CHAPITRE XI
La Galerie de Roland.
Louis \I était jaloux de sa puissance, mais il n'en désirait que les avantages positifs; et <|uoi(|u'il exigeât toujours les hommages dus à son rang, il avait pour l'éli(|uelle une indifférence singulière. S'il avait été doué de qualités morales plus solides, la familiarité avec laquelle il invitait ses sujets .1 sa table, rui s'asseyait à la leur, lui aurait assuré une immense popularité. Malgré ses défauts, la simplicité de ses manières lui avait concilié les co'iirs de ceux de ses sujets que leur condition dérobait à ses soupçons. Les bourgeois des communes, dont l'impoitanee et les richesses s'étaient accrues sous le règne de ce ])rince éclairé, le respectaient sans l'aimer; c'était grâce au concours du tiers état qu'il était parvenu k triompher des nohlcs, (|ui trouvaient la royauté amoindrie cl leurs privilèges avilis par cet oubli des formes si agréable au\ roluriers.
Avec une patience (|ue la plupart des princes auraient crue indigne d'eux, le roi i\v France attendit i|ue son garrie du corps eût satisfait un apjiélit dévorant; il prenait inènie un cerlaiu plaisir ii le voir manger; mais Quentin avait trop de tact pour soumettre la <'nmplaisance royale à une longue et ennuyeuse l'ijrcuve; il eut même plusieurs fois envie de se levci- de lalile, mais ce fut Louis ipii l'y retint.
— Je vois à ta mine, dit le roi d'un ton bienveillant, <|ue ton courage n'est pas encore abattu. A a doncl... Dieu et saint Denis! retourne à la charge! un bon repas et une messe n'oni jamais nui à l'œuvre d'un bon clirélien... Prends un verre de vin, mais ménaretoi sur la boisson; c'est le défaut de lea compatriolcs et des Anglais, qui, à part cela, sont d'excellents soldats... A j)rcsint lave-loi vite... n'oublie pas ton bénédicité, et suis-iuni.
Quentin oliéit, cl suivit Louis \1 dans la galerie de lîoland par une route différente de la première, mais non moins complii|Née.
— Ecoute-moi bien, dit le roi d'un ton impérieux : tu n'as pas (piillé ce poste un seul inslanl; i|ue ce soit ta réponse il tiui oncle et à les camarades, l'our (|iie tu l'en souviennes, je te donne cette chaiiie d'or; — et il lui jeta sur le bras une cliaiuc d'une valeur considérable. — Je néglige ma toilette; mais ceux qui jouissent de ma con-
fiance peux'ent se parer mieux que les plus riches. Pourtant, si des chaînes comme celle-ci ne retiennent point les langues indiscrètes, mon compère Tristan l'Ermite applique à la gorge une amulette dont l'effet curalif est infaillible... Maintenant, prête-moi ton attention. Aucun homme, sauf Olivier et moi, ne doit entrer ici ce soir; mais il y viendra des dames de ce côté-ci ou de celui-là, pcul-ètre de tous les deux. Si elles t'adressent la parole, tu peux leur répondre, mais laconiquement, sans les interpeller, sans prolonger l'eulretien. Tes oreilles, comme tes bras, sont à moi, je t'ai acheté corps et âme. Si donc tu entends la conversation de ces dames, reliens-la pour me la communiquer, et oublie-la ensuite... Mais, j'y songe, il vaut mieux que tu passes pour un conscrit écossais, qui arrive de ses montagnes, et ne sait pas encore noire langue. C'est cela! Si elles te parlent, tu ne répondras pas; de cette façon tu n'éprouveras point d'embarras, et elles causeront librement en ta présence. Tu m'entends?... Adieu ! Sois circonspect, et tu as un ami.
Et le roi disparut derrière la tapisserie, laissant la sentinelle méditer sur ce ((u'elle avait vu et entendu.
Dans la position oii se trouvait Quentin, il lui était plus agréable de penser à l'avenir qu'au passé. L'idée qu'il avait été |ilacé, comme un chasseur à l'atfùt, pour tuer le vaillant comte de Crèvecceur n'avait rien de très-honorable. A la vérité, Louis XI n'avait pris que des mesures de défense et de précaution ; mais ne pouvait il commander à son garde une expédition offensive du même genre ? et, dans ce cas, quelle cruelle alternative que celle d'être puni d'un refus par une mort cerlaine, ou de se déshonorer eu obéissant!
Quentin fil une de ces réflexions consolantes qui viennent naturellement aux jeunes gens quand ils prévoient des diflicultés lointaines. — J'ai le temps d'y songer, dit-il; si le cas se présente, je verrai ce que j'aurai à faire.
11 était d'ailleurs à même de donner une direction plus riante à ses idées. La dame au luth était assurément une de celles qu'il devait surveiller, et il se promit bien de se conformer à une partie de ses ordres en écoutant le moindre mot qu'elle prononcerait, afin de sax'oir si la couversalion de celte belle avait autant de magie que ses chants; mais il se promit avec non moins de sincérité de taire au roi les détails de l'eut relien qui pourraient lui inspirer contre elle des préventions défavorables.
Il n'était pas à craindre qu'il recommençât à dormir en faction. Les brises (|ui passaient à travers les treillages dont les croisées étaient garnies agitaient les vieilles tentures, et lui semblaient annoncer l'approche de la comtesse. 11 éjirouvait celle auxiélé mystérieuse, celle vive attente qui accompagne toujours l'amour et contribue parfois à le faire naître.
Enfin une porte tourna bruyamment sur .ses gonds, car les portes du quinzième siècle, même dans les palais, ne tournaient pas aussi facilement que les nôtres; mais, hélas! ce ne fut pas du côté oii le luth avait résonné. Elle finit pourtant par s'ouvrir. Une femme entra, suivie de deux autres, auxquelles elle fil signe de rester au dehors. A sa tournure gauche, à sa démarche irrégulière, que rendait plus sensible la longueur du parcours dans celte grande galerie, Quentin reconnut la princesse Jeanne. Il lui porta les armes avec respect, et Jeanne répondit à ce s;ilut en inclinant gracieusement la tête.
Les Irails de celle iuforluuéc princesse, (|ue Durward put examiner à loisir, n'étaient pas faits pour compenser les imiierfcctions de sa taille. Sa figure, (|uoi(|ue dépourvue de beaiilé, n'avait rien de désagréable. Il y avait une douce expression de soulfrauce et de résignation dans ses grands yeux bleus, ([u'clle leuail ordinairement fixés sur le sol, mais son teint avait la couleur jaunâtre ijui dénote une mauvaise constitution; et si ses dénis étaient blanches et bien ranijées, ses lèvres élaient pâles et minces. ICIle avait d'épais cheveux d'un blond cendré, et sa eoilfcusc, cpii eu rei;ardait sans doute l'abondance comme une beauté, les ;ivait disposés en tresses autour d'un visage lilêiue au(|uel ils donnaieut un air sépulcral. Le sentiment qu'excitait la princesse à la première vue était la commisération.
'l'aiidis <|uc ( hientin regardait avec une curiosité mêlée de tristesse celle ap]iariti(in slnguliire, deux dames se |irésenli'renl à l'autre bout de la galerie. L'une irelles était la jeune fille (|ui avait servi Louis XI pendant le mémorable déjeuner di' la veille. Kevêliie du ]>restige que lui donnaient son voile et son luth, cl connue île Durxvard pour être l'Iiéritière d'un riche comté, clic produisit sur lui dix fois plus d'impression que lors(|u'elle passait pour la fille d'un misérable hôtelier, occupée à satisfaire les caprices d'un vieux bourgeois parvenu. Il se demanda comment il avait pu la méconnaître un seul instant; et poiirtaut elle avait à peine changé de costume : elle était en grand deuil, sans aucun ornement, et son voile de crêpe noir, rejeté en arrière, laissait sou visage à découvert, instruit désormais <lu rang qu'elle occupait, Quentin lui trouva plus d'élégance dans les proportions, plus de noblesse dans la démarche, et un air de fierté qui fai- .sait valoir des traits réguliers, un teint frais et des yeux étiucelants.
Au risipie d'être puni de mort, Durward aur.iit rendu à la comtesse le même homnuigc qu'à la fille de Louis \1. Les deux dames qui venaient d'entrer accueillirent le salut de la senlinelle en femmes haliiliiées à la déférence de leurs inlérieurs. (,)uculiii s'imagina, lieiil être n'était-ce qu'un vain rêve, que la jeune personne rougis-
QUENTIN DURWAKD.
sait, baissait les yeux , et semblait U'gèrement embarrassée. Elle se rappelait sans doute l'audacieux étrai)p,er de la tourelle; mais ce trouble annonçait-il un secret déplaisir? C'était un problème qu'il ne liduvait résoudre.
La compai;no de la jeune comtesse, vêtue elle-même d'une simple robe de deuil, était a l'àije où les femmes se flatte iil de conserver encore une réputation de beauté qui diminue graduellement. Il lui restait encore des charmes, et il était facile de voir que , fière de ses triomphes passés, elle n'avait pas renoncé à de futures conquêtes. Elle était grande, gracieuse, et avait l'attitude un peu hautaine. Elle répondit au salut de Quentin par un sourire de condescendance, et dit tout bas quelques mots ,î sa compagne. (;elle-ci se tourna vers le jeune archer, comme pour obéir à une invitation; mais elle répliqua sans lever les yeus.
— Je devine ce qui se passe , pensa Quentin : la pins âgée a sans doute fait remarquer à l'autre ma bonne tournure; mais la jeune comtesse n'a pas jugé à propos de me regarder pour vérifier par ses propres yeux l evactilude de l'observation.
Quentin, je ne sais trop pourquoi, fut charmé de celle idée. 11 crut probablement qu'il existait déjà entre Isabelle et lui une espèce d'affinité mystérieuse, qui donnait de l'importance aux moindres incidents.
11 fut distrait de ses réflexions par l'attention qu'il porta à l'entrevue de la princesse Jeanne avec les étrangères. Elle s'était arrêtée pour les recevoir, sachant peut-être que le mouvement ne lui était pas avantageux, et elle échangea avec elles quel([ues compliments, d'un air de contrainte et d'embarras. La plus âgée des deux daines, ignorant à qui elle avait afl'aire , eut l'air d'accorder plutôt que de recevoir un honneur en daignant s'entretenir avec Jeanne.
— Je me félicite, madame, lui dit-elle, de ce (pi'il m'est enfin permis de jouir de la société d'une personne de mon sexe aussi respectable que vous paraissez l'être. Je dois le dire, ma nièce et moi nous n'avons guère à remercier le roi Louis de son hospitalité... Allons, ma nièce, ne nie tirez pas ]iar la manche. Je lis dans les yeux de celle jeune dame (|u'elle compitil à nos peines. Jiisiiu'ii présent, belle dame, nous avons élé traitées ])iesque en prisonnières, et après nous avoir engagées maintes fois ;i nietlre notre cause sous la protection de la France le lioi Tiès-t Miré lien nous a assigné pour résidence une misérable auberge; et nous voilii luainlenant dans cet humide manoir, d'où ou nous laisse sortir seulement au coucher du soleil , coiunie si nous étions des chouelles ou des chauves souris, dont l'apparilion au grand jour passe pour être de mauvais augure.
— Je suis fâchée, balbutia la princesse, (|uc nous n'ayons pu vous recevoir comme vous le méritez; mais je piésume (|uc voUe nièce est (ilus satisfaite.
— Heanconp plus, répoiulil la comtesse Isabelle; je cherchais un asile sûr, et j'ai trouvé en outre le mystère et l'isoleiueiil. Noire première demeure élail relirée, celle-ci l'est plus encore, et celle solitude augiiieiile ii mes \in\ le prix des faveurs (|ue le roi accorde à de malheureuses fugitives.
— Silence I reprit la laiilc : parlons suivant noire conscience, puisque nous sommes enfin seules avec une personne de notre sexe. Je dis seules, car ce beau jeune homme n'est qu'une statue; on dirait ([u'il n'a pas l'usage de ses jambes, et l'on m'a assuré qu'il n'avait pas non plus celui de sa lanijue, du moins pour parler français. Ainsi , comme celle dame seule peut nous entendre, je dois avouer que je suis désespérée d'être venue eu France. Je complais sur une réception splendide, avec fêles tournois, joules ( l carrousels , et je trouve il la [ilace la réclusion et l'obseurilé. Le personnai;i' d'élite que le roi nous a présenté est un vagabond de Bohème, par renlremise diupiel nous corresjiondons avec nos amis de l'iandre. l'eiil-êtrc .Sa Majesté veut-elle nous séi|ue.stier ici jiisciu'à la fin de nos jours pour s'em|)arer de nos fiefs après 1 exlinclioii de ranliijue maison tle (jroye. Le duc de Houigogne n'était pas aussi cruel; il offrait k ma nièce un époux, un méchant homme à la vérité.
— J'aurais préféré le voile il un mauvais mariage, dil la princesse Jeanne trouvant à peini' l'occasion de placer un mot.
— Il faudrait au moins avoir la liberté de choisir, reprit la loquace liinirguigiionne. Je parle pour ma nièce ; ipiant ;i moi, j'ai renoncé depuis longtemps à changer de condition. Je vous vois sourire, mais, sur mon âme, c'est la vérité. Quoiqu'il en soit, je ne saurais excuser le roi , (pii, sous le rapport du physique et de la conduite, ressemble |>lus au vieux >Iichaud, le changeur de (land , qu'au successeur de Charlemagne.
— Arrêlez! dit sévèrement la princesse ; souvenez-vous ijuc vous parlez de mon ))ère.
— De votre père ! s'écria la dame étonnée.
— De mon iière, réjiéla la princesse avec dignité ; je suis Jeanne de France. Mais ni' crai|;nez rien, madame, ajoiila-1-elle du ton de douceur (|ui lui était ualiirel , voiri' inleuliiin n'élait pas de m'olVenscr, et je ne suis pas olVensée. Usez de votre influenie pour ri'iidic plus supportable voire exil et celui de votre intércssanle iiii'ce. Hélas! mon pouvoir ne s'étend pas loin , mais je le mcis ;i votre disposition.
La comtesse llameline de Croyc (c'était ainsi (ju'on aiipelait la dame âgée) reçut celte oft'rc en s'inclinant avec une soumission pro-
fonde. Élevée dans les cours, elle en possédait les manières; elle avait piur principe, comme les conriisans de tons les temps, qu'on pouvait eu particulier se plaindre des grands et critii[uer leurs folies , mais (|u'il fallait se taire en présence du souverain ou des membres de sa lamille. Elle fut par conséquent désolée de la bévue qu'elle venait de commettre. Elle se serait confondue en excuses , en expressions de regret, si la princesse ne lui avait imposé silence par des paroles bienveillantes, mais qui, venant d'une fille de France, avaient toute la force d'nii ordre.
La princesse s'assit, et fit asseoir les deux étrangères à ses côtés. Isabelle prit son siège avec une timidité naïve cl respectueuse; la comtesse llameline affectait, au contraire, une humilité trop étudiée pour être réelle. Les trois dames caiiscreut ensemble, mais si bas qu'il fut impossible au factionnaire de les entendre. Il remarqua seulement (pie la princesse témoignait beaucoup d'égards à la jeune fille, qui la channail par ses réponses brèves et modestes, mais ([u'elle était peu sensible aux compliments et aux interminables discours de la comtesse llameline.
La conversation n'avait pas duré un (piart d'heure, lorsqu'un homme, enveloppé d'un manteau de voyage , parut à l'une des portes de la galerie. Se rappelant les recommandations du roi , et décidé à ne pas s'attirer de nouveaux reproches, (.hientin marcha droit à l'intrus, et se plaçant entre lui et les daines, il lui enjoignit de se retirer à l'instant même.
— Par ordre de (jui? demanda l'étranger d'un ton de dédaigneuse surprise.
— Par ordre du roi, dit Quentin avec fermelé : je suis ici pour le faire respecter.
— 11 ne concerne pas Louis d'Orléans, dit le duc en se dégageant des plis de son manteau.
Le jeune homme hésita; mais coiiiiuent appliquer sa consigne au premier prince du sang, ipii, si l'on en croyait le bruit public, allait épouser une fille du roi :'
— Je ne saurais résister ii Votre Altesse, dit (,)uentin; j'espère du moins (|ue vous voudrez bien attester (juc j ai fait mon devoir, autant que votre volonté me l'a permis.
— Allez, on ne vous blâmera pas, jeune soldat, dil le duc; et s'avançant dans la galerie, il offrit ses hommages à la princesse Jeanne avec l'air de cuulraiute qu'il avait toujours aujui's d'elle.
— J'ai diiié avec Dunois, dit-il , cl apprenant ipi'il y avait de la société dans la [galerie de Uoland , j'ai pris la liberté de m'y présenter.
La rou|;ei\r qui monta aux joues pâles de Jeanne, et qui donna momenlanénient ii ses traits une apparence de beauté, proux'a que cette visite ne lui élail pas iudifféii-ule. Elle s'empressa de présenter le prince aux dames de Croye, qui lui témoigui'rciit le respect dû ,'i son rang ; |uiis elle l'invita à s'asseoir.
Le duc déclara ipi'il ne se permeltrait pas de prendre une chaise en présence des dames, et ôtant nu coussin d'un lil de repos, il le déposa aux ])icds d'Isabelle. H s'y installa de telle sorle que, sans paraître négliger la princesse, il pouvait donnera sa belle voisine la plus grande part de son atlenlion.
La fiancée sembla d'abord plus satisfaite que blessée de cet arrangement. Elle encouragea, comme si elles eussent élé pour son propre compte, les galanteries que le duc d'Orléans débilail à l'aimable étrangère; mais, (|uoi(|iie soumis au joug sévèii' de son oncle, le duc avait assez d'indépendance pour s'abauclonner ii ses iucliiialions lorsqu'il élail alVianchi de la présence du roi. Son rang élevé lui |iermetlant lie dédaigner les céiéiiicuiies et d'agir familièrement, il huia avec emphase les charmes d'Isabelle. Peiil-êlrc ses Iransporls etaicnt-ils dus en partie au viu qu'il avait bu avec Dunois, qui n'élait pas ennemi du culte de Bacchus. Ils devinrent si vifs, que c'était à peine s'il semblait s'apercevoir de la |)résciice de Jeanne.
La comtesse llameline gcu'ita seule celle profusion de compliments. Elle voyait déjii ce premier prince du sang s'allier avec une héritière digne de lui par sa naissance, sa beauté, et retendue de ses domaines; et la réalisation de ce rêve ambitieux n'aurait eu rien d'impossible , sans les projets bien arrêtés de Louis M. Isabelle écouta avec embarras les tendres propos du duc. De temps en temps elle jetait sur.leanne de France un rejiard suppliant, eomiiie )iour lui demander assistance; mais, blessée dans ses affections, et naluicllement timide, la princesse était iina|ialile d'aucun effori iinnr rendre la conversation |ilus générale, llaiiicliiie pla(;ait ditficilcmeut (|ucl(|ues mots; le du(' parlait seul, et proiligu.iit toules les ressources de son élo(|uence pour exalter les allraits de la jeune comtesse de Croye.
Il ne faut pas oublier le faelionuaire , dont personne ne s'occupait, ctinii voyait ses belles visions fcuidre comme la cire an soli'il, à mesure ipie le duc développait ses scnlimcnls d'admiraliiui passionnée, l'.iiliii la comlesse Isabelle de ( :roye fit une leiilali\e désespérée piHir couper court a des propos (|ui lui devenaient intolérables, surtout il cause du chagiiu i|u'eu ressentait la princesse.
— Madame, lui dil-ellc d'un ton ferme et modeste ii la fois. Votre .Mtesse a bien voulu me promettre sa protection , et le piemier effet iiue j'en réclame, c'est d'intervenir actuellement, 'lâchez de convaincre !•• duc d'Orléans que, si les dames de liourgogne ont moins d'cs-
QUKNTIN DURWARD.
prit et d'usage que celles de France, elles ne sont pas assez folles pour n'aimer en fait île conversation que les flatteries extravagantes.
— Eli quoi! s'i'cria le duc picvonant la rcponse de Jeanne, prétendez-vous dcpiccier à la fois la lieautt' des dames de Houryogne et lu sincérité des clicvalicrs français! Si nous mettons de l'extravagance dans l'expression de nos sentiments, c'est que nous aimons comme nous combattons, sans délibérer longuement; si nous allons vite en amour, c'est (|ue nous nous rendons aux belles aussi facilement que nous soumettons les braves.
— La beauté de nos compatriotes , dit fièrement la jeune comtesse, ne prétend pas à de scniblables tiiiimplies, et la valeur des liourguignons ne cède pas si prom|itement.
— Je respecte votre patriotisme, dit le duc, et pour réfuter votre dernière assertion , j':;ttendrai qu'un clievalier bourguignon la soutienne la lance en arrêt. Quant à la première, elle me semble injuste, et j'en appelle à vous-même. Uegardez-vuus dans cette glace, et ditesmoi quel est le cœur capable de résister aux charmes qui s'y réfléeliisseut.
]1 lui désignait en même temps un grand miroir, présent de la république de Venise, et qui éti.it alors une rareté du plus baiil prix. Incapal)lc de supporter plus longtemps l'abandon de son amant, la princesse se renversa en soupirant sur sa chaise; ce qui rappela le duc du pays des chimères romanesques.
— \ otre Altesse se trouve-t-elle indisposée ? demanda dame Ilameline.
— J'ai éprouvé une douleur subite à la tèlc, répondit Jeanne avec un sourire forcé; mais ce ne sera rien.
Sa pâleur toujours croissante était en contradiction avec ses paroles.
Craignant que la princesse ne tombât en défaillance, liameliue appela du secours, l.e duc, mauiliss:int son iucouséijuencc, courut chercher les suivantes qui veillaient dans la chambre voisine; et pendant qu'elles prodiguaient leurs soins ;i Jeanne, il ne put, en galant cavalier, se dispenser de les seconder. Sa voix, que la compassion et le repentir rendaient presque tendre, contribua efficacement à ranimer la princesse.
Au moment oii elle revenait à elle, le roi entra dans la galerie de Roland.