‹ Le Jardin des plantes (volume 2)Chapitre 79 sur 219 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Ileloiir du voy.n^'o de découvertes ; alarme nocturne.

Fritz n'acheva pas son voyage sans faire entendre ses plaintes : le paquet île (■.innés a sucre pesait sur ses épaules; il le changeait soiivriil de place; euhii il s'arrêta en ropirarit forteiiieiil : « .Non! s'éeriat-il,ji n'aurai:i jamais jieiisé que quelques cannes à sucre lussent si

LE UOBlNSOiN SUISSE.

pcsanles; que je plains les pauvres nc;;res qui le apportent de 1» coup plus loin 1 Je voudniis bien cependant (|uo ma mère et mes h

rtent de beau-

rères

iriliniit.cj-'^im"»»^'!'*'- ~ ~'

eussent part à noire butii..

— Patience cl coMraije, clier Fritz! lui eriai-je; pense au panier de pain d'Ksopc, cpii ilail d'abord le plus pesant iardeau, et qui dcvinl à la tin le plus Ici'er; les cannes ii sucre diminueront aussi, cl nous " ■ sucer encore plusieurs,

à prisent, alléi'e-loi d'une en ma laveur; elle nie servira de " Prends-en une

pourrons iiicii avant d'arriver chez nous en

Dès à présent, ailéije-loi d'une en ma laveur; elle

bâton de pèlerin et de riiclie ,i miel en même temps. .

aussi à la main; (|uanl aiiv autres, tu li's lieras lortemenl ensemble et tu les atlaclieras sur ton dos en sautoir avec ton fusil, et alors lu les porteras avec jibis d'ai,sance. Dans notre situation, il i'aut apprendre à l'aire usai;e de son iiilelliiiciice ; la réflexion et la laenllé ui'entrice doivent compenser le délaiit de secours. «

Pendant i|uc nous marcliions et causions ainsi, Fritz s'aperçut que je suçais de tem])S en temps le boni de ma canne, et voulut en laiie autant; mais il eut beau sucer de toutes ses forces, rien ou presque rien n'arrivait dans sa boiiclie. « 13'oii vient donc, dit-il, que je ne tire point de jus ' Opcndant elle en est pleine.

— Cela iMOvieiit, lui dis-je, de ce que tu ne fais usaije ni de ton jugement ni de ton imaipiialion.

FRITZ. Ahl j'y suis; c'est sans doule par di'iaut d'air. S'il n'y a pas une ouverlure en bas, je sucerai en vain; rien n'.irrivera.

LE PÈRE. Tii l'as deviné; mais que faul-il faire maintenant :'

FRITZ. Prêtez-moi un moment votre canne, mcui père.

LE PKRE. Point du tout; il n'y aurait pas alors grand mérite; il laul que tu trouves loi-même le moyen.

FRITZ, \oyons... Je iiense qu'il n'y a qu'il faire un petit Irou audessus du premier anne;iii , alors l'air peut \ entrer.

LE l'Î.RE. Fort bien pensé; mais pourquoi fais-tu ce trou au premier anneau, et comment l'air fait-il entrer ce jus dans la bouclie '

FRITZ. La canne étant fermée ii cliaque :inneau, le Irou que je ferais au-dessous ne servirait ii rien pour la partie supérieure. En suçiinl, j'aspire mon baleine et je fais un vide d'air dans ma bouclic; l'an extérieur péiii'lre alors par le trou pour remplir ce vide; il est arrêté par le jus, el le presse jusipie dans ma bouclic, "Mais couimcnt

la

par le jus, el le presse jusqi m'y prendrai-je, (juand cette partie sera vidée, pour en venir seconde ?

LE i'l;uE. Comuieiil ! i;raiiil |iliysicien , qui viens de niisonncr si jnsie sur la force et la fluidité de l'air, tu ii'imai;ines, pas de couper la partie vidée jusqu'au-dessous de l'anneau, de faire une nouvelle ouverture au bas, el ainsi de suite?

FRITZ. Oui, oui, j'y suis, cela va bien; mais à ]irésenl (|ue nous savons la bonne manière, j'ai ijiand'pcur que nous n'en apporliiins pas beaucou]) il nos amis.

LE n.KE. Je crains fort aussi (|iie nous ne leur apportions que dis bâtons qui seront bons à briiler; d'ailleurs le jus s'aiijril facilemeiil dans les cannes coupées, el par un soleil aussi brûlant. Ae l'alllii^c donc pas trop si leur nombre diminue.

FRITZ. Fil bien', si le sucre se ijâte, je leur porlerai au moins une bonne provision de lait de coco, que j'ai dans mon flacon de Icrblane ; nous en ferons Ions en famille un joli réjjal.

LE piiUE. Pauvre petit! comiiie lu le clianjesl el peut-être a la Im tu n'auras que du viiiaii;re; car le jus de coco, sorli de son vase naturel, se (jâte encore plus vile (|ue le sucre dans les cannes; iieut-êlre est-il déjà j;àté iiiainlenant : le vase de fer-blanc oii lu l'as uns s'echaulïe cxcessivcmeiil aux rayons du soleil.

FRITZ. Cela serait bien iiiailieureux! il faut que ji' le ijoùte. » l.e flacon fut vile ùlé de dessus son dos, el il essa\;i de lirer avec force le bouclion, (pii sorlit tout ;i coup avec un ijrand fracas et le jus aussi eu écumaiit comme du vin de Cliampaijne.

LE pi:RE. Bravo, monsieur Fritz! vous avez fait là de bon vin mousseux, à ce qu'il me parait. Prenez ijarde ;i présent de vous enivrer.

FRITZ. Papa, papa, goûtez, goûtez : c'est délicieux, et, bien loin d'être du vinaigre, ceci ressemble tout ii fait à d'excellent vin nouveau; c'est doux et piipiant; goûtez. .N'est-ce pas que c'est bon .' Si cela reste ainsi, ils vont bien se régaler.

LE pi-RE. Je le désire; mais j'ai grand'peiir cpi'il ne se déiialure encore. Ceci est le premier degré de fermentatiiMi; la même eluise arrive lorsque le miel est dissous dans de l'eau [loiir en l'aire de l'hydromel. ()uand celle prcmii're fernieiitalion est passée et ipie le fluide s'est épure, on obtient du vin ou quel(|uc liqueur fermentée plus nu moins bonne, suivant le jus ((u'on a; cM>uite, par la chaleur, il résulte une nouvelle IciTiicutilion plus lente, qui fait tourner le fluide en vinaigre; mais celle-ci peut être prévenue par des soins el de la fraieheur; eiihii il s'étaldil dans le viiiairre iiième une troisième fermentation, ipii le dénature, lui ôle toute sa force et le coriiimpl. Sous la tempéraliiie hrùlanle oii nous sommes acliudlcmeut , cette triple feriiieiilalion peut s'opérer très-rapidement, el tu pourrais fort bien n'apporter ii la maison que du vinaigre, ou peTit-ètrc une eau sale el puante. Nous pouvons dune boire chacun nu peu de ta nouvelle l)ois;,oii pour III profiter ])inilanl ((u'elle est encore bonne, et nous restaurer. Doniir, mon fils. A ta santé et il celle de nos bienaiiiiés! l'.n effet, celle liqueur esl excellente, mais assez forte; cl il

faut que nous en soyons sobres, si nous ne voulons |ias i|u'cllc nous )iorte il la tète. »

( ielle boisson nous redonna des forces cl de la gaieté; nous clieminàmes avec courage jusqu'à l'endroit oii nous avions enfermé dans le sable nos ustensiles d'écorce de calebasse : nous les trouvâmes trèssecs, point déformés et durs comme de l'os; nous pûmes donc les piendre dans nos gibecières sans en être incommodés : cela fait, nous continuâmes notre route. A peine avions-nous traversé le petit liois oii nous avions déjeuné, que Turc nous (|uilta loul furieux pour fondre sur une troupe de singes qui, au bout <lu bois, jouaient et folâtraient dans la plaine sans nous remarquer, ils furent ilonc compléteiiienl surpris; et, avant que nous eussions pu accourir, le dogue saiii;iiiiiaire avait déjii attrapé une ];rande guenon qui lenait son petit d.iiis ses bras et le caressait comme si elle eûl voulu l'éloulTcr, ce qui rcmiiècha de se sauver et causa sa perle : elle fut tuée et dévorée ; le petit s'élail caché dans l'Iierbe, cl rej;aidait cet affreux speclacl'e en griiicaiil des dents. Fritz avait (■oiirii de loules ses forces pour prévenir celle triste sciuie ; il perdit son chapeau, jeta flacon, cannes, etc., le loiit en vain; il arriva trop lard pour emiièchcr le meurlre île la |)auvrc mère, mais assez lût pour une scène comique, et ipii m'amusa beaucoup.

A peine le petit singe l'eut-il aperçu, qu'il saula lestement sur ses épaules, et il se tint si ferme avec ses jiattes dans les cheveux frisés du iKiuvre Fritz, ipic ni cris, ni menaces, ni secousses, ne piirenl le faire descendre. J'aceouriis en rianl, car je voyais bien que ranimai é'iail trop jeune pour qu'il y eût le moindre danger, et la terreur panique du pauvre garçon contrastait risiblenient avec les grimaces de la petite bête. Je "tâchai de le dégager s;ins pouvoir en venir à bout, o Je crois, dis-je ii l'ritz, que lu seras obligé de le porter ainsi : celle provision plaira moins à la iiii're ipie celle que tu lui destinais; cependant le iielil animal donne là un trait de génie : il a perdu sa mère, et il t'adopte pour son père.

IRITZ. Le coquin aura remarqué que je suis une bonne pâte d'enfant qui ne puis faire mal à aucune bêle quand elle se met sous ma luiilcction; cependant il me tire un peu trop les clieveux, el je vous prie inslammcnt de l'ùter. »

J'en vins à bout avec adresse et douceur; je jiris le singe dans mes bras comme un petit enfant, cl je ne pus m'empèchcr de le plaindre et de le caresser; il n'était pas plus grand qu'un elial, el point en état de se tirer d'affaire par lui-même : la mi're était, à ce qu'il nous parut, de la grandeur de l'rilz au moins. « Hue fcrai-je de toi, m'écriai-j'e, pauvre orphelin, el quelle nourriliire pouvons-nous te donner dans notre inisèrc!' INoiis avons déjà triqi de bouches ii nourriret tnqi peu de bras pour travailler.

Ail! mon iii'ie! s'écria F'rilz, je vous en prie, laissez-moi ce

petit drôle, j'en aurai bien soin; je lui donnerai toute ma pari de lait de coco jusqu'à ce ipie nous ayons nos vaches et nos chèvres; peut-être son instinct de singe nous aidera-t-il un jour à découvrir quel(|ues bons fruits.

\ lu bonne heure, lui dis-je, lu l'es conduit dans cet événement

trapi-comii|iie comme un jeune liomnie brave et sensible, et je suis coulent de loi : il est jusl'e que Ion protégé l'a]qiarlienne; tout dépendra de la manii'i-e ibuil tu relèveras; nous verrons bienlol s'il pi'ut nous aider jiar son intelligence ou nous nuire par sa malice; dans ce dernier cas, il sera vite renvoyé. »

Pendanl (jiie nous Irailions, Fritz el moi, de radoption du petit sini'C, 'l'urc se rassasiait de la chair de la mère : mon bis voulait l'en empêcher; mais, outre que cela eût été ditlicile, nous étions iiousinêiiies en danger avec celle bête alïamée, tout ce (pie nous lui avions donné auparavant étant loin de |)Oiivoir salisfaire son appélil voraee. ^ous nous remimes donc en marche, laissant le dogue avec sa proie; le petit orphelin se tint sur l'épaule de son proteileur, cl je me cliaii'eai du paquet de cannes. Nous avions à peine fait un quart de lieue',' que Turc nous atleigiiil au galop, en léchant dedioileet ilc eauche son niuseau cnsaiigiaiilé : nous le reçûmes de très-mauvaise humeur; mais il ne s'en embarrassa guère el se mit à marcher tranquillement, et d'un air satisfait, derrière Fritz. Le petit singe, inquiet de ce redoiit;ible voisin.ige, se reloiiriia et vint s'établir sur la poitrine de mon fils, ipii en fut incommodé : alors son esprit inventif .s'éveilla; il atlaelia ■|'urc à une corde, puis il lui en passa une seconde autour du cou, mit le singe sur son dos, donna le bout de la seconde conle au petit cavalier, qui la prit Iris-bien, el dit patlieliquement au dogue : « Puisque lu as assassiné la mère, c'est a loi à piendre soin de renfant. » D'abord le chien se montra rétif; mais lies menaces el des caresses de notre part le rendirenl si souple, qu'il consentit à porter son petit fardeau; et le singe, qui faisait au.ssi ( uciqucs dilTicultés, finit par s'y trouver très-bien. Fritz menait le doeue en laisse pour qu'il ne s'écartât pas ou n'allai pas trop vite, et moi je m'amusais de l'idée que nous arriverions chez nous comme des condueleiirs de hèles rares; je jouissais d'avance de la joie de nus petits cadels lor.squ'ils nous verraient arriver ainsi. « Ah! je vous fu réponds, disait Fritz, fri'i-c Jack aura à préseni un bon modèle nour des grimaces et des malices. — Prends iiioilile toi-même, mon fils, lui dis-je, sur ta bonne mère, pour être iiidiil|;cnl a\ec les frères; les réflexions sur leurs défauts, qui ne sont, grâce au ciel, nuisibles

LE ROBl^SOJ^ bUJSSE.

à personne , ne nie i'onl nul plaisir; je les vois très-bien sans que tu m'en avertisses; laisse-moi le soin de les corriger.

FRITZ, .le voudrais jinurLint liien aussi qu'on jiùt corriger Turc d'attaquer ainsi les bètes eu vie et de les déchirer à belles dents: c'était, je vous assure, un affreux spectacle, d'autant jilus que les sini;es ressemblent si fort aux hommes qu'il me semblait que c'en était un.

LE iMiRE. Il suffisait que ce fût une bête souffrante pour ne pas aimer un tel spectacle; mais, dans notre situation, il serait dangereux d'accoutumer notre chien à ne pas attaijuer et tuer, s'il le peut, les animaux qu'il ne connaît pas : tu xerras que bientôt il aimera ton petit singe comme un uumbre de la famille, et tu vois déjà qu'il le souffre sur lui; mais il est bon qu'il ne craigne pas de se mesurer avec les bètes sauvages. Le ciel a fait présent du chien à l'homme pour sa garde et pour sa défense, ainsi (]ue du cheval; ce sont, pour ainsi dire, des auxiliaires contre le reste de la nature. Ouelle bonté de Dieu n'aperçoit-on pas dans les dispositions de ces êtres utiles qui mtui- Irent un si grand penchant pour l'homme et se laissent si laiileuMiit dompter et apprivoiser! A cheval, et entouré d'une troupe de \aillants chiens, l'homme ne doit craindre aucun animal sauvage, ni lion, ni hyène; il pourrait même écha]qicr à la rapacité du tigre.

FRITZ. C'est donc bien bon que nous ayons deux chiens si xaillants, si attachés à nous, et qui nous protègent! C'est seulement dommage que les chevaux qui étaient sur le vaisseau aient péri dans le voyage, et qu'il ne nous reste qu'un âne.

LE piîRE. Gardons-nous bien de le mépriser; je voudrais qu'il fût déjà sur la terre; par bonheur il est de la grande race, et non de l'espèce commune; il peut fort bien nous servir comme un chex'al; et peut-être encore s'améliorera-t-il par les soins, la bonne nourriture et l'influence du climat. »

Dans de semblables conversations, sur des sujets qui nous intéressaient également, le chemin fuyait sous nos pieds, et nous nous trouvâmes au bord du grand ruisseau , cl près des nôtres, sans ]uesquc nous en être aperçus. Le grand danois Bill nous annonça par ses aboiements, et l'anglais Turc lui répondit si fortement, que son petit cavalier singe , tout effrayé , sauta de dessus son dos sur celui de fritz , et ne voulut plus eu descendre. Turc, qui commiuçait à reconnaître la contrée, lui échappa, prit les devants pour rejoindre son camarade et annoncer notre arrivée, liientôt aussi nos bien-aimés parurent sur le rivage opposé , jetant des cris de joie de notre heureux retour, et ils remontèrent le ruisseau vis à vis de nous, jusqu'à ce que, des deux côtés, nous parvinssions à la même place où nous l'avions traversé le matin : nous arrivâmes heureusement sur la rive opposée et courûmes nous jeter dans les bras les uns des autres. A peine les petits furent-ils ])rès de leur frère, qu'ils recommencèrent leurs cris de joie : « Un singe, un singe en vie! Papa, maman, un singe en vie! ab ! que c'est délicieux! que nous sommes contents! Comment l'as-tu attrapé? Quelle drôle de mine! Il est bien laid, ilit le petit François, qui en avait presque peur. — Il est plus joli ((ue toi, dit ,Iack; voyez comme il rit : que je voudrais le voir manger! — Si nous avions seulement des noix de coco, dit Ernest; eu avezvous trouvé? sont-elles bonnes? — M'apportes-tu de bon lait d'amaiules? disait François. — IS'avez-vous fait aucune rencontre fâcheuse ? demandait ma femme. >> Ainsi les (|ueslions, les exclamations se succédaient , et si rapidenu'iit, que nous ne pouvions y réjiondre.

Enfin, quand on commença à se calmer un peu, je pris la parole, et je dis : o Je vous salue encore une fois de tout mon C(eur, mes bien-aimés; nous arrivons. Dieu soit loué, sans avoir rien rencontré de fâcheux, et nous vous apportons toutes sortes de bonnes choses; mais je n'ai pas réussi dans ce qui me tenait le plus à co'ur, nous n'avons rencontré aucun de nus compagnons d'infortune, .l'espérais être plus heureux.

I'iiis(|ue Dieu le veut ainsi, dit ma femme, soMineltons-nous et remercions-le de nous avoir sauvés tous ensemble et réunis encore une lois : combien je l'ai prié pour (|ue vous revinssiez en bonne santé, et combien de malheurs je redoutais pour vous! (jette journée m'a ]iaru un siècle. Uacontez-nous maiiitenaiil votre petit voyage et (|uiltez vos fardeaux; <|uant à nous, nous sommes reposés, ({ui>i(jiie nous n'ayons lias été tout à fait oisifs. Mes enfants, débarrassez votre père et votre frère de ce (|u'ils ont porté si longtemps.»

Jack prit mou fusil, Ernest les noix de coco, Francis les coi|ues de courges, et ma femme ma gibecière. Fritz distrihiia les cannes à sucre, mit son sini;<' sur le dos de Turc, à la grande joie des eiifanls, et pria son frère Ernest de prendre encon' sou fusil; mais ImucsI n'aimait pas à s'inciunmoder |)lus qu'il ne fallait, et prétendit que les grosses boules (pi'il porl;iil étaient assez pesantes pour ses forces : sa mire, tn's-disposée à le gâter, les lui jirit, et nous nous acheminâmes ainsi vers notre lente.

" Ah! dit Fritz, si Ernest avait connu ce qu'il a trouvé si |>esanl, il l'aurait gardé; ce sont des noix de coco, lirnesl , de tes chères noix de loeo d(uU lu as tant d'envie.

riiMcsT. I)is-lu vrai? des noix de coco! Maman, vite, rendez-lesmoi, s'il vous plaît; je les iiorli-rai bien, et le fusil aussi.

LA Mi^Kii. ]\on, non, je ne veu\ plus enlendre les plaintes sur la fa-

tigue, et tu ne larderais pas à les recommencer. » 11 aurait volontiers prié sa mère de prendre le fusil en échange, mais il n'osa pas : « Je n'ai , dil-il, qu'à jeter ces bâtons et à porter le fusil à la main.

FiiiTz. Je ne te le conseille pas, tu t'en repentirais bientôt; ces bâtons sont des cannes à sucre.

— Des cannes à sucre 1 s'écrièrent-ils tous, des cannes à sucre ! » Ils enlourèrenl Fritz, lui firent raconter sa découverte, et demandèrent des instruclions sur le grand art de sucer.

31a femme aussi, qui ;ixait toujours eu dans son ménage un grand respect pour le sucre, était tout émerveillée, et me demandait des explications : je lui en donnai avec grand plaisir, ainsi que sur la marche successive de nos découvertes, en les lui montrant tour à tour; rien ne lui fit plus de plaisir que nos plats et nos assieltes, parce que nous en avions le besoin le plus urgent. iSous arrix'âmes à la place de la cuisine, cl nous y trouvâmes avec grande joie les préparatifs d'un excellent repas; d'un côté du feu il y avait un tourne-broche de bois sur deux fourches plantées eu terre, où tories sortes de poissons rôtissaient, attachés tout du long avec une baguette que François s'était chargé de tourner de temps en temps; de l'autre côté, une oie était enfilée dans une seconde baguette, et sa graisse, eu fondant, tombait dans des coquilles d'huître rangées dessous et serrées les unes contre les autres : au-dessus de la flamme était nue marmite de fer, d'oii s'évaporait l'odeur reslauraiite d'un bouillon sax'oureux. Derrière le foyer, un des tonneaux repêchés était ouvert, et nous niontrait dans son intérieur les plus beau\ fromages de Hollande reuleriués dans des cercles de plomb. Tout cela était fait pour exciter l'appétit de deux voyageurs qui n'avaient fait qu'un mauvais relias, et rien ne ressemblait moins à un dîner d'ile déserte.

<i Non, en vérité, mes cliers amis, vous n'avez pas été oisifs pendant notre absence, m'écriai-je; je xois ici l'utile résultat de vos travaux; je suis seulement fâché que vous ayez déjà tué une oie; il faut être plus économe de notre volaille, et la garder pour les mauxais moments.

— Que cela ne te tourmente p;is, me dit ma femme; ce rôti ne vient pas de notre basse-cour; c'est une espèce d'oie sauvage et un butin de ton fils Ernest, qui lui donne un nom siiii;ulier, et qui m'assure qu'elle est bonne à manger.

laiM.sT. Oui , mon père; je crois ([ue mon gibier est une espèce de inaiicliul , (|u'on pourrait distini;uer par le surnom de stupide. Il est si bête (|ue j'ai pu le tuer d'un coup de bâton.

— Quels pieds et quel bec axait-il ? dcmandai-je.

EiixEST. 11 avait des pieds faits pour nager, les quatre doigts étaient liés par une membrane ; le bec était long, étroit, et un peu recourbé sur le devant : j'ai conservé la tête et le cou pour vous les faire examiner vous-même; ils me rappellent exactement le manchot stupide de mon livre d'histoire naturelle.

— Bien, mon cher, lui dis-je; tu xois à présent combien il est utile de lire et d'étendre ses connaissances, surtout celles de la nature; elles servent à nous guider pour reconnaître sur-le-champ tous les objets que nous n'avons ]ias encore vus. Quels oiseaux ont des pieds tch que ceux que tu viens de dépeindre, deslinés a batire l'cctu et à .se soutenir dessus ?

i:i;m.st. Les frégates, les cormorans, les pélicans.

i.E lÈRE. Mais à quoi distingues-tu ceuxiiue tu viens <le nommer du mriiichnt ou slupiile?

i.A jm;be. En vérité, mon cher, c'est moi qui te répondrai, et qui te prierai de prendre un autre moment pour ton catéchisme d'oiseaux; qu:ind tu es une fois eu train de donner tes leçons, c'est à n'en pas finir : chaque chose a son temps; Eriiest a tué l'oiseau, l'a reconnu, nous le mangerons; (|ue te faut-il de plus? iNe vois-tu )ias que le pauvre enfant ne perd pas de vue les noix de coco? laisse-lui à ]uésenl le plaisir de les examiner et de lesç;oûler.

KiixEsr. Oh! oui, ma bonne mère, si paii;i voulait le permettre.

i.ii riau.. \'At bien! à la bonne heure; mais il faut (|iie Fritz vous ajiprennc comment on les ouvre pour en jouir et ne pas perdre leur lait; et puis n'oubliez pas b' petit singe qui n'a plus le lait de sa mère.

iaiT'.. il ne veut ahsolunient rien manger; je lui ai offert de tout ce que nous avons.

LE rÎRE. Je le crois bien ; il ne sait pas encore manger seul ; il faut le nourrir de lait de coco jusiju'à ce que nous ayons quelque chose de meilleur à lui donner.

JACK. Je lui cède avec plaisir toute ma part , ii ce pauvre petit.

KRXEST. Je voudrais cependant boire de ce lait pour savoir quel goût il a.

— El moi aussi, dit le petit l'iancois.

— Il faut iiourtanl cpie U^ siiige vive, dil ,l;uk avec son petit Ion mutin.

LA Mi'jiE. El nous tous aussi; le souper est prêt, et les noix de coco seront pour le dessert. »

JNoiis nous assîmes par terre : ma femme coiumeiiça à dresser 1(^ rc]ias dans notre vaisselle de calebasse, qui nous fut très- utile. Mes fils n'avaient pu y tenir : les noix de coco étaient cassées, on les trouvait excellentes, et on se faisait des cuillers avec les fragiiieiits de la cmpiille. Le |ielil singe avait été scirvi le premier, i;râce au zèle de Jack; tous mes enfants s'amusaient à lui faire sucer le coin de

LE ROBINSOIN SUISSE.

leurs mouchoirs trempe dans du l.iit de coco; il s'en régalait, et nous vîmes avec plaisir (|ue nous pourrions le conserver.

On allait fracasser encore (|uel(iucs uoi\ avec la hache, après en avoir vidé la liqueur par les trous naturels qui se trouvent au lias, et qui sont Icijèrement recouverts d'une peau facile il percer, lors(|ueje criai Hiilte et dcmainlai une scie, .le pensais qu'en ouvrant les noix de cette maniè're nous aurions dans les deu\ moitiés de Irès-jolies tasses ou écuelles toutes façonnées. Jack, toujours le plus leste, m'apporta la scie; je travaillai de mou mieiiv à ma vaisselle, et bientôt chacun de nous eut devant lui un vase commode oii ma femme nous servit il tous une portion de soupe, l'.lle était si conUnte, cette bonne mère, de ce que noiis n'a\ ions ]iliis besoin, comme la premii're fois, de tremper les doiijts dans le |>ot 1 Certainement aiu un service, soit de vermeil, soit de porcelaine du Japon, n'a fait aul.iiit de plaisir il son possesseur que nos ustensiles de courije et de noiv eu tirent à cette dii;iie femme. Fritz me demanda si nous ne voulions pas boire de sou vin de Ci'hampaijiie pour éijajcr le repas: « J'y consens, lui dis-jc; mais ijoùte-le auparavant jiour savoir ce que tu nous olIVes.

Il ouvrit son flacon et Koùla... « () malheur ! dit-il , ce n'est plus que du viuaiijre.

— Du vinaii;rc! s'écria ma femme; il sera parlait pour la sauce de notre oie ; la jjrais.se servira d'huile, et nous aurons une bonne salade. )■ Fut dit, fut fait; ce vinai|;re de lait de coco aiijri se trouva très-fort et très-bon; il eorrii;ea le ijoùt désaijréahle et saumàlre du pini;ouiii, que sans cela nous n'aurions pu manijer, et rendit moins fades les poissons rôtis. Chacun vantait son plat; c'étaient .laek et l''raiu;ois i|iii avaient pris les poissons dans le bas-fond, peinlant qu'l'.rncst chassait sans beaucoup de peine son slupiile: ma pauvre femme avait eu plus à faire ;i rouler le tonneau de fromaijc jusqu'il la cuisine et ii le défoncer par un bout; mais aussi cet excellent dessert fui ce c|ui nous lit le plus de plaisir, cl elle en reçut un juste tribut d'éloijes.

Quand nous eûmes fini de souper, le soleil était à son déclin; sachant que la nuit arrivait ])resquc aussitôt, nous n'eûmes rien de [dus pressé que de r.'i;ai;ner notre jjite; ma femme avait eu l'atleutioii de ramasser encore beaucoup d'herbe si'ihe et de l'étendre dans la lente, de sorte que nous nous réjoiiimes d'avoir des matelas mieu\ l'oiirnis et plus tendres (|ue la nuit précédente. Toute notre volaille se [ilaça comme la veille; nous finies notre prière du soir, et nous nous jjlissàmes dans la tente; nous prîmes le sinije avec nous, c'était le petit favori de tous; Fritz et Jack se partai^èrcnt son amitié et le mirent tendrement au milieu d'eux, en le couvrant avec soin pour ([u'il n'eût pas froid. Nous conehàmes tous d'ailleurs dans l'ordre accoutumé; je restai ])Our fermer la tente, et, après les ifrandcs fatiyiies du jour, je tombai bientôt, ainsi que les autres, dans un sommeil profond et restaurant.

Mais il peine commençais-je à jouir de sa douceur, que je fus réveillé par l'inquiétude des poules perchées sur le faite de la tente el jiar un fort aboiement de nos chiens vigilants, .le courus promptemcnt à leur secours; ma femme et Fritz furent de leur côté réveillés et alertes; nous primes tous les trois des armes, et nous sortimes de la tente. <( \ eux-tu aussi faire feu, chère amie? dis-je ii ma femme.

— Oui, sans doute, s'il le faut, répondit-elle; j'oserai tout ce que notre sûreté el celle de nos chers enfants exigeront ; mais il vaut peutêtre mieux que je vous laisse ce soin et que je m'occupe ;i eliarger les iusils et il vous les présenter ;i mesure que vous tirerez.

— bien, dis-je; à présent allons courai;euscment voir à ([uel ennemi nous avons affaire. • Nos chiens continuaient d'abojer avec force, et il s'y joignait d'autres hurlements. Nous sortimes de la tente; ù notre grand étonneiuent, nous aperçûmes au clair de la lune un terrible combat : une douzaine au moins de chacals ' avaient entouré nos deux braves dogiu's, <iui se défendaient avec un courage inouï. Déjii nos vaillants champions avaient étendu par terre trois ou quatre de leurs adversaires, de sorte que les autres aboyaient tiniidemenl autour des chiens, et làchaieul, en les serrant de près, de gagner ra\autagc; mais les vigilantes bêtes étaient sur leurs gardes, se tournaient de tout côté, et ni' laissaii'iit pas approcher rennemi.

n Oh! m'écriai-je , ji' craignais bi<'ii pis (|ue des chacals'. Voyons, Fritz, tirons en même temps, et visons bien pour ne ])as blesser nos chiens. Ta mère commandera ; ajuste bien ton ennemi pour ne ji.is le man(|ucr; le mien ne m'échappera pas. » Nous finies feu , et voilà deux de nos voleurs de nuit étendus sans vie sur le sable ; les autres s'enluirent , el nous en vîmes ipii se trainaient péniblement, étant sans doute blessés; Turc el liill les poursuivirent et les achevèrent. Quand la bataille fut finie, ils se régaliicnt en véritables Caraïbes de la chair de leurs ennemis; il fallait qu'ils fussent aflamcs, car les chiens ne mangent pas volontiers les renards, et le chacal en est une

' Le charal c>t un quadrupède très-commun dans l'.Vfriquc etl'A'ic II tient le milieu onlrc le loup (t le chien; il ressemble aussi au renard pour la graiulcur et le poil ; mais ses jambes sont plus courtes et son poil est d'un jaune vif et brillant; il est connu soils le num de (oiiji dorf. Le chacal joint ù la férocité du loup la raniiliarité du chien; sa voix est un mélange do hurlement et d'aboiement. Ces animaux ne vont jamais seuls, mais toujour.s par troupes de vingt, trente ou quarante. Ils se rassemblent le soir pour faire la guerre et la chasse 4 toute espèce de bétail avec beaucoup de voracité. {Nouveau Dictionnaire d'Histoire ntitiiTPÏtf .)

es]ii're plus sauvage et plus méchante que les renards de nos contrées. T.a bonne mère, voyant que tout était tranquille, nous exhortait ;i aller nous recoucher; mais l'ritz me demanda la permission de traîner son chacal tué vers la lente, pour pouvoir le montrer ii ses frères le lendemain dès le matin. Sur notre consentement, il alla le chercher et le Iraina avec beaucoup de peine, car il était de la grosseur d'un grand chien. Je dis cependant à Fritz (|uc si Turc et liill n'ét lient pas rassasiés, ce dernier chacal devait encore leur être accordé pour récompense de leur bravoure.

.^'ous en restâmes b'i; le corps du chacal fut pose'' .'i côh' de l.i lente, sur le rocher, près des petits dormeurs, qui ne s'étaient jias réveillés il tout ce bruit, el sans autre interru]>lion nous nous eudormimes à côté d'eux jus(|u'ii ce ipie l'aube du jour commençât ii jiarailre el (|ue le co(| au cri perçant me réveillât, ainsi (|iie ma bonne Iciume. Pendant que les enfants dormaient encore, je délibérai avec elle sur le plan des travaux de la journée.

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