CHAPITRE V
Retour sur le vaisseau échoué.
Il Ah! chère amie ! m'écriai-je, je vois devant nous tant de travaux, tant de soucis, que j'en suis effrayé. Un voyage au vaisseau est d'une nécessité indispensalde si nous ne voulons i)as perdre notre bétail et tant d'objets utiles i|ue nous sommes encore en état de nous procurer et que la mer peut engloutir d'un moment ii l'autre; et nous avons tant de choses ;i soigner et il faire ici! Ne serait-il pas nécessaire, avant tout, de nous ]iréparer une meilleure demeure et un moyen de nous mettre à l'abri, nous et nos provisions.' .le ne sais par où commencer.
— Tout s'arrangera peu à peu, me dit ma femme ; l'ordre el la patience font bien de la besogne. Je frémis, il est vrai, de ce voyage au vaisseau; mais, |uiis(|ue tu le juges si nécessaire , je pense que c'est par lii que tu dois commencer; le reste se fera de lui-même, je te le promets. N'ayons pas le souci du lendemain : ii clia([ue jour sullit sa peine; voilà ce que nous dit le plus grand ami de riiumanilé.
— Je suivrai ton conseil, répondis-je, et cela dès aujourd'hui. Tu resteras ici avec nos trois cadets; et Fritz, comme le iilusfort et le plus habile, viendra avec moi. «
A ces mots, je me levai en criant à haute voix : « Levez-vous, mes enfaiils ; le jour \a paraiire, et nous avons de graiuls projets pour aujourd'hui; ce serait une honte <[ue le soleil nous ti'onvàl dormant encore, nous les fondateurs d'une nouvelle colonie. »
A mes paroles, Fritz sauta lestement hors de la teiile, peiidarit ipie ses petits frères bâillaient el se frollaieni les jeux pour chasser le sommeil ; il courut vers sou chacal tué, qui était devenu tout roide pciulant la nuit ; il le mit debout, eu sentinelle, à l'entrée de la tente, pour savoir ce que les petits diraient en le voyant; mais aussitôt inie les chiens l'eurent aperçu, ils grognèrent et aboyeicnl d'une manière épouvantable, et le croyant en vie, ils vouliireul l'attaiiuer. Fritz eut beaucoup de peine à les retenir; il en vint cependant à bout en joii;uant la douceur à la fermeté.
Cependant le bruit qu'ils faisaient acheva d'éveiller nos enfants, qui sortirent de la tente, curieus de savoir ce qui l'excitait. Jack parut le premier, avec le petit singe sur les épaules; mais quand ce dernier a]ierçul le chacal , il se sauva avec terreur dans l'endroit le plus reculé de notre gitc, el se reiranclia si bien ilerrière de la mousse cl ilu foin, qu'on apercevait à |>einc son museau. Les petits furent Irès-siiriiris en voyant cette grande bête d'un fauve doré, <|ui se tenait à toiile droite sur ses pieds de derrière. « ISon Dieu ! un loup, je crois ! s'écria l'"rançois en reciilanl un peu. — Non, non, dit .l.ick en s'aïqinu-hant el le prenant par la pallc, c'est un chien jaune et qui est mort; il ne luuigc pas. — Ce n'est ni un loup ni un chien dit F.rncst d'un ton de docicur: lie voyez-vous pas (|iie c'est un renard doré i' — Ha, ha! s'écria Fritz, monsieur le savant professeur, vous ne savez pas ce que vous dites, cette fois; vous avez si bien pu rcconnaitre l'agouti, el vous ne connaissez pas un chacal, rien (|ue cela, el (|ue j'ai tué celle nuit?
— Cette nuit! en dormant, sans iloute? dit Frnest.
FRITZ. Non, monsieur, en veillant pour votre sûrclé; j'.ii lue' ce chacal pendanl votre sommeil , et vous ne savez pas seiileiiKiil ce (|ue c'est (|u'ui^chacal, que vous apjielez un renard doré.
KiiNKsr. Tu ne le saurais pas non plus si papa ne te l'avait pas dil.
— Allons, allons, mes enfants, m'écriai-jc, point de dis|)ute. Fritz tu as tort de te moquer de ton frère, lors même (|ii'il se tromperait. Ernest, tu as tort d'être si sensible à une légère raillerie, et vous avez tous raison (|uand vous niuumcz cet animal chien , Idup et renard; il ticnl de ces trois espc'ccs, et il a x r.iiiiKiil le poil doré. »
Les enfants hrent la paix, et il y cul qiieslions, narralions, admirations sans fin.
o Enfanls, m'écriai-je, celui (|ui comiueiice la journée sans ad ressi'r sa prière à Dieu n'aura ni bonheur ni succès dans ses entreprises ; prions donc avant d'aller à l'ouvrage. » Ils se mirent tous à genoux autour de moi. Lorsipie j'eus hni les prières, il fui (pieslion'de déjeuner, car l'appi'til îles pelits garçons s'ouvre en même temps ipie
LE ROBINSOJN SUISSE.
leurs vcii\; cette t'ois, leur mèi'C n'avait à leur donnci' iiue du l)isciiit , et il était si dur et si sec, qu'ils pouvaicut ii peine l'avaler. Fritz ileiiiaiida d'y joindre un peu de fiomape, et Einest se jjlissa \ ers l'aulie tonneau repèrlu' , ([ne l'on n'avait pas nnveit, et (|ne nous pensions aussi être plein de l'mnia!;e. Au boni d'un moment , il revinl auprès de nous; la joie brillait ilans ses \en\. « l'apa , me dit-il, si nous avions seulement de bon benrre étendu sur notre biscuit, il serait bien meilleur, n'cst-ee pas'.'
— Oui, dis-je, si, Si', avec tes élerneU si ; ce biscuit avec du l'romajjc vaut mieux que tes s/... cpii ne signifient rien.
rriMisr. Pent-èlre qu'ils sifjnilieraient beaucoup si on ouvrait cette tiuine.
LE l'iiRE. Quelle tonne , et ([ne veu\-lu dire?
!:it\Esr. Que cette autre tonne est pleine d'un beurre salé excellent; l'y ai l'ait nue petite ouverture avec un couteau ; voyez ce que j'en ai tiré. » El il nous montra une evcellenle tartine au beurre.
Il 'J'on instinct de ijonrmand te conduit tort bien, lui dis-je, cl tu as eu bon nez. Allons, à l'ouvrai;c! qui veut des tartines? » Tous enlonri'rent la tonne; mais j'étais dans l'embarras sur la manière la [iliis prompte et la plus sûre de l'ouvrir. Fritz pensait ([u'il fallait ôter lin des premiers cercles pour l'aire sauter le i'oiul ; je lui représentai ijii'il lallait bien se garder de relàclicr les douves, parce que la chaleur du jour, ([iii serait très-forte, ferait loiulrc tout le beurre, (|iii coulerait dehors. J'eus l'idée de faire une ouverture assez |;rande au l'ond, pour en tirer le beurre dont nous aurions besoin avec une petite [iille de bois, ([ui fut liientùt fabriquée. Cela réussit très-bien ; nous eûmes pour notre d('jenner une coque de noix de coco pleine de beau beurre salé de Hollande, antonr dui|uel nous nous mimes par terre , désirant plus que jamais du lait de vaclie ou de coco pour nous désaltérer. Nous fiiues jjriller noire biscuit, et lorsqu'il fut bien eliaud, nous y mîmes le beurre, ([iii nous |)arut excellent.
Nos cliiens nous laissèrent di'jeuuer tranquillement; ils dormaient il côté de nous; mais pendant leur repos, nous vîmes qu'ils n'étaient pas sortis du combat sans blessures; ils en avaient d'assez ijrandes en |i!iisieiirs endroits, et princiiialemenl au cou. Dans la crainte que la clialenr n'envenimât lenrs plaies, je fis laver du beurre dans de l'eau Iraîclie , et je dis à .lack rintré|iide de les oindre pendant qu'ils étaient trani(uilles; il le fit avec compassion et adresse; les chiens se réveillèrent, mais ne boui;èreut [)as , comme s'ils avaient eu le seuliuient du bien qu'il leur faisait ; ensuite ils se léchèrent, et ils furent ijiu'ris en peu (le jours.
(t II ne faudra [las oublier, dit Fritz, de chercher sur le v:iisseau si nous ne trouvons |)as pour eux des colliers ii pointes, afin de préserver nos vaillants défenseurs, dans le cas oii ils auraient encore des chacals ii combattre; et je ne doute pas i|iie cela n'arrive , ii présent ([lie ces animaux savent le chemin.
— Alii dit Jack, je leur ferai moi-même des colliers, si maman veut m'aider.
i.\ MÎ'RE. Je te le [iromets, jietit fanfaron; nous verrons ce (|iie ta liiinne tèle inventera.
I.K riaiE. Oui , (uii , petit homme , exerce ta force iiiri'iifvice , In ne saurais mieux faire; si tu produis (|uel(|ue chose d'utile, il y aura pour toi élojjcs et honneur. A (irésent il est tem|)s de nous mettre ii i'mivraee ; pré|iarez-vous, monsieur l'aîné ; vous, (|ui, [lar votre ài;e et votre prudence, êtes de droit nnni conseiller privé, vous viendrez avec moi sur le vaisseau pour sauver ce qui [lourra èlre em|)orlé. \ oiis autres petits, vous resterez encore sous l'aile de votre bonne iiii'ie, bien sages, bien obéissants, et vous prierez Dieu ([ii'il nous ramiuie heureusement vers vous. »
l'eiulant ([lie l'"ritz [u-éparait le bateau, j'arrangeai uiu' perche avec un morceau de toile blanche ii l'un des bouts, je la i)!aulai sur le rivage, de miinii're (|iie je pusse la voir du vaisseau, et je cinivins avec ma femuu' que, dans le cas de quelque danger, ils l'abattraient cl tireraient trois coii|)s de fusil en signe de détresse, ce ([ni iu>us ferait revenir ;i l'inslant; mais je la ]irévius ([ue, vu loni ce ([iie nous aurions à faire au vaisseau, il était très-possible ([iie nous fiissions'oblii;és d'y |>asser la nuit, cl je lui ])romis, de mon côté, de leur faire des signaux, dette femme excellente et ciniragcuse consenlil a loiil, malgré le danger ([ii'il pouvait y avoir pour elle ii [lasscr une niiil seule avec ses trois enfants; mais elle préféra s'y résoudre , [diitôl (jue de nous exposer il revenir [U'iulant la nuit ; elle nous fit iiièiiie juiiinetlre de la passer dans nos cuves, et non pas sur le vaisseau.
Nous ne prîmes avec noiisque nos armes et lenrs charg(^s. il devail y avoir sur le vaisseau encore assez de provisions pour nous nourrir; le petit singe seiileinenl fut admis, parce que l'rilz élait iiiqialientde le réi;alerde lait de vache nu de chèvre.
Kn silence, et trcs-émus, nous i|uitlàines le rivage, oii nous lai.ssions l.i moitié de nous-mêmes; l'rilz ramait fortement, et je le secondais aiilaiil <|ue possible , ])lacé sur le derrière, avec une seconde raine, ijiii me servait aussi de ijoiivcriiail. ()iiiin(l nous fûmes à une grande (lislaiice de la terre, environ au milieu de la baie , je reiiiar(|ii;ii ([irtHilre roiivertiire [»ar oii nous avions p.issi'' l;i [iremii-re l'ois, elle eu axait une' seconde, fiar laijiielle le ruisseau (|ui s'y jel:iit non loin de lii fiiriiiait iiii eoiir.iut jiis(|iie Ir('s-;ivaiil dans la mer.
Profiler de celle circonstance pour ménag'cr nos forces lui iii;i [ire-
mière pensée et mon premier soin; tout mauvais pilote (|ue j'i'lais , je réussis pourtant il entrer dans ce cnuranl, ([ui nous entraîna doueemcnl, cl nous porta jusqu'aux trois quarts du trajet ((ii'il y avait à faire pour arriver au vaisseau; nous n'avions d'autre peine que de tenir le baleaii dans une direcliou droite, jusqu'à ce qu'enfin la diminution ijnidiielle du courant nous obligeât d':ivoir de nouveau recours aux rames; mais nos bras étaient reposés et ils s'acquittèrent bien de ce devoir; nous entrâmes dans l'ouverture du vaisseau brisé, et nous y atlachàmes notre petit bâtiment.
A peine fûmes-nous sortis des cuves, (|ue Fritz prenant son petit singe dans les bras, le porta sur le tillac, où étaient toutes nos bêtes; je le suivis promplement , et je me réjouis de la noble iin|)atience qu'il témoignait de porler du secours ii ces pauvres créaliiros. Oh ! comme ces animaux abandonnés nous salui'reut par les cris naturels il clia([iic espèce! Ce n'était pas autiint le besoin de nourriliire que le [ilaisir de voir des hommes qui leur fil manifester ainsi leur joie, car ils avaient encore dans linirs auges du fourrage et de la boisson. Le singe fut d'abnicl placé au [lis d'une chèvre cl le su(;a avec un plaisir et des grimaces ([ui nous amusèrent beaucoup. Nous allâmes ensuite rafraîchir, autant «jii'il nous fut possible, l'eau et la nourriture des bestiaux, pour ne pas être interrompus dans nos autres fonctions; nous ne négligeâmes pas non plus de nous réconforter par un bon repas.
Pendant que nous dînions avec appétit, je délibérai, avec mon fils, par oii nous devions commencer; ii ma grande surprise , son avis fut d'arranger d'abord une voile à noire bateau, n Mais, au nom du ciel! lui dis-je, es-tu fou? Commenl cehi te |iarait-il si imporlant dans ce moment? Nous avons tant d'antres choses plus nécessaires à faire! Nous [lenserons ;i ccUe-lii ii loisir, d'autant plus qu'elle nous prendra beaucoup de Icmps. » J'avais à cieiir de [louvoir revenir le même siiiran[irès de ma famille.
« \ (lus avez raison , dit Frilz, mais il faiil (|iie je vous avoue que j'ai bien de la peine à ramer, ([iioi(|iie je n'aie [las épargné mes forces; j'ai remar(|ué (|uc le vcnl souillait fortement de la mer, et malgré cela le courant nous portait en avant; au retour, il ne nous aidera ]ilus; je peiis;iis (|iie le vent pourrait y su[ipléer. Notre bâtiment sera trop pesant ([uaïul nous l'aurons chargé (le tout ce ((lie nous trouverons d'utile, et je crains de n'avoir pas assez de force pour l'amener il terre; une voile nous aiderait beaucoup. Un seul doute m'arrête; s le vent x'enail ii changer?
— Ah! ah! monsieur Frilz, voilii le fin mot; tu veux t'é|)argiier un peu de peine; an reste, tu as raison , cl je remercie mon conseiller privé de sou avis ; il vaut mieux bien charger notre bâlimcnt , et ne pas courir le risque d'être subineri;és ou obligés de jeter notre charge ii la mer. Allons , ;i l'ouvrage ! si la voile doit l'é[iargner du travail sur le bateau, elle l'en donnera ii présent; va chercher tout Vf qu'il faut. IJu reste, n'aie aucune inquiétude pour le changement de vent. Dans les régions oii nous sommes, il ue ch:ingc jamais. Le vent soiilile toute la journée de la mer \crs la terre, cl toute la nuil de la terre vers la mer. »
Je l'aidai ensuite à porter une [lerchc assez foric [loiir servir de mât, cl une plus mince pour y altaelicr la voile; je eluirgcal l'rilz défaire, avec un ciseau, dans une planche, une (Uiverliire assez grande pour y faire entrer le bout du mal. J'allai d;iiis la chambre :iiix voiles; je eou|)ai, d'un gfi'and rouleau de loile, une voile Iriaugiilairc , j'y mis des cordes en y faisant des Irons; je pris ensuite un moufle ' pour l'attacher au haut du mât, et jioiir pouvoir hausser et baisser la voile à volinilé ; puis je vins rejoindre mon l'rilz, (|iii tra- \aillail avec zèle. Dès (|iie son ouvrage fui achevé, nmis (losàmes la [ilanclie percée sur la ([ualrième de nos cuves, oii elle fut liien affermie; le moiine fut siis|H'ndu à un anneau à la [loinle du mât; la corde, allachée ii l'angle le plus long de la voile, y fui [lassée ; et enfin le mal fut [ilanlé dans l'ouverliire de la ]ilanelic jus(|ii'aii fond de la cuve, [mis affermi avec des coins de bois et des [lii'ccs écrouécs sur la planche cl eoulrc le mât. Ma voile foriiiiiil un Iriangle reclaiigle, doni un céué louchait le mât cl y fui allaché ; le côlé le moins long fui ;iiissi ;illaclié avec des ficelles il une \ergiie, (|ul avan(;ail hors du lialc;(ii , et dont un des bonis élail fixé au m.'il , cl l'aiilre , au inoyeii d'une corde, au giinvernail; en sorte (|ue je jioiivais de mn [ilace diriger la voile, ou l'abandonner loiil ii fail. Sur l'avant cl sur l'arrière-li;iiic (lu [iclil bâlimcnt, nous fîmes des Irons ;ivec un gros [lercoir [lour l'allaclier cl pouvoir ainsi remiiloyer des deux côtés salis être obliges de tourner le li;iteaii lui-même.
rendant ijue j'étais ainsi occupé, l'rilz, avec une liiuine lunette d'a|i|)r()(lie , observait la terre, ce ((ue nous avions di'jii fait (ilusieurs lois. Il iii';i|i|)orla la bonne nouvelle que tout y élail en ordre, il avait distingué sa iiu're marchant Iranquillcmeiil. 1 1 m'ii(i[iorla ensuite une [iclile fl;imme ou [lavillou , qu'il me conjura d'allaelier ;iu haut du mal, cl i[ui lui fil ()rcsi|iie aiilanl de |ilaisir([iie hi voile. Il donna il noire [lelil éi|iii(iag(' le nom de /(( Dclirriinm , et ne ra|i[)ela plus i|iic le (lelil vaisseau. Celle vanité dans noire misère me fil rire,
' Un moullc csl une nuichino qui consi^t(■ dans un asscmhlogo do plusieurs poulies : on s'en sert pour lî'Icvcr àes poids énoruics , et pour lover ou haissor les voiles dos vaisscoux.
LE ROBINSON SUISSE
et me montra de nouveau un trait caraCl<Misti([ue du ijcnrc liumiin; moi-même je pris i;rand plaisir à voir <e pavillon (|ui floUait dans l'air et le bon asi)i(t do mon bàtinieiil.
'( Clier |>apa, me dit l'ritz en m'rinbrassant , à présent (|iie vous m'avez délivré du banc de rameur, il Caul aussi avoir soin de vousmême, et vous laiil' un bon ijouvernail pour pouvoir diriger le vaisseau plus laeilenient et plus sûrement. — Celle pensée, lui dis-je, serai! tri's-bonne; mais je ne voudrais ])as perdre l'avanlaise de pouvoir avancer et reculer sans être oblijjc de tourni'r le bateau ; je vais dirijjer nos ranu's de manière ii pouvoir les remuer en avant et en arrière, afin ([ue nous puissions ramer cnseiuble, et doubler ainsi de force. » Nous fimes les préparatifs nécessaires; aux deuv bouts du bateau nous arranijcàiiies des a])puis pour les rames, qui nous épargnèrent beaucoup de peine.
Durant ces travaux, le jour avainait, et je vis bien ipie nous serions oblii;és de passer la nuit dans iu)S cuves, u'ayani encore rien fait sur le vaisseau. Nous avions promis it nos amis de planter un pavillon si nous devions rester jiisi|o'au lenciciiiain sur le vaisseau; il se trouvait tout prêt, et celui du bateau sullisail.
^fous employâmes le reste du jour .'i ôterdes cuves le les! de pierres et il mettre en place des clioses utiles, telles (|ue des clous, des ustensiles, des étoiles, etc. Nous |)illàmes le vaisseau comme des Yaiulalcs, et nous remplimes noin' b;ilcau à souhait. Vu la |;raudc probabilité (jue nous resterions loni(lemps seuls dans l'ilc, nous dirii;eàmes notre attention principale sur la poudre et sur le plomb, afin d'avoir aussi longtemps que possible des mov'us de eliasse et de déicusc contre les bêtes sauvai;cs; les outils de toute espè<c de métiers, dont il y avait une (|uantilé, me p;iriirent aussi indispensables. Nuire vaisseau était destiné à rétablissement d'une colonie cl renfermait une foule de choses qui ne se trouvent pas dans les cli;in;emenls ordinaires. On avait emmené et conserve autant de bétiiil (l'Kuropc (|u'il avait été possible ; mais les breufs et les cbevauv n'avaient pu supporter ce lony trajet sur mer, et on avait été oblip,é de tuer ceux qui n'étaient pas crevés.
Dans la quantité de choses utiles dont les magasins étaient remplis, j'avais de la peine il faire un bon choix, cl je rei;ret(;ds tout ce (jue j'étais forcé de laisser; mais Fritz méditait déjii un second voyaiji'. En attcndani, nous n'eûmes ijarde celle fois d'oublier des couteaux de table, des fourcliettes, des cuillers, de la batterie de cuisine. Dans la chambre du capitaine se trouvèrent ([uelqucs couxerls d'arijent, des assiettes, des plats de l)cl étain , et une ])ctilc caisse remplie de bouteilles île différentes sortes de bons vins; j'enlevai de l'Iiabilaele la boussole, et je n'eus |;ar<lc d'oublier un (|uart de cercle de lladlcy, dont je voulais me servir ])Our mesurer la hauteur du soleil. Dans la cuisiiu', nous nous pourvûmes de (jrils, de chaudières, de poêles, de rôtissoires, de pots, etc.; enfin je fis une caisse des provisions de bouche destinées aux officiers : jambons de Weslplialie, saucissons de lioloijnc, etc.; et j'eus soin de ne pas oublier quelques petits sacs de maïs, de blé, d'autres ijraincs, et de quelipics patales ou pommes de terre. Nous embar(|uàmes aussi ce (pie nous pûmes d'instruments aratoires, pelles, fossoires , boyaux. Fritz me rappela combien notre couche sur la terre était dure et froide, et me ht auj^iuenter notre charfjc de quelques h;imacs ' cl couvertures de laine, (domine il ne trouvait jamais assez d'armes, il apporta encore une charec de fusils, de sabres et de couteaux de chasse, l'oiir conclusion , j'eiub.iri[uai encore un baril de poudre et une quantité de eordaijcs, un |;ros nui- Icau de toile .'i voiles et de ficelles. Le vaisseau nous parut si délabré et si ehaneclant, que le moindre coup de vent devait le détruire de fond en comble; il était donc bien incertain qu'on pût y revenir.
Ainsi notre balcaii fut chariji' jusqu'au haut des cuves; il ne resta de libres que nos deux places de r;imeiirs dans la prcniicre et la dernière; et il était si fort enfoncé dans l'eau, que, si la mer eût été moins calme, nous aurions été obli|;és de le déchari;er. (lependanl nous mîmes les corsets de lié;;e, en cas d'événcmciil malheureux.
On peut facilement comprendre que le reste de la journée ayant été employé par ce travail, cl que la nuit étant survenue tout ii coup, il ne nous fut plus possible de penser à retourner, lu beau et ijranii feu sur le riva;;e ne larda pas h nous prouver le bicn-êlre des nôtres, et nous envoya leur bonsoir; nous le leur rendîmes par (|iiatrc lanternes allumées et attachées ;i notre mal. Deux ('oiips de l'en, suivant notre convention, nous dirent qu'on avait reconnu et compris notre sip,nal. Ajuès une prière cordiale pour nos ehers insulaires, et non sans soucis pour leur iiiiil, nous allâmes ehcrclier un peu de repos d.-ins nos cuves, oii nous n'étions p:is volupluciisemenl eoiicliés, mais où nous nous trouvions ccpeiulaiil plus en sûrelé que sur le vaisseau, et plus il jiortée de (;arder notre ch:in;cmeut. Au moindre craquenu'ut du vaisseau, nous pouvions couper la corde et |;a!;uer le lai-|;e. Notre nuit fiil,i;ràce ii Dieu, assez traii(|iiille. Mon jeune l'rilz' dormait comme dans son lit; (|uant à moi, mali;ré ma fatijjne, je ne pouvais fermer les yeux, les tciianl toujours atti'ichcs sur lé riva|ie, et pensant à la visite nocturne des i hacals, qui poiivaicul pé'iu'lrcr dans la teille;
' Hamacs, lits de vaisseau, qui sont suspendus par des rordos et qui suivent les nioiivciiients du navire, de maiiiéro qu'on peut y doruiir paisiblement.
mais j'espérais (|ue les braves chiens f<'raicnt leur devoir, et je le ciel de nous avoir donné cette bonne iiarde.