‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 76 sur 219 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naufrage et préparatifs de délivrance.

... C'i'l;iil aM\ ;i|)]iroilifs de ri(mino\e; déjà la tempête avait duré six terribles jours, et , loin de se laliner le seiUiènie, elle paraissait auijmenter de l'iireiir. Nous nous étions fort écartés de notre route, et avions été' lelleiiUMit entraînés vers le sud-siul-est, que ])ers()nne sur le vaisseau ne savait où nous étions. L'é((uipa|;e était épuisé par le travail pénilile et les loU!;ues veilles, et tout à fait décourajjé. Les mâts étaient fracassés et jetés à la mer, le vaisseau était ouvert en plusieurs endroits; l'eau commençait à y pénétrer. Les matelois avaient cessé de jurer, el récitaient des iiriires et des oraisons, ou faisaient des vieuv ridicules; eliacuu recommandait son àiue à Dieu, et pensait cependant auv moyens de sauver sa vie. J'étais avec ma famille dans la chamWre i|ue nous avions louée en partant. « Knfauts, dis-je à mes (|uatre j;arc()ns, (|ui .se serraient contre moi enVayés et ffémissants , Dieu peut nous sauver, s'il le veut, car rien ne lui est impossil)le; et s'il ne le lrou\e pas ■inl

Knlre tr.-ijet se lit tics-heureu.''onicnt , (iii.ii<iii.' .iver Irriteiir.

l)ou , nous ne devons point eu murmurer; ce sera sans doute pour notre plusijrand bien, pour iu)us placer auprès de lui dans le ciel, oii nous serons éternellement ensemble: la mort n'est ricu lorsqu'elle ne sépare pas ceux qui s'aiment. «

ÎMa bonne, mon excellente femme essuya les larmes (pii coulaient de ses yeu\, el ilès ce moment devint plus tranquille; clic eucoura|;ca ses lils c.ulets, (|ui étaient appuyés contre elle, pétulant (|uc moi, (|ui devais leur donner l'cvciuplc de la fernu'lc, je sentais mou c(eur se briser d'ini|uictudi' et d'aflliction en pensant au sort qui atteuilail nu^s bienainu's. Nous priànws tous à Ijcnoux notre père céleste et miséricordienv de venir. 'i notre secours, et l'émotion et la ferveur de ces innocentes créatures me prou-, vèrenl ((ne les entants aussi savent ])ricr. et peuvent, ainsi que les liomuu's, triniver dans la prière consolatliui et traii(|uillilé.

h'ritz, mon liis aine , demanda à liante voi\ rpic Dieu daiijnàt sauver ses cliers parents, ses frères, et parut s'oublier lui-mèinc : ils se relevèrent si forliliés, (|u'ils semblaient avoir oublié le dani;er (|iii nous nienaeall ;

LE ROBINSON SUISSE

inoi-nicme je sciiUiis ma cnnliaiice on la Proviilpiice auijmenter quand jf ro;;ai'ilais le ijronpp toiicliani ijiie formaient mes ([Maire t'ils pressés eonli-e leur mère, l.e eiel aura pitié d'eux, peusais-je, et nous sauvera pour les protéijer.

Tout à eoup, au milieu du t'raeas des vagues, nous entendîuies des voix de matelots (|ui criaient : « Terre! terre 1 n Au même instant le vaisseau fVappa contre un roelier; la commotion l'ut si forte (|ue nous eu fûmes renversés. On eiileinlait de toute part des craquements épouvantables, comme si le liàtiment allait se hrisi'r. L'eau entra ]r.n-lout; nous comprimes ([ue nous venions d'cclioner, et <|ue le vaisseau était entr'ouvert. Alors une voix lamenlaldc, (|ui me parut être celle du capitaine, se fit entendre en criant: « Nous sommes perdus! niettez vile la chaloupé à la mer. )> >Ion cœur fut percé comme par un eoup de poii;nard : « Perdus! » lu'écriai-jc; et les lamentations des enfants furent plus fortes cpie jamais. Alors je me contins, et je m'eeriai : a Courage, mes amis! nous sommes encore ii sec; la terre est proche; le Seigneur ilonne aide aux couraifcnv; restez là, vous êtes pour le moment en sûreté; je vais voir s'il n'est pas possible de se sauver. »

Je les quittai, et je montai sur le tillac : une vague me renversa et me mouilla de la tète aux pieds; elle fut ii l'instant suivie d'une s<'conde. Ciuubattanl toujours contre de nouvelles vagues, je me tins heureusement ferme, et je vis avec épouvante, lorsque je pus regarder autour de moi, le désastre le plus complet: le bâtiment était eiiticrcmeiil fracassé et prcs([uc séparé en deux. J'aperçus nos chaliuipes remplies de plus de monde qu'elles ne pouvaient eu contenir, et le dernier matelot s'élança pour couper la corde et se joindre à ses eoiiipagnons. Je criais, je priais, je les conjurais de me prendre aussi sur la chaloupe avec les miens; mais ce fut en vain : le mugissement de la tempête rendait mes ardentes prières inutiles; ils ne m'entendirent jias , ou ne voulurent pas ni'cntendrc; d'ailleurs, les vagues, qui s'élevaient comme <les montagnes , étaient trop fortes ])our qu'il fût possilde à ceux ()ui fuyaient de retourner. Tout espoir de ce côte fut anéanti, et bientôt je les eus perdus de vue; mais, pour ma consolation, je m'aperçus (jne l'eau ne pouvait entrer dans le vaisseau que jusqu'à une hauteur déterminée. La poupe (oii se trouvait, au-dessus de la cabine du capitaine, celle (|ui renfermait tout ce qui m'était cher et jiréeieux sur la terre) avait été poussée assez, haut entre deux écueils et devait rester intacte; en même temps j'aperçus vers le sud, dans l'éloignement, à travers les nuages et la pluie, plusieurs coins de terre, et quehine rude et sauvage ((ue ceUv terre nie parût ètic, ce fut cependant le but de mes désirs et de mes espérances, bien im])uissants dans ec moment de détresse.

Abattu, désolé de ne pouvoir plus compter sur aucun secours humain, je retournai vers ma famille et je m'efforçai de jiaraitrc calme, o Prenez courage, m'ccriai-je en entrant, nous ne sommes pas encore perdus; le vaisseau est, à la vérité, eomplélement échoué entre des écueils, mais, du moins, nous y sommes aussi en sûreté ([uc sur les rochers mêmes entre lesquels il se trouve engagé : notre chambre est an-dessus de l'eau, et si demain le vent cl la mer s'apaisent, il y aura possibilité d'arriver à terre. i>

Ce discours calma tout à fait mes enfants, et, eomnicà l'ordinaire, ils prirent (loiir une certitude ce que je leur disais; ils se réjouirent lie ce (|uc le cruel halanceiuent du vaisseau avait cessé : |iendant tout le temps qu'il avait duré, ils avaient été jetés douloureusement les uns contre les autres et coutr<' les parois du bàtimcnl. Ma femme, plus accoutumée à lire dans mon cceur, découvrit rin(|uiéludc riont j'étais dévoré; je lui fis un signe qui lui confirma notre enlier abanilon, et j'éprouvai une grande consolation de voir (|u'ellc supportait le malheur avec une résignation vraiment cbrétieinie. » i'renons queli|ue nourriture, ilit-cUc : avec le corps l'àmc aussi sera fortifiée; probablement une nuit triste et pénible nous attend. •

lin cITct, le soir arriva : la tempête et les vagues continuèrent leur f.ireur; de tout eolé les planches et les poutres du vaisseau furent arrachées avec un épouvantable fracas. 11 nous parut impossible (|ue l('s chaloupes, ou aucun <le ceux (|u'elles ixirtaicul, pussent échapper à la violence de l'orage.

II Pajia, s'écriait le )dus jeune de mes fils, âgé de six ans, le bon Dieu ne voudra-t-il pas bientôt nous aideri'

— Tais-toi, répondit son frère aîné, ne sais-tu pas que nous ne devons rien prescrire ii Dieu, mais attendre son secours avec patience et humilité?

— (J'est bien parle, lui ilis-je; seulement tu n'auriii!! pas dû ruiloyer ton frère. » Il alla tout de suite embrasser le petit l'raneois.

Pendant ce temps, ma femme nous avait préparé un léger siniper, cl mes quatre garçons mangèrent avec un appétit <|ui manquait à leur mère et il moi; ils se livriuenl ensuite au sommeil; cl bieiilôt, malgré la tem]iête, les ])lus jeunes ronfliu-enl de Ixui co'iir. l''iil/. seul veillai! avec nous. « J'ai examiné, dit-il enfin, coiuiikmiI uimis piuirlions nous sauver; s'il y avait seiilemenl des inslruiuenls nalaloircs >, des vessies ou des corselets de liég'c jiour niu mère el pour mcsfrèrcs, vous, mon |)ère, et moi, nous nagerions sans secours.

' De.s insiriimonis pour aider ii n.i!;er.

— Ta pensée est bonne, répliquai-je ; je vais y suppléer et prendre desnicsures pour cette nuit, en cas d'accident. »

^ous chcrchàincs dans notre chambre quelques petits tonneaux , des caisses vides, on des vases de fer-blanc assez forts pour tenir un enfaiil en équilibre au-dessus de l'eau; nous en nouâmes deux ensemble avec des mouchoirs, à un bon pied de distance l'un de l'autre, et nous attachâmes cette espèce d'instrument de natation sous le bras de chacun (\vr, petits garçons, pendant que ma femme en préparait un pour elle-même. INous nous pourvûmes tous de couteaux, de ficelle, de brii|uets e( d'antres ustensiles qui pouvaient tenir dans nos poches, et nous espérâmes (|iie, si le vaisseau achevait de se briser dans la nuit, nous pourrions arriver à terre, moitié nageant, moiti(> poussés par les vagues.

l''rilz, qui n'avait point ilorini la nuit précédente, cl qui était fatigué de son nouveau travail, alla se reposer près de ses frères; il seiulorniit aussitôt; mais leur mère et moi, pleins de souci, nous limes le guet, afin d'euleudre chaque coup et chaque son (|ui paraîli-ait annoncer un changement. La jilus Icrrilile des nuits s'écoula dans la prière, dans des iiii|uiéludes mortelles et dans des résolutions varices sur ce qui nous restait à faire. Nous remerciâmes Dieu de tout notre cieur quand la lumière du jour ]iarut par une ouverture. La fureur des vents commen(;ait à se calmer, le ciel s'éclaireit, et, plein d'espérance, je vis une belle aurore colorer l'horizon : le eieur ranimé, j'appelai femme et enfants sur le tillac, où j'étais monté. Les enfants furent surpris de se voir seuls avec nous : o Mais oîi sont tous nos gens:' dircul-ils. — Ils sont partis dans les chaloupes. — Pourquoi ne nous ont-ils jias pris avec eux? Comment pourrons-nous mainlcnanl aller plus loin sans secours? Comment saurons-nous où nous sommes?

— Bous cillants, leur rciiondis-je, un Etre ]ilus puissant que les hommes nous a aidés jusi|u'à présent, et, si nous ne nous livrons pas au désespoir et au murmure, nous en recevrons, n'en doutez pas, d'autres secours. ]\os compagnons, en ([ui nous avions tant de conliance, nous ont abandonnes sans miséricorde, mais la grâce divine a soin de nous ! A présent, chers amis, mettons la main à l'œuvre; Dieu veut que l'Iioinme agisse et travaille. Aide-toi , le ciel l'aidera. Happelez-xons bien cette utile maxime, et travaillons chacun selon nos forces. ^ oyons d'abord ce qu'il y a de mieux à faire dans notre situation.

— 11 faut , dit Frilz , nous jeter tous à la mer pciulant (|u'clle est calme, el nager jusqu'à terre.

•^ C'est fort bien pour toi, répoudil Kruest, tu sais nager; mais nous, nous serions biiiitôt noyés. INC x'aul-il pas mieux construire un radeau pour arriver tous ensemble '

— Fort bien, répli(|uai-je, si nos forces pouvaient sulVire à eel ouvrage, et si un radeau n'était pas toujours un bâtiment dangereux. Allons, allons, dis|icrsez-vous sur le vaisseau ; que ehacuu songe aux objets qui nous seront le plus nécessaires, et ehcrclie ce i|ui pourra iiiuis aider à sortir d'ici.

A CCS mots, tous coururent dans les dilll'ércntes parties du vaisseau jiour trouver (|uelque chose d'utile. ()u;uil à moi, je me rendis dans l'endroit oii élaieiil les provisicuis et les tonneaux d'eau douce, pont' examiner ces objets importants; ma femme et le petit cadet allèrent faire visite à nos bêtes, ipii étaient dans un pitoyable état, et périssaient ])ics(|ue de faim et de soif : Frilz entra dans la chambre des armes et des miiuitions, Ernest d;uis celle des ( liarpeiitiers, Jack dans la cabine du iMpilaiiie; mais ii peine l'eul-il ouverte, que deux (juissants dogues s'é'lanci'rcnt joyeusement sur lui et le saluèrent avec une amitié si rude, (pi'il faillit être renversé. Il criait comme s'il eitt lié égorgé; cc]icndant la faim avait rendu ces animaux si doux, qu'ils léchaient ses iiniins et sou visage avec des gémisscmenls, et le caressaient pres(|ue à l'étouffer. Le pauvre enliint employait toutes ses forces il les irapperpour les éloigner de lui : cnhii il put se remettre sur ses jambes, et, saisissant le plus grand par les oreilles, il s'élança sur son dos, el vint ainsi avec gravité au-devant de moi; je sortais du fond de cale, et ne |nis m'cmpêchcr de rire; je louai son courage, mais je l'exhortai il être plus prudent à l'avenir avec des :iniinaux de cette espèce, (pii peuvent être tri's-dangi'reux ipianil ils sont affamés.

l'eu il peu loutc ma iietite triuipe se rassembla autour de moi, et cliaeiin x'antii ce qu'il ;>pporlail. l'rilz avait deux fusils de chasse, de la poudre, du petit pliiinl), des balles renfermées dans des flacons de corne ou d;iiis des bourses.

Eriiesl tenait son eliapeaii rempli de clous; il apportait, en outre, une hache et un marteau; une pince, une p;iire de grands ciseaux et un peri'oir sort;iieiil à demi de ses poches.

Le iH'Iil l'raneois même portait une assez iji'aiide boîte sous le bras, de l.i((uelle il lira avec bcaïK'oup d'euipi-esseiiiciil di' pelils crochets pointus: c'est ainsi (|u'il les nommait. Ses frères voulurent se moquer Ar sa trouv:iille ; — Taisez-vous, leur dis-je, li' plus pelil a l'ait la plus belle capture, et cela se voit souvcnl ainsi dans le monde : l'être (|ui court le moins après la forliiiie, et qui, dans sou innoeence, la connaît à peine, est souvent celui à qui elle se préscnlc le ))liis volontiers. Ces crochets, mes enfants, sont des hameçons, el, pour la conservation de notre vie, ils nous seront peut-être plus utiles que

LE ROliUNSON SUISSE.

tout ce qu'on pourrait trouver sur le vaisseau. Cependant Fritz et l'"rnest n'ont pas mal rencontré non plus.

— I^onr moi, dit ina femme, je n'apporte i|iriine bonne nouvelle, (|ui me procurera, j'espère, un accueil i'avorahie; je viens vous dire (|u'il y a sur le vaisseau une vache, un âne, deu\ (lièvres, six lirebis et une truie pleine, (|iie nous venons de l'aire mani;er, d'abreuver, et que nous jmurriuis conserver.

— Tout ce que vous avez fait est bien, dis-je .i mes petits iiu\ riers; il n'y a que maître ,lack qui, au lieu de penser ;i (|mcI(mic chose d'utile, nous amené iliuv ijros mangeurs , qui nous seront bien jibis nuisibles qu'a\ anl:ti;('U\.

— Ah I dit Jack, ipiand nous serons à terre, ils pourront nous aider à chasser.

— Oui, répondis-je: mais comment arriver à terre? en sais-tu les moyens?

— Ahl cela n'est pas bien difficile, dit en secomint la tète mon lielil éveillé ; ne pouvons-iu)us pas prendre de i;randes cuves, nous melire dedans, et naijer ainsi sur l'eau? .l'ai navigué Irès-bien de cette manière sur le grand étani; de mon parrain, à S"".

— liienl bien 1 mon.lackl tu es de bon rnnseil; (Ui peut accepter avec reconnaissance un bon avis de la bouche d'un enfant. \ ite, mon fils, donne-moi la scie, le pcrçoir et des clous; voyons ce qu'il y a à f.iire. .le nu' rappelai d'avoir vu des tonneaux vides .-i lond de cale; nous \ descendimes, les tonneaux na|;eaicnt; niuis eùiiies moins de peine à les tirer de là et à les poser sur le premier plancher, qui était ;i peine hors de l'eau. >ous vîmes avec joie c|ue liius étaient très-bons, de bon bois et bien ijarnis de cercles de fer; ils convenaient parfaitement ;i mon but, et je coniiueneai, avec le secours de mes fils, à en scier deux parle milieu. Après avoir travaillé longtemps, j'eus huit cuves égales et ii la hauteur que je les voulais. INous nous restaurâmes tous .avec du vin et du biscuit, dont qiii'li|ues-uns de ces mêmes tonneaux étaient encore remplis. Satisfait, je contemplai mes huit bati-aux rangés en ligne, .l'étais étonné de \(iir ma femme cnrnre tout abattue; elle les regardait en souiiirant : « Jamais, disait-i'llc, je ne pourrai me mettre là dedans. »

— ?(e juge pas si vite, ma chère amie, réplicpiai-je ; mon ouvrage n'est pas encore lini, et tu verras qu'il mérite plus de confiance que ce vaisseau, qui ne peut bouger de place.

Je cherchai ensuite une longue planche un peu flexible, et je l'arrangeai de manière que nos huit cuves pouv.iicnt s'y attacher, et que ili'vani cl derrière elle les dépassait encore d'autant qu'il le fallait pour faire une courbure semblable à la (|uille d'un vaisseau : alors iKHis lixlimes toutes ces cuves avec des clous sur la planche, et chaque cuve à la partie latérale de sa voisine, afin qu'elles fussent trèstermes. Nous clouâmes ensuite deux autres planches de chaque côté ili's cuves, de la même longueur (|ue la première, et les dépassant de iiième en avant et en arrière. Lorsque tout fut solidement arrangé, il en résulta une es]ièce de bateau étroit et divisé en huit loges, ((ui |iaraissait me promettre tout ce qu'il me fallait pour une courte navigation par une mer calme.

Mais nialheurcusement ma construction merveilleuse se trouva si pesante, que, malgré toutes nos forces réunies, nous ne pûmes la transportera un pouce de sa place : je demandai le cric, et Fritz, qui l'ii avait rema'-qné un, courut le clnu-clier : eu alleiidant, je sciai nue grosse perche ronde en ([ucl(|ues nuirceaux pour eu faire dis cylindres ; je soulevai ensuite avec le cric bipartie de devant de mon bateau, pendant que Fritz posait dessous un des cylindres.

— (^'est bien étonnant, dit Krnest, que cette machine, qui est moins grosse ([u'aucun de nous, puisse faire plus (|ue toutes nos lorces réunies; je voudrais bien voir comment elle est construite en dedans.

.le lui expliquai aussi bien ([lie je le pus la piiissani-e de la vis d'Areliimi'dc, avec la((uelle ce géomètre offrait, dit-on, de soulever le monde, pourvu (|ii'il eût un iioint d'appui, et je promis à mon fils de décomposer le crie lorsipic nous serions à terre, pour le lui montrer en dedans, .l'avais ]>our système d'édnealiiui d'éveiller la eiiiiosité de mes his ]iar des observalioiis intéressantes, de laisser d'abord agir leur imagination, et de rectifier ensuite leurs erreurs, .le terminai la déliiiilion du cric par cette remarque générale, (|ue Dieu compensail siiflisamment la faiblesse naturelle de rhoiume par la raison, la force inventive et l'adresse des mains, et ([ue les réflexions et les méditations humaines avaient composé une science (|ui , sous le nom de ttiijcanique , nous enseignait ii ménager ou à compenser nos propres r.irccs, et à les étendre d'une faiHin incroyable |iar le moyen des luaehines.

.lai k lit alors la remaii|iie (|uc le cric agissait tri's-icntemeiil.

— Il vaut mieux lentemeiil que pas du tout, iiiiiii lils, lui dis-jc. On sait de tout temps par rexpérience, et les observations mécani- (|U(!s ont établi pour principe, (|ue l'on perd en vitesse ce (|iie l'on gagne en force. Le cric ne doit pas nous servir pour lever vite, mais pour siuilevcr un poids, et plus celui (pi'il soulève est pesant, plus lenlement il opiue : mais sais-tn par (|uoi celte lenteur se compense ?

— (.)h ! oui! c'est eu toiiniiiiit plus vite la maiiJM-Ilc.

— l'as du tout, cela ne compenserait rien; c'est avec la patience,

mon bis, et avec la raison; à l'aide de ces deux fées, j'espère melire mon bateau à l'eau. Aiissiliît j'attachai une longue corde à l'arrière de mon bâtiment, et l'autre bout à une ])oulre (|ui me parut être encore leriiie, de nianiere (|ue la corde traînait à terre sans être tendue, et devait servir à guider et à retenir le bateau lors([ii'il serait lancé; ensuite, avec un second et un troisii'mc cylindre ])lacés dessous, et (Ml ]i(Hissant avec le eric , notre petite embarcation fut mise à flot. I'',lle sortit du vaisseau avec une telle vitesse que, sans ma corde prudenimeiit attachée , elle aurait couru bien loin de nous dans la mer; mais malheureusement elle penchait lellemeni, ([u'aucun de mes gaicons ne voulut se hasarder à y entrer. Je m'arrachais les cheveux de désespoir, lorsqu'il me vint tout à coup dans l'idée qu'il y manquait du lest jiniir la tenir en équilibre : je jetai dans les cuves tout ce que je pus trouver (|ui avait du ]ioids sans tenir trop de jilacc; peu à peu elle se releva et fut enfin droite et ferme devant nous, nous invitant à y prendre iilace. Alors tous mes enfants auraient voulu s'y jeter à la fois, et ils commencèrent à se pousser et à disputer à (|ui entrerait le premier; mais je les en empêchai, car je x'oyais clairmicnt (|ne le trajet serait trop hasardeux, et (pi'.iu moindre mouvcinent de l'un de ces pétulants enfants la niacliine pourrait tomber de C("ité et les eiilbnter dans la mer. Pour remédier à cet inconvénient, je pensai ii un balancier de perches, tel ([ue ceux avec les- (jucls les nations sauvages savent cmpêclicr leurs pirogues de chavirer. Je mis donc, encore nue fois, la main à l'œuvre pour perfectionner un ouvrage (|ui devait faire la sûreté de tant d'êtres chéris.

Deux morceaux de vergues, égaux en longueur , furent placés l'un sur lajirouc ' du bâtiment, et l'autre sur la poupe, et attachés avec une cheville de bois, en sorte (pi'on put les tourner à volonté pour faire sortir notre construction de la place encombrée oii elle se trouvait encore. J'enfon(;ai de force , dans le bondon d'un tonneau vide , le bout de chacune des vergues; et, de cette manière, je fus sûr que, lorsque mes vergues seraient tournées en travers, elles serviraient de balanciers , et que leurs tonneaux feraient le contre-poids.

Il ne me restait plus rien à faire que de trouver un expédient pour sortir du milieu de nos débris et entrer en pleine mer. Je montai dans la première cuve, et je dirigeai mon avant tellemcntqu'il entrait par la fente de la ])aroi, (pii nous ofl'rait une porte : alors je rcssortis, et j'abattis, soit avec la scie, soit avec la hache, à droite et à gauche, tout ce qui obstruait le libre passage. (Juand cela fut fait, nous pr(5parâmes des rames ])Our notre voyage du lendemain.

La journée s'était écoulée dans ce travail; il était di'qà tard, et, comme il n'aurait pas été possible d'arriver le même jour à terre, nous fûmes obligés , ipioii]u'à ciuitrc-co'ur , de passer une seconde nuit sur le bâtiment, qui meiia(;ait à chaque instant de s'cntr'ouvrir. Nous prîmes des forces par un repas en règle; car nous nous étions à peine donné le temps , dans cette journée de travail, de manger un morceau de pain et de prendre un verre de vin. Inlniiment plus Iranquilles que le jour précédent, nous nous livrâmes tous au sommeil; cependant je pris encore la précaution d'attacher mes instruments de natation sous les bras de mes trois plus jeunes fils et de ma femme, afin i|ue, si une nouvelle tempête s'élevait et qu'elle achevât de détruire le vaisseau, il y eût encore ce moyen de les sauver : je conseillai aussi à ma femme de mettre un habit de matelot; les h.abits d'hommes étant bien plus commodes, soit pour nager, soit pour les autres travaux ipii pouvaient iumis alliuidre. Elle y consentit , mais non sans peine , et alla en chercher un (jui convînt à sa taille; après un (|uart d'heure elle revint avec le plus joli habit de matelot, qu'elle avait troux'é dans la caisse d'un jeune homme (|iii servait eomiiie volontaire sur le vaisseau : elle se présenta timidement dans son nouveau costume; mais j(' louai de bon cœur son choix, et je lui promis tant de commodité dans ce eliaiigemenl , ([u'enfin elle s'enhardit et rit elle-même avec ses enfants de son costume ; elle grimpa dans son lurmac, oii, par un sommeil bienfaisant, elle se prépara, comme nous, à de nouveaux travaux.

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