CHAPITRE VIII
Construction d"un pont.
o Écoute, chère femme, dis-je à la mienne lorsque nous fûmes tous deux réveillés, tu m'as proposé hier au soir une chose difficile à résoudre, celle d'un changement de domicile : ne faisons rien à la légère et dont nous i>ourrions nous repentir, cl réfléchissons mûrement. Dans le fond, il me parait que nous ferons bien de rester oii la Providence nous a conduits; celte jilace parait nous convenir à merveille, tant pour notre sûreté (|iie par la proximité du vaisseau échoué, d'oii nous pouvons encore tirer un si riche butin. \ ois comme les rochers nous protègent de tout côté ; on ne peut pénétrer dans noire asile que par la mer, ou en traversant le ruisseau, ce qui n'est pas aisé, l'renons donc patience encore (]iieli|ue temps, jusqu'à ce que du moins nous nous soyons emparés de tout ce qui jicul nous être utile sur le navire.
— Tes raisons sont bonnes, cher ami, me répondit-elle; mais je t'avoue ([u'il n'y a patience qui tienne contre l'ardeur insupportable du soleil sur celle plage aride et entourée de rochers i|ui la rendent ])liis brûlante encore. Tu ne peux te faire une idée de ce que je soulTre pendant que lu es sur la mer avec Fritz, ou dans les voyages de découvertes au milieu de bois ombragés. Ici nous devons renoncer à toute espèce de fruits, puisque nous n'avons point d'arbres, et vivre d'huitres, que nous n'aimons pas, ou d'oies sauvages, que lu trouves détestables. (,)uant à celte sûreté ([ne tu me vantes, nos rochers n'ont pas empêché les chacals de nous faire une visite, et les tigres pourront à leur tour trouver le même chemin. Tu m'objecteras les trésors du vaisseau; j'y renonce de bon cuur; nous avons à présent de tout eu abondance , et je suis dans des angoisses mortelles toutes les fois que tu l'exposes avec Ion fils sur cet élémenl perfide.
— Comme ta langue s'est déliée, chère amie, depuis (|ue lu as été sous l'ombrage de tes géants! Il n'est rien de tel, ce me semble, qu'un désir vif et une volonté décidée pour animer une femme; je vois (|n'il faudra finir par l'obéir. Tu es et tu dois être notre souveraine; mais nous pouvons tout arranger : établissons notre demeure dans ton bois, et faisons de ces rochers notre magasin et notre forteresse; en cas de danger l'I d'invasion, nous iiourrons toujours nous y retirer. Je pourrai à loisir faire sauter quel(|ues quartiers de rocs des bords du ruisseau avec de la poudre : alors, ])as même un chai sauvage n'y pourra passer malgré nous... Allons, c'est décidé; mais avant tout, il faut construire un pont sur le ruisseau si nous voulons le traverser avec armes cl bagages.
— Un pont! s'écria ma femme; y penses-lii? Il nous faillirait un temps infini pour sortir d'ici : ])Oiiri|iioi ne pmivons-nons pas traverser le ruisseau comme nous l'avons déjà fail ? I.'âne et la vache porteront sur leur dos les objets les plus nécessaires.
— l'ort bien, mais il faut (|ue ces bêtes puissent le passer à gué; si elles étaient obligées de nager, adieu toutes nos ))rovisions ! Il faiil avoir des sacs et des eorheilles à leur mettre sur le dos; peiidant<|iie tu 1rs feras, nous pouvons travailler au pont : il nous sera toujours utile; le ruisseau peut augmenter et le passage devenir jmpraticalile : il l'est déjà pour nos chi'vres et ]iour nus brehis, je ne veux pas les exposer à se noyer, ainsi que nous-mêmes et nos gareiuis, si jeunes encore; nous pourrions ne pas être toujours aussi heureux en sautant de pierre en pierre
— Eh bien, à la Imuiiic heure! dit la honue mère; je me rends; mais travaillons sans inlerriiption pour pouvoir partir, 'l'u laisseras, j'espère, ici toute ta provision de poudre; je n'aime point à en avoir une si grande (|iiantité dans notre voisinage; le tonnerre, l'étourderle d'un petit ganiui, peuvent nous exposer aux plus grands dangers.
— lu as raison, elii're amie, cl je loue ta priuleiice ; nous n'en aurons avec nous que pmir l'usage journalier; je verrai dans la suite à la cacher dans le rocher même, à l'abri du feu et de l'humidité : la |ioiidre peut devenir notre plus dangereuv ennemi si nous ne la siiigiuuis jias; mais elle peut être aussi notre ami le plus utile, u
Ainsi fui décidée l'importaiile i|iieslion du chaii|;ement de dumicih' , et iiolri' ouvrage du jour fut en même ti'inps arrêté. iNous réveillâmes nos fils, notre plan .li'iir fut eoiiimiinlqiié ; ils en furent enchantés, mais effrayés cependant de la eonslruction du pont et du tem]is (|ii'elle iicms )ireii(lrait : ils auraient voulu ce même Jour pouvoir s'établir dans le liois, auquel ils donnaienl déjà le nom de 'l'iTie jirmnise.
<,>iiand la prière fut faite, l'Iiaiiin chercha son diji'iiner, et I''ritz n'oublia pas eeioi de son singe, i|iii s'était allaché ;i la ehi'vrr eiiirime
LE nOBl^SOiN SUJSSE.
si elle eût été sa moic. Jack s'était rjHssé dovircmcnt du côté de la vache, et pour aller plus vile il voulait la tiairo dans son cliai>cau; mais ne pouvant en venii- ii bout, il imita le singe, se coucha s()us la bonne bête, et la leta. N iens à côté de moi, François, cria-t-il à son petit iière, tu suceras du lait autant (|uc tu vomiras. Cva mots éveillèrent notre attention ; nous ii;iiorions ce (|u'il était devenu : ses frères se moqucrerit de lui et l'appelèrent le veau; sa mère lui reprocha son avidité et sa malpropreté. Elle le fit ôter de là, cl s'occupa à traire la vache et la chèvre; elle distribua une partie du lait à ses enfants, et mit le reste moitié sur le feu pour faire une soupe avec du biscuit, moitié dans un flacon pour notre voyaije. Pendant ce temps, je préparais le bateau pour aller au v.,isseaii chercher des planches et des poutres pour la construction du p<uil. Après déjeuner, je partis avec Fritz et Frnest : leur secours réuni me parut nécessaire pour hàler notre retour. ÎNous ramâmes vii;oureusement jusqu'à ce ([ue nous eûmes atteint le courant, qui nous ciunluisit ]iroinptement hors de la baie; mais à peine eûmes-nous dépassé un ilôt <|ui se trouve à son extrémité, et rju'un amas de sable nous mas(|uait, que nous vîmes une quantité prodiiïieuse de mouettes' et d'autres oiseaux de mer, qui nous étourdirent tellement de leurs cris aflreux, que nous fûmes oblii;és de nous boucher les oreilles. Fritz avait fjrande envie de tirer sur eux, cl l'aurait l'ail si je ne l'en av;iis enipèclii'. ,1e désirais découvrir ce qui ])ouvait rassembler en cet endroit celle foule iiuuimbrable d'oiseaux; je cinglai donc de ce côlé, et, n'avançant pas assez à mon gré, je hissai la x'oile pour retourner sur l'ilot à l'aide du vent.
Ernest était heureux d'avoir obtenu la permission de venir avec nous; il jouissait de voir la voile se gonfler, et la (liimme du pavillon se balancer dans l'air. Fritz était tout yeux, et regardait sans cesse l'ilot oii la troupe des oiseaux s'était placée : a Ah! s'écria-t-il enfin, je vois ee que c'est; tous ces oiseaux piquent un gros poisson cl le dévorent à belles dents.
— A belles dents! dit l'.rnesl : cela doit être curieux de voir des dents d'oiseaux. » Frilz avait raison cependant; je m'approchai du rivage assez ]>our poiivoir descendre; nous amarr;imes noire bateau avec une grosse pierre, et nous marcliàuics doucement et avei' précaulion jus<|u'à l'endroit où se trouvait ee groupe énorme d'oiseaux. jNdus vîmes en elïet jn-ès de la mer un monstre marin échoué, sur le corps diu(uel tous les oiseaux des envinuis s'étaient invites au festin, et dont ils étaient si fort occupés, que, quoi(|uc nous nous fussions ai)prochés d'eux à une demi-])ortée de fusil, aucun ne jicnsa ii s'en- \iilcr. ÎNous regardions avec étonnement la pétulance et la voracité de ce peuple emphimé; il était tcllenicnl acharné sur sa proie, rju'il nous eût été facile de tuer, ii l'aide de bâtons, une grande i|uanlité de ces oiseaux; mais le genre de leur nourrilure ne ncms donna nulle envie d'en faire la nôtre. l'"ritz s'elonnait de la grosseur démesurée du monstre, et me dinianilait ce qui pouvait l'avoir mis là.
o Toi-même, mon his, lui dis-jc; il y a toute apparence (|ue c'est le requin que tu blessas hier si adroitement; regarde à la tète, il a trois blessures au museau.
— C'est cela même, dit mon jeune chasseur en sautant de joie; j'avais mis trois balles dans mon fusil, et je les ai envoyées dans son horrible tète.
— Ah! oui, bien horrible! elle fait frémir; cl si tu n'avais pas si bien tiré, il nous aurait sans doute dévorés. Voyez quelle elfro\able gueule! (|uel singulier lambeau de chair qui s'avance par-dessus! quelle pe;iu rude cl chagrinée ! on pourrait s'en servir pour limer; cl ce giùllard n'est pas un îles plus petits de son cspi'ce ; il a, je parie, plus de vinijt pieds de la lèle à la queue. Que Dieu soit béni de nous avoir délivrés de ce monstre! l\Iais nous devrions emporter de sa peau ; j'ai dans l'idée qu'elle pourra nous être utile : si nous savions seulement commeni en iiiqnocher au milieu de cette cohue vor;ue qui l'entoure ! "
Krnest lira ])romple ni la bagiiclle de fer de seul fusil, cl Irappa
si lestement de droite el de gauche, (|u'il tua plusieurs oiseaux, et que les autres prirent le large; alors Fritz el moi nous conp.imes île la peau plusieurs longues courroies, que nous porlànu's dans notre bateau, .le remarquai avec plaisir une quantité de planches et de poiilres que l'eau ax;iit amenées récemment sur le rivage de la |ielile ile, et qui nous épargnaieni la peine d';iller au vaisseau. Je choisis donc ce qui me paroi bon pour la construclion du pont : j'avais .avec moi un levier et un crie, qui me furent tri's-uliles ))our soulever ce qui était à sec. Je liai les poutres en forme de radeau, je mis les jdanches dessus, el j'atl;iehai le lout derriire notre bateau; de sorle que, quatre heures apris notre départ, nous étions prêts à revenir, et nous piuivions nous vanter avec justice d'avoir fait une bonne journée, l'our faciliter notre retour, je cinglai de nouve:iu dans le courant, qui nous poussa bientôt en iilcine mer; alors je revirai de bord, et je repris le chemin de la baie et de notre ile en direction plus droite, et courant moins de danger il'èlrc arrêté par les bas-fonds. Tout nie réussit à merveille; je déi>loyai ma voile, et un bon vent nous eut bienlôl riiuenés vers nos amis, à la place du ilébari|uemenl.
' Oiseau maritime qui se iioiirnt de poisson ; il y en a de plusieurs espèces; elles volent loiijouis ci troiipe.
Tout en cheminant, Fritz, par mon ordre, clouait sur le mât les baniles de peau de requin, pour les faire promplement sécher au soleil. Krnesl s'occupait à examiner les oiseaux qu'il avait tués avec sa baguette de fer. « !\I:ms, mon père, me demandait-il , pourquoi ditesvous que ces oiseaux ne seraient pas bons à manger ' coinment les nonime-t-on ?
i.E pî:i\E. Je crois que ce sont des niouetles, qui ne vivent que de la chair d'autres animaux morts, cl qui doivent, en raison de leur nourriture, avoir mauvais i;oût; il y en a de plusieurs espèces, et de si stupides, qu'il la chasse de la baleine elles se jellent sur la graisse de ce poisson , à côté des pêcheurs qui le dépèeenl; elles en arrachent des morceaux entre leurs mains , et se laissent tuer plutôt que de les lâcher.
ir.irz. Il faut, en effet, que ces mouettes soient bien bêtes et bien avides, pour s'être laissé tuer avec une baguette. Mais voyez, mou père, vous m'avez fait faire une mauvaise besogne en clouant la peau du requin sur le mât; elle s'est tout à fait arrondie en séchant ainsi sur une perche.
LR l'i'iRE. C'est précisément coque je voulais; ces bandes nous seront plus utiles rondes (|ue plates; d'ailleurs, ee que tu n'as pas encore étendu restera plal; el nous aurons là une belle provision de chacrin si nous pouvons enlever ces pointes et polir les peaux.
FRITZ. Je croyais que le chajjrin se faisait avec de la peau d'âne.
I.E vv.v.v.. Va lu avais raison : dans la Turquie, la Perse, la Tarl;irie, le meilleur chagrin se fabrique avec la ]icaii du dos de l'âne et des chevaux. Lorsqu'elle est encore tendre, on étend dessus une espèce de graisse très-dure; on bat ensuite la peau , cette graisse s'y incorpore, et fait que la superficie ressemble à une lime. Mais on en tait aussi de très-bon , el siirlout en France, avec des ])eaiix de poissons de mer. »
Ernest dem;inda à son frère s'il devinait poiir(|iioi les rei|uins n'avaient pas, comme les autres animaux, la gueule au devant du museau, mais directement dessous. Fritz avoua son ignoranee. « Je ne sais que les tuer dans l'occasion, dit-il d'un air important; et toi , monsieur le savant, que sais-tu là-dessus? Voyons.
— Je suppose, dit Esnest, que le requin a la gueule ainsi placée jiour ne pas dépeupler la mer et la terre ; avec sa voracité, rien ne lui échap]ierait s'il ]i(nivait saisir sa proie sans se retourner; mais, par ce moyen, on peut encore lui écliaiipcr.
i.n l'ir.i;. Fort bien raisonné, mon petit philosophe : si nous ne pouvons pas toujours deviner l'intention du Créateur dans ce qui nous entoure, les conjectures sont du moins un exercice utile pour notre esprit. »
Enfin, nous ciitràiues heureusement dans la baie, et nous abordâmes bientôt .1 la place du débarquement : aucun des nôtres ne se trouva là; mais on ne pouvait nous attendre encore; nous les appelâmes en criant, et bientôt on nous répondit de même. La mère parut entre ses deux petits garçons, du côté du ruisseau , dont le lit , trèsencaissé, et la hauteur du rivage, les avaient dérobés à nos yeux; chacun d'eux portait à la main un mouchoir, et l'raneois avait sur l'épaule un petit filet à poisson, en forme de sac, altaehé à un bâton. Dès qu'ils nous eurent aperçus, ils vinrent à notre renconlre, en s'étonnanl de notre prompt retour; .lack prit les dev;ints, et, ili's qu'il nous eut joints, il ouvrit le mouchoir qu'il tenait, el laissa tomber devant nous de belles écrevisses; bi maman et le petit François en tirenl .Milaut, et nous eûmes en un instant un noiiibre cnnsidi'rable d'écrcvisses viv;cnles, cl qui nous proniettaienl un eveclleiit répiil. Elles voulaient s'échapper de tout eôlé; on courait aiiri's, et il y eut beaucoup de cris, de sauts, de grondcries, de questions, d'éclats de rire. « i\'est-il pas vrai, papa, disait mon petit cadet, quej'ai fait une bonne ])êehe ? C'est moi qui les ai découvertes, au moins ! voyez, il y en a ])liis de deux cents : et comme elles sont grosses, et quelles belles pinces! Elles seront bonnes, je vous en réponds.
— Excellentes! j\Liis est-ce vraiment mon petit l'ranc ois qui a lail cette trouvaille ?
JACK. l,ui-inêine ; mais c'est moi ipii suis lileii vile allé le dire à maman; c'est encore moi qui ai été chercher et arr.inger le filet, et qui me suis mis dans l'eau jusqu'aux genoux pour les pêcher.
— Hacontez-moi cela, mes enfants, car c'est vraiment un événement important pour notre cuisine, el je me réjouis fort de manger un bon coulis de votre façon.
lACK. Eh bien, pap.i, quand vous avez été partis, maman s'est assise à côté de hi tente pour travailler, et l'raneois et moi nous sommes allés nous ]n'omener vers le ruisseau, pour voir oii nous ferions le pont.
— lîravo, monsieur rarchitecte ! c'est donc vous qui voulez diriger les ouvriers ' ALiis, bailinage à part, je suis charmé que sa tête li'gère ait une fois pensé à quelque chose d'iilile. Eh bien ! :is-lu trouvé nue bonne place ]ii)nr ecttc construclion?
JACK. Oui, oui; écoutez seulemenl, et vous saurez tout. Nous avancions vers le ruisseau , et mon petit frère s'amusait ii ramasser des pierres de différenles couleurs : quand il en trouvail une brillante , il accourail tout joyeux, et me disait : « \'ois-lu , .lack, comme c'est beau! c'est <le l'or : je veux la piler, et en faire de la poudre pour mettre sur récriliiic. • Arrivé le premier près du ruisseau , il en vil
LE ROBIMSON SUISSE.
une (le celle espèce au linnl de l'eau , cl s'avança poui- la prendic ; tout il coup il s'écria : « Jack , Jack, le chacal de Fritz est tout couvert d'écrevisscs : viens vite! » J'accours; j'en vois des lc|;ions, nonseiilcincnt sur le chacal, mais encore dans l'eau, cl (jui clu'niinaienl pour y arriver. Je courus l'arnioucer à maman, qui alla clierclier un filel ([ue vous aviez apporte du vaisseau ; moitié avec cet instrument, moitié avec les mains, nous primes en un instant ce que vous voyez; nous eu aurions pèclié liien davantarje si nous n'avions entendu votre appel; le ruisseau en fourmille.
LE piiKE. Vous en avez bien assez pris pour une fois, mes enfants; il faut faire vie qui dure : mon avis est même de laisser courir les plus petites; il nous en restera plus qu'il n'en faut pour faire un bon repas. Ainsi nous avons découvert un nouveau inarclu' aux provisions, que le ciel soit loué ! Sur celte plaijc nous trouvons non-seulcmcnt le nécessaire, mais le luxe et l'abondance, ((u'il nous préserve seulement à présent de rinf;ratitude cl de la paresse. »
De noire côté , nous racontâmes les événements de notre voyap,e sur mer. Ernest parla avec feu de la mouette, dont ma femme ne fut point tentée de faire un mauvais rôti. On remit les écrevisscs dans ses mouchoirs et dans le l'ilet, et on les porta it l'office. Pendant ((ne ma femme les faisait cuire, nous nous occupâmes, mes fils cl moi , ii défaire mon radeau de poutres et de planches, et à les porter à terre. Je fis ensuite comme les Laponsquand ils attellent leurs rcnnesdevanl le traineaii : à défaut de traits, de licou, de courroie, une loni;ue corde, formée en nœud coulant, fut mise an cou de l'âne; l'autre bout passa entre les jambes , cl fut attaché au morceau de bois que je voulais transporter. La vache fut attelée de la même manière : ainsi nous charriâmes notre vaisseau, ]iièce à pièce, jusqu'au ruisseau, et le déposâmes à la place même que le petit architecte Jack avait choisie comme la plus convenable pour la construction du pont; elle me parut vraiment la meilleure. Les deux rives élaicnt escarpées , resserrées, fermées, cl de la même hauteur : il y avait de plus de notre côté un vieux tronc d'arbre sur lequel je pouvais poser ma poutre principale, pendant que, de l'autre, deux gros arbres parallèles me promcltaient un bon jioint d'appui.
o Maintenant, dis-jc ii mes enfauts, il s'agit de savoir si nos poutres seront assez loiiifues pour alleiiidre l'autre côté ; à en jufjer par l'apparence, je pense que oui; mais si nous avions une planchette de j;éomèlrc, nous en serions bientôt assurés, au lieu que nous travaillons au hasard.
— Mais, répliqua Ernest, ma mère a des ficelles d'emballage avec lesquelles elle a mesuré son gros arbre; nous pourrions y attacher une pierre et la lancer de l'autre côté : nous la retirerons ensuite, et nous aurons par ce moyen la largeur <lu ruisseau ; après quoi nous pourrons mesurer nos poutres.
— C'est excellent ! m'écriai-je : j'aime à te voir un esprit iiiveulif; va vite chercher la ficelle. » Il y courut , et revint bientôt ; la pierre y fut attachée et jetée de l'autre côté ; nous la tirâmfs ensuite doucement à nous, en la mari|uanl à l'endroit oii le pont devait s'appuyer ; ensuite nous la mesurâmes, et nous trouvâmes ([iic la distance de l'une des rives à l'aiilre était de dix -huit pieds. Jl nous parut nécessaire que les poutres, pour être solides, eussent au moins trois pieds d'assise de cha(|iie côté; il fallait donc (|u'ellcs enssenl environ vingtquatre pieds, et nous fûmes assez heureux )iour i[ue celles que iiiuis avions amenées se trouvassent tontes plus longues. Il nous restait encore la dinicullé de savoir comment nous pourrions les passer île l'aiilie côté du ruisseau; nous résolûmes de nous en occuper pendant notre diiicr, qui nous attendait depuis plus d'une heure.
JNous nous reiidimes tous à la cuisine, oii notre bonne inéniigère avait, en nous attendant, préparé les écrevisscs; mais, avant de nous mettre à table, il fallut voir son ouvrage de coulure : elle avait fait deux sacs pour l'âne, et les avait péniblement cousus avec de la menue ficelle ; mais, comme il lui manquait pour cela de grosses aiguilles, elle avait été obligée de faire à chaque point un trou avec un clou ; aussi on jieul juger qu'il avait falhi toute sa iialiencc , on plutôt son ardent désir de déménager, poiirètrc parvenue à lesacJicver : elle on recul de ma part un juste triliiil d'éloges, accompagné de linéiques légères railleries. Cette fois, notre repas se fil Iri's-leslcmenl ; nous causâmes sur le travail ipie nous allions entie|UTiidrc; chacun donna son avis; nous nous accordânies à peine le temps nécessaire pour éplucher nos écrevisscs, et nous fûmes bientôt sur pied ])our aller an pont du (Jief-d'ieiivre : ce fut le nom qu'il reçut, poumons encourager, même avant d'être achevé.
La première chose (|iie je fis fut de poser une poutre derrière le tronc d'arbre dont j'ai parlé, le long du rivage, .le l'attachai ii quatre ou cinq pieds du bout, avec une corde assez lâche pour qu'elle put tourner autour du tronc; j'attachai ensuite à l'autre bout de la poutre une autre corde assez longue jiour passer et repasser sur le ruisseau. Une pierre y fut attachée; on la lança, comme la première, de l'antre côté; ensuite j'y passai moi-même, et j'emportai une poulie. Je la fixai il un arbre; j'y passai la corde après en avoir ôté la jiierre; puis la tenant dans la main, je repassai le ruisseau , j'attelai il cette corde l'âne et la vache, (|ue je poussai fortement. Ils résistèrent d'abord, mais ils allèrent : la ]ioutre tourna doiieemeiit autour du tronc, et y tint ferme, pendant que l'autre bout, plus long cl plus pesant, ida-
nait librcincnl au-dessus de l'eau. Bientôt elle loucha l'autre côté du rivage, et s'y tint ferme par son jiropre poids. Jack et Fritz furent dessus en un saut, et, malgré mes craintes paternelles, traversèrent légèrement le ruisseau sur ce pont étroit, mais solide.
Dès que la première poutre fut posée, la difficulté de notre ouvrage diminua beaucoup; une seconde, une troisième furent passées avec facilité, étant sonlenucs et afl'ermies par la précédente. Sies fils d'un côté et moi de l'autre, nous les rangeâmes à une distance convenable pour former un beau et large pont. 11 ne nous resta plus après cela qu'il poser des |ilanclies en travers, serrées les unes contre les autres, ce qui fui bientôt fait, et noire ouvrage fut conduit à la perfection en moins de temps que je ne l'aurais imaginé. Il fallait voir mes trois jeunes ouvriers sauter et danser sur le pont en poussant des cris de joie; j eus bien de la peine ii m'empcchcr d'en faire autant, et ma femme plus encore. Elle nous embrassa tous pour notre récompense; elle ne pouvait se lasser de passer et de repasser sur ce beau plancher, i|ui était très-solide et très-uni : il avait neuf à dix pieds de large. Je n'affermis |)oint les planches, qui se tenaient fort bien serrées les unes contre les antres, parce que je pensai que, dans le cas de danger et d'invasion , nous pourrions jiliis aisément les ôter et rendre ainsi le passage du ruisseau plus difficile.
Cet ouvrage nous avait lellemcnt fatigués que nous ne pûmes en entreprendre nu autre ce jour-lii; et dès que la soirée approcha, nous allâmes chercher notre souper et notre couche. La jouissance de l'un et de l'autre nous parut fort douce après noire utile travail, et nous n'oubliâmes pas de remercier Dieu de notre réussite et du bonheur de celte journée.