CHAPITRE XXXVII
La Sortie.
Un silence de mort régna bientôt dans la grande armée (|ni campait (levant Liège. Pendant longtemps, les cris dis soldats (|ui s'appelaient et tentaient de rejoindre leurs bannières respectives retentirent comme les aboiements de chiens égarés à la recherehc de leurs maîtres. Mais enfin, accablés par les fatigues de la journée, les hommes d'armes dispersés se groupèrent sous les premiers abris ((u'ils purent trouver; les jdus las, sans se donner la peine de chercher un meilleur asile, s'appuyèrent contre des murs ou des baies pour y attendre le retour de l'aurore que queliiues-uns d'entre eux ne devaient jamais revoir.
Le sommeil s'empara de tous, k l'exception de ceux qui gardaient en petit nombre les résidences du roi et du due. L'excès de la lassitude fit oublier les dangers et même les illusions ((iie la perspective d'une belle et noble récompense avait inspirées à la plupart des jeunes gentilshommes.
(^)ueutin Durward ne dormit pas.
]:t comment se fùt-il livré au repos? La connaissance exclusive du déguisement de la .Alarck; la manière dont ce renseignement lui avait été communiqué; l'heureux présage qu'il lui était permis de tirer d'une marque aussi peu équivoque de bienveillance; la eirtitnde de loui lier à nue crise périlleuse, mais d'oii il pouvait sortir triomphait; tant de sentiments divers écartaient le sommeil de ses yeux, et donnaient k ses nerfs une vigueur riui défiait la fatigue.
Posté, par l'ordre exprès du roi, sur l'extrême limite du quartier général des Français, k la droite du faubourg, il essayait de sonder du regard la ville enveloppée d'une niasse sombre, et d'entendre les sons qui pouvaient lui révéler les moindres mouvements des assiégés; mais les grosses horloges de Liège avaient successivement sonné trois heures après minuit, et tout restait silencieux comme la tombe.
Enfin, au moment oii Quentin pensait que l'attaiiue était différée jusqu'au point du jour, et (|u'il pourrait mieux distinguer la barre sur les fleurs de lis d'Orléans, il entendit dans la ville un bourdonnement pareil à celui des abeilles qui s'assemblent pour défendre leur ruche. 11 écoula; le bruit continua, mais si vague et si indécis, que ce pouvait être le murmure du vent entre les branches d'un bosquet voisin, ou le clapotement d'un ruisseau grossi par les dernières pluies ((ui se jetait dans les eaux lentes de la Meuse avec plus d'impétuosité qu'à l'ordinaire. Ces considérations empêclierent Quentin de donner l'alarme; il craignait de faire une démarche imprudente et hâtive, qui aurait été punie comme une faute grave. Mais lors(|ue le bruit se rapprocha, il crut de son devoir de battre en retraite, et d'appeler son oncle, qui commandait le petit corps d'archers destiné k le soutenir. Tous furent sur pied en un clin dœil, ayant à leur tète lord Crawford, et s'éloignèrent en silence, afin de n'être pas aperçus k la clarté du feu qu'ils avaient allumé. Le bruit (|ui se faisait entendre de leur côté semblait avoir cessé brusquement, mais on distinguait dans le lointain celui des pas d'un détachement qui se dirigeait vers le faubourg.
— Ces paresseux de Bourguignons sont endormis k leur poste, dit Crawford, courez au faubourg, Cunningham, et réveillez ce troupeau de bu'ufs.
— Songez aussi k l'arrière-garde, dit Durward; si je me connais en pas humains, une troupe nombreuse s'avance entre nous et le faubourg.
— Tii as raison, mon brave Quentin, reprit Crawford, et ta jeunesse ne ferait pas supposer tant de sagacité. Deux corps marchent contre nous, et le premier s'est arrêté pour attendre le second. Je voudrais bien avoir une idée exacte de leur position.
— Je vais m'en assurer, dit Quentin, et je tâcherai de revenir vous donner des nouvelles.
— V a, mon enfant! tu as des oreilles fines, des yeux perçants, de la bonne volonté; mais prends bien garde k toi! je ne voudrais pa» te perdre pour un trésor !
Quentin avait allumé la mèche de son arquebuse. 11 s'avança avec précaution sur le terrain qu'il avait déjà reconnu aux dernières lueurs du crépuscule, et aperçut bientôt une troupe nombreuse qui défilait rapidement entre le quartier général du roi et les faubourgs. Elle était précédée d'éclaireurs qui se parlaient k voix basse comme pour se consulter. ( hielques-uns de ces enfants perdus arrivèrent si près de la sentinelle avancée, qu'ils n'eu étaient séparés (|ue par deux longueurs de pique.
Oui vive!' s'écria Quentin jugeant ([u'il lui él.iit impossible de
se retirer sans être découvert.
Vive Liège! lui répondit-on; et l'on ajouta en manière de correction : — C'est k-dire vive la France!
QUE1NTI^ nURWARD.
Quentin fit feu , un Iiomnie tomba en poussant un cri de douleur; et l'arclier devint le liut d'une décliarjje irrégulière, dont les explosions, en se propageant le long de la colonne, prouvèrent qu'elle était très-nombreuse.
Il se liàta de rejoindre ses compagnons.
— C'està merveille 1 lui dit lord Crawford... A présent, mes braves, rentrez dans la cour; nous avons a faire a trop forte partie pour comballre en rase campagne.
Les archers obéirent, et trouvèrent dans la cour le roi Louis prêt à monter à cheval.
— Où allez-vous, sire ? demanda lord Crawford ; vous êtes ici plus en sûreté que partout ailleurs.
— l'eu m'importe, répondit le roi; il faut que je voie le duc Charles : s'il n'est pas convaincu de notre bonne foi dans ce moment critique, nous aurons à dos les Liégeois et les liourguignnns.
A CCS mots, il donna a Dunois le commandement des troupes françaises en dehors de la maison et enjoignit à Crawford d'en défendre l'intérieur avec la garde écossaise. Il fit avancer deux pierriers et deux fauconneaux et recommanda au capitaine de ne pas bouger déplace, même quand il remporterait désavantages. Puis il partit avec une faible escorte pour le quartier général des bourguignons.
Si ces dispositions purent être juises, ce fut grâce au coup d'arquebuse qu'avait tiré Quentin. Si la maison avait été assaillie à l'improviste, elle aurait probablement été emportée d'assaut; mais la colonne qui devait l'attaquer avait pour guide le propriétaire même de celte maison, et c'était lui que Durward avait tué.
Le jeune archer faisait jiartie de l'escorte de Louis. Ils trouvèrent le duc dans une exaspération qui l'empêchait de remplir ses devoirs de général. Il était pourtant inilispensable de prendre un parti : un combat acharné s'était engagé dans le faubourg, à gauche de l'armée bourguignonne; au centre, le quartier général français était attaqué avec fureur et vaillamment délendu ; à la droite , une troisième colonne de Liégeois, plus considérable que les autres, était sortie par une brèche plus éloignée et était arrivée sur l'ennemi à travers des taillis, des vignobles et des sentiers connus seulement des hahilants. Elle criait à la fois : — Vive la France! Liège! Mont-joie Saint-Denis! San(;lier rouge ! Les Bourguignons inquiets, et craignant une trahison de la ]>art de leurs alliés, résistaient avec mollesse. Le duc éeumait, jurait, maudissait son seigneur suzerain, et faisant allusion aux ccharpes que portaient les soldats de Louis il criait aux siens de faire feu sur tous les Français noirs ou blancs.
La confiance renaquit quand on vit arriver le roi accompagné seulement du Halafré, de (Quentin, et d'une deini-douzainc d'archers. Crèvecœur, d'ilyuibercourt , et autres illustres chefs bourguignons volèrent au combat. Tandis que les uns ralliaient des troupes plus éloignées, aux(|uelles la panique s'était communiquée, d'autres intervenaient au milieu du tumulte et rétablissaient la discipline. Le due était au premier rang, criant et frappant comme un simple homme d'armes, pendant t\uc ses capitaines organisaient un ordre <le bataille el (b'concertaicnt les assaillants en employant l'artillerie. De son côté, Louis montrait le calme, la présence d'esprit et la sagacité d'un chef hahile; il ne cherchait pas le danger, mais il ne l'évitait pas non plus, cl les liourguigiions eux-mêmes, pleins d'admiration pour lui, l'écoutaienl avec déférence.
La mêlée devint hnrrilile. A gauche du faubourg, un incendie se déclara ; ce qui n'enipèclia pas les ruines fumantes d'être vivement rlispiilées. Au centre, les troupes françaises, quoique cernées de toutes parts, firent un feu si nourri, que leur ([uartier était environné (le flammes comme d'une couronne de martyr. A la gauche, des renforts arrivaient à elia(|ue instant de la ville, ou des derrières de l'armée hoiirguignoniu", et pendant trois mortelles heures le combat se soutint avec des chances diverses.
F.nfin on vit jioindre l'aunjre si im|iatiemment altendue par les assiégeants. Leurs adversaires senihlaient alors pli<'r à la droite et au centre, cl le canon retentissait du côté du (|uartier géiu'-ral français.
— Les fauconneaux sont arrivés, dit le roi à (hienlin et au lialafré; (|ue la sainte Vierge en soit bénie! Allez trouver Dunois et recommandez-lui de s'apjiroeher des remparts ax'ce tous nos hommes d'armes, en réservant un détaeheiuenl pour la défense de la maison. Qu'il se ])lace entre le gros des Liégeois cl la ville, de manière à inleree])ter les renforts (|u'ils reçoivent sans cesse.
L'oncle el le lu'veu mirent leurs chevaux au galop, et s'acquittèrent de leur mission. Dunois et (Crawford, las de rester sur la défensive , (juittèreni avi'c joie leur petite citadelle. A la lèle d'environ deux cents gentilshonnnes français et de leurs écuyers ils traversèrent le (■lian<p de balaille couvert de blessés, et prirent eri flanc la lrou])C qui avait atla(|ué si vigoureusement l'aile droite des l'.ourguignons. Les clartés toujours croissantes du jour leur firent voir que de nouveaux détachements sortaient à clia(|ue instant de la ville pour continuer le combat ou protéger la retraite des forces <léjii engagées.
— Parle ciel ! dit le vieux Crawford ii Dunois, si je n'étais sûr que tu rhevauehes il mes côtés , je croirais le voir lii-bas , au milieu de CCS hourgeois et de ces bandits. Seulement le Dunois que j'aperçois à la tête des ennemis a plus d'embonpoint.
— En effet, dit Dunois, \o\]k un coquin qui porte mes armoiries sur son écusson, et (|ue je vais punir de son insolence.
— De grâce , monseigneur, s'écria Quentin, laissez-moi le soin de vous venger!
— A toi, jeune homme? La requête est vraiment modeste! Non, non, point de substitution en pareil cas!
Puis, se retournant sur sa selle, il cria à ceux (|ui le suivaient : — Gentilshommes de France, la lance en arrêt! que les rayons du soleil levant éclairent la défai'e de ces pourceaux de Liège ou des Ardennes, qui prennent nos armoiries pour se déguiser.
— Dunois! Dunois! répondirent les hommes d'armes; longue vie au bâtard d'Orléans ! Orléans il la rescousse !
Ils chargèrent à fond de train; mais l'ennemi les attendit de pied ferme. Le corps qu'ils attaquaient se composait entièrement d'infanterie, à l'exception de quelques olliciers montés; le premier rang mit la lance au pied et le genou en terre; le second se courba, et le troisième resta debout , présentant la pointe de ses armes par-dessus la tête des deux autres.
(;'était un mode de défense analogue à celui d'un hérisson.
Peu d'hommes parvinrent ii franchir celte muraille de fer, mais de ce nombre fut Dunois, qui donnant de l'éperon à son cheval , et faisant faire au noble animal un suit de douze pieds, tomba au milieu de la phalange, el s'efforça d'atteindre l'objet de son animosité. Quelle fui sa surprise en s'aperccvant que Durward l'avait suivi ! l'ardeur de la jeunesse, l'intrépidité, la résolution de vaincre ou de mourir, avaient mis une seconde fois le jeune homme au niveau du meilleur chevalier de l'Europe, car Dunois passait pour tel à juste titre.
Leuis lances furent bientôt brisées , et ils tirèrent leurs longues et pesantes épées. Bardés d'acier, montés sur des coursiers caparaçonnés de même, ils redoutaient peu les coups des lansquenets, ([ui paraient au contraire difficilement les leurs. Ils rivalisaient d'efforts pour arriver jus(|u'au faux Dunois, dont la conduite était celle d'un chef de courage et d'expérience, quand le vrai Dunois remarqua d'un autre côté un homme qui portail la hure et les défenses, symbole ordinaire de Guillaume de la Marck.
— Ami , cria-l-il à Quentin, tu es digne de venger le blason d'Orléans ! je te laisse ce soin. Balafré , soutiens ton neveu ! mais que personne n'accompagne Dunois à la chasse au sanglier.
On devine sans peine (jue Quentin Durw ard accepta avec joie cette division de travail. Chacun d'eux poursuivit son but déterminé, ayant derrière lui les hommes d'armes qui pouvaient s'y maintenir.
En ce moment, la colonne (jue Guillaume venait secourir (|uand il avait été arrêté par la charge de Dunois avait perdu tous les avantages qu'elle avait remportés pendant la nuit. An retour du soleil, les Bourguignons avaient déployé les (jualilés qui résultent d'une discipline supérieure; les Liégeois avaient fait un mouvement rétrograde, et le corps principal s'était replié sur celui qui était aux prises avec les hommes d'armes français. La retraite devint une déroute; les fuyards el les vainqueurs confondus, pêle-mêle, roulèrent ensemble vers les remparts, et ce torrent humain finit par se déverser dans la vaste brèche par buiuclle s'était cU'ectuée la sortie.
Quentin faisait des efforts inouïs pour rejoindre son antagoniste, i|u'il n'avait ])oint perdu de vue, et ipii, soulenu de l'élite des lansquenets, essayait de rétablir le combat par ses exhortations et par son exemple. Le Balafré et plusieurs autres archers s'étaient attachés k leur jeune camarade, el s'émerveillaient du courage extraordinaire qu'il montrait.
Sur la limite de la hrèche, Guillaume de la Marck, car c'était luimême, parx'int à faire halle, el barra le pass.ige aux assiégeants. Il avait à la main une masse de fer sous laipielle tout tombait, et il était tellement couvert de sang, qu'il était prcsrpie impossilile de distinguer sur son écu les armoiries dont l'aspect avait irrité Dunois. La position avantageuse qu'il avait prise sur la brèche, el la manière terrible dont il maniait sa masse d'armes, écartèrent la ])luparl des assaillants, (|ui cherclu'-rent ailleurs des points d'attaque moins vigoureusemenl défendus.
(,)uenliii eul donc la facilité de l'approcher; et sachant mieux que tous combien il importait de terrasser ce formidable adversaire, il mit pied ii terre au bas de la brèche. Laissant errer îi l'aventure le beau destrier que lui avait donné le duc d'Orléans, il gravit les ruines des murailles pour aller croiser le fer avec le Sanglier des Ardenncs. Ce dernier, comme s'il eût deviné l'intention, se tournait vers Durward, la masse levée, et ils étaient sur le point d'en venir aux mains, lorsque des cris de triomphe et de désespoir annoncèrent (|ue les assaillants entraient dans la ville |>ar un autre côté, à l'arrière de ceux (|ui défendaient la brèche.
A ces bruits sinistres, de la Marck, appelant au son de la voix et du cor les soldats les plus dévoués ii sa fortune, abondonna la brèche pour battre en retraite vers la jiartie de la ville d'oii il pcuivait gagner l'autre rive de la Meuse. Ceux i|ui l'accompagnaicnl , hommes soumis à une discipline sévère, ne rompirent point leurs raii|;s dans celte heure de désespoir. IN'ayanl jamais accordé de quartier, el résolus il ne pas en demander, ils s'avancèrent d'un pas ferme sur une ligne c|iii occupait toute la largeur de la rue. Par intervalles ils se retournaient pour tenir en échec ceux qui les poursuivaient, et dont
QUENTIN DURWARD
la plupart commençaient à cliercliei' une occupation moins dangereuse en forçant les maisons pour piller.
Le (Icjjuisement (|cii' portait la Marck le dérobait i» la poursuite des compétiteurs, qui faisaient reposer sur sa tète leurs espérances de ijloirc et de grandeur; et il est vraisemblable qu'il aurait accompli son évasion sans la poursuite acharnée de Quentin, du Balafré et de leurs camarades. A cliaque balte des lansquenets, un combat furieux s'engageait entre eux er les arcliers. Dans toutes les mêlées, Quentin cluTcliail la Marck; mais celui-ci, dont le but était d'assurer sa retraite, éludait toutes les tentatives du jeune Écossais pour l'amener à un combat singulier.
Un tumulte épouvantable ré;;nait de toutes parts. Les lamentations des femmes, les cris des habitants, livrés aux insultes d'une soldatesque eflVénéc, se mêlaient aux bruits du ciimbat. La voix de la misère et du désespoir rivalisait de force avec celle de la violence et de la fureur.
La Marck, fuyant la ville saccagée, venait de passer devant la porte d'une'petite chapelle en réputation parmi les dévots, quand les cris de France! France'. Bourgogne! Bourgogne! lui apprirent qu'une partie des assiégeants occupait l'autre bout de la rue et lui coupait la retraite.
— Conrad, dit-il, prenez avec vous tous nos hommes, chargez ces marauds, et dispersez-les si vous pouvez. Pour moi, tout est fini : le .Sanglier est aux abois; mais il lui reste encore assez de force pour se faire précéder en enfer par quelques-uns de ces misérables Ecossais...
Le lieutenant obéit, rassembla les débris de sa troupe, et courut il la rencontre des Bourguignons iiour se frayer un passage à travers leurs rangs. .Six hommes d'armes de Guillaume voulurent partager le sort de leur maitre et faire face aux archers, qui n'étaient guère plus nombreux.
— Sanglier! Sanglier! s'écria le brigand intrépide en brandissant sa masse. Holà! gentilshommes écossais, qui veut frapper le Sanglier des Ardennes? (|ui veut gagner une couronne de comte? ^ ous semblez en avoir envie, jeune homme; mais il faut la conr|uérir avant de la porter.
Quentin n'entendit qu'à moitié ces paroles, (|ui se perdirent sous la visière du heaume; mais il en comprit le sens, et invita son oncle et ses camarades à se tenir en arrière s'ils étaient gentilshommes.
De la ^larck s'élança sur lui comme un tigre, de manière à frapper au moment oii ses pieds toucheraient le sol; mais Durward avait le coup d'œil sûr et l'allure légère. Il fit un saut de côté, et évita le coup de masse qui aurait pu lui être fatal.
Ils se prirent corps à corps comme le loup et le dogue. Les deux partis demeurèrent spectateurs de cette lutte, car le Balafré ne cessait de crier : — Franc jeu! franc jeu 1 Je parierais pour mon neveu, ijuand même il aurait à combattre un ennemi aussi fort que \Vallace.
L'attente du guerrier expérimenté ne fut pas déçue. Les coups du bandit, réduit au désespoir, tombaient comme l,e marteau sur l'enclume; pourtant le jeune archer, prompt dans ses mouvements et habile en escrime, escjuivait l'arme formidable, et ripostait avec moins de bruit, mais plus sûrement. 11 réitéra ses bottes avec tant de succès, <|uc la force de son adversaire finit par s'épuiser. Le Sanglier des Ardennes perdait du sang en abondance; une mare rougeàlre se formait à ses pieds. Cependant sa colère et son courage ne l'abandonnaient point, et la victoire était encore douteuse, lorsqu'une voix de femme fit entendre ces mots:
— A l'aide, à l'aide, messire Quentin Durxvard! secourez-moi, au nom de la sainte Vierge !
Il tourna la tête et reconnut Gertrude Pavillon, dont la mantille était déchirée, et (|u'un soldat français entraînait loin de la chapelle, où elle s'était réfugiée avec quelques-unes de ses compagnes.
— Attendez-moi un moment, dit Quentin à de la Marck. Et il courut délivrer sa bienfaitrice d'un danger imminent.
— Je n'attends personne, répondit (Guillaume eu faisant tournoyer sa masse d'armes. Et il battit en retraite, enchanté d'être délivré d'un aussi formidable agresseur.
— Yous m'attendrez pourtant , avec votre permission, dit le Balafré , je veux achever ce que mon neveu a commencé.
En disant ces mots, il attacpia Guillaume avec son épée à deux mains.
Cependant Quentin s'aperçut qu'il n'était pas facile d'assurer le salut de Gertrude. Son ravisseur, soutenu par ses camarades, refusait d'ab.inilonner sa proie. Pour l'y forcer, Durward fut (d)lig'é de réclamer le concours de (|uelqucs-uns de ses compatriotes. Pendant ce temps, il vit s'évanouir la chance de bonheur et d'élévation que la fortune avait mise à sa portée. Quand il eut enfin tlélivré Gertrude, tous deux étaient seuls dans la rue. Ius<-nsible a la d<tresse de sa compagne, il allait s'élancer a la poursuite du .Sanglier des Ardennes avec l'impétuosité d'un limier, (|uand elle s'attacha :> lui en criant : — A u nom de votre mère, ne me quittez pas! KanuMiez-moi chez mon père, sous le toit (|ui vous a servi d'asile à vous et à la comtesse! Pour l'amour d'Isalielle de Croye, ne m'abandonnez pas!
11 était impossible de résister à ce malencontreux appel. Il fallait
renoncer, non sans une inexprimable douleur, à toutes les espérances ([ui avaient soutenu (,)uentin Durward pendant cette journée de carnage, et dont il avait entrevu la réalisation. Comme un génie qui obéit involontairement à un talisman d'une puissance supérieure, il accompagna Gertrude jus(|u'à la maison de son père, et arriva à propos pour protéger le syndic et ses biens de la fureur des pillards.
Cependant le roi de France et le duc de Bourgogne entraient à cheval dans la ville par une des brèches. Tous deux étaient armés de pied en cap; mais Charles, couvert de sang depuis le cimier jusqu'aux éperons, poussa son coursier à travers les décombres. Louis, au contraire , gravit la brèche du pas majestueux d'un homme ([ui marche à la tête d'une procession. Les princes expédièrent des ordres pour arrêter le sac de la ville et pour rassembler les troupes dispersées. Ils s'acheminèrent ensuite vers l'église de Saint-Lambert, afin de protéger les citoyens notables qui s'y étaient réfugié», et de tenir conseil après avoir entendu la grand'raesse.
Occupé comme les autres otiiciers à rallier ses soldats épars , lord Crawford rencontra le Balafré au coin d'une des rues qui aboutissaient à la Meuse. Avec l'indilïérence d'un chasseur qui porte une carnassière, Ludovic tenait à la main une tète humaine dont les cheveux étaient maculés de sang.
— Qu'est-ce donc? dit le commandant. Qu'allez-vous faire de cette charogne ?
— C'est tout ce qui reste d'une œuvre que mon neveu a presque achevée, et à laquelle j'ai mis la dernière main. Un brave homme que j'ai expédié là-bas m'a prié d'aller jeter sa tête dans la Meuse. Il y a des gens qui ont d'étranges fantaisies ([uand la mort met la main sur eux, ce (|ui ne l'empêche pas de nous faire danser tous les uns après les autres.
— Et vous allez jeter rette tête dans la lieuse? reprit Crawford en examinant avec plus d'attention ce hideux trophée.
— Comme vous le dites, répli(|ua l.esly. <,)uand on refuse d'accorder à un mourant sa dernière demande, son ombre vous persécute, et j'aime à dormir la nuit (l'un bon somme.
— i\Ion ami, vous courrez la chance de voir l'ombre; car, sur mon àmc! cette dépouille mortelle a plus d'importance ijue vous ne l'imaginez. Pas un mot de plus, et venez avec moi.
— Au fait, dit le Balafré, je ne suis lié par aucune promesse. Sa langue n'avait pas achevé quaiul je lui ai tranché la tète; et puis(|ue je n'ai pas eu peur de lui de son vivant, par saint ^Martin de Tours! je ne dois pas le craindre qu.md il est mort. D'ailleurs, mon compère, le joyeux moine de Saint-Martin, me donnera un pot d'eau bénite.
Lorsque l'office divin eut été célébré dans la cathédrale de Liège, e (|ue le calme fui à ])eu (irès rétabli, Louis et (Charles, environnés de leurs pairs, écoutèrent les récils de ceux qui prétendaient s'être distingués pendant la bataille. On manda en première ligne les prétendants à la possession de la main d'Isabelle et de son comté; mais plusieurs des comi)étileurs furent étrangement ilésappointés. Le mystère et l'incertitude empêchaient les juges du camji de décerner le prix : Crèvecœur montrait une peau de sanglier pareille a celle (|ue (ruillaume portait habituellement; Dunois présentait un bouclier orné des armoiries de la M.irck; d'autres, se vantant également d'avoir lue l'assassin de l'évêque, en produisaient des preuves analogues. La riche mise à prix de la tête du Sanglier avait causé la perte de tous ceux dont l'armure ressemblait à la sienne. Au milieu des contestations, Charles regrettait intérieurement d'avoir laissé au hasard le soin de disposer de la main et des domaines de sa jeune vassale. Ne sachant comment concilier tant de réclamations contradictoires, il allait les repousser toutes, lorsque lord Crawford fendit la foule, entrainant avec lui le Balafré. (À'Iui-ci s'avança timidement, il'un air gauche, comme un matin mené en laisse, et son capitaine s'écria :
— lîelirez-vous tous avec vos cuirs et vos écus coloriés! Personne, excepté celui qui a tué le S.inglier, ne peut en montrer les défenses!
En disant ces mots il jeta sur les dalles la tête sanglante, dont l'identité n'était ])as contestable. Les mâchoires, singulièrement conformées, offraient une certaine analogie avec celles d'un sanglier, et tous les guerriers (|ui avaient eu occasion de voir la !Marck le reconnurent immédiatement. Surpris et mécontent, Charles garda un morne silence.
— Crawford, dit Louis \l, j'espère que c'est un de mes fidèles Écossais qui a remporté le prix '
— Sire, c'est Ludovic Lesly, que- nous appelons le Balafré.
— ^lais est-il noble :' demanda le duc; est-il de bonne maison? Autrement notre promesse serait sans elTct.
— Je conviens ipi'il est assez mal dégrossi, dit Crawford en jetant un coup d'ieil sur l'archer, dont l'embarras était indicible, mais sa famille forme une branche de celle des Uothes. Le premier du nom a tué en combat singulier un fameux chevalii'r hongrois, et depuis ce temps la maison est aussi noble ([ue les meilleures de France ou de l!ouri;iigne.
— En ce cas, dit le due, c'est une afl'aire finie : la plus belle et la plus riche héritière de nos Etals doit épouser un grossier mercenaire ou s'ensevelir dans uu couvent! El c'est la fille uni(|ue de notre féal Keinold , comte de Croye! J'.ii commis une grande imprudence.
QUENTIN DURWARD
Un nuage passa sur le front de Charles à la grande surprise de ses courtisans, qui ne l'avaient jamais vu regretter les conséquences d'une résolution qu'il avait adoptée.
— Encore MU instant, dit lord Crawford, et ^ otre Grâce reconnaîtra que tout va mieux qu'elle ne le conjeeturc. Ecoutez seulement ce que ce cavalier a l'intention de vous déclarer... Parle donc ! ajoutat-il en pienant à part le Balafré, ou que la peste t'étouffe!
Le soudard, dont riutelliijcnce était peu développée, parvenait toutefois il se faire comprendre du roi Louis, avec lequel il avait coutume de s'entretenir familièrement; mais il se trouva dans l'impossibilité de s exprimer devant une assemblée aussi illustre. Il regarda tour a tour les princes, préluda par un ricanement grossier, lit deux ou trois grimaces, et murmura ces mots :
— Saunders Souplejaw...
Ce furent les seuls (|u'il parvint it prononcer.
— IN 'en dépl.iise à Notre .Majesté et ît Votre Grâce, reprit lord Crawford, il faut que je parle pour mon compatriote et vieux camarade. ^ ous saurez qu'un devin écossais lui a prédit que la fortune de sa maison se ferait par un mariage; mais il est, comme moi, un peu suranné. Il préfère la taverne au salon d'une dame; il a certains goûts de caserne que gênerait la grandeur. Après avoir écouté mes conseils, il renonce aux prétentions que peut lui donner la mort de Guillaume de la iMarck en faveur de son neveu, du fils de sa sœur, de celui qui a réellement mis aux abois le Sanglier des Ardennes.
Louis vit avec joie (|ue le vain(|ueur était un liomme sur lequel il pouvait avoir quelque influence. — Je nie porte garant, dit-il, des services et de la prudence de ce jeune Ecossais. Sans sa vigilance, nous aurions été battus. C'est lui qui nous a révélé le projet de sortie.
— S'il en est aiifsi, dit Charles, je lui dois une réparation, car j'ai douté de sa véracité.
— Je puis attester sa bravoure comme homme d'armes, s'écria Dunois.
— Mais, interrompit Crèvecœur, quoique l'oncle soit un gentillàtre écossais, rien ne prouve que son neveu le soit aussi.
— 11 est de la maison de Durward, dit lord Cravford; il descend de cet Allan-Durward qui fut grand sénéchal d'Ecosse.
— Ah ! i)uis([ue c'est le jeune IJiirw ard , je n'ai plus qu'à me taire. La fortune s'est déclarée trop ouvertement en sa faveur pour c|ue je songe il lutter plus longteiiips contre cette dame capricieuse; mais je suis étonné de la manière dont ces Ecossais se soutiennent tous, depuis le lord jusqu'au varlet.
— ÎMontagiiards, soutenez-vous toujours ! dit lord Crawford riant en lui-iiième du dépit du fier Bourguignon.
— H nous reste à examiner, reprit Charles, quels sont les sentiments de la comtesse à l'égard de l'heureux aventurier.
— Par la messe! dit Crèvecœur, je n'ai que trop de raisons de croire (|ue Votre Altesse la trouvera jiliis soumise ([ue dans les occasions précédentes. Mais pourquoi envierais-je la bonne fortune de le jeune homme? Après tout, c'est le bon sens, la résolution et la bravoure qui l'ont mis en possession de la richesse, du rang et de la beauté.