CHAPITRE X
Construction d'une échelle.
Après le repas, je dis à ma femme que je ne croyais pas possible de nous nicher ce soir-là sur l'arbre, et que nous serions obligés de coucher à terre; cependant je la priai de se nicllrc tout de suite .'i coudre les courroies pour atteler nos bêtes, et d'aller chercher au bord de la mer le bois de construction f[ui nous serait nécessaire pour monter sur l'arbre, si j'en trouvais les moyens. Elle alla surle-cham]) se mettre à l'ouvrage, cl moi, pendant son travail, je suspendis nos hamacs à des branches, pour pouvoir au moins nous gîter en sûreté pour la nuit; j'étendis ensuite une grande toile à voile audessus pour nous couvrir tous, et nous garantir ilu serein si dangereux et des insectes. Je me hâtai après cela d'aller, avec mes deux fils aînés, au bord de la mer, pour examiner le bois que les vagues v avaient jeté, et choisir celui qui serait propre à faire des échelons : je n'osais me fier, pour cet objet, aux branches sèches du fii;uier, qui me paraissaicnl trop fragiles, et il ne croissait aucune broiissaille dans le voisina;;!'. .Sur le rivage, il y avait sans doute une quanlilé de bois échoué de toute espèce, et cependant je n'en trouvai poiiil qui n'eût demandé beaucoup de Ir.ivail pour le rendre propre à nu)u but, et ma bâtisse aurait été tort relardéc, si par h.isard Eriiesl n'avait découvert un nombre de cannes de bambous pres(|ue enlicrement couvertes de sable et de boue. Je les nelloyai avec le seciuirs de mes fils; lorsqu'elles furenl dépouillées i\r leurs feuilles, je les examinai, et je trouvai, à ma gr.nule joie, ([u'elles étaient exaetemeni ce qu'il me fallait. Je commene.ii donc à couper avec ma liaihe ces bâtons en pièces de ([iiatre à cinq pieds de long; mes fils les lièrent en trois faisceaux, proporlioniu'-s aux forces (le chaemi, pour (|ue nous pussions les porter à la place oii nous avions fixé notre demeure. J'en choisis ensuite de plus minces; je voulais en faire des flèches, dont j'avais besoin pour arriver sur notre arbre. J'apereiis à (|uelque distance un buisson vert dont les branches pouvaient m'êlre utiles; mais il fallait l'examiner de plus près : nous nous dirigeâmes donc de ce côté, et, comme il pouvait servir de repaire à ((Mcl<|iie animal dangereux, nous préparâmes nos aruu's à feu. liill, cpii nous avait suivis par hasard, prit les devants et alla à 1» découverte : à peiu(' étions-nous pri's iln buisson, qu'il fil (pielques s.iuls, enira comme un furieux dans le fourré, et mil en fuite une troupe de 11,1manls', qui, avec un élan bruyant, s'élevèrent en l'air, l'rilz, tou-
' Espèce d'oiseaux dp la race des palmipèiles ou oiseaux marins ; ils doivent leur nom à la belle couleur do feu de leurs ailes. Ils se trouvenl dans lamien et dans le nouveau monde : dans le premier, ils ne s'avancent pas au delà des coijtrées méridionales ; dans lo second, on uc les voit pas au delà de la Caroline. Les
jours prêt .i tirer, fit promptement feu sur cette troupe aérienne, et il en tomba deux dans le buisson : l'un était mort; l'autre, légèrement blessé à l'aile, fut bientôt sur ses pieds; et après s'être secoué, voyant (ju'il ne pouvait voler, il fit usage de ses hautes jambes, et courut avec une telle vitesse dans le marais que nous \imes le moment oii il allait nous échapjier. Fritz, dans la joie de son co'ur, voulut aller relever celui (jui était resté sur place; il s'enfonça jusqu'aux genoux dans le marais, et il entassez de peine à s'en tirer : pour nuji , averti par son exem|dc, je courus avec plus de prudence ajiri's le fuyard blessé; Bill vint à mon secours; sans lui j'aurais perdu sa trace; mais il courul devant, fraya le chemin, atteignit le flamant, et le tint en arrêt jusqu'à ce <[ue je vinsse m'en emparer; ce ne lut pcuirtant |)as sans iicinc : ce gros oiseau fit beaucoup de résislaïuc en frappant de l'aile; pourtant j'en vins à bout.
l'cndani ce lcui]ps-la, le paresseux Ernest s'était étendu commodémenl sur l'herbe au bord du marais, et nous regardait faire. Du milien du buisson partirent des cris de victoire : « .Alon père, je l'ai! je l'ai! — El moi aussi, mon fils. — De superbes oiseaux, mon père, n'est-ce pas:' — Eli ! oui, sans doute. Allons, arrive ; au sec, au sec ! »
Fritz lut bientôt hors du marais, tenant par les ]iieds son beau flamant mort : le mien, qui' je voulais, s'il était possible, guérir et conserver vivant, était moins eomiiiode a porter; je lui avais attaché les ailes et les pieds avec mon mouchoir, et malgré cela il se débattait encore : je le pris sous mon bras gauche, mon fusil à la main droite, et je sautai de place en place pour rejoindre mes fils; je ne lonn.iissais pas le terrain, et je craignais d'enroucer dans le marais, qui était très-profond, et oii j'aurais très-bien |)u rester. Einuorté par l'ardeur de la chasse, je n'y avais pas fait attention en allant; au rclour, je frémis en voyant les endroits ]iar oii j'avais passé.
La joie de mes fils fut immodérée quand ils viri'iit que mon flaniaiil était encore vivant. « Pourvu, disaient-ils, qu'on puisse guérir sa blessure et le nourrir! nous allons le panser. Croyez-vous qu'il s'accoutume avec nos poules?
— Je sais, leur dis-jc, que cet oiseau s'apprivoise très-facilciiicnl, et nous en ferons l'essai; mais il se souciera peu de la nourriture des poules, il vous demandera huiiibleiiient de petits poissons, des vers, des insectes.
ERxiîST. Notre ruisseau fournit de tout cela; Jack et François en prendront plus qu'il n'en faudra pour le nourrir, et bientôt il saura fort bien les aller chercher lui-même.
i,E l'ÎBE. Je l'espère, et je désire beaucoup le conserver.
FRITZ. Comme ce .serait beau si nous pouvions ainsi nous former une basse-cour d'oiseaux indigènes et jirivés! Mais voyez donc, il a les pieds palmés comme les oiseaux aquatiques, et ec]iendant de longues jambes comme les cigognes; cela n'esl-il pas très-rare et trèssingulier?
Ilamnnts ont des mœurs qui leur sont particulières; ils vivent en famille, fiéfjuentiMit les bords do la mer ou des marais qui l'avoisincnt. On les voit presque toujours en troupes; et lorsqu'ils veulent pèrlior, ils se raniment en file, ce qui , de loin, les ferait prendre pour un escadron en uniforme rougo, rangé en bataille. Ce goùlde s'aligner leur reste même lorsqu'ils se reposent sur la plage; cependant il arrive aussi qu'on en voit qui sont isolés, ou seulement avec un compagnon, surtout lorsqu'ils s'avancent dans l'intérieur des terres. Soit qu'ils i>ochent ou qu'ils se repo-cnt, ils établissent des scnlinclles qui font une espèce d'avanlgarde j et si quelque chose les alarme, ils jcttenl un cri bruyant, qui s'entend trèsioin, et qui ressemble assez au son dune lrom|iette ; la sentinelle s'envole la première, et tous les autres la suivent; mais lorsqu'on n'est pas vu ou entendu par celui qui est en vcdetle , il est très-facile d'en approcher et d'en tuer un grand nombre. Lo bru.t du fusil ne les fait point changer de place, il les rend plutôt imnicihilcs ou slu|iéfics ; ils demeurent les yeux Kxés sur le chasseur, et sans bouger. Partout ils fuient les lieux habiles; ils vivent de petits poissons, de coquillages, ou d'insectes qu'ils trouvent dans la vase, oii ils enfoncent leur gros et sinj>ulier bec. Ces oiseaux font leur nid à terre, et presque toujours dans les marais; ils amoncellent la fange avec leurs pieds, et en fout de petiis monlicules d'un pied cl demi de haut, fort élargis à la base, et allant en diminuant jusqu'au sommet, nù ils pralupiont un iielil trou , dans loquld la femelle dépose deux ou trois œufs .iu plus , qu elle couve debout : ses jambi's très-longues sont à terre , ou plutôt dans l'eau, se repo.sant contre le nid, qu'elle couvre de sa queue. Ses ccufs sont blancs, gros comme ceux de l'oio , mais plus allongés. Les petits courent , avec une singulière vitesse, peu dejours après leur naissance, et ne comiriencent à voler quo lorsqu'ils ont acquis toute leur grandeur. Leur plumage est d'abord gris clair, presque blano; il rougit à mesure qu'ils avancent en âge : il leur faut presque une année pour l'entier accroissement de leur corps, et ce n'est qu'alors qu'ils commencent à prendre leur belle couleur do feu. Elle parait d'abord sur l'aile, où elle est tnujou.-s plus éclatante; s'étend cnsuilc sur le croupion, puis sur le dos et la poitrine, tt jusqu'au cou, qui est d'une belle couleur rose. Leur chair est un mets recherché, et dont on compare le gnilt à celui de la perdrix; In langue surtout, qui est fort grosse, passe pour lo morceau le plus friand. Ils \»rionl en grandeur, grosseur et couleur, mais cette dilTérence tient à l'Jgo. Lorsqu'ils sont dans leur clat parfait, ils ont plus de quatre pieds du bec à la queue, et près de six pieds jusqu'à rextrémité des ongles. Leur cou et leurs jambes sont d'une extrèmo longueur ; tout leur plumage est dans la nuanre du miigo vif au rose tendre, et cette teinte se r. trouve encore dans les jambes et les pioJs : quelques plumes do l'aile sont noires. Les uns ont le bec rouge, d'autres jaune, et chez tous l'extrémité est noire.
(Note du traducteur, exlrailo du A'ouitau Dkliunnairc d'ilisloirc nalurelle.)
LE ROBINSOIN SUISSE.
LE pÈBK. Non, mou cher ami, ccIh n'est i)niiil rare : plusieurs oiseaux ont, romnie relui-ei, la (loul)l(^ faculté de courir et de narjer.
ERM'Si . Mais, mon pcre, tous les flamants sont-ils, comme celui-ci, d'un(' si lielle couleur de rose, avec les ailes rouge pourpre? H me ' semble en avoir vu dans mon histoire naturelle peints d'une autre couleur : ce n'est donc peut-être pas un flamant (|uc nous avons jiris?
LE PERE. Je crois, iiu)n fils, ([ue cette diflVrenie de plMmai;e tient à l'àjje : très-jeunes, ils sont i;ris; pl^is ài;és , ils devieinwut blancs; et ce n'est que lorsipi'ils ont toute leur croissance (ju'ils prennent ces belles nuances.
ERNEST. Celui qui est mort est donc très-vieux : il fera, je le crains, un rôti bien coriace, car il a de fort vives couleurs. Mais n'allons-nous pas le portera maman?
LE PÈRE. Oui, sans doute, je vous laisse le soin de rarr,ini;cr de la manière la plus coiiimodc pour l'emporter; pendant ce temps-i.-i, je vais couper encore quebpu", bouts de cannes dont j'ai besoin, et pour lesqm'ls je suis principalement vc nu. »
Je coupai , cil cIVcl , les cannes qui n'étaient [dus fleuries , pour en faire des pointes de flèches, à la manière des sanvaijcs des Antilles ; puis j'en cherchai deux des plus hantes, que je coupai de toute leur lonfjueur, pour mesurer la hauteur de notre arltre, ce que j'étais très-curieux de savoir. Ouand je dis à messieurs mes fils l'usaue auquel je les destinais, ils se moqui'ient de moi, et m'assurèrent que, ipiand j'en mcllrais dix au bout les unes des autres, je ii'allcindiais pas les brandies les plus basses; je leur demandai un peu de patience, et je leur rappelai l'histoire de nos poules, qu'ils nous déliaient de premlre, parce (pi'eux n'avaient pu en venir à boni.
Lorsipie tout fut arrangé, je lis mes dispositions de départ. Ernesl fut chargé des cannes hingiics et petites ; Frit/, eut à porter le flamant mori, et je me chargeai <lu vivant. A ]H'ine avions-nous fait quelques pas, ipie Fritz dit à notre chien Bill : < (Jn'esl-ce ([iie c'est donc (pic cela, monsieur le paresseux? Crnyc/.-\ous donc (|uc vous ne porterez rien .1 la maison ? Ayez la bonté de vous charger de mon flamant, comme votre camarade Turc porta nnm singe, v
En disant cela, il lui attacha son oiseau sur le dos, et la palicnle bête le laissa faire sans miiruinrer.
«Ainsi donc, dis-je, monsieur Fritz marchera à vide, fort à son aise, lui ipii est dans la force de l'âge, pendant que son vieux ])ère et son jeune frère sont chargés ; cela sera singulier.
— Vous avez bien raison, mon père, dit le bon jeune homme; doniu'z-moi votre oiseau vivant, je le porterai avec eonliance ; je n'ai nulle peur de son grand bec recourbé ; il ne paraît pas qu'il ait envie de me mordre.
— C'est d'autant plus beau à lui, ré|)ondis-je, (pie c'est loi cpii l'as blessé ; mais les animaux siuil smivenl moins vindicatifs et plus généreux (|ue l'homme, et tu verras (pie celui-ci s'attachera à toi. » En disant cela, je lui remis le flamant emmaillotté.
j\près quelques pas, nous trouvâmes les trois paquels de bamlioiis quej'a\ais prépari''s, et, comme mes fils étaient sutlisaminent chargés, ee fut moi qui les pris tous les trois. " Tu vois maintenant, disje a mon lils aîné, (pie la bonne disposition à me soulager l'a élé utile; si tu ne m'avais pas jiris mon flamant, tu aurais eu il porter ces trois pa(|ucts, (pii sont beaucoup plus pesants. .Suis donc persnadi' (pie la bonté et la complaisance sont toujours lot ou tard récorapensecs. «
Nous arrivâmes enfin près des niUres, qui nous accueillirent avec intérêt et curiosité. « Ernest, que iiorles-tii donc d'un si beau ioui;c ? et toi, Frilz, qu'as-tu dans ce mouchoir? « Tons se ivjouireul de voir ces oiseaux. Ma femme, toujours un peu soucieuse, s'impiiélait seulemeni de savoir oii trouver de ipioi inuirrir toulcs les bêles ([iii nous arrivaient. « Il y en a aussi ipii nous nourrissent, chère amie, lui dis-je, et celle-ci ne te donnera pas bcaiiciuip de iieiiie; si elle vit, comme je l'espère, elle saura bien trouxer elle-même ce qu'il lui faut. » l'.n disant cela, j'examinais sa blessure. Une aile seuleinciit était alta(piée par le coup de feu, et l'autre légèrement atlcinlc par les dénis du eliieii. Je les pansai loutis les deux, d'après mes faillies connaissances chirurgicales; avec du beurre et du vin, je cniuposai une espèce d'onguent, ipii parut soulager l'animal. Je l'attachai ciisiiile par une de ses jambes, avec une lonipie ficelle, ;i un pieu piaulé près du ruisseau, oii il pouvait facilement se plonger, el j'eus ainsi l'espérance de le conseixcr vivant.
Sur ces entrefaites, mes petits railleurs avaient lié ensemble les deux longues cannes (pie j'avais apiiortécs, et lâchaient de mesurer notre arbre ; mais à peine iiurenl-ils atteindre la place où la voûte des racines se joignait au tronc ; j'entendis de grands éclats de rire, et ils m'assurèrent de nouveau qu'il fallait bien autre chose pour mesurer notre arbre giganles(pie ; mais je les arrêtai eu rappelant à Frilz (piehpies leçons d(' géométrie et d'arpentage (pie je lui avais fait donner en Europe : ( PSe sais-tu pas, lui dis-je, (pi'aii moyen de cette utile science on détermine la hauteur des monlag'nes les plus élevées, ainsi (pie les distiinees, par le moyen des triangles et des lignes supposées ? 1) Je procédai sur-le-champ il celte opéralion avec mes cannes plaiili'cs en terre, et des cordes ([lie Fritz dirigeait par mes ordres. Je ii'iuinuierai jias le lecteur de mes procédés géomctri- «pies pour suppléer aux inslrmuclits (pii me maiepiaicnl ; ils me réus-
sirent, et je trouvai (pie notre ;irl>re avait ipiaranle pieds de haut, ce ((ii'il m'était nécessaire de savoir pour faire mon échelle en eonsé- ([ucnce. Je donnai ii Fritz et ;i Ernesl la commission de mesurer notre provision de grosses cordes, dont il me fallait (piatre-viiii;ls pieds pour les deux côtés de l'écliellc; les petits eurent la tâche de ramasser tonte la ficelle (pii nous avait servi à mesuier, et de la porter ii leur mère ; pour moi, je m'assis sur l'herbe, et je m'oeciiiiai ii faire, avec un morceau de bambou et avec de courtes pointes de cannes, une demi-douzaine de flèches; comme elles étaient vides, je pus les remplir de sable humide pour (pi'elles ne fussenl pas tro]) Icgiu-es; je les garnis ensuite avec les ])liimes du flamant, [iinir (pi'elles allassent plus droit.
A peine eus je fini mou travail, (pic mes jeunes gens vinrent saii- Icr auloiir de moi eu jclaiil îles cris de joie : « Un are ! 1111 are et de belles flèches! (Jii'en voiilez-\(ius faire, mon père? — Oh! laissezmoi tirer, je vous en prie ! — [Moi aussi ! — Moi aussi !
LE iMRE. l'atience ! mes chers amis, piitience ! Pour cette fois je demande la préférence ; je veux f;iire, le premier, l'essai de mon ou- \'rai;e ; je l'ai exécuté pour l'utilité et non pour l'amusement ; nous allons tout de siiile en faire usage. i\Ia femme, si ])ar hasard lu avais du lit bien fort, donne-le-moi. — ÎSous allons Viiir, dit-elle en riant el en courant à son sac, ce ([iie pourra faire mon sac enchanté ; jiis- (pi'ici il ne m'a pas refusé son secours. » Elle l'ouvrit : « Allons ! (lit elle, montre-loi bien , mon sac ; donne-moi ce que je te demande ; mon mari veut du hl, et du fort... Eh bien ! que vous avais-je promis ? En voilà une pelote précisémeni comme tu le désires.
ERNEST. Voilà vraiment une grande magie, bonne mère, que de tirer d'un sac ce (pi'on y a mis !
i,E ri-:RE. ÎNon , mon fils, ce n'est pas un sortilège , j'en conviens; mais avoir pensé, dans un moment d'effroi tel ([ne celui oii nous étions en ipiittaiit le \aisse;iu, à tout ee (pii piuivait être utile ou agréable à chacun de nous , c'est vraiiiienl un enchanliuiicnl dont nue bonne femme et une cxcellcnle mère esl seule capable ; et la vc'itrc, avec son sac qui subvient à tous nos besoins, est pour nous comme une fée sccoiirable ; mais des étourdis comme vous ne savent pas seulement le sentir. »
En ce moiiient Fritz arriva ; il avait achevé le mesurage de nos cordes, el m'apportait la bonne nouvelle qu'il y en avait environ cinquante toises, ce (jui était plus que suilisant pour mon échelle. J'attachai alors le bout de la pelole de gros lil à une flèche ; je la mis sur l'arc, et je la tir;ii de manière à faire passer ma flèche par-dessus une des fortes branelies de l'arbre, et de la faire rclomber de l'aiilrc e(jté ; on conçoit qu'elle (Uitralnait avec elle le fil que je dévidais à mesure, et (pii, de celle manière, se troiixa suspendu sur la branche; il me fut facile alors d'y attacher le bout d'une corde, ipie l'on tira en haut à l'aide du lil. Lois([ii'elle eut passé à son tour sur la branche, nous mesurâmes la moilié du fil, (pii nous donna (piar.iiite pieds, ainsi (pie je l'avais déjà trouvé géoiiiétri(piciiicnt. Sûr alors de pouvoir élever mon échelle en l'air jusi|u'à la biMuche, au moyen de la corde qui y élail di'jà, nous niuis mimes tous avec zèle et conhance à l'ouvrage. Je coupai d'abord cnvinui cent pieds de ma provision de cordes, d'un pouce d'épaisseur; je les partageai ( nsuilc en deux parties égales, (pie i'élcuilis sur la lerrc (ui deux ligues parallèles, à la distance d'un bon ]iied l'une de l'autre ; je lis couper par Frilz des morceaux de baïubou longs de deux [lieds, et tous égaux , Ernest me les tendait à lucsiire ; je les fis passer l'un après l'autre dans des nœuds (pie je faisais aux cordes, à la distance aussi d'un pied. A mesure que le bambou était passé dans les nœuds, Jack, par mon ordre, les traversait aux deux bouts avec un long clou , (|iii les empêchait de ressortir. J'eus ainsi en très-peu de temps une échelle de quar.inle échelons très-solides, (pie nous regardi(Uis Ions dans un jojeux étonncmciil ; je l'atlachai ensuile fortement au bout de la corde (pii iiciidait de la branche, et par l'autre bout nous la tirâmes facilcmenl au but, et le haut de noire échelle parvint à la branche et s'y jiosa si bien, (|iie les cris de mes fils relcnlircnt de tous eiîtés , et ipic iimi et ma femme nous y joignîmes les m'ilres. Cluiciin des petits gaieons voiilail mouler le ])rcmicr; je décidai (pie ce serait Jack, comme le plus léger cl le plus lesle ; moi el ses frères luuis tînmes en bas le bout (le la corde aussi fcriue (pi'il nous fut possible. i\Ioii iictil téméraire grimpa comme un chat et fut bicnU'il en haiil, posté sur la branche ; mais il n'élait pas assez fort pour nouer sornbuucnt la corde (pii Icnail l'échelle. Frilz m'assura ipi'il pourrait au.si monter sans (langer ; comme il était be;iiicoiip plus pesant que son frère, je n'étais pas linit à fait sans crainte; je lui donnai mes iiistruetions pour monter de manière à diviser son poids en oeciipanl (pialre éclicloiis à la fois avec les pieds et les mains ; je lui fis piendrc dans sa poche ipiel- (iiies bmis clous el un marleau pour assurer fortement l'échelle sur la branehe. INoIre aîné eutrepril son ;iscensioii avec courage, et fui bicntijt à côté de son jeune frère, à quarante pieds au-dessus de nous, nous saluant avec des cris de triiuniilic. 11 se mit tout de suile à l'ouvrage pour aH'crmir l'échelle, eu jiassaut et repassant les bonis de la corile aulourde l:i branche, el il hl cetle opéralion avec laiil d'inlellii'Cnce el d'adresse, ipie j'osai uioi-mêiiu' , ;iprès cela, grimper dessus pour la rendre plus solide encore. Avant de mouler, je hs alla- (hcr une grosse poulie au bout d'une corde, i[ue je fixai solidemcnl
LE ROBIJNSOW SLliiSE.
à une liranche aii-iU'ssiis de nous, et à laquelle je pouvais atteindre, alin de parvenir, au iuoyon de ce secours, à monter le lendemain les planches et les i)outres\liuit j'aurais besoin po\ir liàlir mon château aérien. J'achevai tout ce travail au clair de la lune; je trouvai que ma journée avait été liien remplie, et je redescendis (loucemcnt mon escalier de cordes et de bambous pour rejoimlre ma iemme et mes eulants. Comme Frit/, et Jack me ijènaicnt autour de moi sur le haut de l'échelle, je leur avais dit de descendre les premiers ; qu'on juge donc de mon étonnemcnt et de mon effroi en ne les retrouvant eu lias ni l'un ni l'autre, et en apprenant de leur mère qu'elle ne les avait pas revus depuis ipi'ils étaient montés ; je ne comprenais pas ce qu'ils étaient devenus, lorsque j'entendis tout a coup, vers la cime de l'arbre, des voix (|ui nous jiaraissaient venir du ciel, et qui chantaient un eauti(|ue du soir. Je reconnus bientôt que c'étaient lues deux petits drôles, qui, pendant que j'ét.iis occupé de nuui travail, élaicul nuintés de branche en branche au lieu de <lescendre. Je les appelai, le ca'ur bien allé|;é de ce cpi'il ne leur était rien arrivé de fâcheux, et je les exhortai à revenir avec ])récanlion ; il était presque nuit, et la clarté de la lune avait jieine à percer à travers cet épais feuillaije ; ils arrivèrent bientôt sans accident , et tout de suite ils reçurent l'ordre de rassembler nos bètes, et de ramasser ce qu'il nous fallait de bois sec pour allumer des feux, avec les(|uels je voulais mettre notre petite peuplade à l'abri de la visite des chacals. J'explicpiai mes intentions ii cet égard, et j'appris à mes enfants qu'en Afrique même,oii il se trouve tant de bètes sauvai;es et féroces, les naturels <lu pays se garantissent de leurs atla((ues nocturnes en se mettant sous la protection du feu, que tous ces animaux redoutent.
Cela fait, ma Iemme me remit son ouvrage du jour : c'étaient des courroies de trait et un poitrail pour l'âne et pour la vache ; et je lui promis, en récompense de sa peine et de son zèle, que, le lendemain, nous pourrions nous établir entièrement sur son arbre. Pour le moment il n'était plus ipiestion que du soujier ; elle, Ernest et le )ietit François s'en étaient activement occupés. Ernest avait lait deux petites fourches pour soutenir un tourne-broche, et il t(uirnait une l)onnc pièce de porc-épic devant le feu; un autre morc<'au bouillait dans la nuirmite pour nous faire une bonne soupe, et tout cela exhalait une odeur a])pétissaule.
Toutes nos bèli's arrivèrent les unes après les autres. iMa femme distribua du grain ii la volaille pour l'accoutiimer à se rassembler à celle place; le grain mangé, nous eiinies le plaisir de voir nos )iigcons ])rcndre leur vol vers les branches supérieures de notre grand arbre, et les poules se percher en ca(]uet;inl sur nos échelons; les quadrupèdes furent attachés ;iux racines voûtées de l'arbre et dans le voisinage de nos hamacs, oii ils se couchèrent sur l'herbe pour ruminer en paix. I,e beau flamant ne fut pas oublié ; on lui donna du lait et du biscuit éinielté, qu'il mangea fort bien ; puis il mit sa tcle sons son aile droite, souleva son pied gauche, et se livra en toute confiance à la douceur du sommeil.
Enfin arriva jiour nous le moment désiré du repas du soir. Nous axions arrangé en tas les pelits bùcliers que je comptais allumer les uns après les autres, lors(|ue ma fcuime nous appela pour le souper, que nous attendions ave<' impatience, et (|ui lut trouvé ixcellcnl par moi et ]>ar mes enfants ; leur mère, (pii ne put se résoudre à goûter du porc-épic, mangea sidiremcnt du pain et du fromage. Pour le dessert, les enf.'uils nous ap|iorlèrcnl des figues qu'ils avaii'iit ramassées sous l'arbre , et dont nous nous régalâmes tous; apri's (|uiii des bâillements, de petits bras étendus, nous avertirent qu'il était temps de faire reposer nos jeunes ouvriers. Je fis une courte prière du soir, j'allumai quelques las de rameaux, je préparai les autres pour les allumer successivement, et je vins à mon tour gagner mou hamac; nu's petits bonshommes ('taieiit déjii encaissés dans les Unirs, et je n'entendis de tous côtés ipie des ijt'missements de ce (ju'ils étaieni couchés si il l'étroit et sans pouvoir remuer. « Ah ! ah ! messieurs, leur dis-je, vous X'OIIS étiez, tant réjouis de coucher dans des hamacs ! Il faut bien vous y habituer et vous en scrxir coiiiiiie les matelots, (pli y dorment à merveille. » Je li'iir indiipiai la iiianii'rc d'y être h leiii- aise : en se couchant obliquement et se balaïu'.int doucement, le soiniiieil arrive bientôt comme dans les meilleurs lits. Après (pielqiies essais et quelipie» soupirs, ils y parvinrent ; toute la famille s'endormit paisiblement , ;i rcxccption de moi, cpii voulais veiller cette niiit-lii à la sûreté générale.