CHAPITRE VII
Second voyage de découvertes par la mire de famille.
'c Tu prétends être curieux de savoir ce que j'ai îi te raconter, me dit ma bonne petite femme avec un malin sourire, et tu ne m'as pas laissé prononcer un seul mot de la soirée; mais plus l'eau a mis de temps il s'amasser, et plus longtemps elle coule. Maintenant donc que tu veux bien in'écouter, je vais m'en donner i» creur joie ; mais ce]ien(lant, pour ne pas trop rim|)atienler, je sauterai à pieds joints liar-dessus le premier jour de voire absence, oii rien ne fut cliaiieé à notre train accoutumé, si ec n'est que l'inquiétude que j'éprouvais ne me permettait pas de quitter le rivage oii nous étions débarqués, etd'oiije pouvais voir le vaisseau ; mais ce matin, ajuès avoir remarqué avec joie votre signal, et y avoir répondu avec reconnaissance, j'ai cherché, avant que mes petits fussent levés, une place ombragée pour me reposer, et je n'en ai pu trouver; il ne croit pas nu seul arbre sur cette Jilage stérile, et il n'y a d'autre ombre que celle (le notre tente. Alors je me suis mise à réfléchir profondément sur notre situation. 11 est impossible, dis-je ;i part moi, de rester plus longtemps ii cette place oii nous sommes grillés toute la journée ])ar un soleil di'vorant, et oii je n'ai d'autre abri pour m'en garantir qu'une misérable tente, dans laiiuelle la chaleur est plus forte encore. Courage donc ! pendant que mon mari et mon fils aiiié sont en activité sur le vaisseau pour le bien général, je veux, de mon côté, être active, courageuse, et travailler avec mes hls cadets au bien de la famille. Je veux aller ii mon tour de l'autre côté du ruisseau, visiter cette contrée dont l'ritz et mou mari m'ont dit tant de merveilles, et voir si je ne trouverai pas une place agréable, ombragée, où nous puissions nous établir, .le vous attendis encore quchpies moments, mais, ne voyant sur la mer aucune apparence de retour, je résolus, apri^s un repas plus court qu'à l'ordinaire, de hasarder un voyage ])our alliu- à la découverte «rune habilalion commode.
1. Pendant la matinée, Jack s'était glissé de l'autre côté de la tenle, oii le chacal de Fritz était suspendu ; avec sou couteau, qu'il aieiiisaitdc temps en temps sur le rocher, il coupait, le long du dos de l'.Miimal, de buigues courroies de peau, (ju'il nettoyait eîisuite avec adres>,e. Ivrnest le découvrit livré ;i cette occupation assez malpropre; cl, eouiiue il est très-délicat, et qu'il craint toujours de se salir le bout (les<loigts, non-seulement il ne voulut ])as l'aider, mais il lui lit lU'ri plaisauleries assez dures sur le métier d'écorelieur qu'il s'était choisi. .lacU, ([ni n'est pas eiidiiraut, voulut lui donner un eou|i; Liiiest s'échapiia, pour n'être pas sali par les mains de son frère, et moi j'accourus à leurs cris, et je les grondai tous les deux. Jai-k se justifia pleincnieiit, en démontrant l'utilité di- son ouvrage, destiné à faire à nos chiens de bons colliers de défense ; Il eut mon approbation, et je reprochai à Ernest une délicatesse qui ne coiivenail plus à notre situaticni, dans laciuelle nous devions esercer tour a tour tous les métiers utiles.
Il Jack s'était remis au travail et se tirait fort ailroiteiueut des fonctions de corroyeur. Lorsqu'il eut achevé de nettoyi'r tant bleu (|iie mal ses colliers, il alla chercher dans la caisse aux clous ceux (|ui étaient les plus lon|;s et qui avaient la tète large et plate ; il en larda les colliers, puis il coupa une bande de toile à voile de la largeur de la courroie, la posa en double sur la tète des clous, et me proposa de coudre cette toile pour i|ue ces tèlcs ne blessassent pas nos (leuv dogues. Je le remerciai de la fonction cju'il mr ilesliiiait; mais enfin, voyant qu'il se résignait de biinue grâce à la coudre luiinciue, et (pi'il s'y prenait fort gauchement, je surmontai la répiiguauce que me causait l'oileur sauvage et fétide (|ui s'exhalait des <-ollii'rs, et je lui fis le plaisir de l'achever. l,orsi|u'uue mère peut donner uu instant de satisfaction il ses enfants, il n'c\iste pins de dégdiil pour elle.
Il II me fallut encore avoir une complaisance égale pour sa ceinture, qu'il fabriiiua de la même manière, et dans laipielle il était impatient de mettre deux pistolets. « Nous verrons, disait-il en se redresjant, si messieurs les chacals oseront nous attaquer. — Mais, lui dis-je, tu ne prévois pas, mon cher Jack, ce qui va t'arriver : la peau est sujette à se rétrécir par la chaleur ; tu ne pourras plus alors eu faire usage, et tu m'auras fait faire inutileineut un ouvrage trèsdésagréable, u Mon petit homme se frappa le front. « C'est vrai, dit-il, je n'avais pas songé ;i cela ; mais je sais bien ce que je vais faire. » H prit un marteau et des clous, et fixa ses courroies sur un bout de lilanehe qu'il expiisaà l'ardeur du soleil pour les sécher prompteinent sans qu'elles pussent se retirer. Je louai son invention, et je lui promis de te raconter tout cela.
Il Je rassemblai ensuite mes trois fils autour de moi; je leur fis part de mou projet de voyage; ils consentirent avec joie ;i m'aecompagner, et se préparèrent au départ. Us examinèrent leurs armes, leurs gibecières; ils choisirent des couteaux de chasse, reçurent des provisions sur leur dos; moi , je me chargeai d'un grand flacon d'eau cl d'une liache en place d'un couteau de chasse; je pris aussi le fusil légei' d'Ernest, cl je lui donnai une carabine (pii pouvait être chareée lie quehjues balles. jNous finies uu modeste repas, et nous nous mimes en chemin, escortés des deux eliieiis. Turc, qui vous axait accompagnés dans la première excursion , vit très-bien que nous prenions la même route, et se mit à notre tête en guise île conducteur. IVous arrivâmes à la place oii vous aviez passé le ruisseau, et nous le franeliimes aussi heureusement ((ue vous, mais non sans peine.
Il En avançant, je réfléchissais que notre sûreté reposait en partie sur deux petits garçons, parce qu'ils savaient se servir d'armes à feu, et je pensais combien tu avais eu raison de les avoir familiarisés de bonne heure avec le danger. Souvent, dans notre patrie, je t'avais blâmé de leur laisser tenir des fusils et de leur ap|ireiidrc à tirer ; je craignais que tu n'en fisses des chasseurs, ce que je n'aimais guère, ou qu'ils ne fussent dans le cas de se blesser; mais, ii présent, je suis convaincue que les parents ne peuvent trop tôt apprendre à leurs fils ce que les hommes doivent savoir. Je reviens au passage du ruisseau.
» Ernest passa le premier sans accident ; le petit François me pria de le porter sur mon dos, ce qui était difficile à cause de tout ce dont j'étais chargée, ([u'il aurait fallu laisser au bord du ruisseau : j'en vins cependant à bout, grâce à JacU, qui s'empara de mou fusil et de ma hache ; mais, succombant prcs(jue sous le poids de sa charge, il prit le parti d'entrer dans l'e.iu, et ne voulut pas risquer de glisser, chargé comme il l'était, en marchant sur des pierres mouillées; j'eus bien de la peine à m'y tenir en iquilibre avec mon cher petit fardeau, qui joignait ses mains autour de mon cou, et se collait de toutes ses forces sur mes épaules. Après avoir rempli mon flacon d'eau du ruisseau, nous marchâmes en avant; et quand nous eûmes atteint sur l'antre rive la hauteur dcuit tu nous avais parlé avec tant d'enchantement, la vue de ce cliarmant paysage fil le niêiuc eflet sur moi; je l'admirai eu silence, et imni canir s'ouvrit, pour la première fois depuis notre naufrage, au jilaisir et à respérance.
» J'avais remarqué, en promenant mes regards sur ce vaste paysage, un petit bois qui me paraissait ai;réalilc ; j'avais si longtemps soupiré pour un peu d'oiiilirage, i|uc je résidus de diriger tout droit notre marche vers ce côté. .Mais il fallut traverser de l'herbe si haute, qu'elle passait la tête de mes petits ijarçons, et ipie nous eûmes beaucoup de peine à la franchir; nous résolûmes alors de marcher le long du liord de la mer, jusqu'à ce que nous fussions vis-à-vis du petit bois. IVous retrouvâmes vos traces et nous les suivîmes; ensuite nous tournâmes sur la droite jiour gagner le bois ; mais bientôt nous retrouvâmes cette herbe haute et si serrée, qu'a peine pouvait-on passer au travers, ce qui rendait extrêmement pénible et fatigante notre marche, .lack était resté en arrière ; je cherchai ce ipi'il était devenu, et je le vis arracher des iioignées de cette herbe, et s'en servir ]iour essuyer ses armes; il mit ensuite son mouchoir de poche, qui était tout mouillé, sur son dos, pour le faire sécher an soleil ; j'allai à lui, et je m'informai de ce (|ui lui était arrivé.
1, — (j iiiiiman ! me ilil-il, toute l'eau du ruisseau ipie nous avons traversé est entrée, je crois, dans mes poches. Noyez comme mes pistolets et mon briquet sont luouillés.
» — Comment 1 lui dis-je avec cn'ioi, lu avais mis des pistolets dans tes ])oclies ! Ils ii'élaicul jias chargés, j'espère :'
• — Je n'en sais rien, maman ; je les ai mis là en attendant que ma ceinlure fût sèche, afin de les .ivoir toujours sur moi.
» — Ah ! petit élourdi ! couliuiiai-je ; et s'ils étaieni partis par le mouvement que tu t'es donné, ils t'auraient tué. (,>ue cela ne t'arrive ])lus, je t'en prie !
Il — .Py ai mis bon ordre avec l'eau dont je les ai remplis, » me dit-il en les seconaul. l'.ii efl'el , il y en avait tant, qu'il n'était pas à craindre (|u'ils fissent feu. Pcmlant que nous parlions ainsi, nous fûmes cll'rayéspar un bruit soudain, cl noiisviiiics nu grand oiseau sortir île l'épaisseur de l'herbe et s'élever en l'air; chacun des enfants se jirépara à tirer son coup de fusil ; mais, avaiil qu'ils l'ciisscul concile en joue, l'oiseau élail bien loin. Ernest se désolait et s'en prenait à la carabine que je lui avais iloiiiii'c : " Si j'avais eu mon
LE ROBINSON SUSSE
fusil léger, tiisait-il , et que l'oiseau ne fùl p.is parti si vite, je vous |)rniiH'ls (|iie je l'uuniis ahaltu.
» — Tu (levais lui onlonner d'alleiulrc (|iii' lu eusses bien pris toutes tes mesures, lui réponilis-je en riant.
» — Mais, maman, eomment me serais-je douté i|u'un oiseau allait partir au vol dans ee moment? Ali ! (|u'il en vienne un il présent !
» — l 11 bon cliasseur, Ernest, doit toujours être prêt; et voilà pour([uoi il est si diftieile de tirer au vol. Les oiseaux n'envoient pas des messagers avertir (pi'ils vont jiasser.
» — Je voudrais bien savoir, dil .laeU, quel oiseau e'élait; je n'en ai jamais vu de semblable.
» — Je suis sur que c'était un aiijle, dit le petit François ; j'ai vu, ilans mes Fables, <[ue les aiijles peuvent enlever un mouton, et cet oiseau était terriblement grand !
u — (lomme si tous les grands oiseaux devaient être des aigles ! dit Ernest avec importanee. Il y en a de plus grands encore : l'autruche, et un oiseau que les voyageurs nomment conitur. Ah ! si du moins j'avais eu le temps de l'cvaininer !
" — Tu aurais eu alors celui de le tuer, lui dis-je ; mais cherchons au moins dans l'Iierlie, à l'endroit d'oii il est parti ; en voyant où il était posé, nous pourrons juger de sa grandeur. » Ils coururent vers la ]ilace d'oii il s'était élancé, et tout .à coup un second oiseau semblable au ]iremier, mais un ]>eu plus grand encore, s'envola devant eux avec grand bruit. Us restèrent tous les trois stu|)él'aits, la bouche béante, et le suivant des yeux, .le ne pus m'eiiipêeher de rire aux éclats. <i Oh ! les bons chasseurs que j'ai lit ! dis-je ; ils ne nous laisseront pas mani|uer <le gibier : Qu'il en vienne un il présent ! disaistu, F.rnest ; eh bien! le voilà venu, et il s'est échajqié ; autant aurait-il valu, ce me semble, ne pas eliarijer vos fusils... » Ernest, (|ui est assez pleureur, commença à sangloter; mais Jack, avec la mine du monde la plus comic[ue, suivait des yeux le pèlerin ailé; il ota son chapeau, et s'inclina en criant : « A une autre fois, monsieur l'oiseau ! votre très-humble serviteur. Kevenez seulement ; vous voyez (|ue nous sommes de bons enfants ; au revoir, au revoir !... » » INoiis examinâmes alors la place d'où ce couple d'oiseaux était parti, et nous y trouvâmes une espèce de grand nid mal consiruit avec des herbes sèches, mais vide, à l'evceplion de r]uel(|ues coques d'reul's cas.sés ; je présumai , d'après cela , (jue les pclits venaient seulement d'éclore, et les pointes d'herbes agitées à (|uclque distance me firent juger que la couvée était en fuite devant nous ; mais le mouveiuciil cessa, et nous ne sûmes plus (lar oii nous diriger pour les trouver. Ernest reprit son ton doctoral :
» — Tu vois bien, petit François, dit-il à son frère cadet, que ces i;rands oiseaux ne peuvent être des aigles; ceux-là ne nichent ni sur la terre ni dans l'herbe , et les petits aiglons sont incapables de courir tout de suite eu sortant de l'œuf: ce sont les petites cailles ou les perdrix qui marchent seules en naissanl.
»- — Ou bien, repris-je, tous les oiseaux de l'espèce des jioiiles : les poules d'Inde, les paons, les pintades ; et sans doute il y a des espèces de poules sauvages ([ui peuvent faire de même.
» — ALiis, ma mère, reprit-il, les poules n'ont pas le ventre blanc et les ailes couleur de tuile, comme les oiseaux que nous venons de voir s'envoler; moi, je pense ipie ee sont des outardes; le second avait à cùlé du bec une petite moustache comme j'en ai vu dans les gravures de la poule outarde.
» — Tu as tout vu dans les gravures, loi, lui dit .laeU ; moi, j'aimerais mieux voir un oiseau que tu aurais su aballrc. Si l'ritz était avec nous, les fuyards seraient là étendus, et lu pourrais à loisir les comparer à tes gravures.
» — Je suis bien aise, mes cnf;iiits, leur dis-je, (pi'il n'eu soil pas ainsi, et que ces paiiv;es petits, qui ont encore besoin de leurs parents, n'en soient pas privés. Que diriez-vous si quelque méeliant sauvage voulait tuer votre ))a|)a et votre maman '
11 — Je dis que je ne man(|uerais pas cet oiseau-là, dit Jack eu tendant un de ses jiistolels ; tout petit (|ue je suis, j'ajusterais si liirii le sauvage i|u'il n'aurait nulle envie d'y revenir.
11 — l'auvre curant ! cela ne le serait pas si facile rpie tu le crois, et tu aurais même bien de la peine, (|uoi(pie tu aies près de dix ans, a te tirer d'alVaire tout seul ; plus jeunes, vous péririez tous sans notre aide. Tâchez, mes bons petits, (pie la iiassion de la chasse ne vous rende pas cruels, inhumains ; c'est pour cela (|ue je ne l'ai jamais aimée: je vomirais (|u'()ii ne lu.'it li'aulrcs animaux qu(\ ceux qui sont nuisibles à l'homme ou indispensables ii sa nourriture, n
» 1 ont en discourant, nous arrivâmes ibins le petit bois, et c'est là (|ue mon Ernest put se rappeler ses gravures d'histoire naturelle, faire le savant ou montrer son ignorance : nue foule d'oiseaux inconnus ehanlaient ou folâtraient sur les liranclies des arbres sans avoir peur de nous. Malgré la morale (|ueje venais de débiter à mes fils, l'envie de tirer dessus les prit encore; mais je le permis d'autant moins (pie les arbres étaient d'une haiiteur trop considérable pour qu'un coup de fusil y pût porter facilement. >on, mon cher ami, lu ne peux te faire une idée de ces arbres; il faut (pie tu ne sois ])as eiilré dans ce bois, car il t'aur:iil frappé; je n'en ai vu de ma vie d'aussi beaux el d'aussi grands : l'e (|ui iinus avait paru de loin êlre un buis n'élail ipi'iin groupe de dix à dnu/e plantes dont les
tiges paraissaient soutenues dans les airs par de gr.mds arcs-boiilants> formi'-s par d'éuoriues racines iVirt (''p:iisses et tr('S-(''len(lues, (pii ont l'air d'avoir soulevé l'arbre entier à une hauteur considérable, et do l'y supporler. Le tronc principal lient aussi à la terre par une racine perpeiiiliciilaire qui se trouve au milieu des autres, mais (|ui est injinimi'ut plus mince, et dont le volume immense parait se joindre à celui de l'arbre et doubler sa circonférence.
» .lack grimpa, avec assez de peine, sur un de ces ares-boulants , el, muni (ruiie hcelle, il mesura la circonférence du tronc au-dessus des racines; il y trouva plus de dix-huit aunes; j'eus quarante pas à faire pour mesurer la circonférence de l'un de ces arbres gigantesques autour des racines, la oii elles sortent de terre : la hauteur de l'arbre, depuis la terre jusipi'ii l'endroit où les branches commencent, peut être d'environ trente six aunes. Les rameaux sont épais et forts; les feuilles, assez grandes, rcsscmbleul à celles de nos noyers; mais je n'ai pu y découvrir de fruits. Lue herbe courte, épaisse, parfaitement nette, sans buissons ni épines, croit autour et dessous, entre les r:iciiics détachées de terre; de sorte (jue tout se n'iiiiil pour faire de ces lieux l;i place de repos la plus fraîche, li plus ]iailaite et la plus délicieuse.
11 Aussi je m'y plus tant, f[ue je résolus d'y faire la méridienne : je me couchai dans ee joli palais de verdure, sur une place commode, avec mes fils autour de moi. Les sacs de provisions furent visités. Un charmant ruisseau , ipii ajoute à l'agrément de cet ombrage, coulait à nos pieds et nous fournissait une boisson fraîche et salutaire. Nos chiens ne tardèrent pas à arriver; ils étaient restés en arrière sur la lisière du hois. A ma grande surprise, ils ne deniandèrent point à manger, mais se couchèrent tranrpiillement et s'endormirent liientéit il nos pieds. Pour moi , je ne |ioiivais me rassasier de regarder et d'admirer cet endroit iiicoinparable ; il me semblait (|ue si nous pouvions nous établir sur un de ces arbres, nous y serions |)arraileinent en sûreté; nulle part je ne voyais rien (pii pût nous convenir mieux à tous égards. Je résolus donc de m'en tenir la, et de retourner, en côtoyant le bord de la mer, pour voir si nous ne trouverions pas quehpics débris du vaisseau, (pie les vagues pourraient avoir poussés contre le rivage.
)i J'allais nie lever jiour jiartir, mais M. Jack m'arrêta en me suppliant d'achever de coudre les bandes de toile à sa ceinture de peau de chacal; le petit orgueilleux avait si grande envie d'être paré de sa ceinture, qu'il avait pris avec lui dans notre course fa petite planche sur laipiellc il l'avait clouée, cl, jiar l'ardeur du soleil, elle était complètement sèche. Je lui fis ee plaisir, aimant mieux, puisqu'il le fallait, travailler sous cet ombrage que sur noire plage aride et brûlante. I^liiand j'eus fini, il se hâta de l'attacher autour de son corps , et d'y [ilacer la paire de pistolets; il marcha devant nous avec ficrtële poing sur la hanche, et laissa à Ernest le .soin de mettre les col, liers aux deux chiens, pour leur donner aussi, disait-il, un air guerrier. Ce petit drille était si impatient de te faire voir, ainsi qu'à Fritz, sa nouvelle parure, (pi'il se mit à courir en avant, et si lestement, (|u'il me fallut aussi inariJier très-vile pour ne pas le perdre de X'uc : riaiis un pays où il n'y a aucun chemin battu, il aurait pu facilement s'égarer. Je fus plus tran(|uille à cet égard ([iiand nous eûmes gagné le bord de la mer; nous y trouvâmes, en effet, des ]ierches, des poutres, de grosses caisses et d'aiilrcs objets; mais il était au-dessus de nos forces de les amener sur terre; nous traînâmes cependanl sur le sable tout ce ([iie nous pûmes remuer pour le mettre à l'abri des vagues et de la marée. INos chiens se mirent de leur côté à pêcher fort adroitement des crabes, qu'ils tir;iient avec leurs pattes au bord de l'eau, et dont ils se régalaient; je compris que c'était là ce qui les av;iit si bien rassasiés. Q)uc le ciel soit béni , in'écriai-je, «jne ces bêtes aient trouvé moyen de se nourrir ainsi! Je commençais à trembler i|u'ils ne nous dévorassent nous-mêmes avec leur énorme a|)pétit.
» JNoiis dévorer! s'écria mon brave petit Jack; ne suis-je pas là pour vous défendre avec mes pistolets':'
11 — l'auvre petit fanfaron! ils t'avaleraient comme un oiseau s'ils eu avaient envie; mais ee sont de bonnes bêtes, (]ui nous aiment et ipii ne nous feront aucun mal • ([inmd j'ai dit ipi'ils nous dévoreraient, j'ai voulu faire enleiidre ipi'ils diminueraient si fort nos provisions (pie nous en soiilTririons.
11 Tout il coup nous viiiies Hill (pii grattait quelque chose de rond qu'il :ivait trouvé dans le sable, et (pi'il avala avidement. Ernest le regardait aussi, et dit tranipiillemcnl : ('e sont des œufs de lorliie.
» — ^ Oh ! m'écriai-je, venez, mes enfiuls; ramassons-en autant qu'il nous sera possible; c'est excellent, et je serai si contente de régaler nos eliers navigateurs, à leur arrivée, avec ce nouveau mcis!
11 11 nous fallut un peu de peine pour écarter le chien, ipii y prenait goût; mais enfin nous réussimes à en recueillir près de ilcux douzaines, (pie nous distribuâmes dans nos sacs de provisions. Après cette occupation, nos regards se porlèrent par hasard sur la vaste mer, et nous aperi;ûmes, à notre grand élonnemenl , une voile qui s'approchait joyeusement de la lerre; je ne savais «pi'en penser. Ernest, qui veut toujours loul s;ivoir, tout deviner, s'écri:i (pie c'était papa el Fritz; mais le pelit l'"raneois avait gnind'peur ipic ee ne fiisseiil (les sauvages (|iii venaient nous manger, comme ceux qui vinrciil dans l'ile de Hobinson Crusoé. Bientôt nous reconnûmes ipi'l'.r-
LE ROBINSON SUISSE
nest avait raison, et que c'était effective ment vous, mes bien-aimés. INoiis courûmes pioniptemeiil vcis le ruisseau, et nous sautâmes de pierre eu pierre jusqu'à l'autre boni, moi chargée, comme le matin, lie mon petit François. IVous arrivâmes bientôt à la place du débarquement, oii nous volâmes dans vos bras avec des cris de joie. ^ oilù, mon clier ami, la narration lidèlc et circonstanciée de notre voyage de découvertes : maintenant si lu veux me rendre bien lieurçiise, nous irons demain avec tout notre mobilier nous établir auprès de mes superbes arbres.
)i — Yoilà donc, cbère femme, tout ce que tu as découvert pour notre établissement futur! un arbre baut de trente-six aunes, oii nous nous percherons comme des perrocpiets, si nous pouvons trouver moyen d'y grimper, ce qui, certes, ne sera pas tacile!
» — llélas! mon bon ami, je n'ai rien vu de mieux, et je ne voulais pas me hasarder plus loin sans toi; tu seras peut-être plus heureux et sûrement plus habile. »
J'embrassai ma femme; elle avait presque les larmes aux yeux de ce que je plaisantais de sa découverte et de ses arbres gigantes(]ues. « Je suis bien loin de me plaindre de loi, mon amie, lui dis-je; an contraire, j'adoiire ton courage; tu es bien la preuve que les femmes en trouvent autant dans leur cteur que les hommes dans leurs forces : ne te fâche donc pas, ma chère amie; mais dis-moi si tu veux que je te fasse un ballon de toile ii voiles avec lequel nous puissions monter dans tes beaux arbres? — Oui, oui, me dit-elle, raille-moi si cela t'amuse, je le veux bien, mais je t'assure que mon idée n'est point si folle que tu le crois; au moins serions-nous, la nuit, ii l'abri <le la visite des chacals et d'autres animaux semblables. Te rappelles-lu ce grand tilleul dans la ]u-omcuade de notre ville, entre les branches duquel on a pratiqué un joli cabinet où l'on arrive par un escalier? Qu'est-ce (|ui nous em])èche d'en arranger un de même sur mes arbres, qui sont encore plus commodes par la force de leurs branches et par la manière dont elles seuil disposées ?
— Eh bieul eh bien! nous verrons cela. A présent, mes enfants, faisons sur ces arbres merveilleux une petite leçon d'arithin(-lii|ue; voilà du moins une utilité réelle à en tirer. Dis-moi, savant Eruesl, combien de ])ieds font trente-six aunes, qui sont, nous dit ta mère, à peu près la liauleur de ces arbres?
ERNEST. Pour vous répondre, il faudrait que je susse combien de pieds ou de pouces eonlienl l'aune.
LE pidBE. Tu le savais fort bien autrefois; nuiis ce qui entre par une oreille sort par l'autre , dans vos jeunes têtes.
Je te rappellerai donc, pnis(|ue tu l'as oublié, que l'aune contient un pied dix pouces, ou vingt-deux pouces. A présent, calcule, mon lils.
EiixEST. Cela n'est pas si facile! aide-moi, Fritz, toi qui es le plus
rnrrz. Volontiers. Il y a d'abord trente-six pieds, puis dix fois autant de ])Oiiees (|ui font trois cent soixante ponces, lesquels, divisés ]iar douze, donnent trente pieds; additionne ces trente pieds avec les trente-six, et tu en auras soivaiite-six. N'est-ce pas cela, mon père?
LE rkiiE. A merveille, mon lils. Ainsi, chère femme, tu auras tous les soirs à grimper soixante-six pieds pour arriver dans ton lit, ce qui n'est pas très-facile (|uand ou n'a point d'échelle. A présent, voyons combien de ]iie<ls contient la <:ircoid'érenee de l'arbre autour de ses racines; ta mère a nu'suré trente-deux pas : qu'en penses-tu, Ernest? combien cela fait-il de pieds?
EBvEST. Vous me di^niandez toujours des choses que je ne sais pas; dites-moi du moins d'abord combien on compte de pieds pour un pas.
LE l'iiiiE. Deux pieds et demi font un pas ordinaire.
ERNEsr. Deux fois trente-deuv font soixante-i|uatre ; la moitié de trente-deux est seize, ([ui, ajoutés au\ soi\aute-(iuatre, foui (jualrevingt-pieds.
LE rliiE. Fort bien. Dis-moi à présent, si tu le le rappelles, comment on nomme en géométrie la circonférence d'un cercle, ou bien celle d'un arhrc, dont il est ii présent (piestion.
EBNESr. Oh! pour eeliii-la, ji' ni' l'ai pas oublié : c'est la périphérie.
LE pi;i;E. Bien, là connuenl s'ai)pelle la ligne d'un point de la (lériphérie à l'autre en passant par le centre? Toi, maître Jack, montrenous que lu deviendras un grand gé<iiuitre.
j.iCK. Je crois (|ue c'est le diajuètre.
LE i'i.:iu;. Bien, mon garçon. Pouvez-\ous me diie ii présent (|0(l est le diamètre d'une périphérie de (|ualre- vingts piids, et à (|uellc distance s'éteiulenl les racines du grand arbre de maman?"
Tous réfléchirent , et dirent des nombres à tort et il travers. l''ritz sV'Cria tout à coup : • A \ingt-huit pieds.
LE i'i:iiE. A peu près. Comment es-tu arrivé à cela? est-ce par hasard ?
nwrz. l'as du tout, cher papa. J'ai souvent vu chez nous (jue, lorsque les chapeliers veulent mesurer le cordon pour g'arnir le bord du chapeau, ils prémuni trois fois le diamiire il y ajmilenl c|iudi|ii<s ligues : ainsi le tiers de (jualre-vingts doit faire environ vingt-six; j'ajoute deux pieds pour ce que le elia|)elier nul de plus, et j'<'n ai vingl-lmii.
lE 1 i Ht. Je suis bien aise (|ue lu aies fail celle observation cl ce calcul; mais un grand garçon comme loi, qui as étudié, devait savoir par co'iir ()ue la proportion du diamètre à la circonférence est du
moins, par approximation, comme cent treize à trois cent cinquanlecinq. Actuellement, résumons la mesure de nos arbres, qui sont vraiment d'une grandeur extraordinaire : hauteur jusqu'aux branches, soixante-six pieds; épaisseur, huit pieds de diamètre, et vin[;thuit pieds de distance d'une extrémité des racines à l'arbre : oh! ce sont vraiment des arbres gigantesques. »
Kous pensâmes alors à nous aller reposer; après la prière faite, nous nous couchâmes dans l'ordre accoutumé, bien contents d'être réunis, cl nous dormîmes Iranquillement jusqu'au jour.