CHAPITRE II
Prise do terre ou abordage ; premières occupations sur le riv.ige.
Le lendemain , avec l'aube du jour , nous étions tous éveillés et alertes; car l'espérance et le chagrin ne permettent pas de sommeiller longtenips. Aussiti'it tpie nous eûmes lait en commun notre prière, je (lis à mes clicis eiilanls : « Maintenant , mes amis, avec le secours de l)i(ui , nous allons bientôt tenter notre délivrance : avant tout, donnez à manger cl à boire à nos pauvres bêtes; préparez- leur de la nourriture pour ipicli|ues jours; nous ne poiivmis pas les emmener ax'CC nous, mais peut être pourrons nous revenir les chercher, si notre voyage réussit, l'.tes-vons prêts' llasscmblez ce que nous viuilons emporter, ce (pii nous est absolument nécessaire pour nos besoins actuels. » D'après nnni intention, le premier chargement de notre é(|uipage devait consister dans un baril de pondre, trois fusils de chasse et trois carabines, avec grenaille, balles et plomb , autant que
' La proue est l'avant d'un vaisseau ou le bout opposé à la ;iou;i(;, qui est derrière.
LE ROBINSON SUISSE
je pouvais en cmpoilcr; deux paires ilc pistolets de jioclie et une paiie de ijraiids pistolets, avec les moules à balles : chacun de mes lils , ainsi que leur mère, devait avoir une fjibeciijre bien garnie : nous en trouvâmes de Irès-boniies dans les chambres des officiers; puis nous primes une caisse avec des tablettes de bouillon, une autre pleine de biscuit sec , une marmite de fer, une ligne a pêcher, une caisse de clous et une seconde remplie de différents outils, tels (|ue marteaux, scies, pinces, haches, etc., cl de la toile à voiles pour faire une lente. Enfin, mes enfants apportèrent tant de choses, qu'il fallut en laisser beaucoup en arrière, ([uoique je changeasse tout le lest inutile contre des objets nécessaires.
Quand tout fut prêt, nous nous décidâmes à monter dans nos cuves, après avoir encore imploré l'assistance du Très-Haut. Au moment oii nous allions partir, nous entendîmes inopinément chanter les coqs abandonnés et oubliés, comme s'ils voulaient nous faire leur» tristes adieux : cela me donna l'irléc de les emmener avec nous, ainsi que les oies, canards, poules et pigeons : car, dis-je à ma femme, si nous ne pouvons pas les nourrir, ce seront eux (|ui nous nourriront.
Mon conseil fut suivi; dix poules, et un vieux et un jeune coq, furent mis dans une des cuves, qui fut recouverte de planches; le reste de la volaille eut sa liberté, dans l'espoirqu'elle trouverait d'ellemême le chemin de la terre , les oies et les canards par eau , et les pigeons dans l'air.
Nous attendions ma femme, qui s'occupait de ce soin, lors(|iie nous la vîmes venir avec un sac assez gros , qu'elle jeta dans la cuve oii était déjà son fils cadet; je crus que c'était uniquement pour l'asseoir et le serrer de manière qu'il n'y eût rien à craindre jjour lui, et je ne lis aucune question à ce sujet. Voici l'ordre de notre embarquement, auquel nous jirocédàmes d'abord :
Dans la première cuve, sur le devant, se plaça ma femme, digue, pieuse, fidèle épouse, et la plus tendre mère;
Dans la deuxième, ii côté d'elle, notre petit François, aimable enfant de six ans, annonçant d heureuses dispositions, mais dont le caractère n'était pas encore décidé;
Dans la troisième Frit/., notre aîné, âgé de quatorze à quinze ans, aux cheveux frisant naturellement, garçon plein de bonne humeur, d'intelligence et de vivacité;
Dans la quatrième était le baril à poudre, avec les poulets et la toile à voiles;
Dans la ciu([uième nos provisions de bouche;
Dans la sixième mon lils Jack, j'igé de dix ans, garçon d'un caractère léger, entreprenant, téméraire, bon et serviable;
Dans la septième nuin fils Ernest, garçon de douze ans, très-raisonnable, assez instruit, mais un peu sensuel et indolent;
Dans la huitième moi-même, avec le cœur paternel le plus tendre, et l'importante commission de tenir le gouvernail pour sauver ma famille chérie. Chacun de nous avait :i côté de soi des outils ulilis; chacun tcnail en main une rame et avait devant soi un inslrumiiil natatoire pour le cas malheureux oii nous chavirerions. I.a m;irée avait dcja atleint la moitié i\v s;i hauteur (|uand nous (iiiillàmcs le vaisseau; je complais (|u'ellc favoriserait nos faibles fori'es. Nous retouinàmes les deuv perches balaucièics de nolÈ-e bateau en longueur, cl nous passàiiu's ainsi heureusement par l'ouverture du vaisseau entr'ouv(;rt dans la |ileine mer. Mes enfants dévoraient des jeux la terre bleue (car elle nous paraissait de cette couleur); nous ramâmes de toutes nos forces pour l'atteindre, mais longlciups eu valu : le bateau tournait toujours en roinl sur lui-même; enfin pourtant je fus assez heureux pour le diriger de manière ((u'il poussa en avant. Quand les deux chiens qui étaient restés sur le vaisseau virent (|ue nous nous éloignions, ils piirent leur parti, sautèrent dans la mer et nous atleiguirent à la nage. Ils étaient lro|i grands jXMir notre bateau; je craignis qu'en voulant y entrer ils ne lé fissent chavirer. Turc était un dogue anglais et liil'l un chien danois, .l'eus cepcndaul pitié d'eux, cl je craignis qu'ils ne pussent nager aussi loin; ma^ ils se tiri-rent d'all'aiie avec iulellig« née. Dès rpi'ils se sentirent fatigués, ils poscn'iit leurs patles de devant sur le balancier (|ue niuis avions retourné r\i tr.ivers, et le Irain de derrière des nageurs suivit sans beaucoup d'efi'orts.
.lack voulut leur refuser cette faveur; mais je lui reprochai d'à bandonner ses protégés, qui nous protégeraient pcut-êlre ;i leur loiir en faisant la garde et en chassant pour nous. « D'ailleurs, lui dis-jc, les bêtes sont aussi îles êtres vivants, et le (^réaliura donné le eliieii à l'homme ])oiir être son aiui et son coiiip;igiioii fidèle. »
Notre trajet se fit très-heureusement, quoique avec leiilcur; mais plus nous ;ipprnchions de la terre, plus son aspect nous paraissail triste : des rochers nus bordaient la côte, et nous annonçaient la
faim et la détresse. Ea mer était calme; elle se frisait douceii t
contre le rivaije, et le ciel était serein; tout autour de nous nageaient des tonneaux, des ballots, des caisses sortis du vaisseau iiaiifrapé. I)ans l'espérance d'acquérir quelques bonnes |irovisions, je voulus lâcher de m'appropriir deux tonneaux : je commandai à l''ritz de tenir prêts une corde, un marteau et des clous, et de tâcher de les saisir au passage. Il parvint heureusement à les accrocher et à les attacher si bien, que nous les traînions derrière nous, et nous 1rs conduisîmes ainsi au rivage.
Lorsque nous en fûmes plus piès. le site nous sembla moins hideux ; les rochers parurent plus éloignés les uns des autres. Fritz, avec des yeux de faucon, pcuivait déjà découvrir des arbres, et disait que c'él aient dis palmiers. Ernesl se réjouit de manger des noix de coco, bien plus graiiilis et bien meilleures, disait-il, (|iie les noix d'Europe. ,1e me désolais de n'avoir pas songé ;i emp irler le grand télesccqu' qui était dans le cabinet du cajiilaine, quand ,lack tira une petite lunette de sa poche, me la donna, et )iaruttrès-lierile pouvoir satisfaire à l'instant mon désir. Cl Ainsi, lui dis-je, tu as escamoté cette lunette jioiir toi seulement et sans en parler a personne:' Ce n'est pas bien, mon fils; plaisir cl peine, tout doit être commun entre nous. » Il m'assura qu'il avait oublié de me la donner plus tôt, et qu'il l'avait jirise pour le bien général. Il me fit en effet un grand plaisir; avec cette lunette je pus faire les observations nécessaires et mieux diriger ma course et ma route. Je remarquai que le rivage devant nous avait l'air désert et saux'age, et qu'il présentait un meilleur aspect sur la gauche; mais, toutes les fois que je voulais me diriger de ce côté, un courant me portait derechef vers le bord désert couvert de rochers arides. Nous aperçûmes bientôt, ;i côté de l'embriuchure d'un ruisseau, un enfonceiuent étroit entre des rocs vers lesquels nageaient nos canards et nos oies, qui nous servaient de guides; cette entrée formait une petite baie où l'eau tranquille n'était ni trop profonde ni trop basse pour notre bateau. J'y entrai, et j'abordai avec précaution à une place oii la côte avait environ la hauteur de nos cuves, et où l'eau était encore suffisante pour nous maintenir ii flot. Le rivage s'étendait dans les terres en formant une ])clite plaine en |)eiile douce et trianijulaire, dont la pointe se iierdait entre les rochers, et don! le bord de la mer formait la base.
1 ont ce qui pouvait bouger sur le bateau sauta proiu]ilement à terre; même le petit l''rauçois, qui av:iit été couché et serré dans sa cuve comme un hareng, grimpait lestement pour tâcher d'en sortir; mais, malgré tous ses efforts, il eut besoin du secours de sa mère. Les chiens, qui avaient pris les devants à la nage, nous reçurent à leur manière amicale en faisant autour de nous mille sauts de joie; les oies, avec leur caquetage continuel; les canards, au large nez jaune en faisant la basse continue; les poules et les coqs, que nous mimes d'abord eu libi'i'ti', en gloussant; les enl'anls,i'n babillant tous à la fois, (aisaient un lapage ellroyable. Il s'y mêlait le cri di'saijréable de quel, (Iles manchots ' et llamanls que nous aperiùmes, les uns volant au-dessus de nos têtes, les autres perchés sur des pointes de rochers à l'entrée de la baie, lueurs cris prirent bientôt le dessus, étant en Jiliis grand nombre; ils nous asscuirdireut d'autant plus que leurs voix n'étaient point d'accord avec l'harmonie de nos musiciens empluinés et mieux civilisés. Cependant tout ce |)euple ailé et sauvage nie fit plaisir; je le voyais déjîi nous servant de niiurritiirc, si nous devions rester sur cette plage déserte.
La prcmiî're chose que nous fîmes, eu arrivant s. dus et saufs sur la terre ferme, fut de remercier à genoux l'Elre suprême, à qui nous devions la vie; de lui rendre grâce de sa protection divine, et de nous recommander, avec abandon de ca'ur et une entière résienatiiui, ;iux soins de sa bouté paternelle.
Ensuite nous nous occupâmes à décharger notre bàliinent. Oh! combien nous nous trou\âmi's riches ilu peu qui" nous a\ ions sauM-l Nous chi'rchàiucs une ]>lace commoile pour l'-lablir une lente ;i r;ibri des roeliers; di's que nous l'iûmes trou\ée, elle lut bienlôt tendue. Nous assiijettirues l'ortemeut une perche dans nue fente de rocher; elle formait le laite de la tente cl re|iosait sur une vergue plantée dans la terre; de cette manière elle était tri's-ferme cl ne risquait point d'être renversée; la toile fut eusiiile lenilue par-dessus et affermie par terre des deux côlés avec des pieux, l'ar précaution, nous chargeâmes encore les bords de caisses de provisions et d'autres choses pesantes, et nous attachâmes des crochets au boni de la loilc sur le devant pmir pouvoir en fermer l'entrée penilant la nuit. Alors je recommandai à mes fils de chercher autant de mousse et d'herbe sèche qu'ils pourraient en ramasser, et de les exposer au soleil pour en achever la dessiccation; elle devait servir ,'i faire notre couche; et pendant cette occupation, où même le petit h'rançois pouvait être employé, je construisis, ii quelque distance de la tente, près du ruisse.iii qui devait luHis fournir de l'eau douce, une espèce de pelile cuisine : c'était un fojer de pierres plaies que je truiivai dans le lit du ruisseau. Je rassemblai aussi une quanlilé de branches sèches : avec les |>lus grosses je fis une espi'ce de iietit enclos autour du foyer; ;ivec les petites j'allumai, en ballant mon briquet, un feu réjouissant et pétillant en vives nammes. Lu ])ot rempli d'eau avec des tablettes de bouillon fui mis dessus, et la bonne mère, ayant son petit François pour marmiton, fut chargée de la jiréparation du dîner, l'rançois crut, ii la couleur des lablelles, que c'étaient des Iranehes de colle forte. " Qu'esl-ee que papa doit donc coller:' demanda til. — Uien; je veux faire de la soupe grasse, lui dit sa luî're en riant. , — Ah! oui, répondit-il. Et oii prendrons-nous la viande jioiir la l'aire, ici oii il n'y a ni boucher ni boucherie:'
— Petit fou! lui dis-je, ce que tu ]ireiiils ]iour de la colle, c'est de la viande réduite en gelée à force de cuire, et qui, étaiil séchée, ne
' Oiseaux de ces contrées; on en donnera dans la suite la description.
LE ROBlJNSOrv SUISSE.
se gàlc point; on pciil ainsi la tiansporlci' dans (le longs voyages sur mer, où l'on ne peut prendre assez de bétail pour nourrir tout l'iVjuipagc, et où la viande salée ne lerait pas de lionne soupe; celle-ci sera c\eellente, je te le promets, n l.e pauvre petit avait bien faim, et dit iju'il se réjouissait d'en manger.
Pendant ee temps-là Fritz avait cliargé nos fusils; il en prit un et s'éloigna du côle du ruisseau. Ernest, à qui il proposa de l'accompagner, lui dit que cette cote montueuse et pierreuse ne le tentait point, et s'en alla rôder à droite du côté du rivage. Jack se dirig<'a contre une paroi de roeber (|ni s'avançait jusqu'au bord di' la mer pour prendre des moules qui y étaient attacliées. Pour moi, j'essayai de tirer sur le rivage les deux tonneaux repècbés, et je n'en pus venir à bout; notre place de débarquennuit, très-commode pour le l)ateau, avait trop de profondeur perpendiculaire pour ramener les tonneaux. Pemlant que je m'in(|uiétais en vain pour trouver un meilleur bord, j'enlendis à une certaine dislance ]iousscr des cris afl'reux, et je reconinis la voix de mon petit Jack. Je saisis ma baelie, et je courus, plein d'angoisse, à son secours; (|uand je l'aperçus, il était dans un bas-fond, ayant de l'eau jus([u'aux genoux, et un gros bomard le tenait par la jambe avec ses pinces; le pauvre petit poussait des cris jiitoyables, et faisait d'inutiles elïorts pour s'en débarrasser. Je sautai aussitôt dans l'eau; à peine <-et bôle incommode eut-il remarcpié mon approelie, qu'il lâcha l'enfant pour se s:iuv<'r en pleine eau; mais je ne l'entendais pas ainsi, cl je xoulais qu'il payât la pcurcpiil nous avait faite. Je le saisis dune avec précaution par le corps, et je rcmiiorlai vivant, suivi de Jack, qui poussait des cris de joie et de triomphe ; il désira porter lui-même k sa mère cette belle capture, et, voyant qu'elle ne me faisait aucun mal, par la manière dont je la tenais, il voulut s'en saisir; mais à peine fut-elle entre ses mains, qu'elle lui donna un coup si violent de sa queue sur la joue, qu'il se laissa tombir et recommi'ni;a ses cris. Je ne pus m'empèclier de rire cl de railler le petit fanfanni du s(uilllet qu'il avait reçu. Alors, dans sa colère, il prit vivennnl une pierre, cl tua le bomard en la lui jetant sur la tète, qu'il lui fracassa, ,1c fus fâché de cette action : « (À'ia s'ap|iellc tuer son ennemi it terre, lui dis-je; Jack, il ne faut pas se venger ni agir dans sa colère : si ce bomard t'a pincé, tu voulais le manger; ainsi vous êtes bien à deux de jeu; une autre fois, sois, je te prie, plus prudent et (ilus d(uix. — Pourtant, papa, me dit-il, vous me ])ermetlez de le portera ma mi're? ■> Il le prit sans plus courir de risc|ue, et le porta à notre cuisine. « Alaman, un homard! dit-il d'un air triomphant. Krnest, un bomard ! Oii est donc Fritz? Prends garde, François, il va te mordre. " Alors tous se mirent autour de lui à rej;arder la bête merveilleuse, et s'étonnèrent plus de sa grandeur énorme (]ue de sa l'orme, qui est exactement la même que celle des écrevisses d'eau douce.
«Oui, oui, regardez! disait Jack en soulevant une de ses pall<s avec fierté, c'est axec ces terribles pinces que ce coijuin m'a ])ris par la jambe, et je crois (|uc, si ji' n'avais pas eu un Ijon pantalon de matelot, il me l'aurait coupée. ()b ! mais aussi je l'en ai bien puni.
— Oh le petit fanfaron! lui dis-je; ce homard l'aurait joliment arrangé', si je n'étais vemi ii ton secours; et celle bonne lape de sa queue sur ta joue (pii l'a obligé de le lâcher! Il le frappait de ses propres armes, lu as dû avoir recours it une grosse pierre pour te défendre; ce <'oudiat, mon pauvre .laek, ne doit pas le reiulre bien lier.» Iw'uesl, (|ui s'occupait toujours beaucoup de ses repas, dit d'abord qu'il fallait !<■ jeter dans le pot au bouillon, auquel il doinierait un Irès-biui i;oùt; mais sa mère ne voulut pas y consenlir, et lui ilil (|ue nous devions mieux ménager nos (provisions; (|ue la grosse écrevisse nous donnerait seule ;i diiu'r une autre fois. Pour moi, j'allai examiner le bas-fond où ,lack avait été pincé, pour amener par la mer mes deux toinicaux au rivage; je les fis rouler j«s(|ue-l;i, puis je les dressai sur leur fond pour (pi'ils i\r pussent rclourneren arrière.
En revenant auprès de mes enfants, je louai Jack de ce ([u'il avait fait la première chasse beureuse, et je lui iiromis pour sa part la patte enliere du homard qui lui avait si bien serré b' uuillet; ce fut là sa récompense.
u Moi aussi, s'écria Krnest, j'ai vu (|m'!(|ue <hose qui est, dit-on, trcs-bon à manger; mais j<' n'ai pu l'avoir, parce qu'il était dans l'eau, et qu'il aurait fallu me nniuiller les jambes.
— Oui, dit .laek, je l'ai bi(ui vu aussi ; c'étaient de vilaines moules, dont, pour rien au monde, je ne voudrais manger; parlez-moi de moi\ beau homard.
— l'.Lmoi, je crois ([ue ce sont des huîtres, dit Ernest; elles sont a|)pliqné<'s contre le jiied du rocher, et ]ias très-profondénnuil.
— Oh bien! monsieur le délicat, (|ui crains si fort l'eau, lui dis je en riant, |misque lu connais la place, tu auras la bonté d'y retourner et d'en apporter pour notri' premier repas; dans notre fâcheuse ])osition, il tant «jue chacun de nous coopi:re aclivement au bien commun cl ne craigne pas de se mouiller les pieds; lu vois que le soleil nous a bientôt sécbés, ton frère et moi.
— Je veux aussi, répondit-il, prendre en nu-'uie temps du sel, que j'ai vu en abondance près de la mer, dans les fentes des rochers, où sans doule il a été cuit par le soleil; j'en ai i;oi'ité, et il est excellent. IVc pensez-vous pas, nu)n père, que l'eau de la mer l'a déposé là.'
— Eh sans doute ! éternel raisonneur : d'oii veux-tu ipi'il soit venu?
Il aurait mieux valu en apporter tout de suite un sac plein que de réfléchir si profondément sur la chose la plus simple et la plus naturelle, et si lu ne veux ]ias manger une soupe fade, cours chercher ce (|ue lu as découvert. »
Il y alla. C.v qu'il nous apporta était sans doute du sel marin, mais tellement uu'lé de terre et de sable, que je fus sur le point de le jeter; ma femme m'en empêcha; elle b, ht dissouilre dans de l'eau diuice, puis le hitra à traxers un linge, et de cette manière nous [u'imes saler notre soupe.
o Est-ce que nous n'aurions pas pu prendre tout simplement de l'eau de mer, dit Jack, au lieu de nous doniK'r tant de peine ?
— L'eau de mer, lui dis-je, est encore plus amèrc (|ue salée; elle a de ]>lus un goût nauséaboiul cpii se perd (|uand on sépare le sel, comme vient de le faire voire mère.» Pendanl (|uc je (larlais, ma femme goûta la soupe avec un pelil bâton (pii lui servait à la remuer, el déclara (|ii'ellc était bonne et salée fort à propos. « .Mais, dit-elle, Fritz nous maïupic encore; el puis comment maugtrons-nous notre soupe? nous n'avons ni cuillers ni assiettes? Pourquoi n'axons-nous pas pensé à en prendre sur le vaisseau ?
— Parce qu on ne pense jamais à tout, chi're femme; nous nous apercevrons peu à peu de bien d'autres privations.
— .Mais celle-là, dit-elle, sera une des plus pénibles; il est impossible que chacun de nous soulève ce gros pot brûlant pour le porter à s.i bouche cl prenne le biscuit ii la main. «
Elle avait raiscni ; notis restions stupéfaits à regarder notre marmite, comme le renard de la fable (]uand la cigogin' lui présente une cruche à long col. l'jilin nous partîmes tous d'un éclat de rire de notre dénûment d'usiensiles et de notre imprévoyance, car des cuillers et des fourchettes étaient des inslrumcnls de ]U'cmièrc nécessité.
" Si nous avions seulement des noix de coco, disait Ernest, nous pourrions les casser, cl nous servir des f ragiiients de la co(|uillc comme de cuillers.
— Oui , oui , dis-je, c'est fort bien , si nous en avions! mais nous n'en avons pas; on va loin avec des si; et si des vœux suffisaient, j'aimerais autant avoir tout de suite quelques douzaines de bonnes et belles cuillers; mais à quoi nous servent les souhaits?
— IN'oiis ])ouvons au moins, répondit-il, prendre des coquilles de moules.
— liien ! bien ! Ernest, voilà ce que j'a])iiclle une pensée utile; va donc chercher ces huîtres dont tu nous parles. ^lais, messieurs, point de dégoût entre nous; nos cuilli'rs n'auront point de manche, et nos doigts tremperont dans la gamelle. » Jack courut le premier, Ernest le suivit lenlemeni, et Jack était déjà dans l'eau jus(|u'à mi-jambe c[uand il arriva : le petit entreprenant arracha vite les huîtres cl les jeta au ])elit paresseux, ([ui en remplit son nuiuchoir, mit de plus une grosse moule dans sa |)ocbe, et tous deux arrivèrent avec leurs provisions.
Fritz n'était pas encore de retour, et sa mère commençait à s'in- <iuiéter, lors(|ue nous rcutemliuu's crier de loin joyeusement, et nous lui réiiondimes de même : il arriva, les mains cachées derrière le dos, et s'aïqn-ochant d'un air triste et capot: « (,)u'apportcs-lu? lui demandèrent ses frères; montre-nous la chasse, et tu verras la nôtre. — liélas! dit-il, je n'apporte rien, je n'ai rien rencontré. — Uien du tout? lui demandai-je. — Kien du tout," me dil-il; mais celte fois un s<uirire de tierté ]ierçait à travers sou air méconlent. Au même instant Jack, (|ui s'était glissé derrière lui, s'écria : «Un cochon île lait! un cochon de lait!" Alors l'rilz trahi nous montra sa belle chas>ie avec un rei;ard de satisfaction, el je reconnus d'abord (|ue le prétendu cochon était une espèce d'agouli ; je dis une espèce, car je savais ((lie les vrais agoutis ne se sont jamais trouvés (pic dans l'Amérique méridioinde, ilont nous étions bien éloignés'. « Oîi l'as-tu trouvé? oîi l'as-tu tiré? t'a-l-il bien fait courir? « disaient à la fois les petits garçons. « Voyons, voyons... » Pour moi, j'étais sérieux, n Je préférerais, lui dis-je, (]u'en elVcl tu n'eusses rien apiiorlé, et (|uc tu ne te fusses pas permis un mensonge ; ne fais plus cela, mon bis, même en badinant : on s'accoutume ainsi à dire ce i|ui n'est pas, celte habitude déi;c'niM'e facilement en fausseté, c'est le plus alTreux des vices. A présent, voyons la chasse; oh l'as-tu trouvée?"
Fritz iu)us raconta qu'il avait été de l'autre côté du ruisseau : « \h !
' L'agouti, dit M. Descouttilz, dans son Voyage à Saint-Domingue, est de la grosseur d'un lièvre, et court avec la même vitesse ; mois, pour la figure, il tient plus du cochon; il en a le grognement. Ce n'est point un animal vorace, il est'seuloment friand; lorsqu'il est rassasié, il enterre le reste do ses provisioiis , et le garde pour un autre repas. Il est nalurcllement d'un caractère doux ; mais , quand il est excité, d mord, jes poils se lu'rissent, et il frappe la tene de ses pieds de derrière, à la manière des lapins; ainsi que ces derniers, il creuse des lanières, mais qui n'ont qu'une is5ue; il s'y cache pendant les grandes chaleurs, el y dépose des provisions de patates et de bananes. On le prend à la course, ou bien on le chasse avec des chiens; lorsqu'on a trop de peine à l'alteiiule, le chasseur n'a qu'à siffler ; dès que l'agouti l'entend, il se pose su'- les pieds de derrière et se laisse prendre facilement. Sa ehair est blanche, comme celle des lapins, mais sèche cl sans graisse, et nu perd jamais tout à fait un goût un peu sauvage, dé.sagrcable aux Européens ; les naturels du pays en f .ni grand c;is, surtout quand l'animal pilture prés de la mer, et mange les planto.< imprégnées de sel : aussi en tuent-ils un si grand nombre , qu'il est devenu beaucoup moins commun.
LE ROBir^SON SUISSE.
nous dil-il, c'csl liion aiilic clioso i|ii'ici ! Le livayc csl bas, el vous ne vous faites aucune idée de la (juanlilé de tonneaux, de caisses, de planches, de toule sorte de choses (jue la nier y a déposées : n'irons nous ])as les prendre :' Nous devrions aussi, luon père, faire encore demain une course au vaisseau pour aller chercher noire bétail; ne faut-il pas du moins amener la vache ? Notre biscuit, trempé dans du lait, ne serait pas si dur. — Et serait meilleur, dit le gourmand Ernest. — Là, de l'autre côté, reprit Frilj, il y a de l'herbe tant qu'on en vent pour la faire paître, <i puis un joli bois, oit nous serons à l'ombre. Pourcpioi resterions-nous ici, sur ces bords stériles et déserts? — Patience, patience! répondis-je ; il y a temps pour tout, ami Fritz ; demain, après-demain, sont aussi des jours i|ui auront leur tâche. Avant toute chose, dis-moi si tu n'as découvert aucune trace de nos compagnons de voyage? — Pas la moindre trace d'homme, ni mort ni vivant, ni sur la terre ni sur mer; mais il y a des animaux qui ressemblent plus ii des cochons que celui-ci, ([ui a plutôt des pattes de lièvre ; je le voyais sauter sur l'herbe , tantôt assis sur celles de derrière , se frottant le museau avec celles de devant, tantôt cherchant des racines et les rongeant comme les écureuils. Si je n'avais craint (ju'il nréchap]iàt, j'aurais essaye de le prendre vivanl; il me paraissait presipic apprivoisé. "
L'observateur Ernesl tournait et retournait la bête de tous les côtés : o .le ne pense pas, dil-il cnhn , que ce soit , comme nous l'avons d'aboj<l cru, un cochon de lait ; il est vrai que ses soies et son museau ressemblent assez, à ceux des cochons ; mais voyez ses dents : il n'en a que quatre incisives par-devant, comme les animaux rongeurs; à tout prendre, il ressemble plus à un lapin ou à un lièvre. J'en ai vu une gravure dans notre livre d'histoire nalurelle; si je ne me trompe, on l'appelle agouti.
— Ha ! ha ! dit Fritz, voilà monsieur le savant qui veut tout savoir.
— Et qui cette fois n'a pas lort, lui dis-je; ne précii)itc pas les railleries ; car tout m'annonce que ccl animal est vraiment un agouti. Je ne le connais, à la vérité, que par des descriptions ou des gravures, mais ton marcassin leur ressemble parfaitement; il est indigène en Améri(|ue ; il vil dans des creux, sous des racines d'arbre, et c'est, dit-on, un evcellent manger ; nous en jugerons.
Pendant (|ue nous parlions, Jack s'efforçait d'ouvrir une liuilre avec son couteau ; mais, malgié tous ses efforts el toules ses grimaces, il ne put en venir à bout. Je ris, et je lui en fis poser quelques-unes sur des charbons ardents ; bientôt elles s'ouvrirent d'ellesmêmes : <i Eh bi*n ! mes enfants, il ne lient ([u'à vous, à présenl , de vous régaler de la friandise la plus estimée des gourmets les plus délicats. » J'en mangeai une ; mais elles m'ont toujours répugné, et je ne pus relcnir un signe d'aversion ; ils me regardèrent avec surprise. c( Mais loiil le monde dit, mon père, que les huîtres sont excellentes à manger? — Je ne dispute du goût de personne, lui répondis-je: quant à moi, je n'en mangerais qu'à la dernière extrémité ; essayez, peut-être les aimcrez-x'ous. » Ce coquillage est si peu atlrayaiit à voir quand on n'en a pas l'habilude, que pas un n'en voulut tater. Cependant ,laek , se montrant le plus courageux, avala la sienne comme une nn'dccine, en fermant les yeux, et tous suivirent son exemple; mais tous déclari'ient, ainsi que moi, que l'hiulre n'était pas un mets de Icurgoiil, et se hâtèrent de plonger la coquille dans le pol pour l'en lelirer pleine de bonne soupe ; ils se brûlèrent les doigis, et ce fui à (|iii crierait le jilus fort. Ernest seul n'avait eu garde île s'y exposer; il sortit sa moule de sa poche, et elle était aussi grande qu'une assiclle, el plus profonde ; il prit avec précaution toute sa poilion à la fois; et, se moquant des autres, il attendit qu'elle fût un peu refroidie pour la manger à son .aise.
« Tu as bien soin de toi, lui dis-je; mais dis-moi, mon cher Ernest, pourquoi tu ne penses qu'à ta personne, à ton bien-être, et si rarement aux autres ? Tu mérites que ton égoïsme soit puni, et qiie ta soupe, refroidie dans ta belle et bonne assiette, soit pour nos fidi'les serviteurs les chiens. Nous pouvons tous, et loi eomme les autres pren<lre dans le pot avec nos coiiuilles d'huîtres; les chiens ne le peuvent pas ; ainsi ton assiclle et la portion de soupe seront pour nos dogues, et tu auras la bonti' d'attendre, el de manger avec nous cl comme nous. »
Mon petit reproche se fil sentir à son cœur, et, tout obéissani , il posa son assiette à terre, oii les chiens la vidi'rent en deux léchées. Nous étions presijiie aussi allâmes qu'eux; tons les regards étaient fixés sur le pot, pour voir ([iiand la fumée commencerait à baisser, lorsqu'on s';iperrut que les dogues, apri's avoir mani;é leur soupe,' avaient flaire l'agouti de Fritz, et le déchiraient à belles dents; les enfants poussèrent des cris lamentables. Fritz se leva furieux, pril son arme, les frappa, leur dil des injures, leur jela des ])ierres, el les aurait tués si je ne l'avais relenii ; il courba son fusil, à force' de leur donner des coups; cl, dans sa fureur, il criait si fort, que sa voix se répétait entre les rochers.
Oès (|u'il fut en état de m'enlendrc, je lui reiiroehai très-sérieusement sa violence, et je lui représentai combien il nous avait aniif;(-s, et comme il avait effrayé sa mère, en poiissanl des cris si Icrriliies. en galant sou fusil, qui pouvait nous être si utile, et en luanl pr.'sqiie de pauvres animaux, qui pouvaient l'èlre encore jilus. <■ La colère lui dis je, conseille toujours mal, cl peut conduire à des cri
mes ; pense à celui de Cain, (jui tua son frère dans un mouvement de violence. — iMon père!... dit-il avec effroi. — Oui, je sais bien que, cette fois, ce n'étaient que des bêles ; mais ou ne raisonne pas dans la colère, on ne sait à ([uoi l'on s'altaque; et 1.1 preuve en est (pie lu t'en ])renais à de pauvres êtres sans jugement, qui ne savaient point si ton agouti n'était pas là pour eux, comme la soupe. Conviens aussi >|ue c'est la vanité ipii a excité ta fureur : si un autre ipie toi avait chassé et tué l'agouti , tu aurais beaucoup mieux supporté cet accident. » Il en convint, sentit son lort, et me demanda pardon en versant des larmes amèrcs.
Bienlôl après notre repas, le soleil baissa vers le couchant; la volaille se rassembla peu à peu autour de nous, en picotant les miettes de biscuit tombées ; ma femme prit alors son sac mystérieux, el l'ouvrit ; elle en tira des |;raines de vesce , de pois, d'ax'oine, dont elle leur donna queliiues poignées ; il y avait aussi plusieurs autres semences de ]ilantes légumineuses, qu'elle me montra. Je louai beaucoup sa prudence, la priant seulement d'être plus économe de celte utile jirovision, (|ui pourrait nous serxir de semailles et nous ]irocurer des récoltes, el de nourrir plutôt la volaille avec le biscuit gàlé que nous apjiorterions du xaisseau. Nos pigeons s'enx'olèrc'ut dans les rochers voisins; les poules, et le coq à leur lête, se rangèrent en ligne sur le faite de la lente; les oies et les canards allèrent, en caquetant, dans un endroit marécageux el couvert de broussailles, près du rivage. Nous aussi, nous fîmes nos préparatifs de repos. Nous chargeâmes, par précaution, nos armes, fusils cl pistolets, que nous posâmes dans la tente ; nous fîmes ensuite nos prières en commun ; nous remerciâmes Dieu du secours qu'il nous avait donné; nous nous recommandâmes à sa garde vigilante, cl, avec le dernier rayon du soleil, nous entrâmes dans notre tenle, où, bien serrés les uns contre les autres, nous nous couchâmes sur la mousse que nous y avions étendue.
Ce fut avec étonnement que les enfants reinar(|uèrent que l'obscurité arrivait si subitement, et que la nuit succédait au jour presque sans crépuscule : « Cela, leur dis-je, me fait soupçonner que l'endroit oii nous sommes n'est pas loin de l'équaleur, on du moins qu'il se trouve entre les deux tropiques, oii ce phénomène est ordinaire; car le crépuscule provient des rayons solaires rompus dans l'atmosphère : plus ils tombent obliquement, ])lus leur faible lueur s'élend el se prolonge; mais au contraire, plus ils soiil perpendiculaires, moins ils s'écartent, el par conséquent il fait totalement niiil beaucoup plus xite quand le soleil est au-dessous de l'iiorizon. Du reste, d'ici à quelques jours, je tâcherai de découvrir, au moins par approximation, le lieu où nous sommes. »
Je regardai encore une fois hors de la tente, pour voir si toiil élail tranquille autour de nous; puis j'en feriinii soigneusement l'entrée : le co(|, réveillé par le lever de la lune, nous chanta xèpres, et je me couchai. IMais aiitanl le jour avait été chaud, aiilani la niiil fut froide, et nous fûmes obligés (le nous serrer les uns contre les autres pour nous réchauffer : un doux sommeil comiiiciica alors à lermer les paupières de tous mes bien-aimés; je tâchai de ne m'endormir que lorsque je vis leur mère jouir en paix de son premier sommeil : alors mes paupières se fermèrent aussi, et, grâce à la fatigue, la première nuit que nous passâmes dans notre ile déserte fut tri's-siipportablc.