‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 148 sur 219 · CHAPITRE MX · texte numérisé non relu

CHAPITRE MX

La Ville.

Scpari- d'is.ibclle, dont les yeux avaient été pendant tant de jours son étoile polaire, (Suentin se sentit le cœur vide et glacé; nial;;ré les vicissitudes auxfjuelles sa vie avait été soumise, jamais il n'avait éprouvé de semblable impression.

Sans doute, du moment ijue la comtesse avait un domicile fixe, l'intimité inévitable qui l'avait unie à Quentin devait nécessairement cesser; car sous quel prétexte aurait-elle soulTert les assiduités d'un jeune et galant écujer? Mais pour être forcée, cette séparation n'en était ])as moins cruelle. La fierté de Diirward se révoltait à l'idée qu'on le quittait comme un conducteur \ uljjaire dont la tâche était accomplie. Ses yeux laissèrent niêriie échapper (|uelques larmes sur les ruines de ces châteaux aériens «lu'il a\ait bâtis avec tant d'ardenr jsendani ce trop délicieux voyage. Il fit un efibrt énergi(|He, mais d'abord inutile, )>uur sortir de son abalk'menl. Cédant;» des sentimeuls (|u'il ne pouvait étoulYer, il s'assit dans l'embrasure d'une des fenêtres qui éclairaient la grande s;.lle gothique de Schoiiwaldt. Là, il rêva à sa mauvaise fortune qui ne lui avait pus accordé un rang assez élevé pour lui permettre de donner suite à ses téméraires aspirations.

Il essaya de se distraire en écrivant des dépèches (|ui annonçaient l'arrivée des dames de Croye ;i Liège. Il fit nn paquet, qu'il chargea Chariot, un de ses compagnons, de jiorterà la cour de Louis XI; puis il retomba dans sa mélancolie.

Il en fut enfin lire par la vue d'un livre déposé sur la tablette de la fenêtre, (tétait un vieux roman , récemment imprimé à Strasbourg, et intitulé : Comment un s/w/j/c écuijer aima la fille dti rai de Ilemyrie.

11 avait commencé la lei ture d'nr.e histoire si analogue ii la sienne, quand on lui frappa sur l'épaule. En levant les yeux, il vit le bohémien debout près de lui.

La présence d'iiayraddin ne lui avait jamais été agréable, elle lui était devenue odieuse depuis la trahison iju'il avait découverte ; aussi dit-il d'un ton sésère :

— Pourquoi oscs-lu prendre la liberté de toucher un gentilhomme et ui>. chrétien ?

— Uni(|uemeut, répliqua le bohémien, parce que je voulais savoir si le gentilhomme chrétien avait perdu la vue, l'ouïe et le sentiment. Je vous parle depuis cinq minutes, et vous restez en conteruplalion devant ce papier jaune, comme si c'était un charme pour vous changer en statue, et qu'il eût déjà à moitié opéré.

— Eh bien, que veux-tu? Larle , et va-t'en !

— Je v<!ux ce que veulent tous les hommes, quoi(|ue jieu en soient contents: un salaire. Il m'est dû dix couroniics d'or pour avoir amené les dames jusqu'ici

— (Hioi! s'écria Durward avec eniporlement, j'ai épargné ta misérable vie, et tu me demandes cncDre une récompense! lu sais (|ue tu avais l'intention d<? les trahir en route.

— Mais je ne les ai ])oint trahies, reprit Ilayraddin; si je l'avais fait, je ne réclamerais rien, ni à elles, ni à vous; je m'adresserais à celui qui aurait pu profiter de leur passage sur la rive droite; le jiarti que j'ai servi est le ]iarli qui doit me payer.

— (,!ue ton salaire ]iérisse avec loi, Iraitrc! dit (Jucnlin en lui remettant l'argent. \a trouver le Sanglier des Ardennes; mais ne parais plus dev.int moi, ou je t'cnv{^rrai au diable avant Ion heure !

— Le Sanglier des Ardennes ! répéta le bohémien exprimant une surprise (|u'il lui arrivait rarement de manifester : ce n'élail (bnic pas un soupçon vague, un pressentiment, qui vous a décidi' à changer de route? Hautres peuples auraient-ils une science |iroi)hétii(ue plus sûre (juc celle de nos tribus nomades? Le saule sous le<|ucl a eu lieu la conlerence n'a pu la révéler... Mais, non... imbécile ipie j'étais!... .l'y suis, j'y suis !... Ce saule, au bord du ruisseau , à un demi-mille de cette ruche de pieux frelons, je vous ai vu le regarder en passant... il ne pouvait rien dire, mais il pouvail cacher un homme aux agucis!... Dorénavant, je tiendrai conseil en rase camp.o;ne; je n'aurai pas même à mes côtés une toulTe de chardons pour abriter un Ecossais... Ah! ah! l'Ecossais a lutté d'aslure avec le zingaro! HLiis apprends, (Quentin Durward, que lu m'as vaincu à ton détriment. Oui, la fortune que je t'ai prédite d'après les lignes de la main était assurée sans ton obstination.

— Par saini André! Ion impudence me fait rire malgré moi. En quoi le succès de ta scélératesse aurait-il pu m'êlrc utile? Je sais, ii la vérité, r|ue tu avais exigé qu'on m'épargnât, clause ipie tes dignes alliés auraient vite oubliée si le comliat s'était engagé; mais comment m'aurais-tu servi en trahissant ces dames, en m'exposanl à la mort on a la captivité ? \ oilà ce (|ui confond toutes mes idées.

— JNe n(uis en occupons donc point. Ma reconnaissance vous ménage encore une surprise. Si vous aviez relenii mon salaire, j'aurais été quitte envers vous cl je vous aurais abaiulonné à vos folles inspi ■ rations. Après ce qui s'est passé, je reste votre ilébileiir pour l'avf'Uliire des bords du Cher.

— 11 me semble que je t'ai assez maudit, assez malmené pour ((ue tu ne me doives rien.

— Rudes nu alTeetueuses, les paroles sont un souffle ; elles ne pèsent point dans la balance. Si vous m'aviez frappé au lieu de me menacer...

— C'est une manière de régler nos comptes que je serai tenté d'adopter si tu me provoques plus longtemps.

— Je ne vous le conseille pas, dit le zingaro; ce serait vous payer trop largement, et j'aurais à vous redemander un excédant que je n'oublierais point. .Maintenant je vous laisse, mais pas pour longtemps. Je vais faire mes adieux aux dames de Croye.

— Toi ! s'écria Quentin stupéfait, tu es admis en présence de ces dames, et ici, où elles sont comme des recluses, sous le patronage de la su'ur de révèi|ue, il'une noble ebanoinesse! c'est iiu])ossible !

— Pourtant, dit le bohémien d'un Ion railleur, Marton m'attend pour me conduire auprès d'elles, et je \ous prie de m'excuscr si je vous quille un peu l)rus(iuement.

Il fit mine de s'éloif;ner; mais il revint sur ses pas et dit gravement : — Je connais \os espérances; elles sont hardies, mais elles ne seront pas vaines si je les favorise. Je connais vos inquiétudes; elles doivent vous rendre prudent, sans timidité. 11 n'y a pas de femme invincible. Le titre de comte est nn sobriquet (|ui peul convenir à (^(ucnlin Durward comme celui de duc à Charles de Bourgogne et celui de roi ;i Louis XL

Avant (|ue Durward eût eu le temps de répondre, le bohémien avait quille la salle.

L'Ecossais s'élança immédiatement sur ses traces; mais Ilayraddin, cuiinaissant mieux (|ue lui les détours de l'habitation, conserva son avance, et disparut en descendant un escalier dérobé qui conduisait au jardin. Durward, cjui ccuilinuait à le suivre sans but déterminé, le retrouva courant à travers les allées et les parterres.

De deux côtés le jardin était bordé par les immenses bâtiments du château, vieil édifice ijui tenait à la fois de la forteresse et du couvenl; des deux autres, il avait pour clôture un grand mur crénelé.

llayradilin s'approcha d'une poterne masquée à demi par un contre-fort massif (|ue le lierre 1a|iissail de ses verts festons. A cette poterne se mnutra Mart(ui, la femme de chambre des dames de Croye, et elle introduisit le vil bohémien, qui, avant d'entrer, se retourna vers (,)uenlin d'un air de triomphe, et lui fit de la main un geste d'adieu.

Notre héros indigné se mordit les lèvres et s'adressa de vifs reproches.

— A'aurais-je pas dû, se dit-il, instruire les comtesses de l'infamie de ce traître, leur révéler les machinalions c|u'il dirii;eail contre elles?... Avec (jucllc arrogance ce misérable a promis d'appuyer mes prêtent ions! Il me semble (|ue la main de la comtesse Isabelle serait profanée s'il était possible de l'oblcnir grâce à un tel patronage! Mais c'est une déception, un nou\('au tour de ce fourbe insigne; il a trouvé accès auprès de ces daines sous qneli|ne faux prétexte et dans des intentions malveillantes. Je suis heureuv de savoir oii elles logent, j'attendrai Marlon, et je demanderai par elle une entrevue, ne fût ce (|ue pour les avertir de se mettre sur leurs gardes. Il est pénible d'avoir des artifices à employer, des délais à subir quand un èlre aussi méprisable est admis sans scrupule! Elles verront seulement que, quoique banni de leur présence, je veille encore sur Isabelle.

tandis que le jeune amant réilécliissait ainsi, un vieil appariteur de l'évcque se présenta poliiucnl pour lui dire (|ue le jardin était exilusivement réservé au prélat et aux hôtes les plus distingués.

(,>iienlin se fit répéter deux fois cet avertissement avant d'en comprendre le sens; puis, sortani de sa rêverie, il se mil en devoir de s'éloigner. Le vieillard le suivit en s'excusant d'être obliijé de faire observer la consigne. Il craignait tant d'avoir oITensé l'élrangcr, qu'il lui proposa de lui tenir compagnie pour contribuer à le distraire.

Quentin, maudissant en son cti'ur cet excès d'obséquiosité, ne trouva moyen de s'y dérober ([n'en feignant d'avoir envie de visiter lii ville voisine, et il accéléra sa marche à tel point, (|ue le vieux serviteur, malgré sa iHunie volonté, ne put le suivre au ilelà du pontlevis. Quil(|ues minules ;ipr('S, (Juenlin entrait à Liège, qui était alors une des villes les plus riches de la l'"landre et du monde entier.

La mélancolie , mêuie quand elle est inspirée par l'amour, dure peu chez les hommes impressionnables, l'.lle cède à l'elTel d'un changement de lieu, d'un nouveau spectacle, des liées ipi'éveille l'aspect de l'agil.ition humaine. Dans les rues populeuses de Liège, (^)iienlin oublia bientôt l(! zingaro et la comlesse Isabelle. Les maisons élevées, les rues sombres et étroites mais imposantes; les riches marchandises, les ariuures éclatantes étalées dans les l)Oiilit|ues; la foule tumultueuse et active, les lourds chariots (|ui transporlaient au dehors des<lraps, de la serge, des armes de toutes sortes, des clous cl de la r|iiincaillerie ; les voitures qui amenaient maint-. ol>j( ts de luve onde première nécessité |)Our la eonsommalion de la ville opulente , tout cela formait un tableau de magnificence et d'iinimatioii tel que IT!(Ossais n'en avait jamais eu sinis les yeux. Il admira également les canaux au moyen desquels tous les quailiers communii|uaient avec la Meuse; et il ne nninqiia pas d'entendre la messe dans la vénérable

QUENTIN DUr.WARD.

église de Saint-Lambert, dont on fait remonter la conslruction au huitième siècle.

Ce lut en sortant du lieu saint ([u'il s'uiicrçut que, pendant qu'il était en coulemplalion devant les merveilles de la ville, il attirait lui-nu'nie l'attention ijénérale. Ues bourjjeois dont l'extérieur annonçait l'aisance s'étaient arrêtés pour le reijarder sous le porclie de Saint-Lambert, et des cliuchoteiuents confus circulaient parmi eux. Les groupes grossirent avec rapidilé; les yeu\ ([iii se fixaient avidement sur Om iilin exprimaient un vif intérêt cl une curiosité tempérée par un scntinicnl de resjiect.

Il finit par fiiriiicr seul le noyau d'un attroupement considérable, qui s'ouvrait toutefois devant lui pour ne pas interrompre sa marche, (jeux <|ui le suivaient, loin de chercher à le devancer, évitaient avec soin de le pêncr dans ses mouvements. INéanmoins, sa position était trop embarrassante pour être supportable ; il fallait qu'il s'en tirât et qu'il demandât des explications.

En jetant les yeux autour de lui, il les arrêta sur un individu à la mine joviale, ii la carrure solide, (|u'ii son manteau de velours et à sa chainc d'or il prit pour un bourgeois de distinction, peut-être même pour un magistrat.

— Messire, lui demanda-t-il , ma personne a-t-elle quelque chose de particulier, pour captiver ainsi l'allention publicjue:' ou bien les Liégeois sont-ils dans l'usage de s'ameuter autour des étrangers qui visitent leur ville '

— I^on, certes, mon bon seigneur, les Liégeois ne sont pas assez badauds pour avoir une telle habitude; et tout <lans votre extérieur et voire costume est de nature ii vous faire bien venir et honorer parmi nous.

— Je vous remercie de votre politesse, mais, par la croix de saint André! je ne la comprends pas.

— Ce juron et votre accent me prouvent c|ue nos conjectures étaient fondées.

— Par mon patron saint Quentin ! je devine encore moins ce (|ue vous voulez dire.

— De mieux en mieux, re|)rit le Liégeois avec un air de finesse. Il ne nous appartient pas, digne seigneur, de chercher ;i clé'couvrir ce que vous désirez tenir secret; mais pour(|uoi jurer par saint Quentin si vous ne voulez pas que j'interprète vos paroles? Nous savons que le connétable de Saint-Pol, qui occupe actuellement Saint-(.iucnlin, est favorable à notre cause.

— Sur mon âme! vous vous abusez; je ne connais pas le connétable.

— Nous ne vous interrogeons point; et pourtant, souffrez (|iie je vous dise un mot à l'oreille : je m'appelle Pavillon.

— Qu'est-ce que ça me fait, seigneur Pavillon i'

— Bien, sans doiile; seulciiieiit, il me semble que vous pouvez me croire digne de voire confiance. \ oici mon collègue Kousiaer.

Rouslaer était un dignitaire corpulent qui se servait de son large abdomen comme d'un bélier pour se frayer un passage.

— .'VIon cher Pavillon, miumuia-t-i! d'un ton de reproche, il y a trop de monde ici; que ce gentilhomme veuille bien se retirer eliez vous ou chez moi, cl, en buvant un verre de vin du Uhiu sucré, il nous donnera des nouvelles de notre honorable allié, que nous aimons avec toute la sincérité de nos cœurs flamands.

— .le n'ai pas de nouvelles à vous donner, dit Quentin d'un ton d'impatience; je ne boirai pas de vin du Hhin. Tout ce que je vous demande, puisipie vous avez de l'intlucnce, c'est de disperser cette foule oisive, el diî permettre il un étranger de i]uitler votre ville Iranquillement comme il y est entré.

— Messire, dit lîouslaer, vous semblez vouloir garder l'incognilo même avec nous, qui ne sommes pas suspecis; mais en ce cas souffrez que je vous demande francliiiuent pourquoi vinis portez les insignes de votre corps?

— (Juels insignes? (|uel corps? \ eus avez l'air de citoyens graves et respectables, et pourtant, sur mon âme! ou vous êtes fous, ou vous voul( z me faire perdre la tête.

— Sapperment! s'éiria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint Lambert! >ie soiit-ee pas les archers écossais de la garde du roi Louis (|ui portent seuls au bonnet la fleur de lis et la croix de saint André?

— Et en supposant ([ue je sois de la garde écossaise, est-il étonnant que j'en porte les insignes?

— Il l'a avoué, il l'a avoué! s'écrièrent lîouslaer et Pavillon en se tournaiil vers les bourgeois attroupés; il est convenu qu'il faisait partie de la garde de Louis défenseur des libertés de Liège.

En disant ces mots ils gesli(-ulaient av( c force, et leuis grosses ligures rondes s'étaient épanouies.

L'n cri général s'éleva dans la multitude; on y distinguait ces mois: — \ivc Louis de France! \ ive la garde é'cossaise! vive le vaillant archer! Nos libertés, nos privilèges, ou la mort! A bas les taille;,! V'ive le brave Sanglier des Ardeniies! .\ bas Charles de Bourgogne! (Confusion h Hourbon et à son évèché!

Ces clameurs diverses recommençaient d'un côté quand elles cessaient de l'autre. Elles moulaient et descendaient comme les vagues de la mer, et mille voix les répétaient en chœur dans les rues et sur

les places voisines. Assourdi par le tumulte, (Jiientin eut toutefois le temps de s'en rendre compte el d'arrêter un plan de conduite.

Il avait oublié (|u'apiès sa rencontre avec Dunois, lord Crawford lui avait fait donner, .à la place de son moricni brisé, un des bonnets doublés d'acier qui faisaient partie de l'uniforme bien connu de la garde écossaise. En voyant paraître un archer de ce corps dans les rues d'une ville oii les agents de Louis fomentaient la iliseorde, les bourgeois avaieul naturellement supposé que le roi se décidait à soutenir ouverlement leur cause. La présence d'un de ces archers, qui se tenaient toujours si près de la jiersonne royale, avait été considérée comme le gage d une intervention immédiate. On allait même jusqu'à dire ipie les troupes auxiliaires envoyées par la E"ranee entraient en ce moment par une des portes de Liège, mais sans pouvoir préciser laquelle. (Jucnlin pensa (ju'il serait inutile de chcrelier à détruire une conviction si universelle, et qu'il s'exposerait même en voulant déirompcrdes hommes si obstinés dans leur erreur. 11 résolut donc de t<'mporiser, et d'attendre patiemment le moment de sa délivrance.

Pendinl (ju'il prenait celte décision, les noialiles de Liège s'assemblaient à la hâte à l'hôlel de ville pour recevoir communication des nouvelles (|u'il élait censé avoir apportées, et pour lui ofl'rir un banquet splendide.

Malgré sa résistance, qu'on nîtriliuait à la modestie, notre héros était environné par les distributeurs de la popularité, dont le flot l'enveloppait de tous côtés. Ses deux amis, <|ui étaient schoppen , ou syndics de la commune, le tenaient chacun par un bras. Devant lui, ISikKcl 151ok, chef de la corporation des bouchers, sorti précipilamluent de son alialtoir, portait sa hache encore ensanglantée; il la brandissait avec une ardeur et une grâce (|ue l'eau-de-vie seule pouvait inspirer. Derrière venait l'illuslre patriote Claus Hammerlein, grand, maigre, osseux, el dans un état d'ivresse très-prononcé; président de la corporation des forgerons, il était escorté d'un millier au moins de ses noirs colli'gues. LJes tisserands, des cloutiers, des eordiers, des artisans de tous les corps de métiers quittaient en foule leurs sombres demeures pour se joindre à la procession.

Comment songer à leur échapper?

Dans sa perp'exilé, Quentin s adressa ii lîouslaer et à Pavillon, qui présidaient à l'ovation iiupiévue qu'on lui décernait. Il leur expliqua sommairement qu'ayant eu le malheur de briser son heaume, il l'av.iit remplacé sans réflexion par le bonnet de la garde écossaise, et qu'il regretlait de s'èlre ainsi fait connaître par inadverlance.

— L esprit pénélrant des Liégeois, ajo;ita-l-il , a deviné le but de ma visite, et j'en suis fâché. A oilà ma mission rendue publii|ue; et si l'on me conduit à l'hôtel de ville, je vais iiciit-êlre me trouver forcé de révéler aux notables assemblés certains détails que le roi m'a recommandé de garder exclusivement pour ses excellents compères meinhecrs Rouslaer et Pavillon de Liège.

Celle insinuation produisit un elTel magique sur les deux chefs de 1 insurrection, qui, comme tous les démagogues du même genre, voulaient s'assurer, autant que possible, la direction suprême des affaires. Ils convinrent donc sur-le-champ que Quentin quitterait momenlanément la ville, y reviendrait pendant la nuit, el aurait avec eux une conférence secrète dans la maison de Piouslaer, près de la ]iorîe (|ui faisait face \i Sehonwaldt. Quentin n'hésita pas à leur dire qu'il était descendu au palais épiscopal, sous prétexte d'ajiporter des dépèches de la cour de France; mais que sa véritable mission, comme ils l'avaient deviné, élait de s'enlendre avec les citoyens de Liège. Ces détours, le choix r[ii'on avait fait d'un genlilliomme de la garde pour ambassadeur, ces voies de communicalion lorlueiises et elandesliness'accordaient trop bien avec le caraclère de Louis pour exciter la surprise ou inspirer des doutes.

Au moment où ces explicalions venaient d'avoir lien, le rassemblement arrivait devant la maison de Pavillon; elle était située dans une des principales riuH, mais elle avait pour annexes un jardin, une tannerie considérable, cl des ateliers pour préparer les cuirs : car le bourgeois patriote élait tanneur et corroyeur.

Toutes ces <lépeiidances eoiuiuuiii((uaicnt avec la Meuse.

Il était nalurel (|ue Pavillon désirât faire au prétendu envoyé de France les honneurs de son liabitalion; .lussi , loin d'être étonnée de le voir faire halle îi sa |)orte, la multiliide le salua par des vivat réitérés. L'hôte fut inliodiiil avec les égards dus ;i sa qualité; mais, dès ([u'il eut franchi le seuil, il échangea son bonnet armorié contre le chapeau d'un tanneur, el jeta un manteau par-dessus ses habits. Pavillon lui remit un passe-port, à l'ordre (lii(|iiel il lui élait loisible d'entrer ii Liège ou d'en sortir à toute heure, el finit par le confier aux soins de sa fille (iertrude,* nommée familièrement Triidclien, fraîche et blonde Flamande, qui fut clnn;ée de le faire partir. Il se rendit ensuite avec son collègue Uoiislaer à l'hôlel de ville, afin d'y excuser de leur mieux la ilisparilion de l'envoyé de Louis XL Nous ignorons quelle bourde ils invenlèrent; mais quoi de plus facile que d'en imposer il la niulliliide, dont les préventions aveugles ont fait la moilié du clieiniii avani (|ue l'imposleiir ail dit un mol!

IMfin lierr Pavillon ne fut pas plutôt parti, (|ue sa grosse tille accompagna le bel élranger jusqu'au bord du fleuve ii travers les allées sablées du jardin, l'.lie le fit embarquer dans un bateau, que deux

QUENTIN DDRWARD.

robustes Flamands, aux larges hauts-de-cliausses, aux bonnets fourrés, aux pourpoints fermés (rinnomlirables boutons, avaient préparé avec la diligence que comportait leur apathie naturelle.

ïrudclien avait des yeux bleus éfjrillards, un teint d'une transparence diaphane; ses joues s'animaient d'une vive rougeur; de gracieux sourires prêtaient un nouveau charme à ses lèvres vermeilles comme des cerises ; comme elle ne jiarlait (jiie flamand, (Juentin Diirward, sans man(|uer a l'affection loyale (jii'il avait vouée à la comtesse de Croye , crut pouvoir remercier la jeune fille en déposant sur ces lèvres charmantes un b.iiser (|iii fut donné courtoisement et accepté avec une pudique gratitude : car les galants de la tournure de notre archer écossais ne se trouvaient pas tous les jours dans la bourgeoisie de Liège,

L'n vulet venait de s'ouvrir, une main de femme avait laissé tomber un billet!

Pendant ([ue le bateau remontait les eaux calmes de la Meuse et franchissait les fortifications, <,)iieulin eut le temps de se demander comment il «levait raconter au château épiscopal ce qui venait de lui arriver. Il ne voulait ni cacher an prélat hospitalier l'agitation de la ville, ni abuser d'une confiance qui lui avait été accordée par suite d'un malentendu. Il résolut de ne parler qu'en termes généraux, afin (le prévenir l'évèciue sans désigner personne à sa vengeance.

Il débaripia i< un demi-mille du château, et donna à ses rameurs lin guilder, qu'ils reçurent avec une vive satisfaction. (Juoii[u'il fût près de Schonualdt, il était obligé pour y entrer de faire un détour considérable, car il se trouvait du côté opposé à la grande porte. Comme la cloche avait sonné le diner, et qu'il avait hâte d'arriver, il se dirigea vers un mur crénelé qui lui |iarut être celui du jardin. Sur le fossé s'ouvrait une poterne, au bas de la(|uclle était amarrie une nacelle. Il supposa c|u'en appelant, il allirerail ratlentiou de (juclqu'un qui viendrait le passer. Au moment oii il approclialt, la poterne s'ouvrit; un homme en sortit, sauta dans la nacelle, la dirigea au moyen d'uni' gifle jus(|u'ii l'extrémité du fossé, et repoussa l'esquif avant de s'éloigner, (i'était le liobiinieii, i|iii, évitant toute explication, |iril le clii'miii de Liège, et lut bientôt hors d'atteinte.

Diirward avait la un nouveau sujet de méilltation. Si ce misérable était resté auprès des dames dedioje, pour(|iioi l'avaieicl -elles gardé si longlem|)S.' 'louriiienté de cette iilée, l'archer prit plus que jamais le parti d'avoir une explication avec elles pour leur apprendre la trahison d'Ilayraibliii , et les instruire «les dangers i|ue faisait courir I leur |iroti'Cteiir l'insurrection des Liégeois. Il «'iilra au château par la porte principale, et trouva ii table les ofliciers «le la maison de rcvê<|ue, les principaux dignitaires de son clergé, et i|uelipies étraii- (;ers qui n'ap|i.irl«nai«'ut pas a la première noblesse, l n siège lui avait été réservé il côté du chapelain, qui l'accueillit parce vieux «lict«in «le «'ollége : Si;ro vminnlihus ossii. Mais il eut soin de le servir abon- «lamiiieut pour ue pas réaliser cetti' locution proverbiale, dont on dit en Kcosse «pie c'est uni" plais;interie dilliciie à digérer. l*our s'excuser d'être en relard, (JuiMilin dépeignit sommaireiiienl l'agitation i|iie sa présence avait exiùlée i» Liège quand on s'était apcnu i|u'il faisait

l'Miis. Ty|i«»^;raphie t'Ioii ti

partie de la garde écossaise de Louis XI; il ajouta qu'il avait été tiré d'embarras par un gros bourgeois et sa jolie fille. 11 cherchait ii donner un tour plaisant à sa narration; mais la compagnie la prit au sérieux. Toutes les opérations gastronomiques furent suspendues pendant qu'il parlait; et quand il eut achevé , il régna un silence solennel. Enfin le majortlome «lit à voix basse et «l'un ton mélancolique: — Que Dieu nous envoie vite les cent lances de Bourgogne!

— Pouri|uoi tant les désirer? demanda Durward. Vous avez ici une ijarnison aguerrie, et vos adversaires ne sont que la lie d'une ville eu désordre. Ils prendront la fuite en voyant flotter une bannière et manoeuvrer une compagnie de gens d'armes.

— Vous ne connaissez pas les Liégeois, dit le chapelain; ce sont, avec lesGautois, les rebelles les plus indomptables «le l'Europe. Deux fois (Charles les a châtiés de leurs révoltes; il les a traités avec la plus grande sévérité, leur étant leurs privilèges et leurs bannières, et s'attribuant sur eux des droits auxquels n'avait jamais été soumise une ville libre de l'Empire. A la bataille de Saint-Tron, près de six mille Liégeois ont été massacrés ou se sont noyés en fuyant. La ville a ouvert ses portes; mais, dédaignant d'accepter une capitulation, (Charles a fait ouvrir «lans les murailles une brèche de quarante coudées, et il est entré en coni[uérant, la visière baissée, la lance en arrêt, à la tète de ses chevaliers. Il n'était alors que comte de (Miarolais, et les rebelles savent bien que sans l'intercession de Philippe le Bon , son père, il aurait livré leur ville au pillage. Eh bien, malgré ces souvenirs récents, quand la brèche n est pas encore réparée, quand les arsenaux de la commune sont presque vides, la vue d'un bonnet d'archer sulïit pour mettre les Liégeois en rumeur. Puisse Dieu les amener à résipiscence ! Mais je crains «|u*il y ait de sanglantes querelles entre un souverain aussi irascible et une population aussi indiscipliiiable. Je voudrais (]ue mon excellent maître eût un rang moins élevé et plus de sécurité , car sa mitre est bordée de ronces au lieu d'hermine. Je vous dis cela, seigneur étranger, pour vous faire comprendre

liilifs'i'ii'-

Kn pro:e a do nouvelles an^'oisscs, elle tomba sans connaissance. Il la releva prciipitammont.

i|iie si vos afi'aires ne vous reliciiiienl pas à Schoinvaldt, c'est un séjour que tout homme de bon sens doit quitter le plus prompti'iiient possibli'. J«' piésiimi' que vos «lames sont il«' mon avis, car elli'S ont «■nvoyi' un des hommes de leur suite ii la «:«>iir de Kraiiie avec un messagi' (|iii annonce sans «loiite «[u'ellcs ont l'intiuition de chi'i'cher uii^asilc plus sûr.

CIIAPITUK XX.

Le Hillet.

<^>uaii«l on eut desservi, le chapelain, (|ui semblait se complaire dans la société «le Quentin Durward, ou (|ui désirait peut-être obli'iiir «l«' plus amples renseigiiemciils sur les incidents de la matinée, le mena rcs, rue de Vuugirard, 3tj.

QUENTIN DURWARD

dans un cabinet dont les fenêtres donnaient sur le jardin. S'apcrcevant que le jeune homme tournait sans cesse les yeux de ce côté, il lui proposa de descendre, et d'examiner les plantes exotiques dont Louis de Bourlton avait enricbi les parterres.

Quentin le remercia en disant qu'il craignait d'être indiscret, et raconta ccimment il avait été éconduit le matin.

— En effet, répondit le chapelain en souriant, le jardin de l'évêqiie était autrefois interdit au public; mais alors notre révérend père n'avait pas plus de trente ans, et de belles dames venaient chercher au château des consolations spirituelles.

Ici le chapelain baissa les yeux, et il ajouta d'un air un peu narquois :

— Nécessairement ces dames, qui habitaient dans le corps de loi;is actuellement occupé par la chanoinesse de Trêves, devaient avoir un lieu réservé pour prendre l'air et s'y livrer à de pieuses méditations sans être importunées par les profanes. Depuis (luehiucs années, la défense d'entrer au jardin

n'a plus force de loi; elle n'existe qu'à l'état de superstition dans le cerveau fêlé d'un vieil huissier. Si vous le voulez bien, nous allons descendre et vérifier le fait par nous-mêmes.

Aucune proposition ne pouvait être plus agréable il Quentin. Jusiju'à ce jour, d'heureux hasards avaient constamment favorisé sa passion; et il espérait ou communiijuer avec l'objet de sa tendresse, ou du moins l'entrevoir à <|uelque fenêtre, comme à l'auberge de la Fleur-de-l.is et à la tour du Dauphin, au château du l'Iessis. l'arlout oii elle résidait, Isabelle semblait destinée à être la dame de la tourelle.

En se promenant dans les allées, le chapi'laiu avait l'air d'un philosophe matérialiste, cntièremeut occupé des choses de la terre; Durward, au contraire, sans observer les astres comme un astrologue, promenait ses yeux sur li'S fenêtres, les balcons, les tourelles en eucorbellenient, afin de découvrir oii pouvait être son étoile polaire. Occupé de cette recherc lie , il eutendil à peine la description des plantes et herbes que son cireroiie lui ilésignait. I.'unc l'Iait d'un grand usage eu uu'deeine, l'autre entrait comme conilinient dans les ragoûts; une troisième n'avaittrautre mé-

Lo duc mit un genou en terre pour petit palefroi.

rite que son excessive rareté.

( !es détails étaient sans intérêt pour le jeune amant; et, oblig,é de leur prêter un semhiaiit d'attention, il trouvait sa tâche si dilfieile, qu'il aurait volontiers envoyé au diable l'ojiséquieux naturaliste et tout le règne végétal. Il fut enfin délivré grâce au liiitcinent d'une cloche qui appelait le chapelain ii l'église.

Avant de quitter son nouvel ami, le révérend se confondit eu excuses.

— C'est k regret que je vous laisse, dit-il en terminant ; vous pouvez, vous promener dans le jardin jus(|u'au souper, sans crainte d'être dér.ing.é. Les étrangers y viennent tri's-raremeiit; aussi je choisis toujours ce lieu ]iiuir y étiulier mes homélies, .l'eu ai terminé une que je vais prononcer :i la chapelle; s'il vous plaisait de l'entendre? On m'accorde quelipie talent; mais gloire soit rendue à qui de droit!

Quentin refus.i poliment, en prétextant un mal de tête, dont le grand air serait le plus sfir remède, et le jnêtre otïicieux finit par déguerpir.

On se fiijiire aisément que dans le cours de son inspection notre héros n'avait pas oublié les baies, croisées et ouvertures qui avoisinaieut la polerne par laquelle >Lirton avait inlrodnil llavraddiu; mais aucun indice ne prouvait que cette petite porte conduisit réellement ii rapparlciuent des comtesses.

Le jour déclinait, la présence prolongée d'un étranger dans le jar- ■2i:i.

din épiscopal ne pouvait-elle paraître singulière? Voilà ce que se demanda notre héros, et il songea à la retraite.

Préalablement, il lit un dernier tour sous les fenêtres qui avaient tant d'attrait pour lui. A l'une d'elles, il avait eiilenilu tousser légèrement comme pour attirer son attention en évitant celle des autres. Quelles furent sa surprise et sa joie! un volet venait de s'ouvrir, une main de femme avait laissé tomber un billet!

Quentin le ramassa sur une toiilTe de romarin qui croissait au pied du mur. Les précautions (|i.'on avait prises pour le lui transmettre lui prescrivaient une prudence e< une discrétion proportionnées. De nombreuses fenêtres donnaient sur le jardin; mais une grotte de rocher, que le chapelain lui avait fait remarquer avec complaisance, offrait une retraite à l'abri des regards curieux.

S'emparer du papier, le mettre dans son sein, se cacher au fond de la grotte, ce fut pour Durward l'affaire d'une minute. Il déplia le précieux billet en bénissant la mémoire des moines d'Aberbrotliick,

qui l'avaient mis à même d'en déchiffrer le contenu.

La première ligne était ainsi conçue : « Lisez en secret. »

Voici quel était le texte du billet ;

o Ce que vos yeux m'ont exprimé avec trop d'audace, les miens l'ont peut-être compris trop vite. Mais une persécution injuste enhardit ses victimes, et il vaut mieux m'abandonne r au bon vouloir d'un seul ami ([u'aux poursuites de mes nombreux ennemis. La fortune a son trône sur un rocher; mais les braves ne craignent pas de le gravir. Si vous voulez risi|iier (|uel(|ue chose pmir une personne qui hasarde tant pour vous, passez dans ce jardin <lemain à l'heure de prime, portant à votre bonnet une ]ilume hieue et lilaïuhe, mais n'attendez pas d'autres explications. Votre étoile, dit on, xous a destiné aux grandeurs et disposé à la reconnaissance.

Adieu ;soyez fidèle, prompt, résolu, et ne doutez pas de votre fortune. »

I )ans cette lettre était enfermée une bague à chaton de diamant sur lequel étaient gravées en forme de losange les armoiries de la maison de (^roye.

L!ue extase sans mélange fut le premier sentiment de Quentin. L'orgueil et la joie lui donnaient une force surhumaine. Il était prêt à mourir ou à surmonter les mille obstacles qui se plaçaient entre lui et le but de ses vfeiix.

Dans ces dispositions d'ispril, (Quentin ne pouvait su|qiorler l'idée d'être un seul instant distrait de ses douces rêveries. 11 rentra précipitamment, allégua de nouveau son mal <le tête pour se dispenser d'assister au souper, et se renferma dans sa chambre. Il alluma sa lampe, lut et relut le précieux billet, et baisa avec transport la bague armoriée, (|ui n'avait pas moins de valeur a ses yeux.

Mais une exaltation aussi vive ne pouvait être durable. L'amant fut assailli d'une idée qu'il repoussa d'abord comme un blasphème : la fraïK-hise de l'aveu s'accordait-elb' avec la délicatesse qu'il avait admirée dans Isabelle;' Il s'elïorca de bannir cette pensée, comme il aurait essayé d'étoulTer un serpent qui se serait glissé eu silllant dans sa couche. Etait-ce à lui, favorisé du sort, d'adresser des reproches à celle (jui lui tendait la main? Devait-il blâmer un acte de condescendance sans lequel il n'aurait jamais osé lever les yeux vers elle? Sa haute (losition, son illustre naissance ne lui donnaient-elles pas le droit de mépriser les règles vulgaires qui imposaient silence à la femme tant que l'amant ne s'était pas expliqué '

\ ces argunieiils qu'il forniulail en syllogismes, sa vanité en ajoutait un ipi'Û n'osait pas admettre avec îa même franchise. Le mérite de l'objet aimé excusait peut-être de la part d'une dame une légère infraction aux usai;es reçus. Les chroni(|ues en fournissaient des exemples : le simple écuycr dont il avait lu l'histoire était comme

tenir l'étrier de Louis, qui montait un

QUENTIN DUnWARD.

lui un rjeiilillioiiinic (li'poiirvn do terres ot (rarn,enl. Et pourtant la |;ciureiise |iiiiicosse (l<; llonijrie lui avait donné sans scrinnilc des preuves de tendresse plus significatives qu'un billet :

Sois donc le bienvenu, mon fidèle écuyer ; Sans ce se , ô mon ami , c'est à toi que je pense. Tiens, voici trois baisers, et je vais t'octroyer Cinq cents livres encor, qui sont ta récompense.

La même histoire véridi(|ue faisait dire au roi de Hongrie :

Dans le cours de mes ans, j'ai connu plus d'un page Qui devint grand seigneur après un mariage.

En somme, Quentin, avec une générosité magnanime, pardonna à la comtesse Isabelle une conduite qui devait avoir pour lui de si grands avantages.

Ce scrupule fut remplacé par un autre. Le traître Ilayraddin avait passé une lieure clie/, les dames de Croye, et piiisi|u il s'était vanté d'exercer une influence réelle sur la destinée de (Quentin Durward, n'étail-il pas possible qu'il eût combiné une nouvelle perfidie, peutêtre pour arracher Isabelle à la protection du digne évêque ? C'était lin point a examiner. L'impudence avec laquelle le bohémien avouait sa scélératesse avait inspiré à (Juentin une telle répugnance, qu'il ne pouvait s'imaginer que les entreprises dont le misérable se mêlait eussent une conclusion heureuse ou honorable. Ces diverses pensées, semblables à des nuages, obscurcissaient les beaux paysages que l'imagination de Durvard avait d'abord dessinés. Il eut une nuit d'insomnie. A l'heure de prime, et mèuie une heure auparavant, il descendit au jardin, dont personne ne lui interdit l'accès. Il avait eu soin de se procurer une plume, (|ui était à peu près de la nuance indiquée. Après deux heures de promenade solitaire, il eiitendit les accords d'un luth; une jalousie s'ouvrit au-dessus de la poterne par la([uelle Marton avait introduit le ziiiijaro, et Isabelle se montra dans tout l'éclat de sa beauté virginale. Elle lui fit un salut amical, mais plein de réserve, et rougit de l'ardeur expressive avec laquelle il répondit il cette politesse, i'resque aussitôt elle ferma la fenêtre, et disparut.

Le mystère ne pouvait être plus complètement éclairci ; l'authenticité du billet semblait constatée. 11 ne restait qu'à savoir ce (|iii devait en résulter, et l'aimable correspondante ne s'était pas expliquée de vive voix. Mais il n'y avait pas péril en la deîueure; la comtesse était dans un château fort, sous le patronage d'un jiriuce qui réunis- .sait en lui les deux pouvoirs. L'écuyer n'avait rien à faire provisoirement, et il lui suffisait de se tenir prêt a exécuter les ordres qu'il comptait recex'oir.

Le sort ne lui laissa pas le loisir de les attendre.

C'était la ((uatrième nuit ([u'il passait à Schonxvaldt. 11 avait pris des mesures pour renvoyer le lendemain à la cour de Louis le compagnon qui lui restait encore. Il mandait a son oncle et à lord Crawtord que, par honneur et par prudence, il renonçait au service du roi, a cause des embarras (|ue-lui avaient suscités les instructions secrètes d'Ilayraddin. (Suaud il se fut endormi, il fut bientôt environné de toutes les images couleur de rose qui peuvent voltiger autour du lit d'un amour sincère quand il se croit payé de retour. Toutefois ses songes, qui étaient d'abord de la nature la plus riante, prirent graduellement un caractère terrible.

Il se promenait avec la comtesse Isabelle auprès d'un de ces lacs paisiblesqui embellissent les vallons de sa patrie. Sans s'inquiéter des obstacles (|ui s'élevaient entre eux, il parlait à la jeune fille de sa tendresse. Elle rougissait et souriait en l'écoutant, comme il devait s'y attendre d'après la teneur du billet. Soudain l'été lit iilace à l'hiver, et le calme à la tempête ; les vents se déchainèrent en tourbillons sur les vagues, comme si les démons de l'air et des eaux se fussent disputé la victoire, elles flots soulevés enveloppèrent de toutes i)arts les deux amants, qui, dans l'impossibilité de fuir, ne pouvaient cc'pendant rester en place sans s'exposer il être engloutis.

lîoulevi'rsc par ces tumulliicuses sensations, Quentin se réveilla en sursaut. Ses visions disparurent; mais le bruit qui leur avait ]iroliabhiiient donné naissance continua de retentir ii ses oreilles. Il se mit sur son séant, et écoula ave<: surprise des sons (|ui, s'ils annonçaient une tempête, auraient fait houle au plus terrible des ouragans dcscenilus des monts (irainpians. Au bout (l'une minute, il reconnut que ce tumulte provenait de la fureur des hommes, et non de celle des éléments. Il sauta ii bas de son lit, et ouvrit sa fenêtre, (|ui donnait sur le jardin. De; ce côté, tout était tranquille ; mais, dès (ju'il eut donné accès à l'air, les clameurs du dehors devinrent plus distinctes, et Quentin fut convaincu que le château était assiégé par des ennemis nombreux et déterminés. 11 se hâta de rassembler ses habits et ses armes, et de les endosser aussi vite que les ténèbres le lui permetl.iicnt.

Tout il coup on frappa légèrement à sa porte; et comme il n'avait pas répondu imiiiédiatemeiit , elle fut enfoncée par un homme qu'il reconnut il son accent pour le boliiMiiien. Ilayraddin, treiii|paiil une mèche dans une fiole qu'il tenait ii la main, obtint ainsi une flamiiie i-ougeAtrc , ot alluma une lampe qu'il tira de son sein.

— Votre horoscope, dit-il sans préambule, dépend du parti que vous allez prendre.

— • Misérable ! s'écria Quentin, les trahisons nous environnent, cl tu dois y être pour quelque chose.

— Vous êtes fou! repartit le Maugrabin ; je n'ai jamais été perfide que par intérêt. Pourquoi vous trahirais-je, puis(|ue votre salut m'est ])liis avantageux que votre perte? Ecoutez un moment la voix de la raison, s'il est possible, avant qu'elle tinte ii votre oreille comme un glas de mort. Les Liégeois sont soulevés; (riiillaume de la INlarck les dirige avec sa bande. S'il y avait des moyens de résistance, le nombre et la fureur des assaillants en triompheraient; mais il n'y en a presque pas. Si vous voulez sauver la comtesse et votre avenir, suivezmoi au nom de celle qui vous a envoyé une bague sur laquelle sont gravés trois léopards!

— Montre-moi le chemin! Pour elle, je brave tous les dangers.

— Nous n'en courons point, dit le bohémien. Vous n'avez qu'à ne pas intervenir dans une lutte qui vous est étrangère. Après tout, que le pasteur égorge ses brebis, ou que les brebis tuent le pasteur, estce que cela vous regarde.' Suivez-moi, mais avec prudence et résignation. Domptez votre courage; confiez vous à mon intelligence, et je m'acquitterai envers vous en vous donnant une comtesse pour épouse.

— Je te suis, dit Quentin en tirant son épée; mais si je découvre le moindre signe de trahison, j'enverrai ta tête à six pas de ton corps.

Le bohémien descendit rapidement l'escalier, suivit divers couloirs, et arriva au jardin. J'oiit était sombre et silencieux de ce côté; mais dès que Durward fut en plein air il entendit le bruit de l'assaut retentir avec une nouvelle force. Les agresseurs hurlaient : — Liège! Liège! Sanglier! Sanglier! Les soldats de révêi|ue, surpris ))ar une atta(|iie nocturne, poussaient d'une voix |ilus faible leur cri de guerre : — Notre-Dame pour le prince-évèque !

Quentin Durward, malgré son caractère martial, ne s'occupa point du combat, il ne songeait qu'à la jeune comtesse menacée de tomber entre les mains du brigand cruel et dissolu qui forçait en ce moment les portes du château. Il accepta l'assistance du bohémien, de même iju'un malade condamné |)rend les drogues d'un charlatan, et le suivit à travers le jardin avec la résolution de se laisser guider jiar lui s'il le jugeait fidèle, et de le tuer à la moindre a])paren(c de trahison.

Ilayraddin semblait deviner que sa vie ne tenait ([ii'à un fil; car, faisant trêve à ses sarcasmes accoutumés, il ax'ait l'air de s'être promis à lui-même d'agir avec autant de courage que d'activité. Il s'arrêta près de la poterne, fil un signal, et deux femmes parurent, enveloppées de grandes mantilles de soie noire comme on en ]iorte encore aujourd'hui dans les Pays-Bas. (,)iientin offrit son bras à l'une d'elles, elle s'y cramponna en tremblant, et s'y appuya avec tant de force, que, si elle eût été moiirs légère, elle aiirail mis obstacle à la fuite.

Le bohémien, qui conduisait l'autre feinnie, ouvrit une porte pratiquée dans le mur du jardin, et se trouva à l'euilroit uii était amarrée la nacelle dont il s'était déjà servi. Pendant que les fiigilits traversaient le fossé, des acclamations triomphales annonçaient que le cliàleau était pris. Elles furent si ])énibles pour Quentin, qu'il ne put s'empêcher de s'écrier : — Si je ne m'étais voué tout entier à mon enircjirise actuelle, je retournerais sur les remparts pour défendre mon vénérable hôte et faire taire quel(|ues-uns de ces révoltés avides de pillage.

La dame à laquelle il donnait le bras le pressa légi'rement pendant qu'il parlait, coinme pour lui faire comprendre (|ue la chevalerie lui imposait d'autres devoirs que la défense de Schonwaldt. Quant au bohi'iiiien , il s'écria: — Voilà bien la frénésie chrétienne! vouloir retourner au combat (luand l'amour et la fortune nous eommandent la fuite ! En avant! en avant ! des chevaux nous attendent là-bas sous les saules.

— Il n'y a que deux chevaux! dit (Quentin, qui les vit à la clarté de la lune.

— ("est tout (te i|ue je pouvais me |)ro(!iirer sans exciter les soupçons; et d'ailleurs, c'est assez. Vous irez à Tongres pendant i|iie la route est encore sûre. i\Iarloii rejoindra les femmes de noire horde, qu'elle connaît depuis longtemps, l'ille de notre tribu, elle ne restait auprès de vous que pour servir au besoin mes projets.

— Marton! s'écria la comtessi- en regardant la femme xdilée ; ce n'est donc pas ma parente '

— lie n'est (|ue Marton, dit Ilayraddin : pardonnez-moi celte petite tromperie; je n'ai pas voulu enlever les deux dames de Croye au Sanglier des Ardciines.

— Misérable! s'écria Quentin; mais il n'est pas... il ne saurait être trop tard. Je cours chercher d.ime llameline.

— llameline, murmura la dame d'une voix émue, llameline esta ton bras, et te remercie de sa délivrance.

— Quoi! (|u'est-ce!' dit (^)iientiii en se dégageant avec moins d'i'gards qu'en toute autre occasion il n'en aurait montré à la dernière des femmes : c'est donc daine Isabelle (|ui est restée)'... Adieu, adieu !...

Il revenait sur ses pas, (|uand Ilayraddin l'arrêta.

— Attendez!... écoutez-moi !... vous courez a votre perle!... Pour-

QUENTIN DURWARD

quoi (lialile poitfz-voiis les couleurs de la vieille?... Je ne me tierni plus au\ pauaclics liliu cl blanc... Elle a nue <l()t presque aussi considérable, (les bijoux, de l'or, des prétentions sur le comté...

Tout en prononc.int ces phrases cnlrccoiipces, le bohi iiiicn essayait de retenir (/uentiii, qui, pour s'en débarrasser, liiiit par porter la main à son poii;nard.

— Ah ! ]iuisi|u'il en est ainsi , reprit llaj raddin , partez , et que le diable, s'il y en a un, vous accompai;uc en roule!

Dès ([u'illiit libre, l'Écossais courut vers le château avec la vitesse do vent.

llayraddin revint auprès de la comtesse llameline, qui était tombée anéantie, parlatjée entre l.i honte, la crainte et le désappiiintciuent.

Il V a en un malentendu, ilit-il. Belevez-vous, madame, et venez avec moi ; je vous trouverai avant demain un nuiri pins sortable que ce bambin h face de poupée : vous en aurez vin|;t pour un!

Dame llameline avait de la vanité, l'intelligence faible, et les passions violentes. Comme tant d'autres personnes, elle s'acquittait passablement des d<'voirs ordinaires de la vie; mais dans une crise pareille, elle était incapable d'ajjir. Elle ne put que ijémir, se lamenter, et traiter llayraddin de voleur, de vil esclave, d'impostei.i et d'assassin.

— Appelez-moi zinijaro, répondit-il avec calme; ce mot comprend tout cela.

— Monstre! s'écria l'infortunée, vous disiez que les astres avaient décrété notre union; vous m'avez décidée à lui écrire... Oh! misérable que j'étais!

. — Ils avaient en effet décrété votre union si les deux parties avaient été d'accord : mais croyez-vous que les constellations favorables puissent marier (|uelqu'un contre sa volonté:' J'ai été induit en erreur par vos maudites galanteries chrétiennes, vos rubans et vos faveurs. l,e jeune homme préfère le veau au bœuf, voilà tout!... Debout! suivez-moi ! et siuigez que je ne souffre pas les jérémiades !

— Je reste ici , s'écria la comtesse.

— Par le ciel, vous y resterez! dit llayraddin : je vous jure, par tout ce que croient les idiots, que vous avez affaire à un homme capable de vous dépouiller, de vous attacher à un arbre, et de vous abandonner à votre malheureux sort !

Marton intervint.: — ISDn, dit-elle, avec votre permission, elle ne sera pas maltraitée. Je porte comme vous un couteau, et je sais m'en servir. C'est une bonne femme , quoi(|u'nn peu folle... Allons, madame, levez-vous et marchez. Vous êtes victime d'une méprise; mais c'est beaucoup (|ue d'être saine et sauve hors du château. 11 s'y trouve bien des gens qui donneraient tous les biens du monde pour être oii nous sommes.

En ce moment, des cris de victoire, mêlés aux accents de la terreur et du désespoir, se firent entendre dans l'enceinte de Schonxialdt.

— Ecoutez cela, madame , dit le bohémien, et félicitez-vous rie ne pas faire votre partie dans ce concert avec votre fausset treniblaiil! Croyez-moi, je vous pourvoirai avantageusement; les astres tiendront leurs promesses, et je x'ous trouverai un bon mari.

Comme une liêle fauve domptée par la terreur et la fatigue, daine llameline se mit à la merci île ses guides et se laissa conduire ))assivement. 'l'els étaient son épuisement et le désordre de ses esprits, (|Mc le (ligne couiile qui la menait ou la portait tour il tour s'entretint (levant elle sans (|u'elle comprit la conversation.

— J'ai toujinirs regardé voire plan comme une folie, dit Marton. Si vous aviez uni les jeunes gens, nous aurions |m compter sur leur reconnaissance et avoir un pied dans leur château. Mais était -il vraisemblable (ju'un aussi beau jeune homme épousât cette vieille folle ?

— Ilizpah, reprit le bohémien, tu as porté le nom d'une chrétienne, et à force d'habiter sous les tentes de ce (peuple insensé tu en partages les rêveries, l'ouvais-je avoir l'idée (|u'il chicanerait sur l'âge, sur la beauté, sur la jeunesse, quand les avantages de l'union étaient si visibles? Tu sais que la jeune tille n'aurait pas élé aussi accommodante ([ue cette comtesse que voici sur mes bras aussi inerte (|u'un ballot. Et puis j'aimais ce jeune homme, je lui voulais du bien : le I larier îi llameline , c'était faire sa fortune; l'unir à Isabelle, c'était

oiilcver contre lui de la Marck, la liourgogne, la France, tous ceux (pii ont intérêt ii disposer de sa main. Ea richesse de la vieille consistant surtout en or et en bijoux, nous aurions eu notre part du butin; mais la corde de l'arc s'('st détendue, et le trait n'a pas atteint le bul !... l!mmenons-la ; dans (piel(|ues jours, nous la présenterons à < luillaiime. Ouand il se sera gorgé de vin , suivant sa coutume, il ne distinguera pas une vieille comtesse d'une jeune. Partons, Hizpah ! prends courage! l'étoile Aldebaran protège encore la destinée des enfants du désert !

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