CHAPITRE VI
Les Bohémiens.
L'éducation que Quentin Durward avait reçue n'était pas faite pour adoucir le cœur ou pour améliorer le moral. Pour lui coiiiiiie pour le reste de sa famille, le seul plaisir était la chasse, la seule ociiipation la guerre. Supporter le malhrur, venger les injures, châtier les barons (|ui avaient presqui- anéanti sa r;ice, tels étaient ses premiers devoirs. Toutefois l'esprit chevaleresc|iie et même une certaine
courtoisie i;rossière se mêlaient à ces passions haineuses | en
tempérer l'excès. On ne connaissait alors d'autre justice que la peine
QUENTIN nURWARD.
du talion, mais son application n'excluait pas des sentiments humains et gi'nrreux.
Les leçons du vieux moine, données pendant des jours de souffrance et d'adversité, avaient exercé sur le jeune Durward une influence qu'elles n'auraient pas eue peut-être dans une situation plus prospère. Le jeune liomiue avait pu se pénétrer de ce qu'il devait à ses semblables. Eu éi;ard à son éducation première, au préjujjé général (|ui existait en faveur de la vie des camps, à l'iijnorance de répo([ue, il était mieux disposé que la plupart de ses contemporains à comprendre les obligations q\ie sa condition lui imposait.
En réfléchissant à ce que lui avait dit son oncle, il éprouva de l'embarras et du désappoinleujent. 1! avait conçu de hautes espérances: car, à défaut de correspondance régulière, un pèlerin, un colporteur, un mendiant apportaient parfois à (ilen-lloulakin le nom de Ludovic Lesly. Tous vantaient son intrépidité, les succès qu'il avait obtenus dans maintes petites entreprises dont son uiaitre l'avait chargé. L'imagination de (Juenlin avait achevé le tableau à sa manière; il avait vu dans son oncle, dont les exploits i;agnaieut probablement à passer de bouche en bouche, un de ces chevaliers errants que célébraient les ménestrels, et (pii gagnaient, la lance au poing, des couronnes et des filles de roi. Il était forcé désormais de le placer beaucoup plus bas sur l'échelle de la chevalerie ; mais, sous l'empire de ses impressions premières, aveuglé par l'amour de la famille, plein de respect pour la mémoire de sa mère, il s'abusait sur le véritable caractère de ce soldat mercenaire, (|ui n'était ni audessus ni au-dessous des soudards de même espèce dont la présence ajoutait aux désordres de la France.
Sans être froidement cruel, le Balafré faisait peu de cas de la vie humaine; il était indifférent aux souIVrances de ses semblables, profondément ignorant, avide de butin, ]icu scrupuleux sur les moyens de s'en procurer, prodigue du fruit de ses rapines ([uaïul il s'agissait de satisfaire ses passiiuis. L'habitude de s'occuper exclusivement de ses besoins et de ses intérêts en avait fait un des êtres les plus égoïstes du monde. Rarement, comme le lecteur a pu le remarquer, il examinait une alVaire sans la rapporter à lui-même, sans la traiter comme la sienne propre, mais nullement par excès de sympathie pour l'individu (|u'clle concernait.
Ajoutons que ses pensées, ses es])érances, ses vœux s'étaient graduellement concentrés dans le cercle borné de ses devoirs et de ses plaisirs, et qu'il n'était plus, comme dans sa jeunesse, animé du désir ardent de se signaler par les armes. (J'élait en somme un soldat consommé, endurci, personnel, à idées étroites. Il s'ac(iuittait de ses fonctions avec une énergique activité; mais hors de leurs limites il n'admettait guère d'antres obligations que les pratii|ucs d'une X'ague dévotion, entremêlées parfois de débauches que partageait son confesseur le père Boniface.
Si les facultés de Lesly avaient été plus développées, il aurait été sans doute promu à (|uelque poste important. Sa valeur et sa fnlélité étaient appréciées par Louis \1, (|ui connaissait personnellement tous les soldats de sa garde; et puis l'Écossais avait eu le tact de comprendre et l'adresse de flatter l'humeur bizarre de son maître. Toutefois il n'avait pas assez, de capaeité pour monter à un rang supérieur, et,(|uoi(|ue honoré maintes fois du sourire et desfaveurs du monarque, il restait simple garde du corps.
Sans trop se rendre compte du caractère de son oncle, Ouenlin avait été cho(|ué du peu d'émotion (|ue lui avait causée la destruction pres(pie totale de la famille; il ne put s'empêcher d'être ég'aicment surpris (|u'un aussi proche ))arent ne lui eût pas offert sa bourse, «ju'il eût été dans la nécessité de lui deuiaïuler sans la générosité de iiiaitrc Lierre. Pourtant il ne rendait pas justice à son oncle en attribuant ce manque d'attention à l'avarice. IN'ayant pas besoin d'argent en ce mouient, le Balafré n'avait pas eu 1 idée ipie sou neveu put être dans la gène; autrement, rei;ardant le fils de sa sfriir comme une partie de lui même, il aurait montré envers le parent vivant la même libéralité qu'à l'égard des ])arents trépassés. Sa négligence, (|iicl qu'en fut le motif, déplaisait au jeune Durward, ipii se repentit jibis (l'une fois tic n'avoir pas pris du service auprès du duc de l'ioiirgogiie avant de se disputer avec le forestier.
— (Judi qu'il me fût advenu, se disail-il , j'aurais été soutenu par l'idée qu'en dernier ressort je pouvais m'adresser ;i mon oncle. Maintenant je l'ai vu, et malheureusement j'ai trouvé plus d'assislance dans un négociant étrangi;r que dans un cavalier, un compatriote, un frère de ma mère! On serait tenté de croire que la blessure (|ui l'a défiguré a épuisé toutes les gouttes de sang noble qu'il avait dans ses veines.
Durward regrettait de n'avoir pas trouvé l'occasion de parler de maitre Lierre au Balafré, qui aur.iit pu lui donner de plus amples renseignements sur ce piMsoniiage ; mais les ipicslituis de l'oncle s'étaient prccipitaïuiiieiit succéilé, et le boiiriloii de Sainl-lVLirliii de 'J'oiirs avait hriisqueiueiit mis hii :i la conférence.
— (^e vieill.ird, pensa (Jiientin, a l'air minahle cl bourru, l'esprit caustique, la parole acerbe, mais il se cciiiduil lui homme gi'nércux, et un inciiiiiiii comme lui est préférable à un luicle indinéient. Le proverbe écossais a raison : « Mieux vaut bon étranger (|ue parent étranger. » .le retrouverai ce maitre Lierre, ce qui ne sera pas difli-
cile s'il est aussi riche ipie mon hôte le prétend : il me donnera de bons conseils (loiir ma gouverne; et dans le cas où il irait en tournée, comme la plupart de ses confrères, peut-être gagnerais-jc autant à l'accompagner (pi'à m'enrôler dans cette garde écossaise.
A la hn de ce monologue, il vint à Quentin une de ces pensées (jiii partent des secrets replis du cœur, oii se cachent tant de choses (loiit riioinme n'a pas conscience, ou ipTil ne s'avoue pas volontiers : il songea que la dame de la tourelle, avec son voile et son luth, serait peut-être du voyage.
Peiidaiil (|iie le jeune Écossais faisait ces réflexions, il aperçut deux graves bourgeois qui semblaient être de la ville de Tours.
— l'oiirriez-voiis m'indiquer la maison de maitre Lierre? leur dil-il en ùtant son bonnet avec le respect dû ]iar la jeunesse ;i l'âge inùr.
— La maison de qui, beau hls' dit rmi des bourgeois.
— De maître Lierre, le grand marchand de soie, ipiia fait planter tous les mûriers que vous voyez là-bas.
— .leuiie lioiume, dit le boiii'geois qui était le plus près de Quentin, vous commencez trop tôt un sot métier.
— Et vous avez tort , ajouta raiitre, de nous adresser vos folies. Le syndic de Tours n'est pas habitué à être ainsi bafoué par les mauvais plaisants étrangers.
Quentin fut si surpris du mécontentement qu'excitait chez deux citoyens si convenables en ajipa renée une (piestion simple et civile, qu'il oublia de leur demander compte de la grossièreté de leur réponse. Il les suivit des yeux d'un air ébahi pendant qu'ils s'éloignaient à pas pressés en retournant souvent la tête pour le regarder, comme s'ils eussent désiré se débarrasser de lui le plus tôt possible.
Il rencontra ensuite des vignerons, auxquels il adressa la même question.
— De quel maître Pierre parlez-vous.' lui répondit-on; est-ce de maitre Pierre le pédagogue ? de maitre Pierre le charpentier? de maître Pierre le bedeau?
On lui cita encore une demi-douzaine de maîtres Pierre; mais aucun ne répondait au signalement de celui qu'il cherchait. Les passants finirent pas l'accuser de se moquer d'eux, et menacèrent de le battre pour le punir de son impertinence.
— Eh! laissez-le, dit le plus âgé, qui paraissait avoir quelque influence sur ses camarades , ne voyez-vous pas à ses propos et à son bonnet de fou que c'est un de ces charlatans i|ui nous viennent de l'étranger? On les appelle magiciens, sorciers, jongleurs, et l'on ne saurait nombrer les tours qu'ils jouent. On m'en a cité un (|ui donna un liard pour manger du raisin tout son soûl dans la vigne d'un pauvre homme, et (|ui en mangea la charge d'un tombereau sans défaire un seul bouton de son pourpoint. Laissez-le donc en ])aix; qu'il passe son chemin, et suivons le nôtre. Allez-vous-en tranquillement, Laini, de peur d'algarade ; parlez, au nom de Dieu , de Notre-Dame de Marmoutiers, et de saint Martin de Tours , et ne nous importunez plus de votre maître Pierre, qui pourrait bien être le diable en personne.
L'Ecossais, n'ayant pas la force de son côté, jugea prudent de continuer sa route sans répliquer. Les paysans, qui avaient reculé d'horreur en entendant parler de ses prétendus talents en sorcellerie , se rassurèrent dès qu'il fut loin. Ils raceablèrenl de malédictions, ([ui furent le prélude d'une grêle de pierres; mais la distance était trop grande pour(|u'ils atteignissent l'objet de leur antipathie.
— Ou je suis ensorcelé moi-même, se dit <^)ueiitiii, ou les Tourangeaux senties plus stiipidcs, les plus hrutaiix, les plui inhospitaliers de tous les p.iysans français.
La scène ipii s'ollVit à ses yeux n'était pas propre à diminuer ictle opinion.
Sur une émiiience qui dominait les flots rapides du Cher, se triuivaieiit trois gros châtaigniers ijroupt's eu épais massif au b(trd du sentier ipi'il sui\.nt. t.hiatre ou ciiii| paysans, immobiles, la tête renversée, sciiihlaiciit l'ner les Nciiv sur un <d)jet caché cuire les branches d'un de ces arbres. Les méditatiins du jeune âge (uit rarement assez de pi'ofoiuleiir pour ne ]>as être troublées par le moindre iiiouvemenl dv curiosité, comme le sont les eau\ caliiics d'un étang par le moindre caillou qu'on y laisse toiuher. Queiiliii h.ita le pas, gravit la côte, et arriva à temps par assister à l'aiïrcux sprctaile (|ui ea|ilivait l'altention des paysans, (^'étail celui d'un liomiue siis|ii'udii à une branche, et se tordant dans les dernières cinivulsions de l'agiiiiie.
— Pounpioi ne coii]iez-vous pas la corde:' dit le jeune ICeossais toujours aussi prompt à secourir l'infortune (pi'à défenilrc son honneur.
Lu des paysans, pâle comme un mort, le regardant avec îles yeux oii la terreur régnait sans |iartai;e , lui montra une fleur de lis grossièrement lailli'c dans l'écorcedii ehàlaigiiier. Salis examiner l'importance de ces\iul)ole, le jeune Diirwaril monta sur l'arbre avec la légèreté d'une once, tira de sa gibecii're siui couteau écossais sans chariiii're , son hdèle skeiiedii.
— Tendez les bras pour receveur le corps! cria t-il , et il coupa la corde moins d'une luiuiite aiuis avoir compris (|ii'il y avait urgence.
Les assistants secondi'rent mal son humanité. Loin de lui prêter leur concours, ils parurent épouvantés de son audace , et prirent la fuite d'un commun accord, craignant d'être considérés comme coni-
QUENTIN DURWARD
plices d'une pareille témérité. Le corps, que personne ne reçut, tomba lourdement à terre, et Quentin, descendu de son arbre, reconnut avec douleur '|uc la dernière étincelle de vie s'était éteinte. Il n'en prodiijua pas moins ses soins «u pendu; il lui ôta du cou la corde fatale, lui déboutonna son pourpoint, lui jeta de l'eau sur la ligure, et eut recours à tous les remèdes usités en cas d'asphyxie.
Tandis qu'il se livrait à celte pieuse occupation, des voix sauvages qui parlaient une langue inconnue se tirent entendre autour de lui. 11 avait a peine eu le temps de se retourner, ([uand il se vit environné de plusieurs lioiumes et femmes d'un aspect bizarre. L'n de ces étrangers le saisit rudement ]iar les bras ; un autre lui mit un couteau sur la ijorge, en disant en mauvais français:
— l'aie esclave d'Eblis! tu dépouilles donc celui que lu as tué? Mais nous te tuerons, et tu nous le payeras!
A ces mots, des couteaux se levèrent de toutes parts sur Quentin; et les hommes de la bande, semblables ii des loups prêts à fondre sur leur proie, lui montrèrent des ligures grimaçantes et convulsivement agitées.
La présence d'esprit et le courage du jeune Ecossais ne furent pas ébranlés.
— Que voulez- vous dire, mes maîtres? s'écria-t-il. Si ce malheureux était votre ami, vous devriez me savoir gré de l'avoir dépendu par piire charité, et vous feriez mieux d'essayer de le rendre ;i la vie que de malmener un étranger qui n'a eu que de bonnes intentions.
Cependant les femmes s'étaient emparées du cadavre, et continuaient les essais de résurrection que Durward avait commencés ; mais avec aussi peu de succès. Henonçanl à d'infructueux efforts, elles s'abandonnèrent à toutes les démonstrations de douleur en usage parmi les Orientaux. Elles poussèrent des gémissements ]dainlifs en arrachant leurs longs cheveux noirs. En même temps , les hommes déchiraient leurs habits et se couvraient la tète de poussière. Ils furent tellement absorbés par leurs rites funéraires, qu'ils ne firent plu's attention à Durxiard, dont ils avaient probablement reconnu l'innocence. 11 eût agi prudemment <ii se sé|)arant de ces barbares; mais il avait été accoutumé a mépriser le danger, et il était retenu par l'ardente curiosité de la jeunesse.
Dans cette bande étrange, les individus des deux sescs étaient coiffés de turbans ou de bonnets plus semblables à la loque écossaise qu'aux chapeaux français. Leur teint était ]ires(|ue aussi noir que celui des Africains. Quehpies hommes avaient la barbe noire et frisée; un ou deux, qui avaient l'air di' chefs, |iortaient aux oreilles et autour du cou d'i'tiiicelaiits colilichets d'argent. Ils se paraient aussi d'écharpes voyantes de couleur jaune, écarlate ouvert clair; mais ils avaient les jambes nues, et la troupe entière offrait un aspect de misère el de iualpro|ucté. Durward ne leur vit pas d'autres armes que les longs coutelas dont ils venaient de le menacer, i n jeune homme à la physionomie expressive était le seul i|ui eût un sabre moresque, court et recourbé. 11 mollirait dans l'expression de sa douleur plus d'extravagance que ses eomp;iguons, el, mêlant des cris de vengeance ii ses plaintes, il portait souvcnl la main à la garde de son sabre.
Jamais (Jiicnlin n'avait vu d'êtres aussi sin(;uliers (|ue ce groupe de yileureiirs en désordre. U se figura (|u'il avait devant les yeu\ une bande de Sarrasins , de ces chiens de païens qui , s'il fallait en croire les romans, combattaient sans relâche les preux chevaliers et les rois chrétiens. Il allait fuir celle société suspecte, quand il entendit un galop de chevaux. C'était un détacheiiieut de soldats fiançais (|ui chargeait les |irélendus Sarrasins pendant (|ue ceux-ci eiii|iortaient sur leurs épaules le cadavre de leur camarade.
Cette apparition soudaine changea en cris de terreur irréguliers les lamentations mesurées du cortège funèbre. Le corps fut abandonné; ceux (|ui renvironnaieiil s'écliappèrent en toute hâte, en passant sous le ventre des chevaux.
— Sus, sus à ces maudits voleurs! iriaiml les gens d'ariiies la lance en arrcl : i|u'on les lue comme des loups! qu'on les enchainc comme des bêtes fauves!
Ces clameurs étaient accompagnées d'actes de violence; mais les fuyards étaient si alertes, et le sol hérissé de broussailles élail si défavorable il la cavalerie, (|u'oii n'en renversa que deux, qui furent faits prisonniers. L'un était le jeune hommi' au sicbre moresque. Quentin, que la fortune semblait prendre pour jouet de ses caprices, fut appréhendé an corps par les soldats, malgré ses représentations. Ils le lièrent avec um- corde, el la <lc\lérité iju'ils apportèrent dans celte opération alleslait (|ii'ils n'élaient pas il leur début.
Quentin implora d'un regard iiiipiict l'assistance du cliil du délachcincnl ; c'était le sombre el tacùlurne compaipion de maiire l'ierre.
Le jeune homme devait-il s'en applaudir ou s'en alarmer?
Quel que fût le crime des prétendus Sarrasins, cet oOicier savait, d'après ce qui s'était passé le malin, (|ue Durward n'av.iit aucune relation avec eux; mais, d'un autre cdié, serait-ce un juge impartial, on un témoin h décliari'i! empressé? (Juenlin était-il sûr d'améliorer sa position en s'adrcssaiit direclcment il lui ?
Il n'eut pas le temps d'hésiter.
— l' rois-Echelles el l'élit • André, cria l'officier sinistre, ces cliAtaigniers conviennenl ii merveille! .l'apprendrai il ces mécréants, h
ces maudits sorciers, à s'opposer à l'exécution des arrêts de la justice royale. !\Iettez pied ii terre, mes enfants, et faites vite votre devoir.
Trois-Ecbelles et Petit-André obéirent. Ils prirent chacun un paquet de cordes placé entre la croupière et le pommeau de la selle, et dont chaque bout formait un licou terminé par le nœud fatal.
Le sang se glaça dans les veines de Quentin rpiand il vil qu'on choisissait trois cordes, et (|u'on s'apprêtait à lui en passer une au cou. Il appela ;i haute voix l'officier, lui parla de leur rencontre du malin , réclama les droits qu'avait un Ecossais libre dans un pays allié, el nia toute participation aux méfaits des inconnus parmi lesquels on l'avait trouvé.
L'officier daigna à peine regarder celui qui l'apostrophait, et n'eut pas l'air de se souvenir de l'avoir vu aniérieuremenl. Seulement il se tourna vers (|ueh|iies paysans (|iii s'avançaient soit par curiosité , soit pour rendre témoignage contre les prévenus.
■ — Ce jeune homme, dit-il brusquement, élait-il avec les bohémiens ?
— Oui, monsieur, répondit un des vilains, c'est lui (|ui a eu l'infamie de couper la corde, de dépendre le scélérat (|ue la justice de Sa ^lajesté avait si sagement condamné.
— .le jurerais par Dieu et saint Martin de Tours, dit un autre, qu'il faisait partie de la bande quand elle a pillé notre métairie.
— Mais, mon piue, dit un enfant, le chef des voleurs était noir, il avait des cheveux noirs et bouclés : celui-ci est blanc, il a de longs cheveux blonds.
— Sans doute , mon fils , répondit le paysan , on peut ajouter que notre voleur avait un habit vert et ipie celui-ci en a un gris ; mais Sa Seigneurie le prévôt sait que ces gens-lii changent de peau comme de pourpoint, et je persiste ;i dire ([iie c'est le même.
— Il suffit ([lie vous l'ayez vu entraver le cours de la justice royale en essayant de sauver un supplicié. Trois - Echelles , Petit- André, hâtez-vous!
— Arrête/., messire ! s'écria le jeune homme au désespoir : écoutez-moi; ne faites pas mourir un innocent! il vous serait demandé compte de mon sang par mes compatriotes en ce monde , et par la jiislice divine dans le monde ii venir.
J'accepte la responsabilité de mes actes, dit froidement le prévôt. Et de la main gauche il fit signe aux bourreaux; puis, avec un sourire de malice triomphante, il toucha de l'index son bras droit, qui reposait sur une écharpe , endommagé sans doute par le coup que (Jueulin lui avait appliqué dans la matinée.
— iMisérable! esprit vindicalif ! reprit (^hienlin persuadé que la vengeance personnelle était le seul mobile de la rigueur de cet homme, et qu'il n'avait point de merci à attendre de lui.
— Ce pauvre jeune homme est en délire, dit le prévôt : donnelui 1111 mol de consolation avant qu'il saule le pas. Trois- Echelles ! tu peu\, en pareil cas, tenir lieu (le confesseur. Emploie une minute à l'exhorter et une autre ii l'expédier. Il faut (|uc je continue ma ronde; gens d'armes, suivez-moi !
Le prévôt s'éloigna escorté de ses gardes, à l'exception de deux ou trois (|iii restèrent pour aider il rexéciilion.
Le malheureux jeune lioiuuie ]irouiena autour de lui des yeux hagards, el il crut sentir s'évanouir ses dernières chances de salut à mesure ipie le bruil des p.is s'affaiblissait. Maigri' son désespoir, il fut frappé de la stoVi|ue indifférence de ses coiii|)a[siioiis d'infortune. Us avaieii d'abord donné des signes d'effroi et cherché à fuir; mais maintenant qu'ils étaient garrottes, voués il une mort inévitable, ils l'altendaienl avec le calme le jilus cnin|ilet. L'approche du supplice diuiiialt peut-être une teinte jilu, jauuàlre il leurs joues basanées, mais il n'agitait point leurs traits et n'èleigiuiit point l'austère fierté de leurs regards. C'étaient comme des renards (|ui, après avoir épuisé toutes leurs ressources pour échapper aux chasseurs, meurent avec un morne courage, (|ue ne déploient pas les loups , les ours et autres animaux ]ilus foriuiiiablcs.
Les deux bobémiens regardaient sans sourciller les bourreaux, qui, m.ilgré les recommandations de leur maître, proeédaieiil avec lenteur, ]irobablemeiil parce (|ii'ii force (riiabilude , ils prenaient une sorte de pl.iisir à raceoiuplissemeut de leur horrible tâche. Nous consacrerons (piebpies instants il les dépeindre; car sous une tyrannie, moiiar( liiipie ou populaire, l'exécuteur des hautes teuvres est un persiuinagc important.
Il y avait entre ces deux fonctionnaires un partait contraste au moral el au physique : Louis XI les avait siiriiommés Déiuocrite et Heraclite; le grand prévôt les appelait .leau (|iii pleure et Jean (pii rit.
Trois l'.chelles élail (;rnnd, mince, d'une plnsionouiie repoussante. Il avait l'air grave el com])assé; il son cou pendait un long rosaire, 'pie par une pieuse atteiilioii il mettait ordinaireiueiil ii la ilisposition de ses patients. Il avait sans cesse ii la bouche des sentences Latines sur !(■ néant cl la vanité de la vie humaine; il aurait pu réunir l(!s fonctions de cnnfessenr et celles ib; boiirrenu, si un semblable cumul eïit été selon les règles.
Petit-André, an contraire, avait la mine joyeuse, l'allure vive, la lailli! peu élevée, les formes rondes. Il s'aeipiittait de sa besoipie comme de l'occupalion la plus divc-rlissante du monde. On aurait dit
QUENTIN DUIWVARO.
qu'il avait une véritable tendresse pour ses victimes. Il leur parlait toujours en termes afTcctucux : c'i'taieiit ses pauvres amis, ses clières belles, ses compères, ses bons vieux, selon leur sexe ou leur â(;e. Pendant ([ue Trois-Kchclles leur iuspirail des réflexions pliilosoplii- ([ucs on reliijieuscs sur la vie future, l'elil- Viulré les éijayait de ses (|ui)libels, tàcluint de les convaincre (pie le passajjc d'un monde dans l'antre était une li:ii;alellc, une pure plaisanterie indirjne de l'attention (l'on liomuie sérieux.
Hlali;ré la variété de leurs talents si rare dans leur profession , ces deux excellents hommes étaient, nous ijinorons ponr(|uoi, les plus délestés de tous les exécuteurs passés et ])résents. l",tait-ce le grave et patliéli(|ue Trnis-Kchelles, était-ce le jovial Petit-André qui excitait le |iliis de terreur et d'aversion? La question restait iiulécise; mais ce (|u'il y avait de certain c'était qu'ils en amassaient plus sur leur tète que tous les bourreaux de France, ii l'exception peut-être de leur maître, le grand prévôt Tristan rKrmite, ou de son maitre Louis XI.
Ce n'est pas à Quentin qu'il faut attribuer ces réflexions : la vie, la mort, le temps, l'éternité passaient devant ses yeux : perspective accablante, qui révoltait la faiblesse humaine en dépit des efforts contraires de l'orgueil humain. Il invoqua le Dieu de ses pères, et ses souvenirs se reportèrent à la petite chapelle délabrée oîi reposait presque toute sa famille.
— Nos ennemis féodaux, pensait-il, ont donné à mes parents un tombeau sur le sol natal, et il faut que je serve de pâture aux vautours et aux corbeaux d'une terre étrangère comme un félon excommunié !
Et des pleurs involontaires s'échappèrent de ses yeux.
— Fort bien, dit gravement Trois-Echelles en lui touchant l'épaule; vous voilà en bonnes dispositions pour mourir, licali (pii in Domino moriunhir! Heureuse l'âme qui sort du corps au nu)meiil oii il avait la larme à l'œil !
Petit-.^ndré frappa sur l'autre épaule de Quentin.
— Courage, mon beau-t'ilsl lui cria-t-il. Puisqu'il faut entrer en danse, ouvrez gaiement le bal; les rebecs sont d'accord.
Et pour donner plus de sel à sa plaisanterie, il pinça la corde qu'il tenait it la main.
Le jeune homme promena de l'un à l'autre des regards de détresse. Ils complétèrent leurs exhortations en le poussant doucement vers l'arbre fatal.
— lion courage! lui dirent-ils : ce sera bientôt fait.
Dans cette extrémité, Quentin, cherchant des yeux du secours, s'écria : — Y a-t-il ici un bon chrétien qui veuille aller dire à Ludovic Lesly, de la garde écossaise, surnommé le Halafré, qu'on assassine lâchement son neveu?
Ces mots furent prononcés it propos. Un archer de lu garde écossaise, attiré par les jiréparatifs de l'exécution, faisait partie d'un petit groupe de curieux.
— Prenez garde! dit-il aux bourreaux ! si Ce jeune homme est Ecossais, je ne le laisserai pas traiter ignominieusement.
— Le ciel nous en préserve, seigneur cavalier! dit Trols-Echelles; mais nous devons obéir à nos ordres.
Et il tira Durxvard par un bras.
— Le plus court clicmiu est toujours le meilleur, dit Petit-André. Et il tira Durward par l'autre bras.
Mais ( Uicutin avait entendu des |)aroles d'encouragement. U.-.ssemblant toutes ses forces, il renversa brus(|ucment les représentants des rigueurs de la loi et, les bras encore liés , courut vers l'arcbcr de la garde.
— Soutenez-moi, mon compatriote, lui dit-il en écossais, pour l'amour de l'Ecosse et de saint André! Je suis innocent, je suis de votre pays. IJéfeiulez-nuji , sur votre part do snlut !
— Par saint André! s'écria l'archer, ils me passeront sur le corps avant de vous atteindre!
Et il tira son épée.
— Coupe/, mes liens, mon compatriote, dit (^liicntin, et je ferai quelque cliose |)iHir moi.
L'archer tranelia les cordes, et le captif délivré, sautant brusquement sur un des gardes du prévôt, lui arracha sa hallebarde.
— Et maintenant, dit-il, approchez si vous l'osez! Les deux exécuteurs se parlèrent à l'oreille.
— Cours après le grand prévôt, dit Trois-Echelles; je vais tâcher de les retenir ici... Siiblats de la garde du prévôt, aux armes!
Petit-André monta à cheval et disparut. Les gens d'.irmes du prévôt mirent tant d'empressement il se ranger en bataille, que dans leur désordre ils laissèrent échapper les deux bohémiens prisonniers. Peiit-clie ne se souciaient-ils pas d'arrêter ces pauvres diables; ils s'étaient récemment repus du sang de pareils misérables, et comme d'antres liètes féroces, ii hi suite d'une longue curée, ils se triiiivaieut rassasiés (!<■ carnage. Us se disculpi'reni de leur inaltentiiui en alléguant (|u'ils devaient veiller imniediateiiienl ;i la sl^l•elé de Trnis- Eclielles.
Il existait entre les archers écossais et les gardes de la prévôté une jalousie qui amenait parfois des (|iierelles.
— Si c'est votre bon plaisir, dit un de ces derniers à Trois-Echelles, nous viendrons bien à bout de ces fiers Ecossais.
Le prudent fonctionnaire lui ht signe de demeurer en paix, et s'adressant à l'archer :
— iVIessire, lui dit-il ptdimeiit, vous insultez le grand prévôt en arrêtant le cours de la justice, que Sa îVIajesté lui a dûment conféré. ^ dus attentez à mes droits en m'enlcvant un criminel. De plus, par une bienveillance mal-entendue, vous nuisez a ce jeune homme, qui aura cinquante occasions de se faire pendre sans être aussi convenablement préparé qu'il l'était avant votre fâcheuse intervention.
— Eh bien! dit l'archer en souriant, si mon jeune eomi)atriole est d'avis que je lui ai nui, je n'Iiésite pas a le remettre entre vos mains.
— Non, niin , pour l'amour de Dieu! s'écria Quentin, tranchezmoi plutôt la tète avec votre épée; mieux vaut mourir en gentilhomme que des mains de ce mécréant!
— (>iiel délire! dit l'exécuteur. Hélas! comme nos meilleures résolutions passent vite ! 11 n'y a qu'un instant il était disposé à une pieuse hn, et le voilà (|iii outrai;e les autorités!
— A oyons, reprit l'archer, qu'a fait ce jeune homme?
— -Il a osé dépendre le cadavre d'un criminel, lorsque j'avais de ma propre main gravé sur l'arbre une fleur de lis.
— Qu'est-ce ii dire, jeune homme :' Comment se fait-il que vous ayez commis un jiareil délit?
— Je désire votre protection, répondit Durward, et je vais vous faire un aveu ;iussi sinci'ie ([uc si j'étais à confesse. J'ai vu un homme qui se débattait eu haut de l'arlire, et je l'ai dépendu iiar pure humanité; je ne me suis pas plus occupé de fleur de lis que de fleur de giroflée, et je n'ai pas jiliis eu l'intention d'offenser le roi de France que notre saint-père le p:ipe !
— Eh! dit l'archer, pourquoi vous êtes-vous inquiété de ce corps? Partout oii p.isse monsieur, vous verrez des gens pendre par grappes a tous les arbres, et vous aurez une rude besogne en ce Jiays si vous allez glaner après le bourreau, (juoi (|ii'il en soit, je n'abandonnerai pas la cause d'un compatriote... Ecoutez, maître des hautes œuvres, vous voyez qu'il y a là un malentendu. 11 faut avoir pitié d'un aussi jeune voyageur; il n'a pas été habitué en Ecosse aux allures un peu vives de votre maitre et aux vôtres.
— Elles sont ce qu'elles doivent être, seigneur archer, dit Petit- André, qui revenait en ce moment. Tiens bon. Trois- Echelles! Voici le grand prévôt; nous allons voir s'il sera content qu'on lui ôte sa besogne des mains avant qu'elle soit achevée.
— Et voici quelques-uns de mes camarades qui arrivent à pro]ios, dit l'archer.
En effet, pendant que le prévôt Tristan gravissait avec son escorte un côté de l'éminence, quatre ou cinci archers écossais venaient de l'autre, ayant à leur tète le halafré.
En cette circonstance critique, Lesly ne montra pas pour son neveu l'indilTérence dont celui-ci l'accusait au fond du cœur. En voyant son camarade et Durviard sur la défensive, il s'écria :
— -Merci, Cunningham ! Alessieurs mes camarades, prêtez -moi main-forte; il s'agit de mon neveu, d'un gentilhomme écossais! Lindsay, (julhrie, Tyrie, flambcrge au vent !
Tout présageait un combat sanglant entre les deux partis. Les gens du prévôt avaient l'avantage du nombre; mais la siipérioriti' des armes des Ecossais égalisait les chances de succès. Tristan, redoutant l'issue de la lutte, et prévoyant qu'elle déplairait au roi, fit signe à ses satellites de s'abstenir de toute violence, et s'adressant ail Balafré :
— l'ouic|ii()i, dit-il, vous qui êtes de la garde du roi, vous opposezvous à l'exécutiiui d'un (•riiiiinel '
— Je le nie! répliiiua le lîalafré. Par saint Martin ! il y a, je crois, quelque dilfércnce entre l'exécution d'un criminel et le meurtre de mon neveu.
— Notre neveu peut être criminel comme un autre, messire; tout étranger (|ui vient en France est soumis aux lois françaises.
— Sans doute; mais nous avons nos privilèges, nous autres archers écossais. N'est-ce pas, mes amis?
— Oui, nui, nos privilèges! s'écrièrent tous les archers ,'i la fois. Vive le roi Louis! vive le brave lialafré! vive la garde écossaise! mort à ipii voudrait enfreindre nos privilèges!
— Ecoulez la raison, messieurs, dit le grand prévôt, songez îi ma qualité!
— Nous n'avons rien a démêler avec vous, dit Cunningham. N'ous n'écouteriins (pie nos nfliciers. Nous serons jugés par le roi ou par notre caiiitaine en l'absence de monseigneur le grand connétable.
— El nous ne serons pendus par pers(uine, ajouta Lindsay, excepté par Sandie \\ ilsoii, le vii'ux maitre des liantes (cuvres de notre corps.
— Tolérer d'autres manii'ies d'agir, dit Lesly, ce serait positivement friister .Sandie, le plus honnête lionimc ipii ait jamais dressé une piitenee. l'cuir ma part, si je devais être pendu, lui seul me serrerait le silllet.
— Mais, reprit Tristan, ce jeune gars n'appartient pas a votre corps, et ne saurait i>artager ce ([ne vous appelez vos privilèges.
QUENTIN DURWARD
— Ce que nous appelons nos privilèges mérite ce nom, dit Cunninpjliam.
— Nous ne souffrirons pas qu'on les mette en question! s'écrièrent tous les archers.
— Vous êtes fous, mes maîtres, ilit Tristan, personne ne songe à vous disputer vos privilèges; mais ce jeune homme n'est pas des vôtres.
— C'est mon neveu, dit le Balafré d'un air triomphant.
— Mais il n'est pas archer de la garde, à ce qu'il me semble? repartit Tristan l'Ermite.
Les archers se regardèrent avec irrésolution.
Le grand prévôt a souri en nous quittant, et c'est signe qu'il pensait à mal.
— Je le brave, dit Cunningham, auquel ces derniers mots s'adressaient, nous ne sommes pas du gibier pour ses lacs. IMais lu devrais compter l'afl'aire à Olivier le Diable, cpii s'est toujours montré favorable à la garde écossaise et qui verra le père Louis demain matin, en le rasant, avant le grand prévôt.
— Par malheur, dit le lialafré, on ne doit jamais se présenter à Olivier les mains vides, et je suis à nu comme le bouleau en décembre.
— Nous le sommes tous; mais pour une fois Olivier se contentera de notre parole. Au prochain jour de paye, nous aurons une somme ronde à toucher; et si Olivier compte en avoir sa part, le jour de paye n'en arrivera que plus tôt.
— Et', maintenant, au château! dit le Balafré. Pendant la roule mon neveu nous racontera comment il s'est mis à dos le grand prévôt, afin que nous posions les bases de notre rapport à Crawford et à Olivier.