CHAPITRE XXXVI
Devant Liège.
Au bout de quelques jours Louis rcrut avec le sourire de la vengeance satisfaite la nouvelle que son ancien favori le cardinal la lialue gémissait dans une cage de fer où il ne pouvait ni se coucher ni se tenir debout, et où, soit dit en passant, il fut impitoyablement gardé plus de douze ans.
Les troupes royales que le duc avait demandées ne tardèrent pas à arriver. Elles n'étaient pas en force suffisante pour se mesurer avec l'armée bourguignonne; mais Louis vit avec plaisir ([u'elles étaient capables de garantir sa personne d'un coup de main. Il csjiéra i|u'il serait prochainement libre de reprendre son projet de mariage entre .leanne el le due d'Orléans; et t|uoi(|ue humilié de servir avec ses plus nobles pairs sous la bannière de son vassal contre le peuple dont il avait soutenu la cause, il ne se laissa point abattre.
— ISous prendrons notre revanche, dit-il ii son fidèU' Olivier. La chance peut faire faire une levée; mais c'est la patience et la sagesse (|ui gagnent enfin la partie.
(.'e fut avec de pareils sentiments que, par un beau jour d'automne, le roi monta à cheval pour rejoindre l'armée bourguignonne qui comliiençail à mar(!her sur Liège. Peu lui importait d'avoir l'air d'être traîné ii la suite d'un triomphateur, au lieu de se présenter en souverain indépendant escorté de ses ganles et de ses chevaliers.
La plupart des dames de distinction présentes à Péronne, pariées de leurs plus somptueux atours, s'étaient placées sur les remparts
pour assister au départ de l'expédition. La comtesse de Crèvecœur y ax'ait conduit Isabelle, (|ui l'avait suivie avec répugnance; mais Charles avait formellement exigé que celle qui devait être le prix du tournoi se montrât aux chevaliers qui allaient entrer en lice.
Au moment oii la cavalcade sortait de dessous la xoûte de la porte gothi((ue on remarqua sur les pennons et sur les écus des devises fraîchement peintes, qui annonçaient l'intention de disputer la main de la comtesse. Ici était représenté un coursier lancé dans la carrière, là une flèche prête à jiartir. Tel chevalier portait un cœur saignant, emblème de sa passion ; tel autre un crâne et une couronne de lauriers, pour indiquer qu'il avait résolu de vaincre ou de mourir. Quelques-unes des figures symboliciues adoptées étaient si compliquées et si obscures qu'elles auraient défié la pénétration du plus ingénieux interprète.
Comme on le présume sans peine, les chevaliers firent caracoler leurs montures et déployèrent leurs grâces en selle ([uand ils défilèrent sous les yeux des dames et damoiselles qui les encourageaient en souriant et en agit.ant leurs mouchoirs et leurs voiles. La garde écossaise, choisie dans la fleur des Ecossais, obtint tous les suffrages par l'élégance et l'éclat de son équipement.
Parmi les étrangers un seul se permit d'adresser à Isabelle un signe de reconnaissance, dont les plus nobles chevaliers s'étaient abstenus : c'était Quentin Durward, qui, en passant devant les dames, présenta ,'i la comtesse la lettre d'Hameline au bout du fer de sa lance.
— .Sur mon honneur, s'écria le comte de Crèvecœur, cet aventurier est par trop insolent.
— IVc le malmenez pas, dit Dunois; j'ai de bonnes raisons pour attester qu'il est brave, et il l'a prouve en soutenant la cause de cette dame.
— ^ ous faites beaucoup de bruit pour rien, dit Isabelle rougissant de pudeur et même un peu de ressentiment. C'est un message de ma malheureuse tante; elle m'écrit sur un ton enjoué, quoique sa position doive être affreuse.
Oiicnlin s'avança avec précaution sur le terrain qu'il avait déjà reconnu aux dernières lueurs du crcpusculo.
— Voyons, dit Crèvecœur; écoutons ce que dit la femme du Sanglier.
La comtesse Isabelle lut la lettre. Sa tante, faisant contre fortune bon cœur, se consolait d'un mariage bruscpie et en dehors des convenances par le bonheur d'avoir épousé un (les plus vaillants guerriers de l'époque, un homme qui venait de conquérir une principauté. Elle ra])pelait son (luillaume; elle suppliait sa nièce de ne pas le ju.gcr sur des rapports inexacts, mais d'atlen<lre qu'elle le connût personnellement. Peut-être avait-il des défauts; mais ils lui étaient communs avec des hommes qu'elle avait toujours vénérés. Guillaume aimait un peu le vin; mais le sire Godefroid, grand-père de la comtesse, était aussi enclin à boire. Il était emporté, fougueux, coinine l'avait
QUEWTIIN DURWAHU.
été Reinold, père d'Isabelle. S'il était bourru, il ressembhiit en cela à presque tous les Allemands; s'il avait le caractère impérieux, n'était-ce pas le propre de tous les hommes de chercher à dominer?
Hameline développait longuement ce thème : « Croyez - moi , disait-elle en terminant, essayez, avec l'aide d'Hayraddin, de fuir les Etats du tyran de Bourgogne, venez à la cour de votre cher parent de Liège ; nous avons toutes deux des droits sur le comté , nous réglerons nos légers différends en vous mariant au comte Eberson. Il est un peu plus jeune (jue vous; mais, comme vous vous en apercevrez, — peut-être le savait-elle par expérience, — les inconvénients de cette différence d'âge sont faciles à supporter. •
Il i la comtesse Isabelle s'arrêta, interrompue à la fois par l'abbessc et le comte de Crèvecœur.
— Assez, ma fille, dit l'abbessc d'un Ion revèche , c'est consacrer trop de temps à des vanités mondaines.
— Que le diable t'emporte, vieille sorcière! s'écria le comte ; la lettre a pour moi l'odeur du fromage grillé dans une ratière !
La comtesse de Crèvecœur reprocha gravement à son époux ces paroles injurieuses.
— Dame Hameline , dit-elle, peut avoir été abusée par les attentions de Guillaume.
— Lui avoir des attentions pour quelqu'un! reprit le comte : il est incapable d'une telle dissimulation. On trouverait plus de courtoisie dans un véritable sanglier, et il serait aussi impossible de le rendre poli que d'étendre une feuille d'or sur une vieille potence de fer. IVon, malgré sa sottise, elle n'est pas assez folle pour s'amouracher de l'animal qui eu a fait sa proie. Mais, vous autres femmes, vous vous ressemblez toutes, vous vous laissez prendre à de belles paroles, et j'ose dire que ma jolie cousine brûle d'envie de rejoindre •sa tanic dans son Eden et d'épouser le marcassin.
— Loin d'être capable d'une pareille folie, dit Isabelle, je désire d'autant plus le châtiment des assassins de l'évêque, iju'il délivrera ma tante des mains d'un scélérat.
— Voilà des paroles dignes d'une dame de Croye ! s'écria le comte. Et il ne fut plus question de la lettre. En la lisant à ses amis, il
faut remarquer qu'Isabelle avait omis un i)OSt-scvipUim par lequel la comtesse Hameline lui rendait compte de ses occupations. « Je travaillais, dit-elle, à une cotte d'armes portant les armoiries de la Marrk écartelées de celles de Croye , mais j'ai quitté cet ouvrage ; par des raisons politiques, mon Guillaume a résolu de faire endosser ses armes à un autre dans le prochain combat, et de prendre lui-niènio le blason des ducs d'Orléans avec la barre de bâtardise, en d'autres termes celui de Diinois. »
A la lettre était joint un billet d'une autre main , mais la corn- Icsse ne jugea pas à ]iropos de le communiquer à ses amis; il ne contenait que ces mots :
« Si vous n'entendez pas bienliît parler de moi par la troinpctic <le la renommée, conckiez-en que je suis mort mais avec honneur. ■>
Une idée qu'Isabelle avait repoussée jusqu'alors comme d'une réa lisation impossible s'offrit à elle avec une nouvelle force. L'esprit d'une femme manque rarement de moyens pour accomplir ses volontés. Elle s'y prit de telle sorte ([u'avant que les troupes fussent en pleine marche, Quentin reçut d'une main inconnue la lettre de dame Hameline. Trois croix étaient tracées en marge du post - scriptum , et précéilaient les lignes suivantes :
« Celui (pii n'a pas craint d'affronter les armes d'Orléans qiiani elles couvraient la poitrine de leur légitime possesseur, ne peut les redouter quand elles seront portées par un tyran et un meurtrier. >-
Le jeune Ecossais baisa mille et mille fois ce billet; il le pressa conire son cœur, car il connaissait maintenant la roule au bout de laquelle l'honneur et rainour lui réservaient une récompense. H s,ivail comment il distinguerait celui dont la mort seule pouvait donner la vie k ses espérances; maître d'un secret inconnu à tous, il résolut prudemment de le renfermer dans son sein.
Toutefois Durward crut nécessaire de ne pas garder pour lui les renseignements qu'il tenait ilu bohémien. I.a sortie que méditait Guillaume de la Marck, si elle n'était habilcnieiit prévenue, exposait les assiégeants à une défaite terrible, tant il élail diflicile, dans ces temps de luttes irrégiilières, de se remcltre des suites d'une surprise nocturne. Après de mûres rétlexions, il prit le parti de ne révéler le stratagème conçu par Guillaume qu'en |iersonne et aux deux ])rinces réunis, l'.n instruisant le roi seul d'un projet si bien couiliiné, il craignait (l'exposera une trop forte tentati(ui la probité cliaiicelaiite du monanpie et de lui inspirer la pensée d'appuyer la sortie au lieu de la repousser. Il prit donc le parti d'épier l'occasion oii Louis et Charles se trouveraient ensemble pour leur révéler son secret; mais elle pouvait tarder à se ])résenter, car ils éprouvaient dans la société l'un de l'autre une contrainte qui rendait leurs réunions assez rares.
Cependant la marche continuait, et les coiilédérés entrèrent bientôt sur le territoire de Liège. Là , sous prétexte de veni;er la mort de l'évêque, les gens (l'armes bourguignons, ou du moins ceux qu'on avait surnommés les écorcheurs, justifièrent ce titre eu maltraitant les habitants. Leurs déprédations compromirent la cause de Charles; des paysans (jui s'étaient proposé de rester neutres prirent les armes pour se défendre;, ils harcelèrent les flancs de l'armée, enveloppèrent des
détachements; et se repliant enfin sur la ville, ils allèrent accroitre le nombre et l'énergie de ceux qui avaient résolu de la défendre.
Les Français, en petit nombre, et choisis parmi les meilleurs guerriers du pays, se conformèrent aux ordres du roi en se maintenant sous leurs drapeaux respectifs, et eu observant la plus stricte discipline : ce contraste excita les soupçons de Charles; il lui semblait que les soldats de Louis se comportaient en amis des Liégeois plutôt qu'en alliés des Bourguignons.
Enfin, sans avoir rencontré d'opposition sérieuse, l'armée arrixa dans la riche vallée de la Meuse, devant la grande et populeuse ville de Liège. Elle trouva le château de Sthonwaldt complètement rasé. Guillauiiie de la Marck, qui avait des talents militaires, avait concentré toutes ses forces dans la place, et résolu d'éviter de se mesurer en bataille rangée contre la chtvalcrie de France et de Bourgogne.
Les assiégeants reconnurent bieiUcjt jiar expérience le danger que l'on court en attaquant une grande ville dont les lutbitauls veulent se défendre en désespérés. Quand l'avaut-garde bourguignonne vit le délabrement des murailles et la largeur des anciennes brèches, elle crut qu'elle n'avait plus qu'à entrer tranquillement dans Liège. La tête s'engagea dans un des fauliourgs en criant : — ^Tue! tue! tout est à nous ! vengeons Louis de Bourbon ! Mais pendant que les pillards couraient en désordre dans les rues étroites, un corps de bourgeois considérable sortit brusquement de la ville, fondit sur eux, et en ht un grand carnage. De la Marck profita même des brèches qui permettaient aux assiégés de sortir sur difl'érents points; il atta(|ua l'avant-garde bourguignonne de front, en flanc et à l'arrière. Et les agresseurs étourdis par la résistance furieuse et multiple qu'ils rencontraient, battirent confusément en retraite. Les ténèbres naissantes augmentèrent le désordre.
Quand le duc apprit cette nouvelle , il fut saisi d'une colère que redoubla l'offre du roi Louis d'envoyer les Français dans les faubourgs à la rescousse de l'avant-garde bourguignonne. 11 refusa nettement; et il allait se mettre à la tète des gardes wallons, lorsque d'ilymbercourt et Crèveca'iir le supplièrent de leur laisser le soin de dégager leurs compagnons. Ces deux célèbres capitaines se dirigèrent vers le théâtre de l'action par deux routes différentes, mais de manière à se prêter un mutuel secours : ils réussirent à repousser les Liégeois et à rallier l'avant- garde, qui n'avait pas perdu moins de huit cents hommes dont une centaine étaient des hommes d'armes. Les prisonniers étaient peu nombreux comparativement, d'Ilymbercourt eu délivra la plus grande partie; puis il procéda à l'occupation du faubourg en établissant des postes en face de la ville, dont il était séparé par une esplanade large d'environ douze cents pieds. Pour faciliter la défense, on avait abattu tous les édifices qui s'élevaient sur cet espace ; le sol étant rocailleux de ce côté, on n'avait pu creuser de fossé entre le faubourg et la ville. Dans la muraille s'ouvraient une porte et trois brèches ouvertes après la bataille de Saint -Trou, qui avaient été barricadées à la hâte avec des madriers. D'ilymbercourt fit pointer deux coiileuvriucs sur la porte et en mit deux autres en batterie devant la brèche principale, pour prévenir toute tentative de sortie. H retourna ensuite au camp, qu'il trouva dans un grand désordre.
Eu effet, le centre et l'arrière-garde de l'armée avaient continué leur marche pendant que l'avant-garde dispersée battait en retraite. Il s'en était suivi une collision désastreuse, iju'avait augmentée l'absence d'Ilymbercnurt, qui remplissait les fonctions de maréchal de camp, ou, comme nous le dirions aujourd'hui, de chef d'état-major général. Pour comble de inalheu'', la nuit était aussi noire que la gueule d'un loup, il tombait une pluie abondante, et le sol sur lequel les assiégeants devaient (ircndrc position était fangeux et coupé |iar des caiiauv. On se formerait à iieiue une idée du désordre (|ui régnait dans l'année bourguignonne : les chefs étaient séparés de leurs soldats; les soldats cherchaient en vain leur drajieau. Tous, depuis le premier jus(|u'au dernier, ne s'occupaient (|ue de trouver individuellement un gitc. Les blessés et les hommes accablés de fatigue qui revenaient du combat imploraient inutilement des secours; tandis que ceux qui igiior. lient le désastre se pressaient en avant pour participer au pillage, qu'ils croyaient déjà coiumeiicé.
Quand d'll\ mbercoiirt revint du fauliiiiirg, il eut à accomplir une lâche excessivement dilficile, et à soutenir de plus les reproches de son maitre, ipii refusa d'alléguer pour excuse l'œuvre importante a la(|uelle le brave capitaine s'était employé.
— Monseigneur, dit enfin celui-ci incapable de supporter plus longtemps d'injustes accusations, je me suis rendu aux faubourgs par vos ordres, laissant le principal corps d'armée sous la direction de Notre Grâce; à mon retour je trouve nos rangs tellement bouleversés, que les premiers sont confondus avec l'aniere-garde...
— Nous sommes comme un baril de harengs, dit le Glorieux, et cette comparaison convient merveilleusement à une armée flamande.
La pl.iisantcrie du fou excita l'hilarité du duc, et empêcha peutêtre toute disciissinii ultérieure avec d'Ilymbercourt.
A force de recherches on découvrit une Iml-lmus ou maison de plaisance appartenant à quehpie riche habitant de Liège, et qui pouvait scrxir au logement de (Charles le 1 éméraire et de ses principaux serviteurs. Crèvecœur et d'Ilymbercourt établirent dans les environs
(^UE^TIN DUKWARD.
une garde de (iiiardiite hommes d'armes, qui démolirent les dépendances et en employèrent le bois à entretenir de p.rduds feux.
Entre cette maison de plaisance et le faubourij était une autre lia bitation à laquelle attenaient une cour, un jardin et quelques enclos. Ce fut là que le roi de France établit son quartier fiénéral. Il install i une partie de sa garde écossaise dans la cour, où des hangars la , mettaient à l'abri de l'intempérie des saisons; le reste campa dans le jardin. Les autres hommes d'armes français furent logés dans les principaux bâtiments, et, dans la prévision d'une alta<|ue, on établit des | postes avancés. Louis XI n'avait pas la prétention d'être guerrier; mais j il avait toujours soin de mcllre k profit les talents des hommes les pins j habiles du métier, et d'accorder exclusivement sa confiance à ceux qui la méritaient. En outre, il avait une indifférence naturelle pour le danger et savait parer aux circonstances imprévues.
Pour établir des coniminnnicalions faciles entre les divers détachements, on abattit des murs, on combla des fossés, on fit des ouvertures aux haies. Ce travail fut dirigé par Dunois et Crawford assistés de plusieurs vieux soldats parmi lesquels le Balafré se signala par son zèle.
Après s'être assuré d'un asile, le roi jugea convenable de se rendre sans cérémonie au quartier général de Charles le Téméraire pour lui demander (|uellc coopéraliou l'on attendait de lui. Son apparition décida les lîourguignons à tenir un conseil de guerre auquel il ne songeait pas. Ce fut alors que Durward sollicita iiislamment l'honneur d'être admis auprès des princes, en disant qu'il avait quelqne chose de très-important à leur communiquer. Il fut reçu non sans peine, et, au grand étonnement de Louis, il exposa avec autant de calme que de clarté le projet qu'avait conçu Guillaume de l:i,Marck de faire une sortie avec les costumes cl les bannières des Français. Louis aurait mieux aimé sans doute apprendre ces nouvelles en particulier; mais comme elles avaient été révélées publiquement en présence du duc de Bourgogne, il se contenta de dire : — \ rai ou faux, ce rapport mérite réflexion.
— Je ne suis pas de cet avis, répondit avec insouciance Charles le Téméraire. Si de jiareils projets avaient quelque fondement, ils ne nous seraient pas communiqués par un archer de la garde écossaise.
— <^)uoi qu'il en soit, reprit Louis \I, j'ai une prière à vous faire, à vous, mon beau cousin, et à vos capitaines. Si une attaque est tentée dans les conditions indiquées par ce jeune homme, il importe d'en prévenir les conséquences fâcheuses. J'ordonnerai à mes gens de porter des écharpes blanches sur leurs armures... Occupez-vous-en, Dunois! Bien entendu ([ue cet ordre ne sera exécuté qu'avec l'asseiitiment de notre frère.
— Je ne m'y oppose nullement, répondit le duc, si les chevaliers français veulent courir le risque de recevoir à l'avenir le sobriquet de chevaliers de la manche de chemise.
— Ce serait un titre convenable, dit le Glorieux, puisqu'une femme doit être la récompense du plus vaillant.
— Bien dit, sire de la Sagesse!... Mon cousin de Bourgogne, je vais m'armer, et vous souhaite le bonsoir... A propos, qu'arrivera-t-il si je gagne moi-même la comtesse ?
— Alors, répondit le duc d'une voix altérée, il faudra que Votre Majesté devienne un vrai Flamand.
— Je ne saurais l'être davantage, dit Louis du ton de la plus entière confiance. Seulement, mon cher cousin, je voudrais vous en convaincre.
Le duc ne répondit (|u'en souhaitant le bonsoir au roi. Ses accents ressemblaient aux hennissements d'un cheval ombrageux, <|ui se refuse aux caresses du cavalier quand celui-ci essaye de l'apaiser avant de se mettre en selle.
— Je pourrais lui pardonner sa duplicité, dit le duc it Crèvecœur; mais je ne puis souffrir qu'il me croie assez bête pour être dupe de ses protestations.
Louis, rentré dans son logement, faisait aussi des confidences.
— En vérité, dit-il k Olivier le Dain, cet Ecossais est un tel mélange de finesse et de simplicité, que c'est une énigme pour moi. Pàipies-IJieu ! n'est-ce pas une folie impardonnable ([ue d(î divulguer le plan de rhonncte Guillaume devant tous les Bouri;uignons, an lieu de me le glisser à l'oreille pour me laisser le choix du blâme ou de l'approbation ?
— Sire, répondit Olivier, il vaut mieux (|ue la chose se soit ainsi passée; un grand nombre de vos serviteurs se feraient un scrupule d'attaquer les Bourguignons à l'improviste, ou de se rallier à de la Marck.
— Tu as raison, Olivier; il y a de tels fous dans le monde, et nous n'avons pas le temps de guérir leurs scrupules avec une petite dose d'intérêt personnel. Pour cette nuit du moins, il faut no;is montrer sincères amis de la Bourgogne; un temps viendra où nous aurons moins mauvais jeu. Va dire à nos gens de ne point se désarmer, et de charger, s'il le faut, ceux qui crieront Fr.mre et Saint -Denis! comme s'ils criaient Enfer et Satan! Je me loucherai moi-même tout habillé. Que Crawford place (,)ueiitin Durxvard k l'exlrèine limite de notre ligne de sentinelles, auprès des remparts. (Jn'il profite le premier de la sortie <|u'il nous a annoncée; s'il a la cliau<e d'eu réchapper, tant mieux pour lui. Veille avec soin sur Galeolti iMartivalle
et retiens-le à l'arrière, dans un endroit oii il ne coure aucun danger. C'est un homme aventureux, qui voudrait être k la fois philosophe et guerrier. Ne le perds point de vue, Olivier, et bonsoir, que Notre- Dame de Cléry et saint Martin de Tours me protègent pendant mon sommeil !