CHAPITRE IX
changement de demeure.
Le lendemain, au réveil, je rassemblai ma famille autour de moi, et nous primes ensemble un congé solennel de notre première demeure dans l'ile, de notre place d'abordage. J'avoue que je la quittai il regret; nous y étions plus en sûreté et plus jirès du vaisseau; mais ma compagne s'y trouvait mal, y souffrait de la chaleur; et celui-l,i mérite-l-il d'avoir une bonne compai;iie qui ne sait pas céder ii ses convenances, même ii ses simples désirs? Je représentai fortement ii mes fils, surtout aux plus jeunes, le danger de s'exposer comme ils l'avaient fait la veille lors de la construction du pont. « Aons allons maintenant, leur dis-je, habiter une contrée moins prolégée par la nature que celle que nous quittons; nous ne connaissons ni le pays ni ses habitants. 11 est donc nécessaire d'être prudents, de ne pas nous diviser, car cela alTaiblirait nos forces. l\e vous hasardez donc point, mes enfants, soit à courir seuls en avant, soit ii rester en arrière; promettez-le-moi. " Tons vinrent m'eiubrasser en me jurant obéissance. Nous fîmes la prière, cl nous nous mimes en marche. Mes fils reçureiil l'oidre de rassembler notre troupeau, cl d'amener près de nous l'âne et la vache pour être chargés des sacs que ma iemine avait préparés avec beanconp d'intelligence. Ils étaient fermés par les deux bouts, qui pendaient de côté et d'autre; dans le milieu était une ouverture, aux deux côtés de laquelle étaient attachées des ficelles qui, en se croisant, passaient sous le ventre de l'animal cl servaient ainsi ii relcnir forlenicnt les sacs sur son dos. Nous nous empressâmes ensuite d'empaqueter ce dont nous avions le plus besoin pour les premiers jours, en outils, en batterie de cuisine, etc., ainsi que réliii ii vaisselle du capitaine et une petite provision de beiirr.'. , l'arrangeai le tout dans des sacs, de manière que le poids fût en équilibre des deux côtés; puis j'attachai sur les sacs nos hamacs et nos couvertures jiour compléter la charge, et nous .illions nous mettre en route lorsque ma femme m'arrêta : « Il m'est impossible, me dit-elle, de laisser nos poules seules cette nuit: elles seraient perdues; il faut leur trouver une place; il en faut une aussi pour notre (letil François, qui ne ]ient ])as faire ce long trajet ii pied, et muis arrêterait. J'ai encore mcui sac eiiclianté,qiie je te recommande, me dit-elle en riant; Dieu sait combien nous en aurons besoin !
— Les femmes, répondis-je en riant aussi, ont toujours plus d'eflets il emporter qu'il n'y .i de place; voyons cependant oii nous pourrons mettre tous les tiens. • l'ar bcuihenr j'avais mcnai;é l'âne dans ma charge, p;irce que j'avais déjii pensé que nous pourrions dans la route placer François dessus, ,1e lui fis diuic un dossier du sac enchanté de sa mère, et je l'assis tellement ferme entre les trois sacs que la monture aurait pu galoper sans renverser le petit cavalier.
Pendant ce temps-li», ses frères avaient couru après les poules et les pigeons sans pouvoir les attraper; ils revinrent de très-inaux-aise humeur et les mains vides, n Petits imbéciles! dit leur mère, comme vous voilà Ions échaiiU'és à courir après celle volaille indocile! Vous allez voir eomnient je vais m'y prendre pour m'en saisir. — Oui, oui, essayez, bonne mère, dit .laek avec son air mutin; je consens il être rôti il la place du premier poulet que vous pourrez attraper. — Pauvre Jack! dit-clli! en riant, tu serais bientôt il la broche, cl ce serait dommage, c|uoi(|ne tu n'aies pas lie;iiieoiip plus de cervelle qu'un poulet, puisque lu n'as pas songé au seul moyen de les prendre. " Elle passa dans sa lente, en rapiKirla ses deux mains pleines
LE KOBIJNSOJN SUISSE.
(le pois et d'avoine; puis elle appela amicaW'iiienl la troupe empluméo, (fui ne larda pas à se rassembler autour d'elle ; elle s'en fit suivre en lui jetant (juel(|uesi;rains, et la conduisit ainsi j\is(iue dans la lente. Lors([ue les poules y lurent entri-es, et pendant (|u'elles s'occupaient à pi(|iu"r leur nourriture, ma fcninie en ferma l'entrée et s'empara facilement de sa volaille réunie dans ce petit espace. Les enfants se regardaient en souriant d'un air lionlenx. « Grâce de la liroclic, maman 1 s'écria .(ack; je vais vous aider il prendre les prisonniers. » il se glissa dans la tente, et réussit à les saisir; les captifs furent attachés par les pieds et ]iar les ailes, mis dans un panier recouvert d'un filet, et placés en triomphe au-dessus de notre liagage. Ernest imagina de conrher un bâton en forme d'arc sur le panier, et de mettre une coiiverlure par-dessus pour ([ue l'oliscurilé les fit tenir trantiuilles, car leur ca(|uctage nous empêchait de nous entendre.
Nous entassâmes dans la tente tout ce ([ne nous fûmes obliges de laisser; elle fut fermée avec soin par des pieuv fichés en terre. Nous rangeâmes autour les tonnes vides et |deiiu's comme un rempart, et nous confiâmes ainsi nos richesses à la protection du ciel.
Enfin notre marche conimen(;a : petit et grand, chacun portait une gibccii're sur le dos et un fusil sur l'épaule. Les enfants aiment le chani;ement de place; tous étaient de bonne lunneiir, et la mère autant (|ue les enfants : elle marchait en avant avec son fils aine, suivie de la vache et de l'âne; les chèvres, conduites par .lack, venaient ensuite; le petit singe était ;issis sur le dos de sa nourrice et faisait mille grimaces; après les chèvres venait Ernest conduisant les brebis; moi j'étais le dernier : j'accompai;nais cl je surveillais tout; à C()té de la caravane, les chiens allaient et venaient de la tète à la queue comme de braves aides de camp, Notre marche était lente; elle avait i|uel((uc chose de solennel et de palri;ircal; il me semblait voir nos premiers pères cheminant dans les déserts avec leur famille et leurs richesses. « Eh bien! Fritz, criai-je à mon fils aîné, tu commences à présent la vie de patriarche; comment la trouves-tu? — Fort bonne, mon père, me répondit-il; toutes les fois ([ue j'ai lu la Bible, j'ai regretté de n'être pas né dans ces temps-là.
ER^RST. l'our moi, je suis enchanté de cette vie; il me semble ([ue je suis non-seulement un part-iarche, mais un Tartare, un Arabe, et que nous allons découvrir je ne sais combien de choses nouvelles. N'est-il pas vrai, mon père, ([uc ces peuples (|ue je viens de nommer passent ainsi leur vie à cheminer d'un lieu à l'autre avec armes et bagages '.'
i.E PIRE. Oui, mon fils, et ces peuplades errantes s'appellent numaihs : mais elles ont ordinairement des chevaux et des chameaux, avec lesquels on peut aller plus vite et plus loin qu'avec une vache et un âne. JIoi,pour ma part, je désire (|uc ce pèlerinage soit le dernier que nous fassions.
i.A jn'iRE. Dieu le veuille! et j'espère que dans notre nouvelle demeure et sous nos beaux arbres nous nous trouverons si bien qu'aucun de nous ne voudra la quitter; je consens à prendre sur moi la responsabilité de la fatigue de cette journée, si'ire que vous m'en remercierez tous.
i.E pi;BE. Je l'assure, ma bonne amie, lui dis-je, (|U( nous te suivons volontiers, et que nous te remercions déjà de notre bonheur fiilur; il doublera jiour nous tous en pensant (|ue c'est à toi que nous le devrons. »
Pendant cet entretien, nous traversâmes heureus( ment notre pont. Ce fut là seulement que noire cochon vint aussi se joindre à nous, et contribuer pour sa part à la beauté de notre procession; il s'était montré si rétif au moment de noire dépari, (|ue nous avions été contraints de le laisser; mais quand il vit (|ue nous étions tous partis, il vint se réunir;» nous x'olonlairemeni , (|uoi({iu' ])ar ses }|rog"nenu'nts conlinuels il nous lémoiijnât (pTil désapprouvait notre émigration; mais nous le laissâmes grogner.
Bientilt nous fi'imes menacés d'un embarr;is auipu'l nous n'avions pas songé. La belle herbe (jui croissait de l'autre (ôt('' du ruisseau était une lenlatiou tnq) forte pour nos bestiauv; ils ne purent y résister, et ils se mirent tous à courir de c()té et d'autre pour la brouter avec volupté; sans le secours de nos chiens, nous n'aurions pas pu les laire rentrer en ligne. Nos braves dogues furent très utiles dans celte occasion, et lors(|ue chacun eut repris sa place, nous pinnes continuer notre route; mais, de peurde récidive, j'ordonnai de tourner à gauche et de côtoyer le bord de la lurr, on il n'y avait point d'herbe qui put nous arrêter.
A peine nous étions-nous avancés de (pu'l(|ues pas sur la grève, que nos deux chiens, qui s'étaient arrêtés dans i'Iu-rbe, commencèrenl à aboyer cl à hurler, comme s'ils avaient été blessés ou (|u'ilsse baltissenl contre une bêle féroce. Fritz avait déjà mis son fusil en joue et s'aiq)rèlait à faire feu; Ernest, toujours un ]>eu craintif, se retirait avec sa mère; Jack courait étourdiment après l'rilz, son fusil sur le dos; moi-même, dans la crainte (pie les cliiens n'eussent été alta(piés par (juchpie animal dangereux , je disi)Osais mes armes pour aller à leur secours. Mais la jeunesse est plus ardente, et, malgré ma recommandation d'avancer avec prudence, mes deux pelils curieux ne firent ipi'iiu saut jusipi'ii l'eiulroit oii les chiens s'étaient arrêtés; bicnlot je vis JacU accourir aii-devanl de moi en frappant dans ses
mains: « ^ enez vite, mon père! un ijrand porc-épic'! il est monstrueux! »
J'arrivai, et je vis qu'il avait dit vrai, (|uoiqu'en exagérant un peu. Les chiens couraient, le museau ensanglanté, autour de la bêle, et quand l'un d'eux approchait trop, elle faisait un bruit elïrayant, en hérissant ses dards si promplemenl contre lui, que ((ueli|ues-uns étaient entrés dans la peau de notre vaillant Turc, et y étaient restés, ce ([ui l;iisail jeter les hauts cris à ce pauvre chien et à son compagnon.
iViulant (pie nous regardions, M. Jack fit un coup de sa tête (|ui lui réussit à merveille; il prit un des pistolets (pi'il avait mis dans sa ceinture, le banda et tira le coup si ferme et si près de la tète du porc-épic, (|ue l'animal tomba iiuirt au mouicnl oii le coup partit et avant (|ue nous nous en fussions aperçus. Jack était au comble de la joie et plein d'orgueil, comme Frilz de jalousie; il était près de pleurer. 'I Est-ce raisonnable, Jack, lui dit-il, ce que lu viens de iaire? un petit gaiTon comme toi faire partir ainsi ton pistolet ! pense donc (pie tu aurais pu blesser mon père, moi ou un de nos chiens. — Ah! oui, blesser! n'ctiez-vous pas derrière moi et les chiens à cijlé ? N'ai-je pas vu cela avant d'ajuster mon coup? me prends-tu pour un imbécile.' Celui-là saurait qu'en dire, s'il pouvait parler; du premier coup, paf! roide mort; c'est tirer, cela! tu voudrais bien avoir fait ce coup-là?» Frilz répondit en secouant la tête; il était méconteul de ce que son jeune frère lui avait enlevé l'honneur de cette chasse, et il lui cherchait chicane comme le loup à l'agneau « Allons, allons, mes enfants, dis-je, point d'envie, point de reproches; aujourd'hui a toi, demain à moi, nous agisstms tous pour le bien coiumiin. Le petit Jack a peut-être été un peu imprudent, mais il a été adroit et couragcuv, et nous ne devons pas troubler sa victoire. » Alors éclata la joie complète des petits; ils entourèrent le singulier animal à ([ui la nature a donné une si forte défense en armant son corps de longs piquants. Mes enfants ne savaient comment s'y prendre pour l'emporter, ils voulaient le traîner sur l'herbe; mais toutes les fois (pi'ils s'en approchaient, ils poussaient des cris et revenaient en moniraiil leurs mains ensanglantées: « llfaudra le laisser là, disaient-ils; c'est pourtanl bien dommage!
— l'as pour uii empire, s'écria Jack; il faut que ma mère le voie. « En disant cela, il attacha son mouchoir par un des bouts au cou de la bêle, et tirant l'antre l)out, il traîna lestement sa proie aux pieds de ma femme, qui avait été dans de grandes in([uiéludes.
«ALiiuan, dil-il, voilii le monstre armé de ses cent mille lances, et je lai tué d'un seul coup de pistolet; c'est excellent à manger, papa l'a dit. n
Ernest commen(;a avec son sang-froid accoutumé rexanien du porc-épic; après l'avoir lons;temps regardé, il dit : « C'est un singulier animal! il a des dents incisives et les oreilles et les pieds à peu près comme ceux d'un homme.
— Ah! dit Jack, si tu avais vu comme il a hérissé toutes ses pointes contre les chiens! si lu avais entendu le bruit qu'elles faisaienl en se choquant les unes contre les autres! c'est un terrible animal! je l'ai approché sans crainte, je lui ai fourré quelques balles dans la tète, et le voilà par terre.
— Il n'est donc pas si terrible, dit Ernest, puis(|u'un enfanl a pu si facilemeni le tuer. — Un enfant! » reprit Jack d'un Ion piipié et en élevant la tête. Il semblait que sa victoire l'eût grandi d'un demipied.
En alteiulanl, nous nous occupions, ma femme et moi, ir(")tcr aux chiens leurs pi(|iianls et d'examiner leurs blessures; nous allâmes ensuite nous joindre au groupe qui regardait de tous ci'ués le porc épie. Jack en taisait les honneurs comme s'il l'eût montré à la foire. « Voyez, disait-il, ([uelle terrible bête ! voyez ses dards, comme ils sont longs et durs! voyez ses pieds; je suis sûr (|u'il court comme nu lièvre; (M pourtant c'est moi (pii l'ai tué! Et ce toupet (pi'il a sur l.i tête, voyez comme c'est plaisant!
— (:'esl poiir((uoi, dis-je, les naturalistes le nomment porr-rpir à crête. Mais dis-moi ii présent, mon petit héros, n'as-lii pas craint, en t'approchaiil de lui, qu'il ne le passât ses iiiipiants à travers le corps?
— Oh! non, mon père, je sais bien (pie ce (]u'oii dit à cet •■gard n'est (pi'unc table.
— Mais |>oiirlanl tu as vu (pi'il en a lancé contre les chiens, à qui nous veninis d'eu l'iter cin(i ou six.
— C'est (pie les chiens attaipiaient la bête par derrière, et, comme des furieux, ils se sont jetés d'eux-mêmes sur les pi(piaiils; il n'est pas étonnant ((u'ils en aient été blessés : moi j'allaqiiais par devant, et je n'avais rien à craindre. On raconte (pi'en fuyant ils lancent leurs dards contre le chasseur cl peinent le tuer: mais cela n'est pas vrai, j'y ai bien regardé.
» Le porc-épic est un (luadnipéde des pays chauds et toinpéios qui , par sa forme et ses lonj>5 piquants implantés ?ur son corps, ressemble au hérisson; mais sa chair a le snùl de relie ihi porc. Il est do la grosseur d'un gros chat ou iluu Wè^rc; quand ses puiuants sont relevés, il par.dt beaucoup plus ^ros : c est sa seule défense : il se met cii boule et présente do tons cotés à l'ennemi un rcaiparl. de palissades. Il vil de h-uits, et dort pendant les six mois d'automne cl d'hiver.
LE ROBINSON SUISSE
— Tuas raison, mon petit héros; cependant un accident comme le nôtre peut avoir donné lieu à propa;;er celte fable. C'est une reman]ue assez singulière, mais vraie, que l'Iiisloire naturelle, oii cependant la vérité devrait être palpable, a donné lieu ii plus de fables que la mytliolofiie. En général, les hommes aiment le merveilleu\, et la belle niarclic île la nature leur a paru trop simple, trop uniforme; ils l'ont chargée de toutes les rêveries de leur imagination. JMais dis-moi, .lack, que veuv-tu faire de ta chasse? devons-nous la prenilre avec nous ou la laisser?
— La prendre, la prendre, mon père, je vous en prie; vous dites que c'est bon à manger. «
.Te ne pus résister ix ses pressantes instances, et je résolus de mettre le porc-épic sur le dos de l'âne, derrière le petit François; j'ôtai une des couvertures, dans laquelle je l'enveloppai, après avoir mis beaucoup d'herbe autour de sa tète ensanglantée, cl avoir couché avec soin ses dards; j'attachai ce nouveau paquet sur notre grison, et, contents de notre ouvrage, nous nous remimes en route. A peine avions-nous fait quehpies centaines de pas, que l'âne commença à fra])per avec fureur des pieds de derrière; il s'arracha des mains de ma femme, qui le conduisait, prit le large au grand galop, poussant
— Viens à côté de moi, François, cria-t-il à son fctit frère, tu suceras du lait autant que tu voudras.
des cris lamcnlables, et faisant des sauts si plaisants que les enfants en riaient aux éclats; mais notre crainte pour le petit cavalier qui le montait nous ôta, il ma femme et à moi, toute envie de rire : ii un signal donné, les chiens |)artirenl comme un trait apri's le déserteur, se mirent sur son chemin en faisant avec lui un concert de hi lian! et d'aboiements; ils alliiieut l'arrcler, lorsque, courant aussi de toutes nos forces, nous arrivâmes au secours de notre petit l'rançois : il n'était pas trop cITrayé; grâce à la bonne idée (|ue j'avais eue de l'at- Lirlier, il n'avait pas couru ris(|Me de tomber. « Mais, l'rançois, lui dis-je en riant, as-tu donc donné (!<• l'éperini à ta monture!' (|u'cst-ee qui a pu lui mettre dans la tête de prendre ainsi le l.cr|;c? •> 'VdiH ;i (■oii]i je pensai au porc-épic dont j'avais cliargé maître alibornn, et j'examinai si les dards n'avaient point percé la couverture dont je l'avais enveloppé: c'était cela même; (|iioiqu'clle eut trois dnubles, ils passaient tons au travers, et lenaiiuM lieu du plus formidable éperon. ,1'cus bientôt paré ii cet inconvénient : le sac eiu-hauté de ma femme fut mis dessous, et il était si bien rempli , qu'il n'y av.iit pas a craindre (|u'il fut transpercé; la couvcriurc lut placée de coté pour garantir l'rançois; je l'exhortai à se li nir droit comme un écoli<'r de manège, et je lis continuer la route.
Fritz avait prisles devants avec son fnsil, tout pn'l ii tirer aussiquclquc bel animal; il aurait bien désiré trouver une ou deux de ces outardes <lont sa um'u'c lui avait parlé; nous le suixiiues lentenu'nl pour ne pas iH)us latiguer, et enfin, sans(|ii'il nous arrivât d'autre acciilent, noui parvînmes au palais d'arbres gigantesques. Ils l'élaicnl en effet, et liniK en l'unie, toM< fr.qipés. „ \l,' „,„„ 1):,.,,: ,||,,.|, arbivsl s'écria
Ernest; quelle hauteur! quels troncs! c'est vraiment prodigieux! — Je conviens, dis-je en les mesurant des yeux avec étonnement, que je ne m'en étais pas fait une idée. Honneur à toi, chère femme, pour la découverte de cette agréable demeure ; si nous réussissons à nous établir sur nu de ces arbres, nous y serons il merveille et pari'aitement ii l'abri de tonte invasion de bêtes sauvages ; je défie même à un de ces ours qui grimpent si bien de gravir sur un tronc aussi immense et dépourvu de branches. i>
Kous commençâmes alors ;i nous débarrasser et ii décharger nos bêtes de somme ; nous primes ensuite la bonne précaution de leur lier les jambes de devant avec une corde, pour ((u'elles ne pussent ni s'éloigner ni s'égarer; la volaille fut laissée en liberté : nous nous assîmes ensuite sur l'herbe, et nous tînmes un conseil de famille sur notre établissement futur. J'étais un peu en peine de cette première nuit; j'ignorais si dans celte vaste contrée, ouverte de tous côtés, nous ne serions point exposés aux bêtes féroces, o Je veux , dès ce soir, tenter notre établissement sur l'arbre, » dis-je ii ma femme. Pendant que j'en délibérais avec elle, Fritz, (|ui n'avait plus en tète que sa chasse et son désir de prendre sa revanclie du porc-épic, s'était esijiiivé; bientôt nous entendîmes tout près de nous un coup de feu qui m'aurait effrayé si, au moment même, nous n'avions reconnu la voix de notre Fritz, qui s'écriait : « J'ai touché I j'ai touché ! » et bientôt nous le vîmes accourir en sautant, et tenant par la patte un superbe animal morl. « P.ipa , papa ! voyez quel beau chat tigré! • Il l'élcva avec fierté en l'air pour nous le montrer.
« Bravo, braxo! m'écriai-jc ; bravo, mon cher Aeinrod ' ! tu as rendu là aux pigeons cl aux poules un vrai service de chevalier; dès celte nuit, ton l)eau chai sauvage nous aurait privés pour toujours de noire basse-cour : je te charge de chercher avec soin ses camarades, et d'en détruire la race dans notre voisinage : le leur est un peu trop dangereux.
ERxKsr. Dites-moi, mon père, pourquoi Dieu a-t-il créé les bêtes féroces, piiisijiie l'homme doit clicreher à les anéantir?
LE ri;RE. 11 est toujours difticilc de dire précisément pourquoi Dieu a produit telle ou telle chose qui nous semble nuisible, et qui pourtant entre dans l'ordre de la création. (,^>iiant aux bêtes de proie, je suis porté à croire que leur destination est d'abord d'embellir et de varier les œuvres de la création, puis de maintenir un éijiiilibrc nécessaire parmi les créatures douces de la vie, et enfin de fournir ii l'homme, ipii naît sans cire vêtu, de quoi se préserver du froid par leurs fourrures, qui deviennent un moyen d'échange et de commerce entre les nations. On pourrait dire aussi ([lie le soin de se garantir des animaux féroces ciilrctient les forces physiques et morales de l'homme, soutient son activité, le rend inventif cl courageux, [^es Jinciens Allemands, par exemple, se sont exercés, par l'habitude do la chasse, ;i devenir des guerriers robustes et vaillants, qui ont su, au besoin, défendre leur patrie et leur liberté, comme ils savaient tuer les loups et les ours.
lACK. Mais les insectes, qui dévorent l'homme tout vif sans que leur chasse et leur fourrure l'en dédommagent, ;i quoi servcnl-ils?
r.E ri';RE. Ils exercent notre patience, mon fils, et nous obligent ;i la propreté, qui contribue à entretenir la santé. .ALiis revenons ;i ce bel animal ; raconte-nous, Fritz, comment tu l'as tué.
— Avec un pistolet, mon père, comme Jack a tué le jiorc-cpic.
— Sur cet arbre ?
— Oui , sans doute : j'avais remarqué que quelque chose se mouvait sur ses brandies, je me suis approché doucement, et j'ai reconnu le chat tigré; j'ai tiré dessus, il est tombé ii mes pieds blessé et furieux, et je l'ai vite achevé d'un seconil coup.
— ^ raimeni tu as eu du bonheur (pi'il ne soit pas tombé sur toi, il aurait pu te dévorer : tu aurais dû tirer de |diis loin.
— Pourquoi, mon père? j'aurais risipié de le manquer : je me suis, an contraire, approché le plus possible, et j'ai tiré sous ses oreilles.
— Tu as donc fait coinmc .lack, dont tu l'es tant moiiué? (^)ue cela te serve de leçon, pour ne pas blâmer chez tes frères ce ([iic tu seras peul-èire obligé de faire à ton tour, et de ne pas troubler leur joie (|iianil ils ont un succès que tu dexrais partager an lieu d'en concevoir un sentiiiiciit de jalousie.
— Eh bien! mou père, toiil ce qui' je demande ,i pri'scol de Jack, c'est (|u'il ne me gâte jias celle belle peau comme celle du chacal. \ oyez, papa, ce beau dessin, ces taches rcguli('res noires et blanches sur ce fond jaune d'or ; c'est comme la ]diis niagiiifii|iie étolYe ! Oiiellc espèce d'aniiiial est-ce donc, il prcqircmcni dire?
— Provisoircmcnl lu peux t'en tenir a la dcnoininatiiin de chat tigré; nous verrons plus tard (|ii(l nom il faudra loi diuincr. (l'est, du rc..te, certainement une méchanle bête, Irès-dangcreusc ; elle dépeuple les forêts de nos chèvres : nous devons te remercier d'avoir anéanli cet ennemi rcdoiilable.
— Je ne demande qu'une chose pour ma récompense : c'est de garder la peau jiour moi ; si je savais seulement ce que j'en pourrais faire d'utile !
— Il me vient une idi'C : il faut que lu ('■corclies l'aiiinial tiiiiiiènie, de manii'rc ii ne |iiiiiil gâter la peau, surtout celle des quatre
' Fameux cliassoui do l'Kcriluro sainte.
LE ROBINSON SUISSE
j.imlies et (le la (jueiio; ensuite tu feras une ceinture comme celle de ton frèie Jack, mais beaucoup plus belle ; les quatre cuisses peuvent te servir à faire de jolis étuis pour renfermer des services de table, couteaux, fourclu'ttes, cuillers, et tu pourras facilement les porter dans ta ccinlure lorsque nous ferons ([uciques excursions; tu les recouvriras adroitement avec le reste de la peau coupée par bandes, et si tu veux l'y appliquer, les étuis seront d'une beauté remar(|uablc : il n'est ])as mal, dans notre siluali<ui, de s'exercer ii toute sorte de métiers, et il faut toujours perfectionner le plus possible ce ([ne l'on fait : mais, avant tout, il faut soni;er à dépouiller ta bête; nous verrons ensuite ce que nous en ferons.
JACK. Et moi, papa, je voudrais bien aussi faire des étuis de la peau de mou porc-ipic.
Le flamant.
LE picRE. Et pourquoi pas, mon fils? Le chat lip,ré n'en peut fournir que quatre, et il nous en faut deux encore, puisque nous sommes six; exerce donc ton adresse : je te prie seuleuient de me réserver les dards, que je veux employer, dans l'occasion, comme aiijuilles d'emballai;c ou comme pointes de flèches; le reste de la peau pourra servir il remplacer les colliers de nos cliiens lorsqu'ils seront usés, ou, ce qui serait un cbcf-d'cruvrc , ii leur faire une espice de cotte d'armes pour les préserver plus sûrement dans les combats.
iv:k. ()ui, oui, papa, une colle d'armes : eutendez-vous, mes frères? nos chiens seront comme de vrais |;iicrriers : excelleni ! excellent! une colle d'armes! comme je me réjouis de les voir! »
Ils ne nie laissèrent ni l'un ni l'autre aucun repos, jusqu'à ce i|ue je leur eusse moiiUé comiiicnt il fallait séparer les jicaux sans les déchirer, l'eudant ce temiis-là, Kmest chcrcliail une pierre ]>lale pour notre foyer, cl le petit l'rancois ramassait des morceaux de bois sec, et les portail à sa mère pour allumer <lu feu. Ernest eut bientôt trouvé et apporté une pierre telle (|u'il la fallait; il viul alors nous aider, ou plutôt raisonner à tort et ;i travers sur les animaux écori'hés; il ]);issa de lit aux arbres, et s'impiiéta beaucoup de savoir quel nom portaient ces p;ii;antcsques végétaux. <( .le croyais, disait-il, (pie c'étaient tout simphunent de ijros noyers; voyez, la feuille est exaclemeni la même. — Ce n'est pas nue preuve, lui dis-je ; on voit des arbres dont le feuillai;e a beaucoup de raïqiort , et qui ciqiendaiil ne sont pas de la même es])èce ; d'ailleurs il me jiarait qu'il y a une différence sensible entre ces feuilles et celles du noyer, celles-ci sont plus pâles et blanches en dessous : au reste, je me rappelle que les mani;liers et les liifuiers sauvaijes s'éli'vent , avec leurs racines, eu bidlcs voùles, et par\ ieiuient i|ueli|ucfciis à une hauteur démesurée.
F.iiNKsr. .l'ai cru que les manijliers croissaicnl uniqucmcnl sur les bords de la mer et dans les terrains maréc;i(;eux ?
i.i; ri'iu:. Et lu n'avais pas tort : c'est le manijlier noir (|iii aime l'eau ; mais il y a encore le mani;lier rou(;e ii grappes li peu près comme nos ijroseilles; ceux-là croissent à des distances considérables de la mer, et avec leur bois on peut teindre des étolïes en roin;c : il y eu a une troisième espèce, que l'on nomme maïujle di: inontaijne,
ou bois jaune, et ce sont ceux-là qui fQrinent, avec leurs racines, de belles voûtes, comme tu en vois devant nous.
'Jaiulis que nous causions ainsi en travaillant, et que je tâchais de suppléer, autant (|u'il <lépendait de moi, au manque de livres pour l'instruction de mes enfants, le petit François revint chargé de rameaux secs, et inanijcaiit à pleine bouche, en criant à sa mère: « iMam.in , maman, j'ai tnnivé quel(|ue chose de bien bon; tiens, niauiycs-en aussi; c'est excellent.
— l'etil gourmand, lui dit ma femme tout effrayée, que fais-lu là.' Au nom de Dieu, n'avale pas ainsi tout ce ([ue tu trouves, tu pourrais l'empoisonner et en mourir! n Elle courut à lui, et lui mille doigt dans la bouche pour en faire sortir ce (|u'il mangeait de si bon ap]H'tit : elle ramena avec assez de peine le reste d'une figue. « Une figue! m'écriai-je, oii l'as-lu trouvée? Dieu merci, ce n'est pas du poison; mais ta mi're a raison, mon fils; tu ne dois rien ineltre dans ta bouche sans nous le montrer : à présent, dis-nous où tu as trouvé cette figue.
in.wçois. Là, dans l'herbe, il y en a une quantité; j'ai pensé que ce devait èlre bon et sain, piiis(|ue nos poules, nos pigeons, et même notre cochon, en mangent aussi avec beaucoup de voracité.
LE rliiiiî. Tu vois bien, chère amie, que nos beaux arbres sont des figuiers, du moins ce qu'iui nomme ainsi aux Antilles; car ils ne ressemblent en rien à nos figuiers d'Europe, excepté pour le fruit, qui y a du rapport : je me rappelle à présent que les mangles ont les feuilles [dus arrcnulies et non ovales comme celles-ci. » ,1e lis encore une leçcui à mes fils sur la nécessité d'être prudents dans un pavs inconnu, et de ne manger que ce (ju'ils verraient manger aux oiseaux et aux singes. Alors ils coururent tous à notre singe, qui él;iit assis sur une racine, et regardait du coin de l'u'il, en faisant les eriniaces les plus drôles, le porc-cpic et le chat à demi écorché. François lui présenta des ligues; il les tourna de tout côté en les flairant, et les croqua ensuite avec volupté. « Bravo! bravo, monsieur le singe! s'écrièrent tous les ]ietitsen baltant des mains; elles sont donc bonnes, d'après voire décision , et nous nous en régalerons. »
Mon ascension fut la dernière et la plus didicile : je portais sur mon dos mon petit François.
■' Sur ces entrefaites, notre bonne ména(;ère avait fait du feu, avait ])osé le pot de fer dessus et commencé à préparer noire diner. Une jiartie du porc-épic fut jelée dans la marmite, l'autre fut salée et conservée pour un rôti; le chat écorché ht le repas de nos dogues, qui se jelènuil dessus ;ivec avidité, l'end. int que le notre cuisait, et ].onr ne pas jierdre de temps, je m'occupai à faire des aiguilles d'emliallagc avec des dards du porc-épic; je fis rougir au feu un grand clou du côté de la pointe; je saisis ensuile la tête avec un linge mouillé, et je perçai, le plus facilement du monde, le côté le plus épais des darils; j'eus le plaisir de présenter à ma femme un gros paquet de bonnes cl longues aiguilles, (|ui furent pour elle un trésor d'.iutanl plus précieux qu'elle avait le projet de faire des courroies et
LE fiOBINSON SUISSE.
des traits pour atteler notre liélail, et que, sans de fortes aiguilles, clic ne savait comment s'y prendre; je la priai seulement de ménager les ficelles, dont j'aurais bicnliU grand besoin ])our la construetinn de l'escalier de notre demeure. J'avais lait clioix du figuier le plus haut et le plus toufl'u , et en attendant le dincr je fis faire à mes fils des essais pour jeter des pierres et des b.'itons par-dessus les lirancfies inférieures; je l'essayai aussi moi-même; mais les plus liasses étaient encore à une telle liauieur i|ue nous ne pûmes y parvenir ni les uns ni les autres : il fallut inventer un autre moyen d'y réussir, car sans cela il me devenait impossible d'attacher une échelle de corde à ces branches. En attendant (|ue j'eusse donné l'essor à nuin imagination, j'allai avec .lack et F'ritz jiorter les peaux de nos bêles dans le ruisseau voisin, oii elles furent assujetties avec de grosses pierres; puis on nous rappela pour le dincr, et nous vînmes manger avec plaisir notre porc-cpic bouilli, ((ui se trouva très-bon, (|uoi(|u'un ])eu dur, et qui nous avait fait surtout une excellente soupe. Ma femme ni' put se résoudre à en manger, ce qui chagrina un peu notre petit chasseur Jack, qui en faisait les honneurs : elle s'en dédommagea eu dînant avec du fromage et du jambon; et, sous ces beaux arbres qu'elle avait tant désirés, ce premier repas lui parut délicieux.
Ce fut ce jour-là qu'en attendant le dincr j'accomplis îi la fin le projet qui me tenait à c(eur depuis le moment de notre naufrage; je veux dire de preiulre, à l'aide du f|uarl <le cercle, la hauteur du soleil, afin de savoir, d'une manière approximative, le lieu oii nous étions.
Je savais que la veille du jour oii la tempête nous avait assaillis le capitaine .avait trouvé i'^" 10' de latitude sud, et 1 I 1" :/ de buigitudc est de l'île de Téucrilïc. l'ciidant six jours, après cela, ainsi (|ue je l'ai dit en eommcnçani, nous avions été ballottés par les vents furieux sans avoir pu faire aucune observ.ition ; aussi n'.avais-je pas la moindre espérance de découvrir, même à dix degrés près, notre longitude, si ce n'est ([uc, sachant que le vent avait souillé presque continuellement du nord, je ne pensais pas qu'elle dut avoir beaucoup changé. En conséquence, ayant fait une observation avec autant de soin que mon peu d'habitude nu' le permettait, je crus être .i peu près certain que notre nouvelle habitation était à environ llf^iO' de latitude sud, d'où je calculai que nous devions être à :J00 lieues marines environ de la côte occidcnl.de de l'Australie.