eût distillées.
— Oui, reprit Durward avec vivacité; quel est ce maître Pierre? pourquoi prodigue-t-il ainsi ses dons? et quelle est cette esiièce de l)Oucher (]u'ila envoyé en avant commander le déjeuner?
■^ — ^la toi, messire, si vous voulez savoir ce que c'est que maître Pierre, allez le lui demander. Quanta son compère. Dieu vous garde de faire plus ample connaissance avec lui !
Luduwc Lesly le Bjlufro.
— Il y a là (|uel(|uc chose de mysiérieuv. Ce. maître Pierre m'a dit (|u'il était marchand.
— Puiscpi'il vous l'a dit, c'est i|ue c'est vrai, repartit l'-iubergiste.
— (Joe vciul-il?
— 'l'outes sortes di' marchandises. Il a établi ici des manufactures de soieries dont les produits rivaliscnl avci- les riches étoffes (|ue les ^éniliens apportent de l'iiule et de la Chine. Les allées de mûriers que vous avez dû voir en arrivant ont été plantées par les ordres de maître l'ierre pour nourrir des vers à soie.
— Et cette jeune personne (|ui a ajiporté les confitures, quelle estelle, mcui bon ami ?
— Ala locataire, messire; elle eslcliez moi avec sa tutrice, qui est, je crois, sa taule ou su cousine.
QUEJNTIN DLRWARD.
— Est-ce que vous avez l'iiabitudc d'employer vos locataires à se servir les uns les autres? car j'ai rcnianjué que maître Pierre n'a rien voulu prendre de votre main.
— Les gens riclies ont leurs fantaisies, dit l'aubergiste; mais ils sont à mênie de les payer. Ce n'est pas la première fois que maître Pierre a trouvé moyen de se faire servir par des gentilshommes.
Le jeune Ecossais se sentit otïensé de cette insinuation; mais il dissinifila son ressentiment.
— Pouvez-vous, dcmanda-t-il, me donner une chambre pour un on plusieurs jours?
■ — Certainement, répliqua l'aubergiste, pour tout le temps ijui vous conviendra.
— Me serat-il permis de présenter mes hommages aux dames auprès desquelles je vais loger?
— Je ne saurais le dire. Elles ne sortent pas, et ne reçoivent personne.
— A l'exception de maître Pierre, sans doute?
— Je n'ai pas la liberté de faire mention des exceptions, répondit l'aubergiste d'un ton ferme mais sans insolence.
Quentin avait une assez haute idée de son importance, quoiqu'il ne fût guère eu état de la soutenir. Mortifié par la réponse de l'auliergistc, il n'hésita pas à profiter d'un usage répandu ii celte époque.
— l'ortcz, dit-il, à ces dames un flacon de vcniat, offrez-leur mes respects, et dites-leur que Quentin Durward, de la maison deOlcn- Houlakin, honorable cavalier écossais, sollicite la permission de les voir.
Le messager s'éloigna, cl revint presque aussitôt. Ces dames remerciaient le gentilhomme écossais, refusaient la liqueur qu'il leur envoyait, et regrettaient de ne pouvoir recevoir sa visite.
Quentin se mordit les lèvres, et se versa un verre du vernat ijuc l'hôte avait replacé sur la table.
— Par la messe ! se dit-il , voilà un étrange pays ! les marchands , les artisans, y affectent les manières et la munificence des nobles; et de petites demoiselles en voyage , qui tiennent leur cour dans un cabarel, se donnent des airs de princesses déguisées! Mais je reverrai celte jeune fille aux yeux noirs, ou j'y perdrai mon nom !
Après avoir pris cette résolution, (hientin demanda à être conduit dans la chambre i|iii lui était destinée.
L'aubergiste lui fit monter un escalier en hélice, qui aboutissait à une galerie sur la(|uelle s'ouvraient plusieurs porles comme celles des cellules d'un couvent. Notre héros fut peu flatté de celte analogie, car il avait dans son enfance connu les ennuis de la vie mcuiastiqiic. L'Iiôle s'arrêta au bout de la i;aleric , choisit une clef dans le volumineux trousseau qu'il portail à sa ceinture, et introduisit l'étranger dans une chambre ronde. Elle était petite , mais propre et bien close. L'ordre régnait dans l'arrangement du lit, des meubles peu nombreux; c'était un diminutif de palais.
— J'espère, messire, dit l'aubergiste, que vous trouverez votre logement à votre goût. Je rae conforme toujours avec empressement aux désirs de maître Pierre.
— Heureux bain! s'écria Quenlin Durward, dès i[u'il fut seul, en faisant une gaïubadc : jamais homme n'a été plus réellement inondé des bienfaits de la fortune !
En disant ces mots, Quentin se mit à la fenêtre. La tourelle oii il se trouvait était en .saillie sur le principal <'orps de logis, lille dcuiuait sur le jardin de l'aubi'rge, au delà duquel on apercevait iju<'lc|iicsnns de ces mûriers que maître Pierre avait plantés pour ulimenter ses vers à soie.
A l'extrémité de la maison s'élevait une autre tourelle, oii s'ouvrait une fenêtre correspondant à celle de Quentin. Il serait difficile à un homme de trente ans plus vieux que notre héros de dire pour- (juoi celle localité l'intéressait plus que le riant jardin ou (jue les massifs de mûriers; cai', liélas! (|uaud on approche de la cinqiianlaiiie on regarde avec indifférence les petites croisées des tourelles. On y fait à |ieine attenlion à cet âge , même i|uand les jalousies sont à moitié ouvertes jiour laisser entrer l'air, et les rideaux à moitié fermés pour inlercepler les rayons du soleil. On ne nuiar(|uc pasmèiue qu'a l'un des côtés de l'embraBiirc est suspendu un liith en partie enveloppé d'un léger voile de soie verte. Mais ii l'âge hciireiiv de Diir- Vaid, de pareils incidents servent de point de dépari à mille conjectures mysiéricuses, à mille visi(Uis aériennes, dont l'homme mûr ne peut évorpier le souvenir sans sourire et sans soupirer.
On devine aisément <|ue notre ami Quenlin désirait acquérir de plus amples renseigncmenls sur la personne qui possédait le lutli cl le voile. Il voulait surtout savoir si ce n'était pas la jeune fille i|ui avait servi mailre Pierre. Eu conséquence, en homme exercé a prendre des oiseaux , il eut soin de ne pas montrer un visage qui aurait effarouché l'inconnue. Il se mit de côlé, derrière la jalousie : et ce fut grâce à ces précautions qu'il put voir un joli bras, blanc et potelé , s'emparer dir rinstriimcnl. Piientôl après, un eliaiil frappa ses oreilles.
La jeune fille chanta un de ces airs qui s'échapiiaicnl alors des lèvres des châtelaines en jirésencc des chevaliers et des troubadours. Les paroles n'étaient pas assez remar(|uabl(s pour nuire à la musi(|ue. Cl cellc-ti était trop simple pour faire oublier les paroles. Si la chan-
son avait été déclamée, si l'air avait été joué sans la chanson, ni l'un ni l'autre n'auraient été dignes d'attention. C'est donc uniquement par amour pour la vieille poésie (lue nous reproduisons des vers destinés à être chantés, et non à être lus ou récités :
Ah! comte Guy, voici l'heure arrivée!
Du firmament s éleijjnent les splendeurs; Sur l'Océan la brise s'est levée ; Les Heurs dans l'air exhdlent leurs o leurs. Après avoir chanté depuis l'aurore , L'oiseau se cache en son humlile réduit. Fleurs, brise, oiseau, tout présage la nuit; Mais, comte Guy, tu ne viens pas encore I
Le berger tient à la beauté rustique De doux profos sur le bord du chemin; Le cavalier, sur le balcon gothique , Chante ses feux, la guitare à la main. L'aslre d'amour, que l'univers adore, A scintillé dans les vapeurs du soir.
Grands et pelits , subissent son pouvoir; Mais, comte Guy, tu ne viens pas encore!
Quelle que soit l'opinion du lecteur sur celle ballade, elle produisit un grand effet sur Quentin. Elle était chantée d'une vois douce et harmonieuse, dont les accents se mêlaient aux brises (jui apportaient les parfums du jardin; la figure de la chanteuse était si peu distincte, que le mystère ajoutait à la fascination.
A la fin de l'air, le jeune homme, brûlant d'en voir davantage, ne put s'empêcher de se montrer. Son imprudence lui fut fatale; la fenêtre se ferma, et un épais rideau déroba à l'observateur l'intérieur de l'appartement.
Durward se repentit de sa précipitation ; mais il se flatta de l'espoir (|ue la joueuse de luth ne renoncerait pas au plaisir d'ouvrir sa fenêtre et de respirer un air pur, dans la seule intention de garder exclusivement pour elle les doux accords de son instrument et de sa voix. Un peu de vanité personnelle vint à l'appui de ces réflexions consolantes. (Quentin supposait qu'il y avait dans une des tourelles une charmante demoiselle aux cheveux noirs. Il ne pouvait se dissimuler que l'autre tourelle était occupée par un beau cavalier, jeune, ardent et aventureux. Or, les romans, cette école de la jeunesse, lui avaient appris que les jeunes filles, malgré leur réserve et leur timidité, ne dédaignaient pas tiuijours de s'intéresser à leurs voisins.
Pendant qu'il se livrait à ses rêveries, un garçon d'auberge vint lui annoncer qu'un cavalier l'attendait en bas pour lui parler.