‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 139 sur 219 · I.a Senliiicllc · texte numérisé non relu

I.a Senliiicllc

t^niculin était à peine rentré dans sa chambre pour faire sa toilette, quand siui ilign< parent vint lui demander des détails sur ce qui lui était arrivé pciRlant la chasse.

Le jeune homme ne pouvait s'empêcher de penser (pie son oncle valait mieux par le bras que par rinlelligcuce. En conséquence, il

eut soin de laisser le roi en pleine possession de la victoire que celuici avait eu la fantaisie de s'approprier. Le"Balafré, dans sa réponse, donna des explications sur la conduite bien plus convenable qu'il aurait tenue lui-même eu pareil cas; il reprocha en même temps à son neveu d'avoir secouru mollement le roi en danger.

Durward eut le bon sens de ne pas se justiber; il dit seulement que, d'après les règles de la vénerie, il ne fallait pas toucher à l'animal attaqué par un autre chasseur, à moins d'être appelé spécialement à l'aide.

Au moment où celte discussion finissait, Quentin eut lieu de se féliciter de sa réserve. L'n léger coup donné à la porte annonça une visite, et l'on vit paraître Olivier le Dain, le Mauvais, ou le Diable, car il était connu sous tous ces noms.

Nous avons déjà décrit au physi(|ue cet homme capable, mais sans principes. Ses allures pouvaient être exactement comparées à celles d'un chat domestique, qui, marchant à pas lents ou feignant de dormir, guette en même temps une malheureuse souris; ou qui, après s'être frotté avec une affection apparente contre celui dont il sollicite les caresses, l'égratignc brusiiucment s'il ne le quitte pour sauter sur sa proie.

Olivier entra d'un air humble, le dos voûté et les yeux modestement fixés sur le sol. En saluant le Balafré, il se montra si cérémonieux, qu'on aurait pu croire (|u'il venait lui demander une faveur. Il félicita Lesly sur l'excellente coniliiile de son neveu pendant la chasse, conduite qui avait attiré l'allention du roi. Là-dessus, il s'arrêta pour recevoir nue réponse, les yeux toujours baissés, et se contentant de jeter parfois un regard fnrtif sur (^/iienlin.

— Ah! s'écria le li.ilafré. Sa ^Lijesté a eu du malheur de ne jias lu'avoir eu auprès d ClIe à la place de mon neveu; d'après ce qu'il me raconte, je vois qu'il a laissé tout faire au roi, tandis que j'aurais passé mon épieii au travers du corps de la bête. Ce sera une

11 ù a l éiioiuic tluf ei la mu a sa cciiilurc.

leçon pour Sa M.ijcsh' , qui (liuincra désormais uu iiicilleur cheval ,'i un homme de ma taille. Ma grande rosse llamaiide aurait-elle ])u suivre les counurs normands du roi, malgré les coups d'éperon que je lui prodii;nais? (j'est mal ordonné, maitre Olivier, et vous devriez faire là-dessus des représentations à Sa Majesté.

iMaitre Olivier ne répondit qu'eu adressant au censeur téméraire un regard éipiivoiiue, accompagné d'un léger signe de la main et de la tclè. (^ettc pantomime pouvait iuiplicpier également une adhésion aux observations iirécédenlcs , ou une invitation à ne pas les continuer.

Le barbier jeta sur Quentin un coup d'œil plus perçant , en lui disant avec un étranijc sourire :

— Ainsi donc, jeune homme, dans les circonstances pareilles à celles d'aujcund'hui, les Ecossais ont l'habitude de laisser leur prince en d.ini;er :'

Oiientin était décidé à ue pas éclaircir l'aflairc.

QUENTIN DURWAHD.

— Notre iis.iije, dit-il, est de ne pas les iinpoiliiiiei- de nos olïrcs de service, au milieu de passe-temps honorables, quand ils peuvent se passer «le nous. Un prinee qui va à la chasse doit, s<don nous, en partager tous les hasards; c'est pour cela qu'il y vient. Que serait la vénerie sans fatigue et sans danger?

— Vous l'entendez! dit le Halafré; voilà comme il est! il a toujours une réponse à faire, une raison à donner! Je me demande d'où lui vient ce don; jamais je n'ai pu donner une raison de mes actions; je sais seulement que je mange quand j'ai faim, que je fais l'appel ou l'exercice à certaines heures.

— Et pourquoi faites-vous l'appel, je vous jirie, mon digue seigneur? demanda le liarhier royal.

— Parce que le capitaine me le commande. Par saint Gilles! je ne connais pas d'autre raison. Si le capitaine donne un ordre a Tyrieou k Cunningliam, ils s'en ac(|uiltcnl de même.

— Voilà une cause finale vraiment militaire! dit Olivier; mais, seigneur Ludovic, vous apprendrez sans doute avec plaisir que Sa Majesté, loin d'être mécontente de votre neveu, l'a choisi pour un service spécial.

— L'a choisi! s'écria le Balafré stupéfait; vous voulez dire : m'a choisi.

— Je dis ce que je veux dire, repartit le barbier avec douceur, mais d'un ton décidé ; le roi a une mission à donner à votre neveu.

— Mais, pourquoi? Par quelle raison? D'oîi vient qu'il choisit ce garçon plutôt (|ue moi?

— Je ne puis invoquer que votre cause finale, seigneur Ludovic; tels sont les ordres de \ otre Majesté; mais s'il m'est permis de former une conjecture, c'est que l'oeuvre projetée par Sa Alajesté convient mieux à un jeune homme comme votre neveu qu'à un guerrier expérimenté comme vous. Ainsi, mon damoiseau, prenez vos armes et suivez-moi. Apportez une arquebuse, car vous allez être mis en faction.

— En faction! Etes-vous bien sur de ce que vous avancez, maître Olivier? les postes de l'intérieur n'cuit janutis été confiés qu'à ceux qui, comme moi, ont servi douze ans dans notre honorable corps.

— Je suis certain de la volonté du roi, et je n'en dois pas différer l'accomplissement.

— Mais mon neveu n'est pas même franc archer; es n'est qu'un écuyer servant sous ma lance.

— Pardonnez nu)i, répondit le barbier; il y a une demi-heure, le roi a envoyé chercher les contrôles, et l'a inscrit comme faisant partie de la garde écossaise. Ayez donc la complaisance d'aider votre neveu dans ses préparatifs.

Le Balafré, qui n'était pas jaloux, arrangea à la hâte les vêtements de son neveu, et lui donna des instructions sur la manière de se tenir sous les armes ; mais il ne ]iut s'empêcher d'y mêler des exclamations de surprise.

— Quelle chance! disait-il; ipiel avancement rapide! jamais cela ne s'est fait dans la garde écossaise, même pour moi ! Au reste, il va sans doute monter la garde aupri's des papegais et des paons indiens que l'ambassadeur de \ enise a récemment envoyés au roi. C'est cela; et je suis enchanté ([u'ou ait chargé mon neveu de ce service, qui ne pouvait convenir (|u'à un jeune homme imberbe.

En disant ces mots, il retroussa ses vieilles mousliielies.

L'esprit vif et l'imagination ardente île Quentin lui montrèrent sous un tout autre aspect l'ordre (pii le mandait en présence de la personne royale, et l'attente d'une prompte élévation faisait battre son c(eur. Il résolut d'étudier avec soin les manières et le langage de son guide, qu'il supposait devoir être souvent interprétés en'séus contraire, comme les songes (^l'expliquent les devins. 11 s'applaudit d'avoir gardé le secret sur les événements de la chasse; et, avec une prudence bien rare à son âge, il se promit de renfermer ses iiciisccs au fond de son ciEur, de t' nir sa langue captive Uni qu'il respirerait l'air de celte ((Uir isolée cl mystérieuse.

Son équipeuu'nt fut bientôt complet, et il sortit avec maître Olivier, après avoir mis son aripiebuse sur son épaule. Les archers de la garde écossaise, (|uoiqne conservant leur nom |)rimilif, avaient depuis longlenqis substitué l'usage des armes à feu à celui de l'arc qu'ils n'avaient jamais su manier.

Lesly suivit longtemps des yeux son neveu d'un air de surprise et de curiosité. L'envie était étrangère aux réflexions de cet honnête homme; et pourtant, an plaisir que lui causaient les heureux débuts du fils de sa sieur se mêlait la |ii'iiible ronviction que son importance personnelle subissait un éiliee.

Il seciuia giMVement la tête, ouvrit un placard, y prit une hullrinc de vin vieux, et la secoua pour s'assurer que la marée n'y était pas encore trop basse. Il remplit un verre, rpi'il vida, et s'assit sur un (jrand fauteuil de clièiu\ Il secoua de nouveau la tête, a la manière des mandarins de carton; et à force de réitérer ce mouvement il'oscillatic.u, <|iii srmblail lui faire grand bien, il tomba dans un assoupisseiiiint il'oii il ne fut tiré que par la cloche du dîner.

Quentin Durward, laissant son oncle à ses niédilalions sublimes, suivit les ]>;,•, ilii barbier, qui, sans traverser les ]uiiiiipales cours, le conduisit tantôt par des p.issagcs à ciel découvert, tantôt par un la-

byrinthe d'escaliers, de galeries, de corridors voûtés que reliaient entre eux des portes secrètes.

Tous deux arrix'èrent enfin dans une vaste galerie ornée de tapisseries plus anciennes que belles, et de quelques peintures froides et guindées appartenant à cette aurore des beaux-arts qui en précéda les magnifiques clartés. Elles ax-aient la prétention de représenter les palailins de Charlemagne, si célèbres dans l'histoire romanesque de la France; et comme la gigantesque figure du fameux Roland dominait toutes les autres, celte grande pièce avait reçu le nom de salle de Roland, ou galerie de Roland.

— C'est ici que vous monterez la garde, dit Olivier à voix basse, comme s'il eût craint de déplaire aux images de tant de preux illustres, ou de réveiller les échos endormis entre les nervures et les clefs pendantes de ces voîîtes sinistres,

— Quelle est ma consigne? murmura Quentin.

— Votre arquebuse est-elle chargée? dit Olivier sans répondre à la question.

— C'est bientôt fait, reprit Quentin; et après avoir chargé son arme, il en alluma la mèche aux tisons d'un feu de bois qui s'éteignait dans une cheminée tellement énorme (jii'ellc pouvait passer pour un cabinet gothique ou pour une chapelle attenante à la galerie.

— \ous ignorez, lui dit ensuite Olivier, qu'une des principales prérogatives de votre corps, c'est de ne recevoir de consigne que du roi ou du grand connétable de France; vous êtes ici par l'ordre de Sa Majesté, et vous saurez avant peu pourquoi vous y avez été placé. En attendant, promenez-vous de long en large dans cette galerie II vous est permis de rester tranquille, si vous le préférez, mais non de vous assoir, ou de quitter votre urine. Vous ne devez , sous aucun prétexte, ni siffler, ni clianter à haute voix; mais vous êtes autorisé à murmurer des prières, ou n'importe quelles paroles, pourvu qu'elles n'aient rien de répréhcnsible. Adieu! et faites brave garde. Et, s'éloignant à pas silencieux, suivant son habitude, le barbier disparut par une porte que masquait la tapisserie.

— Bonne garde! se dit le jeune soldat; mais sur qui? Contre qui? Je n'ai d'autres adversaires que les chauves-souris et les rats, à moins que ces vieux héros du temps passé ne s'animent pour troubler ma faction. Enfin, c'est mon devoir, et je m'y conformerai.

Dans cette ferme intention , il essaya de tuer le temps en répétant à voix basse les hymnes qu'il avait apprises au coux'ent oii il avait été recueilli après la mort de son père. Quoiqu'il eût édiangc le froc de novice contre un riche uniforme, il trouvait une grande analogie entre sa marche militaire dans la galerie du château royal et les tristes promenades qu'il avait faites dans le cloître d'Aberbrolhick.

Comme pour se convaincre qu'il avait définitivement quitté le couvent pour le monde, il fredonna, sans élever la voix au delà du diapason qui lui était prescrit, quel(|ucs-unes de anciennes ballades que le vieux ménestrel de sa famille lui avait apprises. Il chanta la défaite des Danois à Forres et Aberlemno, le meurtre du roi Dufl'us à Forl'ar, et autres aventures dont le souvenir avait été conservé par des lais nationaux. 11 s'occupa ainsi assez longtemps, et il était plus de deux heures après midi quand son appétit lui rappela que si les bons pères d' Aberbiothick exigeaient qu'on fût exact aux ollïces, ils voulaient qu'on se rendît au réfectoire avec la même ponctualité. Dans le château royal, au contraire, après une matinée de fati:;ues et jilusicurs heures de faction, il était abandonné, sans que personne songeât qu'il avait besoin de dîner.

Il y a ]>(iurtant des sons dont l'harmonie est capable de calmer même une impatience naturelle du genre de celle qu'éprouvait alors (,)uentin. Aux extrémiti's opposées de la galerie étaient deux grandes portes, surmontées de lourdes anhitraves, donnant probablement dans une suite d'appartements dont la galerie centralisait les communications. Pendant que le factionnaire poursuivait sa ]iiomenaile solitaire entre ces deux entrées, il entendit auprès d'une des portes des accords qu'il crut reconnaître. Il lui sembla qu'ils étaient produits par la voix et le luth qui l'avaient charmé la veille. Ses rêves, dissipés par les émotions diamnti(|ues de la matinée, se réveillèrent avec une vivacité nouvelle. Il resta cloué à la place d'oii il pouvait le mieux entendre, l'arquebuse sur l'épaule, la bouche entr'ouverte, l'âme, les oreilles et les yeux dirigés du même côté, sans autre idée que de recueillirau passage les iiu)iiiilres son» de cette suave mélodie. Ils ne se succédaient pas iriiiie manière continue; tantôt ils s'alTaiblissaient, tantôt ils eessaieni complètement pour recommencer à des intervalles irrégiilieis.

'Mais la musique, comme la beauté, a souvent d'autant plus de rliariiiis, qu'elle ne fr.ippe qu'impar(aitiuient les sens, et que l'imaginatioii est obligée de combler les lacunes que laisse la distance. Quand la fascination de Durward était inlerniiupue , il avait encore lie quoi occuper ses rêveries. D'apri's les r.ipports de ses cauiaradcs, et la scène qui s'était jiassée dans la salle d'audience, il était persuadé- que la silène enchanteresse, au lieu d'être la fille d'un labarelier, romme il avait eu l'infauiie de le supposer, était la comtesse fugitive jiour laquelli; des rois et des princes allaient mettre la lance en arrêt. Les songes les plus romanesques que l'esprit d'un jeune homme pût enfanter dans ce siècle d'aventures lui firent oublier sa situation. 11 ressemblait moins à un être vivant qu'à une statue, et

QUENTIN DURWAIAD.

les illusions l'assiégeaient en foule, fiiuind mie iii:iiu rude étioigiiil son arquebuse.

— IM(|uos-l)ieu ! sire écuyer, il me semble que vous dormez sous les armes.

La voix sourde, mais expressive et ironique, qui retentissait ainsi à ses oreilles ('•lait celle de muitrc Pierre. Quentin, brusquement rappelé à lui-mcrnc, s'aperçut avec autant de crainte que de confusion, qu'il avait laissé Louis XI, en personne, entrer par quelque porte secrète, et arriver assez près de lui pour s'emparer de son arme. Son premier mouvement fut de la déyaijer avec vivacité, ce (|ui fit reculer le roi. Le jeune factionnaire était mù par cet instinct pour ainsi dire animal qui porte tout homme brave à repousser les tentatives qu'on fait pour le désarmer; mais, en ai;issaiil ainsi, il craignit d'avoir aiif;nienlé le mécontentement ([ue son attitude négliijente avait inspiré. Il remit machinalement son arquebuse sur son épaule, et se tint immidiile devant le monarque, qu'il avait lieu de croire mortellement ofTensé.

Louis n'était pas naturellement cruel; une froiile politique et un Cdraclère soupçonneux le prédisposaient seuls à la tyrannie; mais il avait une causticité impitoyable, cl semblait toujours jouir de l'embarras qu'il causait dans des occasions pareilles , à la présente, 'i'outefois, il ne prohta pas trop de ses avantages, et se contenta de dire :

— Tu es un jeune soldat, et en faveur du service que tu m'as rendu ce matin, je puis bien excuser un nioniciit de négligence... As-tu dîné?

<jiientin, (]ui s'attendait à être envoyé au grand prévôt, plutôt qu'à être traité avec bienveillance, répondit humblement: — INon , sire.

— Pauvre garçon! reiirit Louis avec une douceur qui ne lui était pas ordinaire, c'est la faim qui l'a assoupi... .le sais que ton appétit est un loup, et je te sauverai d'une bête féroce comme tu m'as sauvé d'une autre; et puis, tu as montré de la discrétion dans cette .iffaire, et je t'en remercie. Peux-tu tenir encore une heure sans manger?

, — Vingt-quatre heures, sire, ou je ne serais pas un véritable Ecossais.

— Je ne voudrais pas, pour un autre royaume, être le pâté qui te tombera sous la dent après un pareil jeûne; mais il s'agit présentement de mon dîner, et non du tien, .l'admets aujoiud'hui à ma table, dans l'intimité, le caidinal la Bahie, et ce Bourguignon... le comte de Crèvecœur, et il se pourrait... le diable est aux aguets, quand des ennemis se réunissent pendant une trêve...

Il s'interrompit; il avait l'air sombre et préoccupé.

— Eh bien, sire, quel sera mon devoir? demanda respectueusement Quentin après un long silence.

— De veiller au buffet avec ton arme chargée, et en cas de trahison, d'étendre le traître mort sur la place.

— De la trahison , sire, dans un château si bien gardé !

— Tu la crois impossible , dit le roi sans se montrer oflensc de la franchise de son interlocuteur; mais notre histoire atteste que la trahison peut se glisser par un trou de vrille. Tu crois que les gardes la repoussent, insensé! (Jii/s custoiiat j'/isos ru^stoden? Qui défendra les gardes contre elle ?

■ — L'honneur écossais, répliqua fièrement Diirward.

— Tu as raison, ton humeur m'agrée, dit le roi avec enjouement, l'honneur écossais fut toujours fidèle, aussi j'ai confiance en lui; mais la trahison!...

Il retomba dans ses sombres rêveries, et arpentant la galerie a pas inégaux :

— Elle s'assied à nos festins, poursuivit-il; elle pétille dans nos coupes; elle emprunte la barbe de nos conseillers, le sourire de nos courtisans, la folle joie de nos biiiiffons; elle se cache surtout sous l'air amical d'un ennemi réconcilié. Louis d'Orléans a eu confiance dans le duc de Bourgogne, il a été assassiné rue Barbette. Jean de Bourgogne a eu confiance dans la faction d'Orléans, il a été assassiné sur le pont de iMontereau. 11 ne faut se fier à personne.. l!eoute! j'aurai l'œil sur ce comte insolent, et mêiue sur le prélat, que je ne crois pas trop fidèle. (Juand je dirai : Ecosse, eu avant! étends Crèvecœur à tes pieds.

— C'est mon devoir, si la vie de Votre Majesté est en péril.

— Certes, je ne l'entends pas autrement... Que gagnerais-je à tuer cet arrogant soudard?... Ah! si c'était le connétable de Saiut-I'iil...

Le roi s'arrêta, croyant en avoir trop dit, et ajouta en riant :

— INotre beau-frère Jacques d'Ecosse... votre Jaccpics, Quentin, a poignardé Douglas, auquel il donnait l'hospitalité dans son château royal de Skirling.

— De .Stirling, n'en déplaise à Votre Majesté; ce fut un acte dont il résulta peu de bien.

— \ ous appelez ce château Stirling? dit le roi sans relever la dernière observation de Quentin. Soit, le nom ne fait rien à l'alTaire. Mais je ne veux point la mort de ces hommes... elle ne me servirait à rien; leurs intentions peuvent ne pas être aussi inofl'ensives, et je comjite sur ton arquebuse.

— J'obéirai au signal , sire; mais pourtant...

— Tu hésites!... Parle, je te donne pleine liberté; les avis d'un homme comme toi peuvent avoir du bon.

— \ oici tout ce que je me permettrai de dire, rejuil Quentin.

^olrc Majesté ayant sujet de se défier de ce Bourguignon , je m'étonne ([ue vous le laissiez approcher si près de votre personne, et presque en têl<'-à-lète.

— Oh! rassurez-vous, sire éeuyer, il y a des dangers qui disparaissent (|uaiul on les brave, et qui, lorsqu'on semble les appréhender, deviennent certains et inévitables. Si je marche hardiment vers un gros mâtin pour le caresser, il y a dix à parler contre un que j'apaiserai sa mauvaise humeur; si j'ai l'air de le craindre, il court sur moi, et me déchire... Il m'importe de ne pas renvoyer cet homme auprès de Charles le Téméraire avec des idées de vengeance et de ressentiment. \oilà pourc|uoi je m'expose. Je n'ai jamais reculé quand il s'agissait du bien (le l'Etal... Suis-moi.

Louis ouvrit la porte latérale par la(|iielle il était entré, et la montrant au jeune garde du c<n p; ipi'il semblail avoir pris en all'ection :

— (!elui, (lit-il, ipii vent réussir a la cour doit connaître les guichets et les escaliers secrets, les trappes et les oubliettes, aussi bien que les entrées principales et les portes à deux ballants.

Après avoir suivi plusieurs couloirs, le roi entra dans une petite pièce voûtée, où il y avait une table garnie de trois couverts. Le mobilier de celle salle était d'une sini]dicité mesquine. Un buflet , chargé de vaisselle d'or et d'argent, était le seul meuble (|ui eût une apparence un peu royale. H était assez grand pour cacher complélement un homme, et ce fui derrière ce meuble que Durward fut mis en sentinelle. Louis se plaça tour a tour en divers endroits de la chambre, pour s'assurer que le factionnaire était invisible de tous les points. Ensuite il lui donna sa dernière consigne :

— Souviens-toi du mot d'ordre : Ecosse, en avant! el i|iian(l je le prononcerai , renverse le dressoir sans prendre garde à la vaisselle, et vise bien Crèvecieur; si tu le maiu|ucs , sers toi de ton coutelas. Olivier et moi nous nous cban;eons du cardinal.

A ces mots, il sillla, et Olivier iiarut, suivi de deux domestiques. Le barbier était en même temps premier valet de chambre, et remplissait en réalité toutes les fonctions qui avaient un rapport immédiat avec la personne du roi.

Louis s'assit; les deux convives furent introduits. Quentin, sans être vu lui-même, était placé de manière à observer tous les détails du repas. Il eut peine à concilier les ordres qu'il venait de recevoir et le sinistre motif de sa jirésence avec l'accueil cordial que le roi fit à ses hôtes. Non-seulement Louis semblait exempt de toute espèce d'inquiétude, mais encore on aurait dit qu'il avait la confiance la plus illimitée dans les deux personnages auvcpiels il accordait l'insigne honneur de dîner à sa table. Son maintien était ])lein de dignité et de courtoisie. Tout ce (|iii l'entourait, y compris son costume, était loin d'avoir le luxe des moindres fêtes baronniales, mais ses paroles et ses manières étaient celles d'un puissant souverain qui daigne octroyer une faveur.

(Juenlin fut tenté de croire ou que sa conversation avec Louis était un rêve, ou que les soupçons du roi avaient été compléleiuent dissipés par l'attitude respectueuse du cardinal et la loyauté du gentilhomme bourguignon. '

Pendant i[ue les convives prenaient iilace, Louis jeta sur eux un regard pénétrant, et porta ensuite les jeux du côté de la sentinelle. Ce fut l'affaire d'une seconde ; mais ce regard impliquait tant de haine et de méfiance envers ses hôtes, il enjoignait si formellement à Quentin de veiller et d'agir au besoin, ipril était hors de doute que Louis conservait en son cœur les mêmes sentiments, les mômes alarmes. L'Ecossais fut plus (pic jamais étonné de l'astuce avec laquelle Sa Majesté enveloppait d'un voile épais ses véritables inlenlions.

Le roi paraissait avoir complètement oublié le langage que (Crèvecœur avait osé tenir en face de la cour. Il causa avec lui de l'ancien temps, des événements (|ui s'étaient passés durant sa retraite en Boiu gogne; il demanda des nouvelles de tous les nobles ([u'il avait connus, comme si l'épo(iue de son exil eût été la plus heureuse de sa vie, comme s'il eût conservé une vive reconnaissance des attentions qu'on lui avait alors prodiguées.

— Avec l'ambassadeur d'un autre pays, dit-il, j'aurais fait des frais de réceidion; mais à l'égard d'un vieil ami, qui m'a souvent tenu compagnie au château de (ieiiappcs, j'ai voulu me montrer tel que je suis, ennemi du fasle, simple comme un de mes ba lauds parisiens. Néanmoins j'ai commandé pour vous, seigneur comte, meilleure chère que de coutume, car je connais votre proverbe bourguignon : Mieuc raul lum relias que Le/ habit. Quant au vin, c'est, vous le savez, le sujet d'une vieille émulation entre la Eraiice et la Boureoi'nc. Nous réglerons le différend, puisque je porler.ii votre santé avec du bourgogne, et i|iic vous me répondrez avec du ehaiiiiiagne. Olivier, verse-moi un verre de vin d'Auxerrc.

Et il fredonna gaiement une chanson poimlaire :

Auxurro est la buissoa des vu'ia.

— Seigneur comte, je bois îi la santé du noble duc de Rouii;ognc. Olivier, remplis cette coupe d'or de \in de Heinis, el mets un genou en terre pour l'offrir au comte, ipii représente notre frère alVcclionné. Monseigneur le cardinal, nous rcmpliroim nous-mêmes votre coupe.

— l'.lle ileborde déjii, sire, dit le cardinal.

— Nous savons que \ otre Emineiice peut la porter d'une main

QUENTIN DURWARD

ferme. Muis de quel côté vous rangez-vous dans la querelle ? Êtesvous pour Sillery ou pour Auxerre, pour la France ou pour la Bourgogne ?

— Je désire rester neutre, sire, et ne boire que de l'auvemat.

— La neutralité est difficile à observer, dit le roi. Puis, voyant que le cardinal rougissait un peu, il reprit, sans insister sur ces allusions : — Vous préférez l'auvernat parce que c'est du vin ([ui ne supporte pas l'eau... Eh bien! sire comte, vous ne buvez pasl J'espère que votre amour-propre national ne vous fait pas trouver d'amertume au vin de Heinis.

— Sire, je voudrais qu'il fût aussi agréable de mettre un terme à nos querelles nation.iles qu'à la rivalité (|ui existe entre nos vignobles.

— Elles finiront avec le temps, seigneur comte. Et maintenant que votre coupe est vide, veuillez la mettre dans votre sein et la garder comme un témoignage de notre estime. INous ne l'aurions pas donnée au premier venu. Elle a appartenu au roi d'Angleterre Henri V, qui fut la terreur de la France. Elle fit partie du butin à la prise de Rouen, quand les insulaires furent chassés de Normandie i)ar les armes de la France et de la Bourgogne. Elle ne saurait mieux convenir qu'à un brave liourguignon, qui sait que l'union des deux pays peut seule affranchir le continent du joug de la Grande-Bretagne.

Le comte fit nue réponse convenable, et Louis s'abandonna sans contrainte à cette gaieté satirique qui contrastait avec les côtés sombres de son caractère. Bien entendu qu'il tenait le dé de la conversation ; ses remarques fines et même spirituelles étaient rarement bienveillanles, et les anecdnles qu'il racontait se distinguaient plutôt parla jnyeuseté que par la dclicalesse; mais pas un mot ne décelait l'état moral d'un homme qui avait auprès de lui un soldat armé d'une arquebuse chargée ]iour prévenir un assassinat.

Le comte de Crèvecceur partagea franchement la bonne humeur du roi. Le facile prélat riait des moindres saillies, sans s'olVenser d'expressions dont la crudité faisait rougir le jeune montagnard dans sa cachette.

Au bout d'une heure et demie, on enleva la table, et le roi, prenant gracieusement congé de ses hôtes, exprima le désir d'être seul.

Dès qu'Olivier lui-même eut quille la salle, Louis appela (Quentin d'une voix faible , ([ui ne conservait plus rien de son animation précédente. Le factionnaire en fut frappé , et il s'aperçut avec surprise qu'un changement analogue s'était opéré sur les traits de Louis Xi. Ses yeux ne brillaient ])lus ; le sourire n'était plus sur ses lèvres; il avait l'air d'un grand acteur accablé de fatigue à la suite d'une représentation dans laquelle il a déployé la plus grande énergie.

— Ta failioii n'est pas finie, dit-il à Oueutin ; mais répare tes forces à celte table, et je t'instruirai ensuite de ce qui te reste à faire. Un homme repu et un affamé s'cnlendeiil dillicilemenl. Il se renversa sur son faulcuil, se couvrit le front de la main, et demeura plongé dans ses réflexions.

Page 1