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CHAPITRE VII

L'Eniùlcment.

(,)nentin prit le cheval d'un varlet, et s'avança d'un bon pas vers le cliàleau du l'iessis eu compagnie de ses belliqueux compatriotes. 11 était donc, (|uoi(|ue malgré lui, sur le point de devenir habitant de cette sombre forteresse dont les dehors l'avaient frappé de surprise dans la matinée.

En réponse aux questions réitérées de son oncle, il fit un récit circonstancié de sa périlleuse aventure; el bien (|u'il n'y vit rien que de dramali(|ue, elle excita une hilarité générale.

— Pourlaiil, dit son oncle, ce n'est pas une bonne plaisanterie. Pourquoi diable cet étourdi s'occupait-il du corps d'un mécréant, d'un juif, d'un maure, d'un païen?

— Tendez les bras pour recevoir le cor[ s cria t il , et il coupa la corde moins d'une minute après avoir compris qu'il y avait urgence.

— Courage, camarades !. murmura Cunningham ; dites qu'il est enrôlé!

— Par saint Martin, vous avez raison! répondit Lesly; puis, élevant la voix, il assura (|u'il avait le matin même enrôlé sou neveu.

L'effet de cette déclaration fut décisif.

— 11 suffit, messieurs, dit Tristan, ([ui savait combien le roi appréhenilait de voir la désaffection se glisser dans sa garilc; comme vous le dites, vous connaissez vos |)riviléges, et il est (le mou devoir d'éviter autant (|ue possible toute discussion avec vous. Mais je porterai cctti' affaii<' devant le roi; et je vous prie de remarquer qu'en prenant ce parti, je me relâche trop peut-être de la sévérité que mes fonctions lu'inipiiseiit.

A ces mots, il donna à sa troupe le signal du départ pendant (|ue les archers, se fornianl eu conseil, examinaient ce qu'ils avaient à faire.

— Il faut d'abord rendre compte à lord (j-awford, notre capitaine, et faire mettre sur nos rôles le nom du jeune hoiiiiiie.

— Mais, dit (^)uentiii avec liésilaliiui, je lie suis ]ias encore décidé, mes dignes amis et sauveurs, à prendre du service |)ariiii vous.

— Alors décide-toi à être luiidii! dit le Balafré. Tu as beau être mon neveu, je te promets (juc ton enrôlement est le seul moyen d'éviter la potence.

C'était un argument irréfutable. (,)iicnliii n'avait qu'à adhérer à une proposition qu'en d'autres conjoiictuies il n'aurait pas trouvée très-agréalile; mais coiiiiiii^ il venait d'avoir la corde au cou, il aurait lirobableiueiil accepté des conditions beaucoup plus dures.

• — Il faut le conduire :i la caserne, rlit ( jiniiini;liaiii ; il n'y a pas de sûreté pour lui hors de nos limites quand ces chasseurs d'hommes sont aux eliainps.

— Bel oncle, ne puis-je coucher à l'Iiôtellerie oii j'ai déjeuné? demanda (Quentin pensant peut-être, comme tant d'autres recrues, qu'il était bon de gagner une nuit de liberté.

— Avise-toi de ça, répliqua l.esly d'un ton ironique, et nous aurons le plaisir de te pêcher dans iiii élani;, un canal, un bras de la Loire, oii l'on t'aura jeté cousu dans un sac, afin de l'aider ;i nager...

Caris Typagraphic Hlon frèrci , rue de Vaiigirnd, 36

Trois-Ecbelles et Pelil-André.

— Au moins, dit Cunningham , si , comme !Michel de MolTat , il s'était i|ueiellé avec les gens du prévôt iiour une jolie lille , il eût fait preuve de bon sens.

— (Jn porte atteinte à notre honneur, dit Lindsay, en confondant nos biinnets écossais avec les toques et les turbans de ces pillards. SI Tristan el sa sé(|iirlle n'ont pas d'assez bons jeux pour apercevoir la différeiue , il faut la leur apprendre les ariiies à la main; mais je suis convaincu (|iie si le iirévôt feint de s'y méprendre, c'est pour happer au |iassage les lionnêles Ecossais (|ui vicnuenl voir leurs parents.

— Pourriez-vous me dire, mon oncle, quels sont ces pillards coiffés de turbans?

QDENTIN DDRWARD.

— Ma foi, je n'en sais rien, mon neveu, il y a près <le deux ans qu'ils se sont abattus sur le pays comme des sauterelles.

— Oui, reprit Lindsay , et Jacques lionhomme (c'est le nom ([ue nous donnons au paysan, mon jeune ami), l'honnête Jacques, dis-je, s'inquiète peu du vent qui les amène, eux et les sauterelles; mais il voudrait savoir (juaiul une autre bourrasque les emportera.

— Font-ils tant de mal.' demanda Quentin.

— Tant de mal! ce sont des païens, des juifs, ou pour le moins des mahométans, dit Cunningham en se signant; ils n'adorent m ^otre- Dame ni les saints; ils volent tout ce qui leur tombe sous la main, chantent et disent la bonne aventure...

— Et Ils ont dans leurs rangs de jolies filles, dit Guthrie. Demandez plutôt à Cuniiingliam. ^ .^

— Comment, frère! j'espère ipie vous ne voulez pas m'offenser; - — Dieu m'en préserve', répliiiua Crutlirie.

— Je m'en rapporte à la compagnie : vous avez avancé que moi, Rentilhoiiime écossais, dé-

avcc les mceurs françaises , le vieux baron avait renonce a sa patrie, d'autant plus volontiers qu'il occupait une haute position dans la du roi. Louis \1 croyait médiocrement i» la vertu et al Uoiis hommes en général, mais il avait pleine conhance dans la Il lui avait laissé prendre une grande in

maison

neur di

probité de lord Crawford. 11 lui avait laisse pr. „ .

fluenee, parce que le commandant de la garde écossaise ne se mêlait

jamais (|ue de ce qui entrait dans ses attriliulKUis.

I.e Balafré et Cunningham suivirent Quentin jusqu'à l'appan de leur commandant, dont le maintien plein de dignité impressionna vivement le jeune homme. , . .

l.ord Crawford était grand et amaigri par les années; mais il conservait encore, sinon l'agilité, du moins la vigueur de la jeunesse, et il était capable de supporter le poids d'une armure pendant la marche aussi bien que ses compagnons les plus alertes. 11 avait les traits durs, la hgure hàlée et couverte de cicatrices; ses yeux, qui avaient vu la mori dans trente batailles rangées, exprimaient ceiiendant un

calme mépris pou rie danger

rtemenl

voue à la sainte Eglise, j'avais une bonne amii> parmi ces coquines de paii'iiues .'

— Il plaisantait, dit le Balafré. iS'e nous disputons pas entre camarades.

— Ne faisons donc pas de telles plaisanteries, murmura Cunningham dans sa barbe.

— Ces vagabonds ne paraissent-ils qu'en France?

demanda Lindsay.

— Il y en a en Allemagne, en Espagne, en Angleterre , répondit le Balafré.

Grâce à la protection de saint André, l'Ecosse en est encore exempte.

— L'Ecosse, dit Cunningham, est un pays trop froid pour les sauterelles et trop pauvre pour les voleurs.

— Peut-être aussi, dit Guthrie, que Jean le "Montagnard ne veut pas tolérer d'autres voleurs (]ue lui dans ses domaines.

— Je vous rapjielle à tous, s'écria Ludovic Lesly, que je viens des montagnes d'Aiigus, que j'y ai des parents, et que je ne souffrirai pas qu'on insulte les montagnards.

- — ■ Vous ne contesterez pas, reprit Gulhrie, qu'ils enlèvent les bestiaux;'

— Marauder n'est pas voler, je le soutiendrai (|uaiul et comme vous voudrez.

— Fi donc, camarade!

dit Ciinningliam. (Jiii vous cherche querelle ' I.e jeune Guthrie n'a point l'intention de vous blesser. Allons, nous voici dîner ensemble , je mets un baril de vin boirons amicalement à l'Ecosse, plaine et montagne.

— Adopté, adopté! s'écria le Balafré. .l'otïre un second bari noyer nos dissensions et fêter la bienvenue de mon neveu.

On ouvrit le guichet, le pont levis s'abaissa, et les archers entrèrent un à un. !\lais lorsque (Quentin parut, les sentinelles croisèrent leurs piques, en lui défendant d'avancer, tandis (|iie du haut des murailles des arcs et des ar(|uebuses le coucliaient en joue; et pourtant le jeune étranger se présentait sous la conduite de soldats de la garnison. (|ui appartenaient même au corps oii avaient été pris les factionnaires !

Le Balafré avait eu soin de rester il côté de son neveu pour donner les explications nécessaires. Après beaucoup d'hésitation, de délais et de pourparlers, un fort piijuet mena le jeune homme en présence de lord Crawfcird.

(;e noble Ecossais était un des derniers débris des seigneurs et chevaliers d'Ecosse (pii avaient si fidèlement servi Charles \ II dans les guerres sanglantes dont le résultai fut l'expulsion des .Vnglais. Au sortir de l'enfance, il avait combattu à côté de l)ou|;las et de Buchaii; il avait chevauché sous la bannière de Jeanne d'Arc, toujours prêt à tirer l'épée ]iour les fleurs de lis contre leurs vieux ennemis les léopards d' Angleterre. Acclimaté en France, familiarisé «n.

Ce fut derrière ce meuble que Daiward fut mis en seiilinelle.

AU château. Si vous voulez votre disposition, et nous

pou

plulôl (|Mc l'ardeur farouche d'un soldat mercenaire. Il était enveloppé d'une aiiiple robe de chambre serrée sur ses lianes par une ceinture de buffle à laiiuelle était suspendu un poignard richement orné. Il portait au cou le collier de l'ordre de Saiiit- Micliel. Assis sur un lit de repos couvert de peau de daim, ayant sur le nez des lunettes (invenlion récente), il s'appliquait il lire un volumineux manuscrit, intitulé le Rosier des guerres, code de politiiine civile et militaire, que Louis \1 avait rédigé pour le dauphin, et sur leijuel il désirait avoir l'avis du vieux guerrier écossais.

Lord Crawford, assez mé content de cette visite imprévue , mit son livre de côté, et dit en écossais : — Que diable me voulez-vous?

Ses deux subordonnés, si peu respectueux en général, lui témoignèrent une déférence qu'ils n'auraient peutêtre pas accordée au roi lui-niènic. Le Balafré exposj l'aflaire, et sollicita humblement l'intervention de Sa Seigneurie. Lord Crawford écouta avec une attention soutenue : il ne put s'empêcher de sourire de la simplicité avec laquelle le jeune homme avait pris la défense du pendu; mais il secoua la tète en entendant parler de l'échaulVouree survenue entre les archers écossais et les [;ardes de la prévôté.

-Faudra-t-il donc, dit-il, que vous m'apportiez toujours des écheveaux i. démêler? Combien de fois ne vous ai-je pas répète a vous Ludovic Lesly, i. vous aussi, Archy Cunningham, que le soldat ' j, ,. „al,|cment, à l'égard des gens du

tous les chiens de la ville ' navs sous Tieiiie uaimci «i a»^ i,v,i..:-.^v.. v»-'»' ,, ., , , .

TÔ'iiîefois, puisque vous avez eu une querelle, j'a.me autant que :■.,.,...:• .:,,: i„ «,••.•, ,1 i.i-évôt . et cette escap

Ludovic, ((ue eut. Il ne faut pas que ce

étranger devait se conduire couve

"sous peine d'attirer à ses trousses bis, puisque vous avez eu une (luerelle, j votre advi^r^aire'ait été le grand pivvôt et c..t. e^^U- •' me pa.i moins grave que les précédentes. 11 est tout naturil vous sovez venu au secours d'un proche pan .

; I^Houffre de sa naïveté; ainsi, prenez -'■ '■Xi;':;;£::::t de la compagnie, et nous y inscrirons son nom, afin qu il jouisse des

privilèges du corps. ii„„,....„,i

' Si \ olre Seigneurie veut le perm.'t re... , dit D"--"; •''l

As-tu perdu la tète? s'écria Lesly. Oses-tu bien pailer a Sa Se.p-npiirie s;tiis miiV'IIo t iiiterroj>e: « , » . t-i

^ -l),U patience, Ludovic, reprit lord CraA^'ford , écoulons ce qu .1

Il (*iï\ ie (le nous dire. , .. » i-,

r In mot seulement, si Votre Seigneurie veut le permettre' dit O.ienlin. J'avais avoué i, mon oncle ip.e j'hesita.s a entrer dans la ;., de- j'ai maintenant;, déclarer que mon incer.itude a cesse depuis ;;,„. j;,i vu le chef noble et expérimenté sous les ordres duquel je dois servir.

— Bien diti mon enfant! s'écna

Je vieux lord sensible à ce com-

QUEWTIN DURWARD.

pliniciit; nous avons été à même d'acquérir de l'expéiicnce, et, giàce à Dieu, nous avonsprol'ité des occasions. Vous voilà, Quentin, attaché à riionoiablc corps de la garde écossaise comme ccujer de votre oncle, et servant sous sa lance; j'espère que vous vous comporterez ))icii. tii tout ce qui vient de haut est bon, étant issu d'une famille distinguée vous devez être un vaillant homme de guerre... Ludovic, vous veillerez à ce que votre neveu assiste régulièrement aux exercices ; car nous aurons des lances à rompre un de ces jours.

—^ Par ma dague! j'en suis ravi, nulord; cette paix nous abâtardit, il me semble (jue mon courage se rouille dans ce maudit château.

— Eh bien, ajouta lord Crawford, un oiseau m'a sifflé à l'oreille que la vieille bannière allait bientôt flotter sur le champ de bataille.

— Je boirai ce soir un coup de iilus à l'honneur de celte nouvelle dit le Balafré.

— Ah! Ludovic, reprit lord Crawford, ton penchant à boire un coup de plus finira par le jouer un mauvais tour.

. — 11 y ■■' longtemps qu'il ne m'est arrivé de faire un excès , répliqua Lesly un peu confus ; mais Votre Seigneurie sait qu'il est d'usage chez nous de fêter par un banquet l'enrôlement d'une recrue.

— C'est vrai, je l'avais oubUé. Pour contribuer au régal, je vous enverrai quelipies cruches de vin. Jlais qu'on se retire au coucher du soleil; que les soldats de garde soient choisis, et ne piennent aucune part à la débauche.

— On se conformera à vos ordres, niilord, et l'on n'oubliera pas votre santé.

— Peut-être ferai-je bien d'aller donner un coup d'œil au festin, afin que tout se passe convenablement.

— \otre Seigneurie sera la bienvenue, dit Ludovic; et il se retira avec ses compai;nons pour veiller aux préparatifs du dîner, au([uel il avait invité une vingtaine de camarades qui vivaient habituellement à la même table.

Lu repas militaire est en général improvisé, et il suft'it aux convives qu'ils aient de (|uoi boire et manger à discrétion; mais, dans la circonstance actuelle, Ludovic se démena pour se procurer du vin meilleur qu'à l'ordinaire. — Savez-vous, dit-il, mes camarades, que le vieux lord nous tiendra tête à tous? Il nous prêche la sobriété; mais après avoir bu à la table du maître autant de vin qu'il en peut raisonnablement porter, il ne manque jamais l'occasion de passer la soirée le verre eu main. Apprêtez- vous à entendre raconter ])our la centième fois les batailles de Verneuil et de lieaugé.

On disposa à la hâte l'appartement gothique oii les archers se réunissaient ordinairement. Les domestiques allèrent cueillir des joncs verts pour les étendre sur le plancher. Les murs et le plafond fureni garnis, en guise de tapisseries, des bannières sous lesquelles avait combattu la garde écossaise, ou de celles qu'elle avait enlevées à l'ennemi.

On eut soin(le donner au nouvel enrôlé le costume et les armes de la garde, afin qu'il eiit sous tous les rapports l'air de participer aux importantes prérogatives qui lui permettaient de braver la formidable puissance et la persévérante animosité du grand prévôt.

Le baïuiuet fut plein de gaieté. Les convives donnèrent un libre cours à leurs seiilimcnls ])atriotiiiues en recevant dans leurs ranps une recrue qui venait de la terre natale. On clianla de vieilles ballades écossaises; ou raconta de vieilles légendes d'Ecosse; on se rappela les exploits des aïeux, les sites ((ue leurs actions avaient illustrés; et, pendant c|iielqiie temps, les riches jilaines de la Touraine furent oubliées pour les montagnes stériles de la Calédoiiie. L'enthousiasme avait atteint un haut degré, quand I arrivée de lord Crawford l'accrut encore. Ainsi que Iv. lialafré l'avait prédit , il était resté comme sur des épines à la table royale et s'était éclipsé au ])iemicr moment favorable pour venir se diverlir avec ses coinpalri<ites.

Une chaise d'Iioiiiieur lui avait été réservée au haut bout de la table; quoiqu'il fût chef du corps, après le roi et le grand connétable, il pouvait, sans déroger, s'asseoir à la table des simples i-ardes, (|ui tous étaient de noble naissance. "

Lord (^rawforil refusa d'occuper le siège qu'on lui avait destiné , il exhorta les convives à se tenir en joie, et se tint debout, exprimant par ses regards la vive satisfaction cpie lui causait cette fête fraternelle. Liudsay offrit du vin au noble capitaine.

— Laissez-le tranquille, murmura Cunninghaiu; ne le pressez pas il y viendra. ' '

Ln ell'et, le vieux lord, après avoir souri, secoué la tète el placé la coupe devant lui, en goûta (pielques gorgées d'un air distrait. Ce laisant, il songea cpi'il aurait tort de ne' pas boire ii la santé de Quentin. Il la porta; on lui répondit par de bruyantes acclamations, et il appnl à l'assemlilée (|ii'il avait communiqué à maître Olivier les événements de la journée.

Le barbier, ajouta-t-il , a peu de syiup.ithie pour l'exécuteur; Il rase le menton, mais il n'aime pas celui iiui serre la gorge. ]\'ous avons obtenu ensemble du roi un ordre qui enjoint au prévôt de suspendre toute procédure contre Quentin Uurwaid, et de respecter en ioule occasion les privilèges de la garde écossaise.

De nouveaux applauilissements s'élevèrent, les coupes furent remplies jusipiaiix bords d'un vin |ietillant, et l'on acclama la sanlé du

noble lord Crawford, brave conservateur des privilèges et des droits de ses compatriotes.

Le bon vieillard ne put s'einpêclier d'y faire raison; puis il se glissa comme par inadvertance dans la chaise qui lui était préparée. Il appela (>ucnlin auprès de lui , et l'accabla de questions sur l'état de 1 Ecosse et les grandes familles du pays. Par intervalles, pendant le cours de son interrogatoire, il caressait son verre ; et en manière de parenthèse, il recommanda à Quentin de conserver, mais sans excès, l'esprit de sociabilité qui devait caractériser les gentilshommes écossais. Il dit là-dessus d'excellentes choses , et sa langue , iiuoique occu- ])ée à faire l'éloge de la tempérance, finit par devenir plus épaisse que de coutume.

Au moment où l'ardeur militaire des convives augmentait en proportion des flacons vidés, Cunningham les invita à boire au prochain déploiement de l'oriflamme.

— Et à une brise de Bourgogne pour l'agiter! s'écria Lindsay.

— J'accepte la proposition avec toute l'énergie que l'âge a laissée dans ce corps usé, dit lord Crawford; tout vieux que je suis, j'espère être encore à même de voir flotter la bannière de saint Denis. Ecoutez, mes enfants, vous êtes tous de fidèles serviteurs de la couronne: ]>our([uoi ne vous dirais-je pas qu'il y a ici un envoyé du duc Charles de Bourgogne, avec un message qui sent la colère !

— J'ai vu, dit un convive, là-bas, au bosipiet de mûriers, l'équipage, les chevaux et la suite du comte de Crèvccœur; on assure que le roi ne le recevra pas au château.

— Que le ciel dicte au roi une réponse irritante! dit Guthrie; mais de quoi se plaint le duc?

— De ce que ses frontières sont sans cesse menacées; de ce que Louis \I a pris dernièrement sous sa protection une dame de ses domaines, une jeune comtesse, qui s'est enfuie de Dijon parce que le duc , dont elle est pupille, voulait la marier à Campo-Basso, son favori...

— Est-ce qu'elle est venue seule ici, milord? demanda Lindsay.

— Pas tout à fait; elle est avec la vieille comtesse sa tante, qui a consenti à l'accompagner.

— En sa qualité de suzerain, dit Cunningham, le roi intervicndral-il entre le duc et sa pupille, sur laquelle Charles a des droits analogues à ceux que, s'il venait lui-même à mourir, le roi Louis aurait sur l'héritière de Bourgogne '

— Le roi suivra comme toujours les règles de la politique. Vous savez déjà qu'il n'a pas reçu publiquement ces dames, qu'il ne les a point mises sous le patronage de ses filles, la dame de Beaujeu ou la princesse Jeanne; il est évident (|u'il attend les circonstances pour en prendre conseil. C'est notre maître, mais on peut dire sans lèsemajesté qu'il est capable de suivre la chasse et de courre le lièvre avec n'importe quel prince de la chrétienté.

— ' Mais, dit Cunningham, le duc de Bourgogne ne s'accommode pas des faux-fuyants qu'emploie le roi.

— Raison de plus pour qu'il y ait maille à partir entre eux.

— Eh bien, saint André en avant! s'écria le Balafré; on m'a prédit, voilà dix ou vingt ans, que je ferais la fortune de ma maison par un mariage. Qui sait ce qui peut arriver, si, comme dans les vieux romans, nous venons à combattre pour l'honneur et l'amour des dames?

■ — Oses-tu bien, dit Guthrie, parler de l'amour des dames avec une pareille entaille au visage?

— Mieux vaut ne pas aimer que d'aimer une païenne ou une bohémienne, repartit le lialafré.

— Halle là , camarades! dit lord Crawford, ne joutons qu'avec des armes émoussées, ne plaisantons poiiil avec aifjreur; nous sommes tous amis. Quant à la dame, elle est trop riche pour échoir à un pauvre lord écossais; autrement je me serais mis sur les rangs, quoi- (pieje touche à mes quatre-vingts ans; j'y dois renoncer; néanmoins je |iorte sa santé, car on dit (lue c'est un astre de beauté.

— Je crois l'avoir vue ce matin, dit un archer, iiendaut que j'étais de garde; mais elle resseiublail moins à un astre (pi'à une lanterne sourde , ayant été condiiilc au château avec sa tante dans des litières fermées.

— Ei donc, Aruot! repril lord Crawford, une seutinelle ne doit rien dire de ce (lu'elle a vu. D'ailleurs, ajouta-l-il après un moiueut d(! silence, car sa curiosité tri(iiu])liail de son respect pour la discipline, est-il bien sur ipi'iine de ces litières rcufermàt la comtesse Isabelle de Croye?

— Je l'ignore, répliqua \ruol; mais S.ninders Steed , mon coutelier, promenant mes chevaux sur la roule du Plessis, a rencontre Doguin, le muletier, (|iii ramenait les deux liliiu'cs à l'auberge de la l'Ieur-de Lis, là-bas, auprès des mûriers. Doguiu a pnqiosé à Saunders de boire un verre de vin, ce cpie le coutelier s'est bien gardé de refuser...

— Je n'en doute pas. Interrompit le vieux loni ; c'est un abus funeste, en temps de guerre surtout, et que je voudrais voir disparaîlie. .Messieurs, vos varlets, vos éciiyeis soiil trop disposés à prendre un verre de vin avec n importe (|ui. Tun histoire est longue, André Arnot, il faut la couper par une rasade, comme le couseille l'adage gallique: i>7.coo/i iloch nan Skuul. A la comtesse Isabelle de Croye!

QUENTIN DURWARD

Puisse-t-elle épouser mieux que CampoBusso, vil aventurier d'Italie!... Maintenant, André Arnnt, conliiine ; qu'a dit le muletier à Sauuders ?

— Il lui a révélé que les deus dames (pi'il venait de conduire au château, en litières l'cnnées, étaient de iji-andes dame», qui demeuraient en secret chez son maître depuis quelques jours; (|ue le roi leur avait rendu jilusieurs visites et leur témoignait de i;rands égards; qu'elles s'étaient réfugiées au cliàtcau par crainte de l'ambassadeur l)Ourj;uii;non , le comte de Crèvecœur, dont un courrier avait annoncé l'approciie...

— Ali! c'est comme cal dit Guthrie; alors, je parierais que c'est la comtesse qui tout à l'heure, quand j'ai trav<'rsé la cour, chantait en s'accompagnant du luth. Jamais on n'avait entendu pareille mélodie au cliâleau du Plessis-k-Parc. Sur ma loi, il m'a semblé entendre la fée IMélusine; je savais que le couvert était mis, que l'on m'attendait, et pourtant je suis resté là comme

— Comme un âne, Joîniny Guthrie ! dit lord Crawford; ton nez flairait le diner, tes longues oreilles savouraient la niusi(iue , et tu n'avais pas assez de jugement pour te prononcer entre les deux... Silence! n'est-ce pas la cloche de la cathédrale ijui soinie les vêpres ?... Il ne peut être si tard, ce vieux fou de sacristain entonne sa chanson du soir une heure trop tôt.

— ■ l^a cloche n'est que trop exacte, dit Cunninghani : voilà le soleil qui descend à l'ouest de la plaine.

— Kst-il possible! Eh bien, mes enfants, il faut écouter les proverbes : « <^)ui va doucement va longtemps; Un feu lent fait la bonne braise; l'Iaisir n'exclut pas sagesse. >i Eiu'ore un toast à la prospérité de la vieille Ecosse, et puis chacun à son poste !

La coupe du départ fut vidée, la séance levée, et le vieux et uuijcstuenx baron prit le bras du Balafré, sous prétexte de lui dcuiner des instructions relati\ement à son neveu, mais en réalité [leiit-ètre pour euipècher les assistants de remarquer (pie ses pas n'avaient pas la fermeté (pi'exigeail sa haute position. 11 prit un air sérieux en traversant les deux cours qui séparaient son logement de la salle du festin; et ce fut avec une gravité solennelle qu'il jiria I^udovic de surveiller la conduite de sou neveu, surtout en ce qui concernait les femmes et le vin.

I.e jeune Durward n'avait pas perdu un mot de ce qu'on avait dit de la charmante comtesse Isabelle. Conduit dans un cabinet qu'il devait partager avec le page de son oncle, il donna dans cette humble retraite asile aux plus magnifiques rêveries. On devine qu'il identifiait la chanteuse de la tourelle, la belle sommelière de maître Pierre, avec une riche et puissante comtesse, fuyant les poursuites d'un prétendant abhorré, favori d'un tuteur qui abusait de son autorité féodale. A la vision de (jueiilin se mêlait aussi nuiitre Pierre, dont le pouvoir semblait .s'étendre mêjue sur le redoutable prévôt, des ULains dLU|uel le jeune Ecossais s'était tiré si dillicilement.

Les réflexions de notre héros furent respectées jiar \^'ill llarpcr, son camarade de chambre; mais elles furent interrompues par son oncle, qui vint lui recommander de se coucher, pcmr être prêt à le suivre le lendemain dans l'antichambre de Sa Majesté, oii son service l'appelait avec ein(| de ses camarades.

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